‹ Alzire, tragédie;Chapitre 2 sur 50 · PAI{IS · texte numérisé non relu

PAI{IS

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On a tâché dans cette tragédie, toute d'invention et d'une espèce assez neuve, de faire voir combien le véritable esprit de religion l'emporte sur les vertus de la nature.

La religion d'un barbare consiste à offrir à ses dieux le sang de ses ennemis. Un chrétien mal instruit n'est souvent guère plus juste. Être fidèle à quelques pratiques inutiles, et infidèle aux vrais devoirs de l'hoiiime; faire certaines prières, et garder ses vices; jeûner, mais haïr; rabaler, persécuter, voilà sa religion. (Iclle du chrétien véritable est de regarder tous les hommes comme ses frères, de leur faire du bien et de leur pardonner le mal. Tel est Gusman au moment du sa mort; tel Alvarez dans le cours de sa vie; tel j'ai peint Henri JV, même au milieu de ses faiblesses.

On trouvera dans presque tous ujes écrits cette hu inanité qui doit être le premier caractère d'un être

1 Ce discourt prc^liminairc csi un niodMe d'uiioiogic Voituirc n'y pwsj'iilo tel i|u'il \eul |iurailrc; loi , sang doiilo, quM aurait voulu Oup, ol loi qu'il oui èlo fii lu |)Ux8ion no loiil pus xiijviiiionipoilo loin de sos pr^piPR idois el du bul qu'd voul lil ailoindro. 1,'arl SI tlillii'ilo do puiloi do soi u>oo t oiivonunco , c'osl ii diro MQK urguctl m rausiie niodoiilio, n'u juniui» olé iiiitiU^ ODipioyé.

pensant; on y verra (si j'ose m'exprimer ainsi) le désir du bonheur des hommes, l'horreur de l'injustice et de l'oppression ; et c'est cela seul qui a jusqu'ici tiré mes ouvrages de l'obscurité où leurs défauts devaient les ensevelir.

Voilà pourquoi la Henriade s'est soutenue malgré les efforts de quelques Français jaloux, qui ne voulaient pas absolument que la France eût un poëme épique. Il y a toujours un petit nombre de lecteurs qui ne laissent point empoisonner leur jugement du venin des cabales et des intrigues, qui n'aiment que le vrai, qui cherchent toujours l'homme dans l'auteur : voilà ceux devant qui j'ai trouvé grâce. C'est à ce petit nombre d'hommes que j'adresse les réflexions suivantes; j'espère qu'ils les pardonneront à la nécessité où je suis de les faire.

Un étranger s'étonnait un jour à Paris d'une foule de libelles de toute espèce, et d'un déchirement cruel, par lequel un homme était opprimé. « Il faut appa- « remment, dit-il, que cet homme soit d'une grande « ambition, et qu'il cherche à s'élever à quelqu'un de (( ces postes qui irritent la cupidité humaine et l'envie. « — Non, lui répondit-on; c'est un citoyen obscur, « retiré, qui vit plus avec Virgile et Locke qu'avec ses a compatriotes, et dont la figure n'est pas plus connue « de quelques-uns de ses ennemis que du graveur qui « a prétendu graver son portrait. C'est l'auteur de

« quelques pièces qui vous onl fait verser des larmes, « et de quelques ouvrages dans lesquels, malgré leurs « défauts, vous aimez cet esprit d'humanité, de justice, a de liberté, qui y règne. Ceux qui le calomnient, ce a sont des hommes pour la plupart plus obscurs que a lui, qui prétendent lui disputer un peu de fumée, et « qui le persécuteront jusqu'à sa mort, uniquement à a cause du plaisir qu'il vous a donné. » Cet étranger se sentit quelque indignation pour les persécuteurs, et quelque bienveillance pour le persécuté.

11 est dur, il faut l'avouer, de ne point obtenir de ses contemporains et de ses compatriotes ce que l'on peut e.-pérer des étrangers et de la postérité. Il est bien cruel, bien honteux pour l'esprit humain, que la litléniture soit infectée de ces haines personnelles, de ces cabales, de ces intrigues, qui devraient ôlre le partage des esclaves de la fortune. Que gagnent les auteuis en se déchirant mutuellement? Ils avilissent une profession qu'il ne tient qu'à eux de rendre respectable. Faut-il que l'art de penser, le plus beau partage des hommes, devienne une source de ridicules, et que les gens d'esprit, rendus souvent par leurs querelles le jouet des sots, soient les bouffons d'un public dont ils devrai«'nt être les maîtres!

Virgile, Varius, Ptdiion, Horace, Tibulle, étaiiMit amis ; les monuments de leur amitié subsistent, et apprendront à jamais aux hommes que les esprits supé-

i DISCOURS PRÉLIMINAIRE.

rieurs doivent être unis. Si nous n'atteignons pas à l'excellence de leur génie, ne pouvons-nous pas avoir leurs vertus? Ces hommes sur qui l'univers avait les y^eux, qui avaient à se disputer l'admiration de l'Asie, de l'Afrique, et de l'Europe, s'aimaient pourtant, et vivaient en frères ; et nous , qui sommes renfermés sur un si petit théâtre, nous, dont les noms, à peine connus dans un coin du monde, passeront bientôt comme nos modes, nous nous acharnons les uns contre les autres pour un éclair de réputation, qui, hors de notre petit horizon, ne frappe les yeux de personne. Nous sommes dans un temps de disette ; nous avons peu, nous nous l'arrachons. Virgile et Horace ne se disputaient rien, parce qu'ils étaient dans l'abondance. On a imprimé un livre, de Morbis Artificum, des Maladies des Artistes*. La plus incurable est cette jalousie et cette bassesse. Mais ce qu'il y a de déshonorant, c'est que l'intérêt a souvent plus de part encore que l'envie à toutes ces petites brochures satiriques dont nous sommes inondés. On demandait, il n'y a pas longtemps, à un homme qui avait fait je ne sais quelle mauvaise brochure contre son ami et son bienfaiteur, pourquoi il s'était emporté à cet excès d'ingratitude. Il répondit froidement : // faut quejevive'^.

1 De Morbis Artiflcum, par Bernardin Ramazzini, 1701.

2 Le bienfaiteur était Voltaire, le libelle la Voltairomanie, le critique l'abbé Desfontaines, le ministre interrogateur M. d'Argenson. On sait sa réponse ; je n'en vois pas la nécessité.

DISCOCKS PRELIMINAIRE. 5

De quelque source que parlent ces outrages, il est lûr qu'un homme qui n'est attaqué que dans ses écrits le doit jamais répondre aux critiques, car si elles sont )onnes, il n'a autre chose à faire qu'à se corriger; et <\ elles sont mauvaises, elles meurent en naissant. >ouvenons-nous de la fable de Boccalini : « Un voyat geur, dit-il, était importuné, dans son chemin , du t bruit des cigales; il s'arrêta pour les tuer; il n'en ( vint pas à bout, et ne fit que s'écarter de sa route : [ il n'avait qu'à continuer paisiblement son voyage ; i les cigales seraient mortes d'elles-mêines au bout de I huit jours. »

Il faut toujours que l'auteur s'oublie; mais l'homme 10 doit jamais s'oublier : se t/wum deserere turpissinum est. On sait que ceux qui n'ont pas assez d'es- )rit pour attaquer nos ouvrages calomnient nos perlonnes; quelque honteux qu'il soit de leur répondre, il e serait quelquefois davantage de ne leur répondre 3as.

On m'a traité dans vin^^t libelles d'homme sans religion : une des belles preuves qu'on en a apportées, î'est que, dans Ol'^dipe, Jocaste dit ces vers :

Les prôtrcs ne sont point ce qu'un vain peuple pense : Notre créduliié fait toute leur science.

Ceux qui m'ont fait ce reproche sont aussi raison labiés pour lo moins que ceux qui ont imprimé que la Ilenriade, dans plusieurs endroits, sentait bien son

sémi-pélagien. On renouvelle souvent cette accusation cruelle d'irréligion , parce que c'est le dernier refuge des calomniateurs. Comment leur répondre? comment s'en consoler, sinon en se souvenant de la foule de ces grands hommes qui, depuis Socra te jusqu'à Descartes, ont essuyé ces calomnies atroces '? Je ne ferai ici qu'une seule question : je demande qui a le plus de religion, ou le calomniateur qui persécute, ou le calomnié qui pardonne?

Ces mêmes libelles me traitent d'homme envieux de la réputation d'autrui : je ne connais l'envie que par le mal qu'elle m'a voulu faire. J'ai défendu à mon esprit d'être satirique, et il est impossible à mon cœur d'être envieux. J'en appelle à l'auteur de Rhadamiste et 6'Électre^, qui, par ces deux ouvrages, m'inspira le premier le désir d'entrer quelque temps dans la même carrière : ses succès ne m'ont jamais coûté d'autres larmes que celles que l'attendrissement m'arrachait aux représentations de ses pièces; il sait qu'il n'a fait naître en mol que de l'émulation et de l'amitié.

J'ose dire avec confiance que je suis plus attaché aux beaux-arts qu'à mes écrits. Sensible à l'excès, dès mon enfance , pour tout ce qui porte le caractère du génie, je regarde un grand poëte, un bon musicien, un bon peintre, un sculpteur habile (s'il a de la probité),

1 Crébillon.

comme un homme que je dois chérir, comme un frère que les arts m'ont donné. Les jeunes gens qui voudront s'appliquer aux lettres trouveront en moi un ami; plusieurs y ont trouvé un père. Voilà mes sentiments; quiconque a vécu avec moi sait bien que je n'en ai point d'autres.

Je me suis cru obli'^é de parler ainsi au public sur moi-même une fois en ma vie. A l'égard de ma tragédie, je n'en dirai rien. Réfuter des critiques est un vain amour propre ; confondre la calomnie est un devoir.

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