SCÈNE V
GUSHAN.
J'ai sujet de me plaindre Que l'on oppose encore à mes empressements L'offensante hauteur de ces retardements^ J'ai suspendu ma loi prCto à punir l'audace De tous ces ennemis dont vous vouliez la grâce : Ils sont on liberté ; mais j'aurais à rougir Si ce fail)le service eût pu vous attendrir. J'attendais cncor moins de mon pouvoir suprême; Je voulais vous devoir à ma flamme, à vous-même; Et je ne pensais pas, dans mes vœux satisfaits, •Que ma félicité vous coûtât des regrets.
Que puisse seulement la colère céleste
ISc pas rendre ce jour à tous les deux funeste !
Vous voyez quel clTroi me trouble et me confond :
Il parle dans mes yeux, il est peint sur mon front.
Tel est mon caractère : et jamais mon visage
N'a de mon cœur encor démenti le langage.
Qui peut se déguiser pourrait trahir sa foi ;
C'est un art de l'Europe : il n'est pas fait pour moi'
1 Peut-on dire tracer «ne carrière, comme on dit tracer une route?
li On peut comparer ce début avec celui de la scène qu'Orosmane ouvre i)ar ces mots ; Paraisses, tout est prêt. On verra comment la difi'ûrencc des sentiments et des caractères nioditie le langage des personnages dans une situation semblable.
3 Orosmanc dit à Zaïre :
L'art n'en pat r»it pour tui , tu n'en as pas besoin.
GUSMAN
Je vois votre franchise, et je sais que Zamore Vit dans votre mémoire, et vous est clier encore. Ce cacique obstiné, vaincu dans les comliats. S'arme cncor contre moi de la nuit du trépas. Vivant, je l'ai dompté : mort, doit-il être à craindre? Cessez de m'offonser, et cessez de le plaindre ; Votre devoir, mon nom, mon creur, en sont blessés; Et ce cœur est jaloux des pleurs que vous versez.
Ayez moins de colère et moins de jalousie; V<n rival au tombeau doit causer peu d'envie : Je l'aimais, je l'avoue, et tel fut mon devoir ; De ce monde opprimé Zamore était l'espoir : Sa foi me fut promise, il eut pour moi des charmes, 11 m'aima : son trépas me coilte encor des larmes. \ ous, loin d'oser ici condamner ma douleur, Jugez de ma constance, et connaissez mon cœur: Et, quittant avec moi cette fierté cruelle. Méritez, s'il se peut, un cœur aussi fidèle.