‹ AlzireChapitre 3 sur 47 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

GUSMAN

Quand vous priez un fils, seignour, vous commandez :

Mais daignez voir au moins ce (|ue vous hasardez.

D'une ville naissante, cncor mal assurée,

Au peuple américain nous défendons l'entrée :

EmptV.lions, croyez-moi, que ce peuple orgueilleux

Au fer qui l'a dompté n'accoutume ses yeux;

Que, méprisant nos lois, et prompt à les enfreindre,

11 ose contempler dos maîtres qu'il doit craindre.

Il faut toujours qu'il tremble, et n'apprenne à nous voir

Qu'armés de la vengeance, ainsi que du pouvoir.

L'Américain farouche est un monstre sauvage

Qui mord en frémissant le frein de l'esclavage ' ;

Soumis au châtiment, fier de l'impunité,

De la main ({ui le flatte il se croit redouté.

Tout pouvoir, en un mot, périt par l'indulgence.

Et la sévérité produit l'obéissance.

Je sais quaux Castillans il suffit de Tlionneur,

Qu'à servir sans murmure ils mettent leur grandeur :

Mais le reste du monde, esclave de la crainte,

A besoin ([u'on l'opprime, et sert avec contrainte.

Les dieux même adorés dans ces climats affreux,

S'ils ne sont teints de sang, n'obtiennent point de vœux'.

ALVAREZ

Ah! mon fds, que je hais ces rigueurs tyranniqucs! Les pouvcz-vous aimer, ces forfaits politiques. Vous, ciirétien, vous choisi i)Our régner désormais Sur des chrétiens nouveaux au nom d'un Dieu de paix? Vos yeux ne sont-ils pas assouvis des ravages Qui de ce continent dépeuplent les rivages? Des bords de l'Orient n'élais-je donc venu Dans un monde idolâtre, à l'Europe inconnu. Que pour voir abhorrer sous ce brûlant tropique. Et le nom de l'Europe, et le nom catholique? Ah ! Dieu nous envoyait, quand de nous il fit choix, Pour annoncer son nom, pour faire aimer ses lois : Et nous, de ces climats destructeurs implacables,

1 On cite souvent ces deux vers comme un exemple de belle niciaphore.

2 Le sang qui teint les dieux n'est pas la cause mais la conséquence des vœux qu'on leur t'ait. Voltaire veut dire que les dieux donnent eux-mêmes l'exemple de rogner par la terreur, puisqu'ils exigent des sacrilices humains, mais il ne le dit pas.

\-î ALZIRE.

^ous, et d'or et de sang toujours insatiables,

Déserteurs de ces lois qu'il fallait enseigner,

^ous égorgeons ce peuple au lieu de le gagner :

Par nous tout est en sang, par nous tout est en poudre ;

Et nous n'avons du ciel imité que la foudre '.

Notre nom, je l'avoue, inspire la terreur:

Les Espagnols sont craints, mais ils sont en horreur :

Fléaux du nouveau monde, injustes, vains, avares,

Nous seuls en ces climats nous sommes les barbares.

L'Américain, farouche en sa simplicité,

Nous égale en courage, et nous passe en bonté.

Hélas! si comme vous il était sanguinaire,

S'il n'avait des vertus, vous n'auriez plus de père-.

Avez-vous oublié cprils m'ont sauvé le jour?

Avez-vous oublié que près de ce séjour

Je me vis entouré par ce peuple en furie,

Rendu cruel enfui par notre barbarie?

Tous les miens, à mes yeux, terminèrent leur sort.

J'étais seul, sans secours, et j'attendais la mort :

Mais à mon nom, mon lîls, jevis tomber leurs armes.

Un jeune Américain, les yeux baignés de laimes.

Au lieu de me frapper embrasse mes genoux.

« Alvarez, me dit-il, Alvarez, est-ce vous?

<( Vivez, votre vertu nous est trop nécessaire :

<. Vivez, aux malheureux servez longtemps de père;

« Qu'un peuple de tyrans, qui veut nous enchaîner,

« Du moins par cet exemple apprenne à pardonner!

« .\llez, la grandeur d'âme est ici le partage

n Du peuple infortuné qu'ils ont nonuué sauvage. »

Eh bien! vous gémissez : je sens qu'à ce récit

Votre cœur, malgré vous, s'émeut et s'adoucit.

L'humanité vous parle, ainsi que votre père.

Ah! si la cruauté vous était toujours chère.

De quel front aujourd'hui pourriez-vous vous offrir

Au vertueux objet qu'il vous faut attendrir;

A la fille des rois de ces tristes contrées.

Qu'à vos sanglantes mains la fortune a livrées?

1 VersbrillaDi et ingénieux. Voltaire a voulu donner de l'éclat au style à'Alzire et y impi'imer comme une teinte du soleil des tropiques. Il y a souvent réussi.

2 Transition heureuse. Il est fâcheux que le poète procède par distiques, ce qui gâte, par l'uniformité, sa brillante versification.

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