‹ Alsace-LorraineChapitre 7 sur 8 · IL NE FALLAIT PAS ÉMIGRER · texte numérisé non relu

IL NE FALLAIT PAS ÉMIGRER

Français, à vous juger sur certaines conversations et sur quelques articles des journaux que vous lisez, vous ne possédez pas une idée précise des conditions morales où vivent les annexés en Alsace-Lorraine.

Si les Alsaciens-Lorrains enduraient les brutalités qui dégradent l'Irlande, comme ils vous intéresseraient ! Leur misère vous emplirait démotion. Mais vous leur en voulez un peu de ce qu'ils ne sont point assis tout nus sur les décombres de leurs fermes. « Ah! nous fûmes liien naïfs de tant applaudir, il y a vingt-cinq ans, les complaintes sur l'Alsace-Lorraine dans les cafés-concerts. » Et vous commencez de raconter quelque petit voyage que vous fîtes en Allemagne.

En traversant l'Alsace, vous avez vu depuis votre wagon des blés, des vergers, des vignes, des houblons, des bestiaux, du soleil et des gens bien vêtus ; dans Metz et dans Strasbourg, votre cocher vous montra de vastes monuments tout neufs où l'on n'a pas épargné la dépense ; les vieux indigènes vous parlèrent bonnement des tarifs douaniers, de la canalisation de la Moselle ou du Rhin, voire de la Comédie-Française. Un Allemand, pour qui vous aviez des lettres, vous traita avec courtoisie, et le soir, en buvant de la

bière meilleure et moins chère que chez vous, vous pensiez simplement que nous sommes à plaindre d'avoir pei'du de si riches provinces. « La victime, disiez-vous, c'est moi ! »

Après cela, vous avez poussé au delà du Rhin, en Allemag;ne. L'Empire allemand met en façade ce qu'il a de plus beau, sa puissante administration, et vous n'avez pas pu distinguer ce qui vous choquerait à l'usage, à savoir l'infériorité des mœurs allemandes. Cependant votre esprit s'élargissait :« Peste! disiez-vous, ces Alsaciens-Lorrains sont annexés à une nation forte et ils profitent de bien beaux chemins de fer, de bureaux de poste incomparables, et d'une discipline supérieure. » Je ne dis pas que vous priez Guillaume de vouloir bien régner sur la Fi'ance. Tout le monde ne cause pas avec l'Empereur. Mais, par un phénomène assez simple, vous vous imaginez savoir que les Alsaciens-Lorrains sont enchantés et qu'ils ne voudraient plus redevenir Français.

Eh bien ! mon cher voyageur, vos observations ne sont pas seulement d'une insipide trivialité, je les déclare fausses. Vous n'avez rien vu, rien compris. C'est à croire que vous pensez avec votre ventre plutôt qu'avec votre cerveau. Recommencez votre voyage au coin de votre feu, avec un René Bazin. Vous avez parcouru les rues et les brasseries : il vous mènera dans les maisons et dans les consciences.

Entrons chez les Oberlé. De bons bourgeois, un type de famille reproduit sur la terre d'Alsace à des milliers d'exemplaires. Ils habitent l'une de ces innombrables maisons riantes que vous avez vues de votre wagon ; ils exploitent une scierie.

Voici d'abord le grand-père. Il a été député protestataire après la guerre ; c'est aujourd'hui un vieillard, presque paralytique et

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aphasique; son demi-gâtisme n'a pas affaibli sa protestation. Dans sa retraite, il demeure intraitable et révolté contre la catastrophe qui le fit allemand.

Son fils, Joseph Oberlé, qui dirige aujourd'hui la scierie, était autrefois dans les mêmes idées irritées. Mais il s'est vu mené près de la ruine par la vigueur de l'administration allemande contre les « mauvaises têtes ». (Cette puissance, que vous admirez dans l'administration allemande fait d'elle un merveilleux instrument pour saisir et broyer qui lui déplaît.) L'égoïsme économique a triomphé en Joseph Oberlé du patriotisme, et, pour réparer la fortune de la famille, d'année en année^ il est devenu conciliant. Aux prochaines élections, il pourra être candidat du gouvernement. C'est l'industriel ambitieux et fier de sa richesse ; c'est l'homme aux idées pratiques : « A quoi bon s'obstiner ! L'Allemagne est trop forte et la France se désintéresse de l'Alsace. »

Sa défection n'est pas allée sans soufîrance; il a dû rompre des amitiés, des liens de toutes sortes. Sa femme est une Alsacienne, c'est-à-dire une épouse soumise et une mère excellente. Elle ne pardonne pas à son mari ses opinions nouvelles, mais son devoir est de se soumettre. Elle accepte de l'accompagner dans ses visites officielles, puisque son abstention lui nuirait. Elle souffre en silence. Pour épargner de tels tiraillements à son fils et 8 sa fille, Joseph Oberlé les fait élever en Allemagne.

Alors que la fille a pris goût à l'éducation cosmopolite de son pensionnat de Baden- Baden et que, tout occupée des trois langues qu'elle parle, de sa bicyclette, de son lav^'ntennis, elle ignore la nationalité alsacienne, le fils a été poussé par un instinct secret à lire, à s'initier au génie de la France. Sa vie çn Allemagne a produit un résultat tout

opposé à celui qu'attendait son père : il a appris à mépriser et non point à haïr les Allemands ; il a reconnu la générosité et le goût du génie français en comparaison d'une civilisation toute dediscipline et d'érudition. Ce jeune homme est froissé par la prédominance constante chez les Allemands de la raison sur le cœur, par la dureté du frottement social, par leur absence de nuance et de mesura dans les relations d'homme à homme, par l'implacabilité et l'absolutisme dans toutes les circonstances où son hérédité de culture française voudrait du tact et de la « gentillesse ». Enfin, le fatras de l'érudition l'écœure, car il a besoin inné de clarté et de spontanéité.

Cette réaction d'un jeune Alsacien-Français contre le germanisme (exagéré encore par l'Impérialisme et par la Prusse), je vous la décris exactement, mais en termes insuffisants. C'est qu'il n'est pas facile d'éclairer ces profondeurs de la conscience où se gardent les germes déposés par deux siècles de culture française.

Joseph Oberlé destine son fils Jean à une carrière dans l'administration d'Alsace-Lorraine. « Je me rallie pour vous, mes enfants; j'en souffre, vous en aurez les bénéfices. » Mais le jeune homme refuse ; il reprendra plus tard la scierie. En attendant, installé dans la maison paternelle, il parcourt les coupes de bois, en compagnie d'un frère de sa mère. Celui-ci l'oncle Ulrich, est un type très fréquent. C'est l'homme qui hait les Allemands, qui vit dans la montagne pour les éviter et qui guette toujours l'heure où paraîtra le premier pantalon rouge. C'est un grand chasseur ; il a une longue-vue sur le dos, « giii a vu le derrière des Prussiens à léna ». D'ailleurs il n'agit pas. Que pom-'-a''il ? Il est excellent et stérile. Dans lau^s promenades, le jeune Oberlé apprend à con-

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naître son petit pays d'où son père l'avait écarté. Toutes les idées qui flottaient en lui deviennent fermes ; il veut être bon Alsacien, servir sa terre et ses compatriotes.

Malheureusement, l'époque approche où il doit son année de volontariat. Son père a choisi pour lui le plus brillant régiment de Strasbourg. Un officier de ce régiment brigue la main de sa sœur rencontrée dans un bal officiel. Ce projet de mariage est une grande souffrance pour le jeune Alsacien qui sent ce qu'il y a d'immoralité et de désastre dans un tel afl'ront à la cause alsacienne. Lisez Bazin, lisez la grande scène dramatique où le vieil Oberlé, le grand-père qui se désespère de voir sa maison devenir allemande, ordonne à son petit-fils de partir. « Va-t'en ! » trouve-t-il la force de crier. Jean Oberlé passe la frontière.

Je ne vous raconterai point davantage le roman. Il vaut littérairement par. le pathétique. Il vaut socialement par la vérité des types. J'aime moins son intrigue, faut-il le dire ? Il y a des rencontres, certain dîner, qui ne sont point possibles entre Alsaciens et Allemands ; et puis c'était inutile de compliquer par une désertion l'émigration de Jean Oberlé : il pouvait si paisiblement prendre le train avant que d'entrer au régiment ! Enfin, M. Bazin n'est point saturé et sursaturé d'Alsace, cela se sent. Mais la tragédie est fortement posée et je ne saurais assez dire avec quelle justesse d'accent dans l'émotion, avec quelle vérité, quelle loyauté dans les portraits.

... Je me retourne vers le voyageur qui, au début de cet article, trouvait nos annexés si heureux.

Tiens ! cette maison riante, ces beaux jeunes gens, cet industriel orgueilleux et solide, ce vieux grand-père vénérable, cette mère si douce, sereine, estimable ! Aurions-

nous cru que tous ces types d'humanité moyenne cachaient un tel drame ? En effet si l'un des messieurs Oberlé est monté dans votre wagon et si vous lui demandez du feu pour votre cigarette, il ne vous a pas ouvert en même temps que sa boîte à allumettes son cœur. Mais, vous m'entendez bien, chez tous les Alsaciens, chez tous les Lorrains, il y a des puissances de drame. Dans chaque famille, et comprenez bien ceci, dans chaque conscience, il y a delà discorde. Dans chaque conscience ? Oui, c'est le plus grave. Uopéraiion politique gui consiste à détacher par force une province dune nation et d'une civilisation, pour la transporter dans un autre groupe social, compromet l'unité morale de chacune des âmes annexées. L'annexion imposée obscurcit le devoir. Elle force à recourir aux casuistes. Vous faut-il des exemples ? Quelle est la règle qui s'impose avec évidence à un Alsacien-Lorrain soldat allemand, en cas de guerre francoallemande ? Manquera-t-il à son honneur de soldat allemand et désertera-t-il ? tirera-t-il sur ses frères français ? tirera-t-il sur ses camarades de chambrée allemands ?

^ Bazin nous a décrit une des tragédies de l'annexion; la vie, avec ce qu'elle a de varié, de peu analogue, de spontané dans mille sens divars, crée en Alsace-Lorraine mille tragédies qui toutes naissent de ceci que nos soldats furent vaincus en 1870.

(Faisons en passant notre profit de cette observation et déclarons bien haut que la première sauvegarde de la moralité, c'est d'avoir des fusils, des canons, des soldats disciplinés et des chefs non contestés).

Là-dessus le Français à qui « l'on n'en fait pas accroire », celui qui a voyagé en Alsace et qui a constaté la germanisation, me ramène au principe de notre querelle :

— En tout cas, Bazin me donne raison.

Voilà ce Joseph Oberlé, un gros industriel, qui accepte le fait accompli et qui se fait Allemand. Voilà sa fille qui se désole de ne point épouser un officier allemand.

— Permettez, voyageur ! Cette petite pécore eût préféré un joli hussard de chez nous. Vous voyez bien qu'elle ne comprend rien à son fiancé allemand, pour qui elle est également une lettre close. Que Mii° Oberlé ne pense jamais à la France, il n'empêche que la pauvre innocente est préparée par deux siècles de culture française à sentir à la française. Il n'est pas mal du tout, son officier allemand. J'admire M. Bazin de n'avoir pas dégradé cet adversaire. C'est avant tout un solide compagnon, de bonne race guerrière, oryueilleux plus qu'on ne saurait dire, et par conséquent hautain, autoritaire, très brave en outre. Il faut savoir le noint central d un militaire prussien, sa fidélité absolue à son empereur. « Nous sommes les fidèles Germains. » Mais voilà ce qu'ignore, ce que ne peut pas sentir cette petite fille ; elle demeure stupéfaite de la brutale décision avec laquelle son fiance la quitte pour jamais et court après le frère déserteur qu'il voudrait faire fusiller. Avec un officier français, il y aurait eu, je crois, des accommodements: peut-être une certaine générosité envers la jeune fille eut-elle ete comprise, excusée, conseillée même par les camarades de l'officier ; peut-être le cas d un vaincu qui retourne à sa patrie d origine n'eùt-il pas jeté le déshonneur sur une sœur amoureuse.

Cette générosité large et qui nuance ses jugements selon les cas, la jeune Oberlé l espérait • c'est que ses sentiments ne s accordent point avec l'intraitable « fidélité » allemande: c'est qu'elle est Française.

Quant au père, Joseph Oberlé, je ferais injure à mes lecteurs si je croyais utile de leur démontrer qu'il fait l'Allemand par intérêt,

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mais qu'il en est fort contrarié, honteux, et jusqu'à en souffrir. En tous pays, nous connaissons les ralliés. Ah I que les pantalons rouges apparaissent aux défiles de haverne qu'immortalisa Turenne, et ce candidat officiel au Reichstag redeviendra un fameux Français. Et personne, dans cette embrassade générale, ne voudra lui faire d'affront. D autant qu'il déploiera un zèle ! Après tout, ce Joseph Oberlé, cest quelqu'un comme Lgolin qui mangeait ses enfants pour leur conserver un père: il trahit la France pour qu un français garde une autorité sociale en Alsace.

Et je ne jurerais point que Joseph Oberlé se trompe! Peut-être l'histoire, qui ne considère que les résultats, saura-t-elle plus de gre aux Alsaciens qui maintinrent en Alsace le sang alsacien, et. par suite, la culture française, qu'à ceux qui se replièrent sur la France.

Il obéit à son grand-père, le vaincu de 1870, plus qu'à son instinct propre et à sa confiance dans la vie, ce noble jeune homme qui passe la frontière et se réfugie chez nous. Certes, nous l'accueillons avec une grande sympathie, parce que nous avons besoin de ces bonnes races de lEst qui manquent d éloquence et qui prennent le temps de penser avant de parler, mais la scierie passera aux mains des Allemands ! A-t-il réfléchi là-dessus avec une parfaite abnégation ? Une influence germanique se substituera sur les pentes de Sainte-Odile à une famille terrienne, pleine, qu'elle le sache ou non. des forces et des voix de la France. Jean Oberlé, généreux garçon que je salue avec respect, voulez-vous être un héros? Ne quittez point l'Alsace! - « bhl dit-il, qu'y puis-j ■ faire d'utile, humble suspect en face d'un empire colossal? » — Je ne vous demande point d'agir, mais seulement de vivre. Je ne vous demande même point de protester, mais naturellement chacune de vos respirations sera une respiration rythmée par

deux siècles d'accord avec le cœur français . Demeurez un caillou de France sous la botte de l'envahisseur. Subissez l'inévitable et maintenez ce qui ne meurt pas.

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