LA CONSCIENCE ALSACIENNE
Je causais avec Stanley : « Dans ma traversée de l'Afrique, me dit-il, au milieu d'immensités que désole une perpétuelle anarchie, un petit chef me rendit de véritables services. Pour les reconnaître, à ce noir sympathique et à son entourage (des gens 'bien incapables de s'inventer une religion), je donnai le christianisme. Ils en comprirent ce qu'ils purent, mais ce fut fait de l'anarchie : ils avaient dès lors un lien social. Aujourd'hui le petit chef règne sur un vaste territoire où le cadeau d'un passant a mis une façon d'unité morale... »
J'aime ce fait que m'a fourni un homme, un véritable homme et non point un idéologue, mais un dur Anglais positif. Les plus humbles des nègres et nous-mêmes, si nous voulons vivre en société (et hors de la vie sociale, rien que terreur, ignorance et misère), il faut d'abord que nous ayons en commun quelque sentiment qui ne soit plus discuté, qui donne une prise et qui permette à telles paroles, à tels actes d'accorder soudain toutes nos âmes. Autour de la vérité fournie par Stanley, pour peu qu'elle s'adapte à la race et au climat, une tradition, une civilisation indigènes ne manqueront point de se former. 11 n'y faut que de l'esprit de suite.
Hélas ! cette tradition, mille causes venues du dehors peuvent la gâter, la détruire...
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On écrirait un beau livre sous ce titre : « Comment les nations finissent ! » Mais d'abord on voudrait savoir sur quoi elles se fondent. De quoi sont faites la conscience française ou l'allemande ou l'angjlaise ? Nul principe général. C'est une série de cas ou d'espèces.
Il y a bien des manières^ pour un pays, de posséder l'unité morale. Le plus souvent, des institutions traditionnelles ou bien une dynastie fournissent un centre, fixent une direction, lient tous les mouvements, accordent les efforts (comme si un plan avait été combiné par un cerveau supérieur) et inspirent enfin les sentiments de vénération nécessaires pour qu'un individu accepte de se subordonner. D'autres fois, certaines collectivités arrivent à prendre conscience d'elles-mêmes organiquement ; c'est le cas pour l'anglosaxonne et la teutonique, qui sont de plus en plus en voie de se créer comme races.
Les Alsaciens ne sont pas liés entre eux par quelque attachement à des institutions ou à une dynastie indigènes, ils ne se connaissent pas comme uiae race particulière : et pourtant il y a une conscience alsacienne !
C'est que, dans la souffrance, les peuples naissent à la vie morale, s'unifient et se resserrent sur leurs réserves héréditaires. Sous le dur sabot du cheval de Napoléon, l'Allemagne s'éveilla, se définit, lia ses mouvements ; de même l'Italie du Nord sous l'Autriche. La conscience des antiques populations qui habitent la marche d'Alsace, s'est formée, s'est condensée, dirais-je, sur un territoire bien défini que pressent alternativement les Celtes et les Germains. C'est au milieu des plus brutales émotions que les Alsaciens ont pris une claire connaissance commune de leurs ressources, de leurs besoins, de leur centre et de leur but. Une claire connaissance ou parfois rien qu'un vif sentiment. C'est assez
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pour faire une unité morale. Elle durera tant que les Alsaciens considéreront leur libre disposition d'eux-mêmes comme favorable à leur bien-être et à leur honneur, tant qu'ils jugeront qu'à renier leur nationalité, ils se diminueraient.
Cette volonté de vivre, ce petit pays l'a eue à travers les siècles, mais depuis trentetrois ans, chaque jour, elle va parlant plus haut et plus clair. Jadis notre territoire était sectionné en une multitude de comtés, seigneuries, prévôtés, bailliages, évêchés, abbayes, villes libriïs et terres nobles ; puis nous nous fondîmes avec complaisance dans les destinées françaises: aujourd'hui les Alsaciens se connaissent comme les citoyens d'une même patrie. Ils aspirent à régler euxmêmes leurs intérêts matériels, et, pour maintenir les conditions les plus favorables à leur culture morale, ils ne voient rien de mieux que de se rattacher à la terre de leurs morts. Dans leurs âmes, leur nationalité est si vivante que la pire injure, c'est s'ils disent à l'un d'eux : « Tu n'es plus un véritable Alsacien. » Que l'univers déclare s'il a vu jamais, dans aucun siècle, aussi clairement que dans la minute présente, le caractère, le rôle et la volonté de cette petite Alsace qu'il admire et qui le gène ?
On voudrait marquer, définir, aider (le tout, brièvement, mais on y reviendra) cette conscience collective de l'Alsace ; on voudrait donner leur plein sens à deux institutions récentes : la Revue alsacienne illustrée et le Musée alsacien, qui sont à la fois des témoignages et des moyens de cette persistance nationale.
La Revue alsacienne illustrée.
11 ne faut point oublier que notre vie alsacienne est un phénomène assujetti à dcB
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conditions déterminées, à celles-là mêmes, qui, durant des siècles, présidèrent à notre formation ; aussi, pour un patriote alsacien, quelle tàchp plus utile que de marquer ces nécessités et de nous incliner à les aimer ?
A cette tâche, sans raideur ni pédanterie, la Revue alsacienne illustrée s'emploie. Elle se propose d'être un cours d'éducation alsacienne complète. Elle ramène notre imagination jusqu'à la préhistoire. Elle convie les anthropologues à nous exposer de quelles race se peupla d'abord le sol de la vallée rhénane, et comment ces premiers Alsaciens, qui étaient des Celtes, s'attaquèrent, pour les dominer, aux forces naturelles qui nous pressent encore. Mais, fort justement, c'est aux périodes modernes que la revue s'attache de préférence, car nous avons nos plus pressants devoir envers les générations dont nous sommes les héritiers immédiats : il faut que nous mettions aux mains de nos fils un bagage reçu de nos pères, qui le tiennent eux-mêmes dune chaîne obscure, infinie
Biographies des Alsaciens qui se firent remarquer dans les arts, dans les sciences, dans l'industrie, dans la politique, à la guerre ; descriptions géographiques ou pittoresques de notre terre ; détails sur les coutumes et sur l'art indigènes ; nécrologie aujourlejour de nos notables: tout doit servir, car de quoi s'agit-il, en somme ? Il s'agit, ne l'oublions point, de favoriser chez les enfants alsaciens toutes les influences familiales, régionales, historiques et professionnelles : il s'agit de les raciner dans la terre de leurs morts. Ils n'en tireront point une règle expresse, mais une sorte de piété infiniment riche et vibrante, une orientation qui, sans les contraindre, leur désignera leur honneur propre.
La Revue alsacienne a le bon sens d'accu-
muler des faits alsaciens et de laisser le lecteur subir paisiblement l'action de ce climat moral qu'elle lui compose ou restitue. Elle vaut comme une enquête indéfiniment ouverte, mais elle évite de conclure par un système du parfait Alsacien. Aussi bien, la tradition alsacienne (non plus qu'aucune tradition) ne consiste point en une série d'affirmations dont on puisse tenir catalogue, et, plutôt qu'une façon de juger la vie, c'est une façon de la sentir : je la définirais volontiers une manière de réagir commune en toute circonstance à tous les Alsaciens.
Il y a une discipline alsacienne,— disons le mot: une épine dorsale alsacienne. Celui qui naît entre les Vosges et le Rhin, d'une longue suite de générations toutes dressées par les mêmes conditions de vie, est physiquement prédisposé à sentir les choses d'une certaine manière. Les morts lui ont créé une sorte d'automatisme moral. Même s'il quitte ses tombeaux, il ne sera pas nécessairement un déraciné ; où qu'il aille et plongé dans les milieux les plus dévorants, il demeurera la continuité de ses pères et, pendant un long temps encore, participera de la conscience alsacienne.
Le Musée alsacien.
Dans les profondeurs de cette conscience alsacienne, il y a plus de ressources qu'on n'en peut amener sous le jour de la raison. Certains mots éveillent chez un digne Alsacien un si grand nombre d'idées que c'est comme le bruissement de la forêt sous un coup de vent ; mais, plus profondément encore que ne feraient les mots, certaines images, tels paysages, tels objets, peuvent
ébranler en nous des pensées flottantes, des songes sans forme, des aspirations indéterminées, tout le pêle-mêle qui sert de support à notre âme raisonnante. Aussi des chapitres d'histoire, des biographies, des portraits de nos illustres morts, bref la Revue alsacienne illustrée, c'est parfait, c'est indispensable. Mais, pour émouvoir, notre vénération déjà avertie, instruite, rien ne vaut la figure même de l'Alsace.
Il n'est point de patriote complet, s'il n'a erré avec familiarité sur les routes et dans les sentiers de la plaine et de la montagne et dans les rues de nos villages. Le terroir nous parle et collabore à notre conscience nationale aussi bien que les morts. C'est même lui qui donne à leur action sa pleine efficacité. Les ancêtres ne nous transmettent intégralement l'héritage accumulé de leurs âmes que par la permanence de l'action terrienne. C'est en maintenant sous nos yeux les ressources du sol alsacien, les efforts qu'il réclame, les services qu'il rend, les conditions enfin dans lesquelles s'est développée notre race forestière, agricole et vigneronne, que nous comprendrons comme des mots nos traditions nationales.
La maison, les ustensiles, les costumes, établis selon un type traditionnel, avec des matières du pays, ont été lentement appropriés à toutes nos nécessités par le climat, parles coutumes, parles besoins de la vie, Témoins sincères de notre passé, ces objets insensibles nous disent sans erreur, quelles furent chez nos ancêtres les manières de vivre et de chercher le bonheur. Il est nécessaire de les recueillir. Le patriotisme, en tous pays (à Bâle , dans Arles, à Nuremberg), s'appuie sur l'ethnographie, science qui se propose de décrire méthodiquement les peuples. Et voilà pourquoi, à Strasbourg, de fervents Alsaciens viennent de créer le
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Musée alsacien, qiù double et complète la Revue alsacienne idustrée.
Marquons-le d'abord avec force : on ne veut point assembler dans des vitrines des objets beaux ou pittoresques ; on veut reconstituer de» milieux et des scènes de la vie alsacienne pour fournir un tableau fidèle des coutumes de l'Alsace.
Des organisateurs du Musée alsacien parcourent le pays.. et dans chaque village ils répètent :
— N'avez-vous pas quelques objets qui vous viennent de famille et dont vous ne fassiez rien : des outils, des armes des meubles, des habits du temps passé ?
— Oh! nous n'avons rien de rare.
— Voulez-vous que nous montions dans votre grenier ?
Dans les premiers mois, avant que les séries commençassent à se constituer, on n'en descendait jamais les mains vides. Et, notons-le en passant, maintes fois les plus pauvres gens, puisque c'était pour faire aimer l'Alsace, refusèrent qu'on les payât. Ils disaient :
— Emportez ! nous serons assez contents si c'est dans le Musée.
Bien que l'ethnographie ne cherche ni la beauté ni le pittoresque, il arrive presque nécessairement que ces collections enchantent les artistes, car ce qui fut adapté à un usage précis, durant une longue suite de temps, chez un peuple noble, ne saurait manquer de style. Telles quelles, d'ailleurs, ces vieilles choses ébranlent la piété filiale, la vénération d'un Alsacien. Les gens du peuple ne sont pas prêts pour juger et comprendre les tableaux et les sculptures; mais quand ils voient dans un musée un objet dont usaient leurs grands-pères, ils se le montrent avec un attendrissement secret et ils disent : « Nous sommes d'une nation à part.
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puisque ces anciens costumes, cette bûche, ce rouet, ces images de baptême ari'étent l'étranger ! » Voilà des passants devenus songeurs et qui sentent le fil de la race.
Celui qui visite la vieille maison du quai Saint-Nicolas est d'abord arrêté parla façade ornée d'une échauguette et couronnée d'un toit immense, qui date de la fin du xvi' siècle. La cour pittoresque avec ses galeries circulaires en bois lui otîre un exemple tout à fait typique de l'architecture alsacienne. Il parcourt l'immeuble, dont certaines parties remontent au xvi* siècle ; il examine tous ces objets usuels et familiers, ces meubles ornés de peintures, de marqueteries ou d'incrustations, ces poêles de faïence peinte, ces armes à devises, ces pots à vin en faïence blanche et ces canettes en étain, ces moules à gâteaux ou à fromages, ces coiffes de paysannes qui permettent de reconstituer toute l'histoire à travers les âges du fameux «nœud alsacien », ces nombreux costumes féminins de soie, de velours, de toile, lamés d'or ou d'argent, brodés de paillettes, égayés de dentelles... Il est amusé et instruit. Une petite heure de plaisir vient de le renseigner, mieux que ne le ferait toute une vie de lecture sur la civilisation matérielle en Alsace, sur notre « culture des sens » si admirée des Allemands, qui rangent sous cette expression l'architecture, l'ameublememt, la tenue des maisons, l'art culinaire et toutes les commodités.
Pénétrer ainsi dans la demeure close et, je puis dire, dans l'intimité de nos notables, de nos bourgeois et de nos paysans, pour un étranger, c'est un magnifique divertissement: c'est sortir de soi-même. Mais pour un Alsacien, c'est mieux encore, c'est se replier sur soi-même.
Repliement qui n'est point vain attendrissement ou sommeil, mais reprise d'énergie
au contact de nos morts. Nous sommes les prolongements de nos parents. Pour fortifier notre personnalité, il faut nous placer dans une suite et nous tenir liés à ceux de qui nous avons hérité. Il importe à notre santé morale que nous laissions les concepts fondamentaux de nos morts parler en nous.
Gomment mieux les entendre que si nous maintenons les conditions de vie où ils se développèrent eux-mêmes ?
Cet humble trésor familier de l'Alsace, pendant une longue suite de siècles, à travers mille vicissitudes, nos pères le constituèrent. Il ne nous aide point seulement à connaître son roi et sa reine, l'Alsacien fier et tenace, l'Alsacienne ordonnée et tendre. Il nous élève au-dessus de la minute présente, au-dessus de notre courte destinée et des misères passagères. En nous rattachant à toute la lignée des ancêtres, il nous enseigne que nous sommes les héritiers d'une longue gloire. De grandes et puissantes nations, aujourd'hui favorisées, n'existaient pas encore, que déjà l'Alsace aidait à la civilisation générale. Il est bon qu'un peuple s'estime à sa juste valeur, pour qu'il refuse de subir des influences parfois inférieures. Quand les Alsaciens voient leur supériorité que nul ne conteste, ils sentent grandir leur contentement intérieur et aussi leur volonté de demeurer Alsaciens.
Ces objets inanimés, dans ces salles silencieuses, semblent baignés d'une quiétude comparable à la paix où reposent nos morts. Ils vont pourtant vivifier nos âmes. C'est ici notre maison paternelle à tous, c'est ici l'at^ mosphère où se prépara l'héritage de vertus dont il faudra qu'à notre tour, sous peine de déshonneur national, nous transmettions à nos fils le vivace dépôt.