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CHAPITRE III

Changements moléculaires.

Les changements moléculaires que nous allons passer en revue peuvent se produire sous l’influence seule de la lumière. Ils peuvent se réduire à des modifications de l’aspect physique des corps sans que la structure de leur molécule soit altérée (changements déformé, de couleur), mais ils peuveut aussi amener des transformations plus profondes qui atteignent même les propriétés chimiques et paraissent dans tous les cas modifier la molécule tout en lui conservant sa constitution élémentaire primitive (allotropie, isomérie).

§ I. Modification des caractères physiques.

Une solution concentrée de sucre interverti reste indéfiniment intacte dans l’obscurité.Mais, dès qu’elle est soumise à l’influence de la lumière, même de la lumière diffuse, le glucose cristallise. Le miel se comporte de la même manière (Scheibler) *.

Des flacons renfermant une solution de camphre présentent des cristallisations sur la face exposée à la lumière (Dorthez).

Les phénomènes de coloration ne sont pas moins remarquables.

L'érythrocentaurine, principe cristallisable neutre retiré par M. Méhu a de VErythræa centaurium , présente les particularités

1 Polytechn. Journ., tom. GLXIX, pag. 379, 1863. L'auteur voit dans ce phénomène la raison pour laquelle les abeilles travaillent dans l'obscurité et obturent les regards eu verre que l’on adapte aux ruches.

3 Thèse de l’École sup. de Pharm. Paris, 1862.

les plus intéressantes. Ses cristaux, exposés à la lumière directe du soleil ou à une lumière diffuse un peu vive, passent rapidement à l’orangé, puis au rose et enfin au rouge vif, sans qu’aucun autre agent vienne influencer le phénomène. Les cristaux ne sont du reste pas modifiés dans leur forme, .pas plus que dans leurs propriétés chimiques. Ils se dissolvent toujours dans l’éther et le chloroforme, et la solution est incolore ; ces véhicules, évaporés, laissent déposer des cristaux incolores. La couleur disparaît très lentement dans l’obscurité, mais une température de 130° la détruit immédiatement. Les rayons les plus réfrangibles sont d’ailleurs les seuls capables de produire le phénomène.

La santonine subit des modifications analogues. Berzelius 1 constata le premier qu’elle prend sous l’influence de la lumière une coloration jaune, et que l’eau, l’alcool ou l’éther n’empêchent pas le phénomène de se produire. On remarqua plus tard que la chaleur n’avait aucune action 3 , et que la coloration apparaissait même dans une atmosphère d’hydrogène 8 . Sostini 4 admit qu’il se formait un produit spécial, qu’il appela photosantonine, un peu d’acide formique et de matière résineuse. M. Méhu 5 a reconnu que la santonine jaune se comporte avec les dissolvants comme la santonine normale : elle leur communique sa coloration ; mais celle-ci disparaît rapidement dans l’obscurité et surtout à la> lumière. Les radiations les plus réfrangibles sont les seules actives dans la production de ce phénomène.

Ges diverses altérations ne sont pas. très redoutables puisqu’elles ne modifient que l’aspect physique des corps ; il était bon cependant de les signaler.

* Traité de Chimie, 1849, tom. V, pag. 495.

* Zantedeschi et Borlettino, Wien. Academ. Ber., juillet 1856.

3 Heldt, Ann. der Chem, und Pharm., tom. LX1II, pag. 10.

4 Bull. dolaSoc. chim.j tom. II, pag. 12; tom. III, pag. 271 ; tom, V, pag; 202. 1864-67.

* Thèse de la Faculté de Médecine. Paris, 1865. •

§ II. Allotropie et isomérie.

La production de changements allotropiques est assez rare dans les conditions ordinaires de conservation des substances médicamenteuses. Nous n’avons que la transformation du phosphore à signaler.

Le phosphore ordinaire soumis à l’action d’une température élevée, à l’abri de l’air, se transforme en une matière rouge que l’on considéra au début comme un oxyde, bien qu’on eût constaté qu’elle prenait naissance dans le vide ou les gaz inertes (Bœckmann, Vogel) ; Kopp 1 reconnut sa véritable nature. La môme transformation s’opère sous l’influence de la lumière : les rayons violets et ultra-violets sont les plus efficaces pour la produire (Lallemand 2 ); une température élevée lui est favorable, tandis qu’une très basse température l’arrête complètement (M. Baudrimont). Cette transformation atteint d’ailleurs le phosphore dissous, et c'est à ce titre qu’elle intéresse le pharmacien. L’huile phospliorée du Codex se colore en effet très rapidement en rouge sous l’action de la lumière.

Les rayons violets et ultra-violets transforment d’une manière analogue le soufre dissous dans le sulfure de carbone ; du côté où frappe la lumière, il se dépose du soufre insoluble.

Les modifications isomériques apportées à la constitution moléculaire des corps organiques par les agents naturels ont été surtout constatées chez les alcaloïdes, et en particulier sur la quinine.

Herschell et Stokes constatèrent les premiers la fluorescence des solutions de sulfate de quinine. Mais Geigeret M. Broughton®

1 Gompt. rend., tom. XVIII, pag. 871, 1844.

2 Ann. de Chim. et de Phys., tom. LXXXV, pag. 225.

8 First Report ofthe government quiuologisl at the cinchoma plantation, 1867.

reconnurent qu’il y avait transformation du sel sous l’influence lumineuse : le sulfate avait perdu la propriété de cristalliser. M. Pasteur 1 reconnut que le phénomène consistait en un changement isomérique de la quinine lævogyre en quinicine dextro^ gyre, avec formation d’une petite quantité de matière colorante.

Ce changement est amené uniquement par les rayons qui produisent la fluorescence (de F en T) ; l’effet peut être au début très considérable : pendant l’été, en deux mois, le tiers de la quinine est transformé, mais il se ralentit avec le temps, et finit môme par s’arrêter. Les variations ordinaires de la température atmosphérique n’ont aucune influence sur le phénomène (M. Chastaing 3 ). Rappelons, en passant, que les mêmes modifications se produisent dans les écorces de quinquina exposées à la lumière. Ce fait, constaté d’abord par M. Yan Gorkom 3 , a été démontré analytiquement par M. Caries 4 . Mais M. Hesse' a prouvé plus tard que cette transformation de la quinine en alcaloïdes amorphes n’est pas aussi active qu’on l’avait cru d’abord.

La quinine est aussi modifiée par la lumière. M. Flückiger a d’abord reconnu que cet alcaloïde solide est rapidement détruit par l'action directe de cet agent. De même, une solution aqueuse de quinine exposée quelques heures au soleil, devient brunâtre et se trouble peu à peu ; il se dépose des flocons bruns qui, desséchés, ont un poids presque égal à celui de la quinine dissoute. Cette substance a reçu de M. Flückiger le nom de quinirétine. La quinirétine a la même composition atomique que la quinine, mais ses propriétés chimiques et son aspect sont changés. Insoluble dans l’alcool et l’éther, elle n’offre pas en outre de réaction

< Compt. rend,., tom. XXXVIII, pag. 110.

* Ann. de Chim. et de Phys. (5), tom. XI, pag. 145, 1877, et Thèse de l'École sup. de Pharmacie. Paris, 1874, pag. 55.

8 Sec. Journ. de Pliarm et de Chim., 1863.

* Thèse de l’École sup. de Pharm. Paris, 1871.

» Sec. Ciiastaing, Action de l'air et de la lumière, pag. 62. Paris, 1879. ,

alcaline. Ses réactions la distinguent aussi de la quinicine et de la quinidine *.

D’autres alcaloïdes subissent des modifications analogues, et M. Flückiger a constaté que l’altération est en général d’autant plus énergique que la substance est plus soluble. La morphine et surtout la codéine, la strychnine et surtout la hrucine, sont colorées par la lumière ; mais on ne connaît pas bien les produits de leur transformation.

1 Flückiger, Pharmac. Journ., mai 1878.

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