FALLAIT-IL NAITRE POUR VOIR LA RUINE
DE MON PEUPLE LA RUINE DE LA CITÉ ET POUR DEMEURER AU MILIEU, PENDANT qu'elle est LIVRÉE AUX MAINS DE l'eNNEMI ! ' MALHEUR A MOI I
Cette plainte, cette imprécation, le passant français l'accepte dans tous ses termes, et l'ayant méditée, se tourne vers la France pour lui jeter : « Malheur à toi, génération qui n'as pas su garder la gloire ni le territoire I » Et aussitôt encore : « Malheur à moi ! » Ne faut-il pas, hélas ! que tous, humblement, nous supportions une solidarité dans le crime commis, puisque, après tant d'années écoulées et les en fants devenus des hommes, rien n'est tenté pour la délivrance de Metz et de Strasbourg que nos pères trahirent ?
Mais dans ce même instant il leur sembla qu'une main douce se posait sur leurs épaules ; ils venaient de lire à l'autre face de la pyramide cette phrase plus pathétique encore que l'anathème :
LES FEMMES DE METZ A CEUX qu'elles ONT SOIGNÉS
0 solitude pluvieuse, étroits espaces dont la France se détourne ! Il gît là pourtant assez d'âme pour former les générations qui voudraient s'en approcher, et pour émouvoir l'histoire, si le
génie français survit et ne laisse pas au seul Germain le soin de la rédiger. Tête nue, dans un sentiment douloureux et fraternel, les deux Lorrains déchiffrent sur les petites tombes les noms qui subsistent entre tant de milliers anéantis par les pluies, le soleil et le vent. Sous ces pierres, dans cette terre captive, sept mille cadavres s'entassent de jeunes gens qui, aujourd'hui, atteindraient seulement la quarantaine, et leur vie n'aura pas eu un sens si on refuse de le chercher dans l'éternité de la patrie française. Leur mort fut impuissante à couvrir le territoire, mais elle permet à un Sturel et à un Saint-Phhn de se reporter sans honte complète à cette année funeste. C'est une fin suffisante du sacrifice qu'ils consentirent en hâtant la disparition inéluctable de leur chétive personnalité.
Les fifres et les tambours prussiens qui, sans trêve, d'un champ de manœuvres voisin retentissent sur les tombes de Chambière ne détournent pasles deux visiteurs de leur pieuse méditation, et avec une tendresse égale à l'orgueil de dénombrer sur l'Arc de Triomphe les généraux de la Grande Armée, ils épellent la nomenclature des morts, les inscriptions des bannières délavées et des couronnes épandues.
Mais voici à trois mètres du monu-
ment français, dans cet exaltant cimetière, où la douleur, la fraternité, l'humiliation et l'orgueil stagnent comme des fièvres, la pierre commémorative qu'eux aussi les Allemands consacrent à leurs morts. Elle jette ce cri insultant : « Dieu était avec nous ! » — Offense qui tend à annuler le sacrifice des jeunes vaincus à qui les femmes de Metz ont fermé les yeux !
Il ne dépend pas du grand état-major allemand de décider sans appel que nos soldats luttaient contre Dieu ! En vérité, la France a contribué pour une part trop importante à constituer la civilisation ; elle rend trop de services à la haute conception du monde, à l'élargissement et à la . précision de l'idéal, — dans un autre langage : à l'idée de Dieu — pour que tout esprit ne tienne pas comme une basse imagination de caporal de se représenter que Dieu — c'est-à-dire la direction imposée aux mouvements de l'humanité — serait intéressé à l'amoindrissement de la nation qui conduisit les Croisades dans un sentiment d'émancipation et de fraternité, qui a proclamé par la Révolution le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ! Mais voilà bien la prétention de toute l'Allemagne, du plus mécanique de ses soldats jusqu'au plus réfléchi de ses
professeurs. Ce n'est point par hasard, c'est par le développement d'une pensée très raisonnée qu'ils inscrivent Dieu comme leur allié à deux pas de l'ossuaire de nos compatriotes, excluant nos chrétiens du paradis des enfants de Jésus, dépouillant nos athées de leur part d'auteur dans l'œuvre civilisatrice de l'humanité, rejetant nos armées dans le brigandage, et proscrivant la pensée française comme nuisible. Dans cet étroit espace, ce double charnier de Français et d'Allemands produisit une vigoureuse végétation, cette trentaine d'arbres élancés vers les cieux, mais l'Allemagne consciente d'elle-même ne veut pas que « dans le sein de Dieu », dans le concert de l'humanité, le génie français et le génie allemand collaborent. Elle nous excommunie ; elle prêche l'anéantissement de notre langue, de notre pensée. C'est une guerre sacrée. Sur le territoire de Metz et de Strasbourg, l'Allemagne, plus cruelle que les peuples orientaux qui coupent les oliviers et comblent les puits, tend à traduire son principe en actes. Elle supprime la pensée française dans le cerveau des petits enfants, elle ensevelit sous des verbes germains, comme une source vive sous des fascines, une sensibilité qui depuis des siècles alimentait cette race et que ces
enfants avait reçue de leurs pères. Saint-Phlin et Sturel, à mesure qu'ils maintiennent leur pensée sur ce que veut détruire l'Allemag^ne, voient avec plus d'horreur l'étendue du crime projeté et avec plus de lucidité sa démence Ce n'est pas en jetant de la terre sur des cadavres, une formule insolente sur des siècles d"histoire et un vocabulaire sur des consciences qu'on annule ces puissances et qu'on empêche le phénomène nécessité par l'accumulation de leurs forces. Au cimetière de Chambiere, devant un sable mêlé de nos morts, la piété pour les martyrs, la haine contre les Français qui mésusent de la patrie, l'opposition à l'étranger, tout cet ensemble de sentiments habituels aux vaincus et portés au paroxysme par le lieu, déterminent chez les deux pèlerins un mouvement de vénération. Leur cœur convainc leur raison des grandes destinées de la France et par un coup subit trouve ici son état le plus propre à recréer l'unité morale de la nation.
Alors depuis ces tombes militaires, 1 imagination de Sturel etde Saint-Phlin se tourne vers quelques penseurs en qui ils distinguent la connaissance et 1 amour des éléments authentiques de la France. La patrie, si on continuait à 1 entamer, saurait trouver un solide
Ahace-Lorraîne
refuo^e dans de telles consciences. Une demi-douzaine de ces hommes suffisent à conserver le bon ferment pour notre renaissance. Et par-delà les frontières que notre influence ne franchit plus, le verbe français où ils déposent des idées si fortes et si bienfaisantes conquiert encore des intelligences, de telle sorte que par leur action notre génie contraint à l'hospitaliser ces mêmes races qui avaient juré de l'anéantir.
Avec un sentiment filial qu'ils n'éprouvèrent jamais hors de Metz, les deux Lorrains appellent un soldat heureux pour qu'il adjoigne la force à ces glorieux civilisateurs. En même temps ils se rappellent que cette élite proclama toujours la gloire de la France intéressée étroitement à l'intégrité de tous les peuples ; qu'elle exigea un traitement de faveur pour toutes les idées d'outre-Rhin ; qu'elle considérait Strasbourg comme un dépôt de la pensée allemande où devaient s'approvisionner nos laboratoires intellectuels. Et ils ne trouvent point naïf de croire que par cette compréhension supérieure la France s'élève au plus haut degré dans la hiérarchie des nations et, pour reprendre le langage mystique du grand état-major allemand, demeure le soldat initié de plus près aux desseins de Dieu.
Alsace-Lorrninc
C'est ainsi qu'en sortant du cimetière de Chambière. et d'un grand tumulte du cœur, Sturel et Saint-Phlin associent dans un acte d'élévation les noms illustres de la pensée française aux noms obscurs des petits soldats sur la tombe de qui, tête nue, ils viennent d'unifier leurs intérêts individuels, leur hérédité lorraine, la société française et l'humanité. La tristesse générale de ce paysage asservi fait une magnifique atmosphère à la moralité qui les remplit et qui communique à leur visage la dignité sérieuse de ceux qui, après un deuil, se sentent des responsabilités.