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METZ

Les Prussiens, qui brûlèrent et rebâtirent avec magnificence des quartiers de Strasbourg, n'ont ici rien modifié.

Metz, une fois franchis les travaux qui l'enserrent, apparaît dans sa servitude identique à elle-même. Sturel et Saint- Phlin (1) la reconnaissant encore française, lorraine et messine, sentirent avec une vivacité qui les troubla une nuée d'impressions se lever des uniformes, des visages prussiens, des inscriptions officielles.

Quand ils eurent visité, au hasard de leur après-midi, les maisons de la rue des Tanneurs, la rivière derrière la Préfecture, les nombreux ponts de la Seille et de la Moselle où s'offrent des vues pittoresques, les vieilles portes militaires, la vénérable cathédrale avec le cortège de ses filles, églises et chapelles:

— Eh quoi ! se disaient-ils, nous ne

(1) Personnages du Rom&n de Vénergie nntion&le.

savions pas les maisons si humbles et si vieilles. Toutes ces rues dont les noms émeuvent les émigrés, et qui, parfois, telle la Serpenoise, ancienne route de Scarpone, nous relient au monde romain, ne sont que d'importantes ruelles où les fenêtres qui se font face voisinent.

Devant ces modestes magasins, aux enseignes encore françaises, et tandis qu'ils coudoyaient d'innombrables soldats et quelques indigènes, de types aisés à distinguer, ils crurent comprendre que Metz a perdu son élégance de bon ton, fameuse avant la guerre. Et cela, loin de leur déplaire, ajoutait à leur affection. Peut-être l'eussent-ils moins aimée, à la voir, en même temps qu'un lieu sacré pour la patrie, un riche entrepôt ou une belle oeuvre d'art. Ils lui savaient gré de favoriser un sentiment désintéressé. Il suffisait qu'elle existât juste pour mettre de la chair vivante autour de leur notion abstraite du patriotisme.

Depuis cinq jours qu'ils voyageaient et bien qu'ils eussent compris avec affection chacune de leurs étapes, ils n'avaient pas encore ressenti la qualité de tendresse que leur inspira cette cité pour laquelle ils eussent été heureux de faire un sacrifice. Les jeunes femmes de Metz font voir un type particulier de douceur

qu'ils retrouvaient clans la physionomie d'ensemble de la ville. Sa vaillance, son infortune, son cœur gonflé les enivraient d'une poésie qu'ils n'auraient pu lui exprimer que les deux genoux à terre et lui baisant la main.

— G'est^ pensaient-ils, l'Iphigénie de France, dévouée avec le consentement de la patrie quand les hommes de 1870 furent perdus de misère, sanglants, mal vêtus sous le froid, et qu'eux-mêmes, les Chanzy, les Ducrot, les Faidherbe, les Bourbaki, les Charette, les Jaurès, les Jauréguiberry renoncèrent.

Toi et ta sœur magnifique, Strasbourg, vous êtes les préférées ; un jour viendra que parmi les vignes ruinées, sur les chemins défoncés et dans les décombres, nous irons vous demander pardon et vous rebâtir d'or et de marbre. Ah ! les fêtes alors, l'immense pèlerinage national, toute la France accourant pour toucher les fers de la captive !

Ces rêves et ces sentiments, la nature entière les partage à chaque fois qu'un excitateur, tel Boulanger, ministre de la Guerre, crie le « Garde à vous » qu'il faut pour mettre en action et monter au même plan des hommes, accaparés dans l'ordinaire par les conditions propres de leur vie ; et combien ils croîtront chez celui qui ne se borne pas à connaître Metz dans les événements contem-

porains. À la suivre parmi les siècles, on voit à cette ville un foyer d'énergie intérieure : dans sa résistance à la germanisation, elle se conduit exactement comme le veulent les lois qui ont présidé à son développement et non point selon une émotion accidentelle, mais par une nécessité organique.

Cette petite vue modeste et la biographie d'une ville pourtant de troisième ordre éveillaient dans leurs âmes préparées un tel sens de tragique qu'ils restèrent plusieurs heures à laisser s'agiter en eux des pensées d'amour et de respect pour leur patrie. Sans doute avant 1870, cette étroite terrasse plantée ne leur aurait proposé qu'un agréable coup d'oeil sur un paysage de rivière ; maintenant elle nourrissait de longues rêveries sur une terre esclave.

Les deux statues de l'Esplanade s'imposaient à leur attention : le maréchal Ney, qui fait face à la ville et qui naturellement date du temps français, et puis, tourné vers l'horizon, leur grand empereur Guillaume. « Errichtet von seinem clankbaren Volke : dressé par son peuple reconnaissant, » dit le piédestal de ce dernier. Qu'est-ce que son geste de main ? Un remerciement au peuple de Lorraine dont il accepte l'hommage ? Ou bien indique-t-il la frontière française pour dire à son armée:

« Veillez.» Affirme-t- il du doigt :«Toutes ces terres sont de mon empire ? » Telle quelle, cette pesante statue infiniment plus lourde, plus grande que le Ney à qui elle tourne le dos, détruit le caractère, la douce qualité de cette campagne mosellane. A tout Français qui passe elle met une épée dans la main : elle commande ce même geste que donnerait à de jeunes officiers le récit des hauts faits d'un Ney ou d'un Fabert.

Le malheur vaut comme la gloire pour réveiller l'énergie.

En dépit de ce Guillaume le Grand, il n'est pas une terre d'où la patrie française soit plus invoquée, plus adorée que de cette Lorraine. Sur ce sol, ils peuvent ériger des trophées, mais l'indigène qui passe dans leur ombre élève spontanément, pour la leur opposer, une pensée d'amour vers la France.

Les mots allemands peuvent bien proclamer : « Die fur immer sûss denkwûrdige Capitulation von Metz : la capitulation à jamais doucement mémorable de Metz » ; jamais des syllabes françaises ne s'assembleront pour affirmer une telle façon de voir. Et voilà pourquoi des vainqueurs, conseillés par leur raison nationale, veulent que les écoles du pays annexé n'enseignent plus que l'allemand. C'est pour contraindre chacun à déserter les mots de sas aïeux,

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et pour' tenir en échec l'âme héréditaire de ce territoire.

Or, se promenant ainsi sur l'Esplanade, Sturel et Saint-Phlin entendirent avec épouvante des tout petits enfants qui, au pied de l'Homme de la race ennemie et dans ce vent léger de la rivière lorraine, s'amusaient en grasse langue allemande. Eh ! quoi donc ! si vite, ces terribles mesures ont tué les enfants français ! C'est le massacre des innocents. L'un d'eux pouvait être le sauveur. En quelques années, le maître d'école lui enlève toute vertu. Vainement la France l'appelle. Il ne sait plus son propre nom. Wilhelm, Karl, Fritz, héritiers d'une longue lignée de Français, répondent: « Was will mir dieser Fremde: que me veut cet étranger!...»

— L'isolement des deux voyageurs, leur sentiment de vaincu s'aggrava au point qu'ils pensaient à quitter Metz immédiatement... Comme ils les aimèrent, quelques pas plus loin, les bonnes petites commères de huit, de douze ans, qui disaient « ma chère » par ci, « ma chère » par là, assises sur des bancs ! Sûrement, ces garçons qui viennent de les inquiéter appartiennent à des fonctionnaires immigrés, et il faut se réjouir car leur allemand a déjà pris un peu l'accent chanteur de Lorraine.

Ils gagnèrent, pour la souper de sept

heures, un restaurant où l'un et l'autre jadis avaient mangé avec leurs familles et qu'ils trouvèrent encombré d'officiers de toutes armes. La salle, très simple, sans lourdeur de brasserie, les servantes, des petites demoiselles lorraines, faisaient un vieil ensemble messin oîi ces beaux géants, mécaniques dans leurs saints et compassés dans leur fatuité, semblaient tout à fait déplacés. Les deux jeunes gens s'attristèrent à reconnaître que ces types-là maintenant se promènent nombreux à Paris. Sous des casques à pointes, ils retrouvaient ces espèces de figures avec les basses parties énormes qui souvent les avaient irrités chez des contradicteurs de leur entourage. Il y a en France une incessante infiltration d'Allemands, qui, même s'ils renient leur patrie, compromettent nos destinées naturelles, car tout leur être se révolte contre notre vraie vie où ils ne trouvent pas les conditions de leur développement naturel. Les officiers de ce restaurant avec leur morgue alliée à une évidente acceptation de la discipline, avec leur forte carrure, sont d'intéressants types d'humanité, mais des servants d'un autre idéal ! Sturel et Saint-Phlin songeaient avec amour à ce que de tels êtres sont en train de détruire sur un espace de 14,587 kilomètres carrés.

Depuis le début de ce voyage, l'imagination de Sturel était souvent mise en mouvement par des objets usuels, ainsi, sur la table où ils mangeaient, des modèles surannés de la faïencerie de Sarreguemines, comme il en avait manié dans sa petite enfance ; et tel sucrier blanc de forme empire, à filet d'or, décoré de têtes de lion, utilisé comme pot à fleurs sur le bureau de la caissière, bouleversa agréablement tout le jeune homme pour le ramener là-bas, là-bas, vers son passé. La couleur aussi et le goût du petit vin de la Moselle ravivaient en lui un ensemble d'images et de sensations auprès desquelles contrastaient plus durement les éclats tudesques et les traîneries de sabres.

Cependant que ces délicatesses un peu puériles troublaient les deux Lorrains, l'un et l'autre s'appliquaient à n'en rien trahir : dans ce milieu, il fallait par décence de vaincus éviter la moindre singularité. Seulement, au sortir du restaurant, contre leur habitude, ils se prirent le bras.

Ils marchaient ainsi affectueusement, quand ils rencontrèrent quatre bons voyous à la française, si sympathiques que Sturel proposait à Saint-Phlin de leur payer des cigares, mais les voyous, dégoûtés qu'on les examinât, se mirent à poursuivre ces passants indiscrets

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d'injures pittoresques devant lesquelles les deux amis fuyaient, tout réjouis que la discipline sociale allemande n'eût pas encore privé totalement ce pays des bénéfices libéraux de la critique alerte à la française.

Ils choisirent un café parce que les lettres de son enseigne dataient de la bonne époque; ils n'y trouvèrent aucun soldat allemand. La propriétaire, une petite femme, avait la douceur, la gentillesse de la Moselle dans ses yeux. Ces excellentes gens, qui ont toute la finesse des vieilles villes, s'appliquent encore à plus de courtoisie et d'urbanité par réprobation de cette lourdeur teutonne qui pour une sensibilité française sera toujours goujaterie. On causa de la chose éternelle : l'amertume d'être allemand. Les troupes si nombreuses ne rapportent pas un sou au commerce ; elles se fournissent dans des coopératives ; il ne vient d 'outre-Rhin que des gens de peu, avec une éducation de sauvage et seulement quelque argent pour parader, tels eufin que la vieille colonie messine ne voudra jamais les recevoir.

Cette immigration incessante relèvera-telle les immeubles tombés à rien ? Et enfin, la grande chose : on avait tout espéré du général Boulanger , il terrifie les Prussiens ; comment se trouve -t-il des mauvais Français pour le persécuter ?

A Metz, les petites et les grandes filles de qui Sturel et Saint-Phlin subissent la puissance émouvante, touchent par une délicatesse, une douceur infinie plutôt que par la beauté. Leur image, quand elles parcourent ces rues étroites, pareilles aux corridors d'une maison de famille, s'harmonise aux sentiments que communique toute cette Lorraine opprimée et fidèle. Quelque chose d'écrasé, mais qui éveille la tendresse ; pas de révolte, pas d'esclaves frémissantes sous le maître, mais l'attente quand même, le regard et le cœur tout entier vers la France. C'est ici une caserne dans un sépulcre, mais c'est aussi un parfum, une manière de vieille province. Depuis 1870, la France fait voir d'immenses transformations, mais cette ville où ne sont restées que les classes moyennes et dans des conditions qui les soustraient à l'influence parisienne et des centres allemands, montre les couleurs fanées que l'imagination met sur l'ancien temps. Charmants anachronismes: dans Metz se promènent de jeunes sœurs de nos mères. Avec cela une honnête habileté. Sturel et Saint-Phlin qui cherchaient divers objets et un mécanicien, assez rare à cette date, pour réviser leurs bicyclettes, s'émerveillèrent de la gentillesse, de la fraternité des « bonjour monsieur» qu'on répon-

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dait à leurs « bonjour » d'entrée. Et les « veuillez m'excuser », les « pardon », toute cette menue monnaie de la politesse française, comme les marchands la leur donnaient très vite, avec fierté, pour leur marquer : « Vous êtes Français, nous aussi! » Après cela, pouvait-on discuter les prix ? Tandis qu'on parlait de bicyclettes, de chaussures, de lainage, on ne pensait rien qu'à la France, présente tout entière dans la langue des vaincus, langue du passé, des souvenirs, de ceux qu'on aime et sans accent germanique. Et puis des compliments, des tas da petites fleurs.

A Sturel : « On voit bien que monsieur se fait chausser à Paris et prend ce qu'il y a de mieux. » — A Saint-Phlin, tout naïvement : « Monsieur a le pied très joli : ce n'est pas comme ces Allemands. » Après une demi-heure decourtoisie, et les objets payés fort cher, on se quittait en disant : « Espérons. >

Le troisième jour de leur arrivée, ils visitèrent, au cimetière de Chambière, le monument élevé à la mémoire de sept mille deux cent trois soldats français morts aux ambulances de la ville en 1870. C'est, au milieu des tombes militaires allemandes, une haute pyramide. Deux inscriptions terribles lui donnent un sens complet. L'une tirée des Écritures :

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