PRÉFACE
Cest l'œuvre posthume de M. le comte de Gobineau que nous publions aujourd'hui. Les amis qu'il a laissés accueilleront ce volume avec émotion et intérêt, car il ne la achevé qu'avec sa vie. Ce poëme est le couronnement de tous ses ouvrages, et s'y relie par la filiation des idées ; il est aussi le fruit d'une existence agitée, vécue dans des milieux divers, de fortune inégale et d'expérience chèrement acquise. Une biographie complète de l'auteur dépasserait les limites du modeste travail que nous nous sommes proposé ; nous ne ferons connaître de sa personnalité que les faits qui ont eu de rinfluence sur son œuvre intellectuelle, nous bornant à exposer la succession des travaux et des idées qui l'amenèrent à cette dernière expression de sa pensée.
Né en 1816, et fils d'un officier de la garde royale, Joseph-Arthur de Gobineau reçut, dans un milieu religieux et royaliste, la forte empreinte de sentiments que les événements de sa vie ne devaient pas essentiellement modifier. Malgré une santé délicate, l'esprit de l'enfant s'éveilla de bonne heure. Dès l'âge de douze ans, il lisait avec passion tout ce qui se trouvait à sa portée, et l'attrait pour l'Orient commença
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dès lors à envahir sa jeune imagination. Les Mille et une Nuits étaient pour lui Tœuvre par excellence, et ses jeux favoris étaient de les mettre en action. Le hasard permit que son précepteur fût un élève de rUniversité dléna : il fut donc familiarisé très-jeune avec les difficultés de la langue allemande et avec les méthodes d'enseignement qui lui sont propres. Cette circonstance eut une influence capitale sur la direction de ses études.
A Tâge de quatorze ans, un voyage qu'il fit avec sa mère dans le grand-duché de Bade, et un séjour de quelques mois dans un vieux château du moyen âge où il jouit d'une liberté complète, développèrent rapidement ses facultés de concentration. Ce fut alors que les idées qui devaient dominer sa vie commencèrent à se présenter nettement à son esprit. Trois années d'études classiques au collège de Bienne complétèrent sa première éducation.
Rappelé par son père, qui, démissionnaire en 1830, s'était retiré en Bretagne, il se prépara, pour lui complaire, aux examens de l'école deSaint-Cyr; mais les caractères persans et sanscrits se substituant un peu trop souvent aux formules algébriques sur les tableaux de l'école, son père finit par l'autoriser à renoncer à la carrière militaire et à suivre sa vocation littéraire.
Il avait alors dix-sept ans. C'était un grand jeune homme pâle, maigre, à la fois grave et naïf. L'ancien précepteur des pages de Charles X, M. Gerono, homme de valeur, dont le jugement nous est maintenant précieux, disait n'avoir jamais rencontré autant
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de simplicité et de pénétration dans une aussi jeune tête. D'anciens amis se souviennent qu'à cette époque il travaillait de dix à quinze heures par jour, entremêlant ses études linguistiques d'essais poétiques dont l'Orient fournissait presque exclusivement le thème. Ces études avaient communiqué à son langage un accent vif et coloré. Il parlait volontiers par images, et se laissait entraîner, pour l'amusement de sa sœur et de ses amis, à l'invention des histoires les plus merveilleuses. Très-jeune de caractère et d'une gaieté enfantine, il exigeait que son auditoire s'asstt autour de lui à la manière orientale et fût revêtu de costumes analogues à ceux de ses héros imaginaires. La verve de ses amusantes improvisations était intarissable, et cette gaieté brillante qui, tout en se transformant avec l'âge, ne l'abandonna jamais, fut le soleil de sa vie.
Il est curieux d'observer que, tandis que toutes les aptitudes artistiques de M. de Gobineau l'entraînaient dès son plus jeune âge, avec un attrait irrésistible, vers la poésie et vers l'Orient, son intelligence était préoccupée d'une question scientifique du plus haut intérêt, et déjà dans son cerveau germait, se dégageait peu à peu de toute obscurité l'idée réfléchie, l'idée maîtresse de sa vie, qui domina, qui s'appropria tous ses autres penchants, qui les confondit en elle et se manifesta magistralement par la publication de l'ouvrage intitulé : Essai sur Vinégalité des races hudaines \
' Firmin-Didot. Paris, i853-i855, i" édition; 1884, 2« édition.
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On peut regarder cette idée comme la mère de toutes celles qu'il a développées dans ses écrits si variés : elle est la raison d'être de ce qu'il fut et de ce qu'il a produit. Aussi, malgré les épreuves de sa jeunesse et l'entraînement des plaisirs, pendant les années qu'il passa à Paris, de dix-neuf à trente-trois ans, cherchant encore sa voie, il y pensait constamment, lisait tout ce qui pouvait se rapporter à son idée, et amassait les matériaux qui devaient donner corps à ses intuitions.
Une carrière régulièrement parcourue devenait impossible à ce jeune homme, qui n'avait pas suivi les étapes graduées des examens officiels. Il ne fut pas même bachelier. Mais lorsque, en 1848, M. de Tocqueville, qui le connaissait bien, choisit le personnel de son ministère des affaires étrangères, il le nomma son chef de cabinet. Le comte de Gobineau devint ainsi diplomate. Fut-ce un malheur, fut-ce un bonheur pour lui? C'est ce qu'il est impossible de déterminer. Les circonstances extérieures ne pouvaient modifier que bien peu cette puissante individualité. Elle fut ce qu'elle devait être.
Après avoir pris part, pendant tout le temps du ministère Tocqueville, à la politique générale, M. de Gobineau fut nommé, en 1851, à Berne en qualité de deuxième secrétaire d'ambassade. Ce fut dans cette ville qu'il travailla avec le plus d'ardeur à son Essai sur t inégalité des races humaines. Les deux premiers volumes parurent en 1853, pendant qu'il était à Hanovre, son nouveau poste; les deux autres, en 1855. Tandis qu'il acquérait dans le monde cette réputation de fin
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diplomate et de brillant causeur qui semble incompatible avec celle de savant, il lançait du fond de l'Allemagne la fusée de ses théories hardies et absolues.
Cet ouvrage eut beaucoup de retentissement à l'étranger. Lorsque, envoyé à Francfort, M. de Gobineau fut présenté au comte Prokesch-Osten, président de la Confédération germanique, cet homme éminemment distingué et versé dans les sciences lui demanda aussitôt :
« Ce monsieur de Gobineau qui a écrit sur les races humaines est-il de vos parents ?
— C'est moi, monsieur.
— Vous ? Et si jeune ! »
Depuis ce temps, le comte Prokesch montra pour Fauteur et ses travaux le plus vif intérêt. Leur amitié devint une de ces liaisons qui résistent à Téloignement et ne finissent qu'avec la vie.
En 1854, M. de Gobineau partit pour la Perse avec le grade de premier secrétaire. Cette nomination le remplit de joie, car son goût pour l'Orient pouvait enfin s'y donner carrière. Il y eut assez de loisirs pour se perfectionner dans la langue persane, qu'il avait apprise autrefois. Il travaillait tous les jours avec un lettré du pays, et entretenait des relations amicales avec les savants et les philosophes de Téhéran. Il recueillait des documents inédits, et découvrait d'anciens manuscrits nationaux qui lui servirent plus tard àétablir l'histoire des Perses sur des bases nouvelles et solides. En même temps, il cherchait une méthode pour la lecture des écritures cunéiformes, et s'efforçait
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d'en saisir la clef à Taide de Tétude de la magie, de la cabale et de la talismanique.
Ce premier séjour en Perse dura trois ans. Il revint en France en 1858, et publia le récit de ses voyages sous le titre de Trots ans en Aste\ En 1 861, un voyage qu'il fit à Terre-Neuve, où il était allé sur un navire de guerre pour traiter, d'accord avec des commissaires anglais, la question des pêcheries, lui donna occasion d'écrire un petit livre qui fut beaucoup lu *.
A la fin de cette même année, le comte de Gobineau fut promu au grade de ministre plénipotentiaire et envoyé de nouveau en Perse. Rien ne pouvait lui être plus agréable que de retourner dans ce pays, où il avait laissé tant d'amis et d'admirateurs, et où tant d'intérêts intellectuels l'attiraient. Il y resta deux ans, travaillant à ses livres et reprenant ses études sur l'Orient au point de vue de l'anthropologie, de la linguistique, de l'histoire et de la politique.
Le livre sur les écritures cunéiformes parut en 1864'. La même année, M. de Gobineau fut nommé au poste d'Athènes, où il resta quatre ans. C'est là qu'il écrivit Y Abbaye de Typhaines^, roman historique sur les communes de France au douzième siècle; X Histoire des Perses, dont nous avons parlé plus haut, qui parut en 1869*, et les Souvenirs de voyages^, recueil de nou-
> Trois ans en Asie. Paris, Hachette.
* Voyage à Terre-Neuve. Paris, Hachette. Épuisé.
* Traité des écritures cunéiformes; Lecture des textes cunéiformes. Paris, Firmin-Didot, 1864.
* Abbaye de Typhaines. Paris, Maillet, 1867. Épuisé.
* Histoire des Perses. Paris, Pion, 1869.
" Souvenirs de voyages. Paris, Pion, 1 872 .
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velles. Cet esprit essentiellement producteur devait nécessairement être influencé par son séjour en Grèce. Il y devint sculpteur et s'y retrouva poëte. Le volume de vers qui porte pour titre VAphroessa ' témoigne du retour de ses préoccupations poétiques. La facilité avec laquelle M. de Gobineau changeait le cours de ses étudeSy devenant artiste et poëte après s'être distingué comme orientaliste, pouvait faire supposer qu'il avait renoncé au développement de ses théories sur l'inégalité des races. Il n'en était rien cependant. Ses théories avaient pris possession de lui-même. Tout ce qu'il écrivait s'y rattachait, mais sous des formes diflFérentes et avec des cadres nouveaux, car il lui eût été impossible de se cantonner dans une spécialité, et il n'aimait pas à refaire ce qu'il avait déjà fait. Souvent il disait :
« Ce que l'on apprend n'est qu'une porte que l'on ouvre sur l'immensité; plus il y a d'ouvertures, plus le regard y pénètre. »
Tout l'attrait de la vie de cet homme si actif consistait dans le travail passionnant qui conduit à l'œuvre ; aussi répétait-il volontiers ce mot de Goethe : « L'homme qui a fait un livre n'est plus le même que celui qui l'a commencé. » Sa conviction, que l'on ne vaut que par ses eflForts, le portait même à encourager les timides, en leur disant que, quelque mauvaise chose qu'ils fissent, cela vaudrait toujours mieux que de ne rien faire du tout. N'avait-il pas raison ? et travailler à son propre perfectionnement, n'est-ce pas le véritable
> VAphroessa, Paris, Maillet, 1869. Épuisé.
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secret pour coopérer au bonheur de Thumanité?
Ce fut avec un vif regret qu'après un séjour de quatre années le comte de Gobineau quitta Athènes. Il ne pouvait se détacher de cette terre classique d'où il voyait, avec une passion d'artiste, surgir et toujours se renouveler les t)rpes divins qu'elle a enfantés. La plaine de l'Attique, l'Acropole étaient devenues nécessaires à son existence, et le changement de poste lui fut d'autant plus sensible qu'il s'éloignait de la Grèce pour aller au Brésil. Dans ce pays nouveau, habité par les populations les plus hétérogènes, qui n'a pas d'histoire ni de vie intellectuelle, il se mourait d'ennui ; sa santé se ressentit bientôt de la mauvaise influence du climat.
L'Empereur du Brésil, qui avait su apprécier le nouveau ministre de France, devint son ami et son unique intérêt. Le dimanche avait été choisi par le souverain pour leur réunion, et ces deux hommes exceptionnels, qui se méritaient l'un l'autre, se livraient à des causeries sans fin, qui dans la suite furent souvent regrettées de tous les deux. Cependant la fièvre qui minait M. de Gobineau lui enlevait toute possibilité de travail. Pendant deux ans, il ne produisit rien. Un congé le ramena en France en 1870.
Établi chez lui, au château de Trye, dans le départeraent de l'Oise, il n'était plus alors ni orientaliste, ni poëte, ni diplomate, mais conseiller général et maire de sa commune, cherchant de son mieux à organiser la défense du pays. Lorsque le département fut occupé par les Allemands et que ceux-ci imposèrent des con-
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tributions de guerre, il put obtenir d'eux des concessions qui lui valurent les remercîments de la ville de Beauvais. Mais, voyant de près Tétat des affaires, et observant de fâcheux symptômes dans l'esprit des populations, il perdit le peu de confiance qu'il avait dans l'avenir. Il devint dur pour ses compatriotes, leurs fautes et leurs défauts le frappaient douloureusement ; il n'était plus sensible qu'au dégoût que certaines bassesses lui faisaient éprouver, et le châtiment lui semblait justement mérité. Qui pourrait le blâmer de cette sévérité? Dans un cercle littéraire, il fut appelé, par un écrivain de beaucoup d'esprit, « l'Alceste du patriotisme », et si quelque jour les pages qu'il écrivit alors sont publiées, on comprendra combien puissant était son amour pour la France, dont la vieille gloire vivait toujours dans son cœur.
A cette époque, M. de Gobineau entra dans une nouvelle phase de sa vie. On pourrait dire qu'il commença à vieillir ; mais il n'est pas question ici de cette vieillesse qui indique la prostration des forces physiques et la diminution des facultés. Nous voulons parler de celle qui nous détache peu à peu de toutes les illusions, de toutes les ambitions, qui amène l'esprit à la contemplation de la vérité pure, et rajeunit le cœur en lui donnant cette gaieté, cet épanouissement de vie intérieure qui presque toujours est une conséquence du dédain de la vie extérieure et mondaine. Ayant accepté le poste de Suède, il y vécut de 1872 à 1877 avec assez de calme, se remettant doucement de beaucoup d'ennuis et de souffrances physiques. Encouragé
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dans ses travaux par un cercle intime d'amis sympathiques à ses idées, il écrivit successivement les Pléiades *, roman fort original ; la Renaissance ^, étude historique y artistique et sociale du seizième siècle, représenté par une suite de scènes dialoguées d'une grande force de coloration ; les Nouvelles asiatiques ^, qui, pour avoir été écrites sous d'autres climats et bien des années après qu'il eut quitté la Perse, n'en sont pas moins une fleur tardive mais exquise de sa passion pour l'Orient; puis V Histoire d'Ottar Yarl, pirate norvégien, et de sa descendance *.
En 1876, l'Empereur Dom Pedro visita la Suède. M. de Gobineau vint au-devant de lui à Copenhague, et, avec l'assentiment du gouvernement français, l'accompagna dans une partie de ses voyages. De Stockholm à Saint-Pétersbourg, Nijni-Novgorod, Moscou, Kief, Livadia, Sébastopol, Constantinople , jusqu'en Grèce, il s'écoula cinq mois, pendant lesquels il fut parfaitement heureux. Les lettres qu'il adressa de ces diflFérentes étapes sont pleines de gaieté, d'intérêt, et expriment le plus tendre attachement pour son auguste ami.
Au commencement de 1877, il retourna à son poste, et cette même année vit le terme de sa carrière diplomatique. Il avait alors soixante et un ans.
Profondément dégoûté de tout ce qui touchait à la politique, il refusa absolument les propositions qui lui
> Les Pléiades, Paris, Pion, 1874.
* La Renaissance. Paris, Pion, 1877.
' Nouvelles asiatiques. Paris, Pion, 1876.
* Histoire d'Ottar Yarl. Paris, Didier, 1879.
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furent faites pour rentrer dans la vie publique par une candidature au Sénat. Il ne revint en France que pour mettre ordre à ses affaires, et alla s'établir à Rome.
Ce fut donc en Italie, et en 1878, que le comte de Gobineau fit son dernier établissement. Il fut modeste et en rapport avec les ressources de sa fortune, alors fort réduite. Cette médiocrité ne TafiFecta pas. Il sentit redoubler son ardeur pour le travail, et passait la journée entière à son atelier de sculpture ou à son bureau. Il avait entrepris la traduction du Koush-nameh, poëme historique persan d'une importance presque égale au livre des Rois. Mais en 1880 un affaiblissement de la vue le força d'abandonner cette tâche, et il s'occupa principalement de YAmadis, son livre de prédilection, le dernier auquel il mit la main. Il y travaillait avec un entrain extraordinaire, écrivant d'un seul trait une centaine de vers par jour.
Cette production acharnée contribua à épuiser des forces que tant de voyages et une énergie de volonté qui ne cédait jamais à la fatigue avaient affaiblies depuis longtemps. En vain allait-il en demander à d'autres climats. Il trouvait en Allemagne et en France une place au foyer d'amis dévoués et des soins assidus, mais sa santé déclinait visiblement. Ce fut à Turin, le 13 octobre 1882, pendant son voyage de retour à Rome, qu'une attaque d'apoplexie brisa cette existence si noble et si féconde.
La personnalité du comte de Gobineau était fort difficile à apprécier dans son ensemble. La grande
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diversité de ses aptitudes appelait des jugements diflférents. Les côtés opposés de son caractère lui attiraient des sympathies enthousiastes et aussi des inimitiés.
Son entrain, son amabilité, son esprit vif, gai, plein d'originalité, frappaient tout d'abord, et lui avaient attiré dans le monde brillant cette fatale réputation d'homme charmant qui semble exclure des mérites plus sérieux. Mais si ses boutades étincelantes, souvent ironiques et volontiers paradoxales, plaisaient aux uns, souvent aussi elles eflErayaient les autres. Il n'y prenait pas garde, et un jour qu'on lui demandait raison de tant d'esprit dépensé en pure perte devant des gens hostiles et obtus, il répondit en riant :
« Ils m'ennuyaient, et je me suis tiré un feu d'artifice à moi-même pour me distraire. »
Cette nuance de dédain, qui se devinait parfois au travers d'une exquise politesse, ne se pardonnait pas aisément ; et, en somme , il est assez ordinaire de ne pas aimer ce que l'on ne comprend pas. Un mot précieux par sa naïveté, dit dans un salon de Rome par un diplomate d'avenir, exprime bien ce sentiment : « La conversation du comte de Gobineau, disait ce jeune élégant, est vraiment fatigante ; elle vous force trop à penser. »
Les Français, en général (et cela ferait l'éloge de leur modestie s'ils pouvaient être soupçonnés d'en avoir), ont peur de se tromper en jugeant par euxmêmes. Ils n'acceptent que les spécialités enregistrées, patentées et officiellement autorisées. Une supériorité qui ne se trouve pas dans ce cas inspire de la
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méfiance. M. de Gobineau a dû souvent reconnaître cette vérité. Déjà en 1853, lorsqu'il publia son Essai sur r inégalité des races humaines i M. Drouyn de Lhu3rs, comme chef et comme ami, lui faisait part de son expérience et lui disait :
< Un livre scientifique de cette portée ne vous sera pas utile pour votre carrière ; il peut , au contraire , vous faire beaucoup d'ennemis. »
D'autre part, les corps savants n'avaient guère d'intérêt à s'occuper des livres d'un auteur qui ne faisait pas partie de leur cénacle ; le comte de Gobineau était presque toujours à l'étranger, et l'on voyait surtout en lui le diplomate. De là l'isolement littéraire dont il eut à souffrir.
Tant qu'il fut jeune, cet isolement lui fut indifférent; il éprouvait même une joie tant soit peu malicieuse à retrouver dans certains auteurs des idées, des passages entiers de ses livres, qu'ils s'étaient appropriés sans se donner la peine de changer un mot au texte, et, bien entendu, sans le nommer. Il avait trop d'orgueil pour réclamer la paternité d'une idée ! Le sentiment de sa propre valeur, la conscience de sa force, de beaucoup de travail accompli et d'obstacles surmontés, lui suffisaient. Il se sentait, selon l'expression du conteur arabe, « fils de Roi », ainsi qu'il l'explique avec tant d'originalité dans le deuxième chapitre des Pléiades, et pour être fidèle à son idéal d'honneur chevaleresque, il fut capable de folies de désintéressement et de générosité qui n'ont été connues que de bien peu de personnes. Ne recherchant pas le succès
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tapageur, il se contentait de quelques illustres et scientifiques relations, dont sa correspondance fait foi ; de l'admiration sans mélange de ses disciples, et du ravissement que çà et là, dans le cours de sa vie, il vit rayonner sur la phjrsionomie des rares chercheurs d'idéal qui venaient de découvrir ses œuvres et leur auteur.
Mais nous ne pouvons nier que, dans les dernières années de sa vie^ cet isolement littéraire ne lui ait été pénible. Dans son exil volontaire, il se replia sur luimême, jugea de très-haut l'ensemble de la vie, et le poëme d'Amadts fut le fruit de ses meilleures, mais aussi de ses plus tristes pensées.
La gravure que nous donnons ici représente le comte de Gobineau à l'âge de cinquante-sept ans. Il était grand, mince et très -bien fait. La distinction de son maintien, l'aisance de ses manières, la finesse aristocratique de ses mains, frappaient tout d'abord, comme une réminiscence d'un portrait de Van Dyck. Il avait l'ovale de la figure allongé, le teint pâle, le front haut, les traits réguliers, des cheveux qui, autrefois châtain clair, devinrent de bonne heure chaudement argentés. Ses yeux brun doré, très-fendus, fixaient volontiers la lumière, et cette lumière qu'il aimait tant, dont il n'avait jamais assez, sa physionomie semblait la refléter. Lorsqu'il se trouvait dans un milieu sympathique, sa conversation avait un charme incomparable, et que ceux qui l'ont connu peuvent dire unique. Empressé et respectueux vis-à-vis des femmes, il ne pouvait se défendre avec elles d'une certaine coquetterie de cœur
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et d'esprit. Dans la société des hommes, au contraire, une imperceptible nuance de hauteur se devinait dans le regard, dans le redressement de sa taille. Il traitait les affaires et les sujets sérieux avec profondeur et précision, mais il ne craignait pas non plus les discours légers, et sa mémoire mettait à son service une foule d'historiettes amusantes, qu'il savait conduire sur des pointes d'aiguilles avec un art infini. Dans la vie privée, il faisait l'étonnement de ses amis par la facilité de son commerce. N'ayant point d'habitudes, il acceptait la vie matérielle presque sans s'en apercevoir. Son imagination et sa pensée parcourant toujours des espaces immenses, on peut dire que quand il touchait terre, ce n'était que pour y prendre l'élan afin de s'élever plus haut.
L'aversion misanthropique qu'il professait pour Thumanité collective tombait lorsqu'il s'agissait des individus. Il était alors d'une indulgence excessive, et même les animaux avaient leur part de sa bonté irréfléchie.
Il est impossible à un écrivain de ne pas trahir le côté subjectif de sa nature. La plupart des t)rpes mis en relief par M. de Gobineau participent plus ou moins aux traits principaux de son caractère; mais ceux qu'il identifie le plus avec ses idées sont les quatre héros du roman des Pléiades, Michel- Ange dans la Renaissance, et Atnadis.
Ce poëme 6! Atnadis, son chant du cygne, est peutêtre le fond de son cœur, le résumé des pensées de toute sa vie; en le lisant, on jugera mieux de l'homme
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qui donne à son héros de prédilection les sentiments les plus inhérents à lui-même, et qu'il invoque dans
ces idoles
Brillant de claires auréoles^ Incomparable Trinité, Qui sur Téclatant moyen âge Ont fait régner leur triple image, L'Honneur, l'Amour, la Liberté.
Nous avons dit tout à l'heure que le poëme à'Amadis était le couronnement des œuvres de M. de Gobineau.
Avant d'analyser ce poëme, il est donc nécessaire de résumer les théories fondamentales qui ont été Tobjet des ouvrages les plus importants de lauteur. Nous le ferons aussi brièvement que possible, renvoyant le lecteur désireux de les approfondir aux quatre volumes de \ Essai sur Vinégalité des races humaines, publié en 1853.
« Ce livre célèbre, qui a essuyé tant de critiques, est « un des plus profondément pensés de cette seconde « moitié du dix-neuvième siècle, où Tesprit philoso-
« phique n'a cependant pas manqué Deux des his-
« toires les plus célèbres de cette époque, V Histoire « des langues sémitiques, de M. Renan (1859), 1 -^««î- « toire de la littérature anglaise, de M. Taine {1863), « sont presque entièrement fondées sur la théorie des « facultés persistantes ou même irréductibles des races « humaines*... »
Nous appuyant sur ce jugement, et forts du muet hommage que les deux remarquables historiens ont
* BozsjOLiN, les Peuples de la France^ p. 26.
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rendu à M. de Gobineau en adoptant le principe de ses théories, nous nous bornerons à les présenter au lecteur sous une forme rudimentaire.
Les races humaines à Tétat primitif ont une conformation physique et des aptitudes intellectuelles qui leur sont particulières.
La race blanche est la seule qui soit douée de qua- Utés d'ordre psychique, la seule spiritualiste, la seule capable de génie, d'organisation, de direction, en un mot, la seule qui possède le pouvoir civilisateur.
Les premiers peuples de cette race, connus sous le nom générique d'Aryans, quittent, dans le cours des siècles, les plateaux de TAsie centrale, leur patrie originaire, et leurs longues colonnes d'émigration s'écoulent à travers le monde comme des fleuves majestueux. L'histoire donnera, par la suite, des noms différents à ces peuples aryans, mais elle ne saurait cacher leur origine. L'auteur, s' appuyant sur des preuves scientifiques, démontre qu'une ère de civilisation ne s'est jamais produite chez un peuple sans que l'on puisse constater les traces d'un établissement d'individus de race blanche dans le pays.
En général, c'est par la conquête que se prépare cette mission civilisatrice de la race supérieure. Pendant une période plus ou moins prolongée, les vainqueurs n'ont de contact avec les vaincus que pour les maintenir soumis ; mais dans la suite des générations, ils s'unissent à eux par des mariages, et produisent des métis qui acquièrent, vis-à-vis de leurs parents jaunes ou noirs, une supériorité analogue à celle du mu-
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lâtre vis-à-vis du nègre. C'est la loi de la sélection. Il s'établit alors, par le mélange des deux races, un équilibre relatif des forces, et par là une solidarité d'intérêts, une harmonie d'action d'où surgit une ère de civilisation.
Sans doute, cet équilibre ne peut se mesurer selon des lois précises. Une nation ne commence pas invariablement son histoire par la conquête, et rien n'est plus subtil que les recherches sur l'hérédité. Dans les temps préhistoriques, les premiers arrivés du grand flot aryan ont trouvé de nombreuses populations autochthones vivant à l'état sauvage et dont ils purent à un certain degré modifier les usages et la race; mais l'efifet civilisateur ne pouvait agir que faiblement, car ces populations étaient si nombreuses qu'elles parurent absorber leurs maîtres. D'autres Aryans venus plus tard ont eu leur tâche allégée, car les vaincus étaient déjà à demi civilisés par une première immixtion de sang blanc. Les derniers arrivés ont dû prendre le rôle de régénérateurs, la marche des siècles ayant fait succéder la décadence à la civilisation. Enfin, quelques groupes de race aryane descendirent en Europe ayant déjà subi des mélanges ethniques.
Malgré la diflSculté extrême et la complexité de ces études, l'auteur les poursuit dans leurs dernières conséquences.
Après avoir démontré que la valeur d'un individu est en raison directe de la proportion de sang aryan qui coule dans ses veines ; que, par l'union des races, celles qui sont inférieures s'améliorent, il conclut que
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la race blanche, de son côté, voit peu à peu la pureté de son sang s'adultérer, et subit la loi implacable de la dégénérescence, seule cause de la décadence des nations.
Cette théorie ouvre un champ immense de recherches et d'études. La conclusion en est troublante et d'un pessimisme navrant, car l'Asie centrale a envoyé en Europe les derniers de ses enfants ; maintenant que ceux-ci ont jeté avec leur sang la semence des civilisations modernes, il faut s'avouer que la source pure de la race humaine est tarie.
Les métis sont impuissants. A diflférents degrés, nous sommes tous métis. Nous le serons de plus en plus, car les mélanges se compliqueront encore selon les prévisions du possible. La Chine et l'Afrique sont deux centres immenses qui regorgent de populations jaunes ou noires. N'est-il pas à prévoir que la fusion se fera tôt ou tard, et dans une proportion désastreuse pour les quelques rameaux aryans qui sont restés relativement purs? — Nous est-il permis d'espérer une voie de salut dans la prolification des uns et la destruction des autres? Les divinations des hommes ont leur part d'erreurs comme elles ont leur part d'exactitude, et l'avenir est un mystère dont Dieu garde la clef.
Toujours est-il que les théories du comte de Gobineau ont trouvé des adhérents chez des esprits profonds.
DansTAvant-propos de la seconde édition de \ Essai sur linégalité des races humaines, l'auteur dit que ce
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livre est la base de tout ce qu'il a fait et pu faire par la suite. Il poussa aussi loin que possible dans l'analyse de ce qu'on appelle, d'une façon un peu plus générale qu'il ne faudrait, l'espèce humaine. Peu à peu, de cette théorie est sortie pour lui l'observation plus détaillée et plus minutieuse des lois qu'il avait posées. Il compara les races entre elles, en choisit une parmi ce qu'il voyait de meilleur, et écrivit \ Histoire des Perses^ pour montrer, par l'exemple de la nation aryane la plus isolée de ses congénères, combien sont impuissantes pour changer ou brider le génie d'une race, les différences de climat, de voisinage, et les circonstances des temps. Après avoir achevé cette seconde partie de sa tâche, il aborda les difficultés de la troisième. Il appliqua sa théorie à l'histoire d'une famille, de ses facultés reçues dès son origine, de ses aptitudes, de ses défauts, des fluctuations qui ont agi sur ses destinées, et écrivit \ Histoire d*Ottar Yarl, pirate norvégien, et de sa descendance. Cette famille, qui est celle dont l'auteur descend, finit avec lui. Sa personnalité est une preuve singulièrement intéressante de la persistance des facultés d'une race.
Le livre que nous publions complète l'étude de la théorie, car il traite de l'homme individuel, type de la race blanche.
Ces quatre ouvrages forment une tétralogie bien déterminée.
Notre imagination nous porte à comparer les œuvres de M. de Gobineau à un édifice vaste et complet, dont Y Essai sur l'inégalité des races humaines serait la rai-
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son d'être, le plan et les fondations; V Histoire des Perses, le pilier ; Otiar Yarl, la voûte, et Amadis, la flèche aérienne qui le couronne, en s'élevant dans les régions éthérées de l'idéal. On peut objecter que d'autres livres de Fauteur sont peut-être plus connus, plus compris, plus appréciés que ceux qui viennent d'être désignés comme formant l'ensemble et le but de ses travaux. Pour poursuivre notre comparaison, nous dirons qu'ils font également partie de l'édifice et tiennent dans sa construction un rôle secondaire, concourant toutefois à sa solidité et à son ornementation avec l'unité de vues qui a dirigé l'auteur pendant toute sa vie.
Le poëme à' Amadis, qui renferme près de vingt mille vers, est divisé en trois livres. L'exorde personnifie le moyen âge. Cette époque, préparée par la dernière des conquêtes de la race blanche, l'enfance de notre ère moderne, se juge elle-même, condamne ses fautes, mais se vante fièrement des trois enfants engendrés de se$ reins : l'Amour, l'Honneur, la Liberté. Le lecteur est ainsi préparé à considérer ces trois principes comme inhérents à la race d'élite, et c'est dans son sein, parmi les Francs, que le poëte a choisi son héros.
Amadis des Gaules, surnommé le Donzel de la mer, est bien celui que les romans de chevalerie nous ont fait connaître. Nous le retrouvons entouré des mêmes personnages, ses hauts faits sont plus ou moins semblables, et le milieu dans lequel il vit est également
xxij Préjace,
un monde merveilleux. La forme même qu affecte le poëme, surtout dans le premier livre, contribue à l'assimilation ; mais dans Toeuvre du comte de Gobineau, la personnalité d'Amadis représente la perfection du type homme.
Au physique, haut de taille, large d'épaules ; la tête petite, les cheveux blonds, les yeux bleus, les extrémités allongées, les attaches fines. Au moral, la conscience de son immortalité, la responsabilité, la volonté, l'action ayant le bien pour but, Tamour avec la foi et la fidélité.
Pour plu? de clarté, nous dirons tout d'abord quels sont les personnages qui ont un rôle dans ce premier livre :
Amadis, le Donzel de la mer, chevalier ;
Oriane, la dame d'Amadis ;
Briolanie, jeune fille délivrée par Amadis;
La fée Urgande, marraine d'Oriane ;
Florizel, chevalier, amant d'Urgande ;
Gandalin, écuyer d'Amadis ;
Le roi Lisvart, père d'Oriane ;
Galaor, frère d' Amadis ;
Garamant, sorcier;
Agolant, grand et puissant magicien.
Les premiers chants du livre I" mettent en action la valeur d' Amadis, qui, avec son écuyer Gandalin, parcourt l'Islande, en quête d'aventures. Il délivre Briolanie des convoitises de Garamant, lequel, après avoir emprisonné le père de la jeune fille, cherchait à s'emparer d'elle.
Préface, xxiij
Ce Garamant est un sorcier au service d'Agolant, le puissant magicien.
Adversaire acharné d'Amadis et des vertus qu'il représente, nous voyons en lui le premier champion de la grande lutte du mal contre le bien.
Briolanie s'est éprise d'amour pour son sauveur. Redoutant la violence de sentiments qu'elle avait jusqu'alors ignorés, elle se réfugie dans un couvent :
Monastère, monastère, Versets, répons et prière, Cloche allant et battant Et sonnant au campanile Ne font pas le cœur tranquille.
Ne font pas le cœur content...
La jeune fille en fait Texpérience, et ne peut se consoler. Mais bientôt le couvent est en émoi, car la fée Urgande, montée sur son coursier, vient la chercher» la prend en croupe et l'emmène dans la forêt.
Urgande la Déconnue est la personnification incarnée de la jeunesse, de la beauté, du charme de la nature. Elle ne se montre qu'à ceux qui sont dignes de la comprendre, c'est-à-dire aux purs de cœur et aux amoureux. Elle protège l'innocente jeunesse de Briolanie, l'arrache aux dangers de la solitude et des rêveries, et va rapprocher de Galaor, afin de mettre dans sa vie un attrait nouveau, et de lui faire pressentir le bonheur d'un amour partagé.
Galaor, frère d'Amadis et chevalier comme lui, erre dans les bois, où il rencontre Gandalin à la recherche de son maître. Les deux jeunes gens, joyeux de leurs vingt ans, chantent des couplets pleins de verve,
xxîp Préface.
auxquels tout à coup Urgande répond. Nous verrons souvent reparaître le rhythme que le poëte emploie pour les descriptions de la nature et les apparitions d'Urgande, rhythme qui revient comme un bouillonnement de sève, comme un éclat de jeunesse et de gaieté.
Urgande, dont le poëte fait une musicienne, établissant ainsi Tharmonie intime qu'il y a entre la nature et la musique, prophétise les gloires de cet art. Elle suit les étapes du chemin qu'il a fait dans le monde depuis Orphée jusqu'à Wagner, car on peut comprendre qu'il s'agit de l'auteur du Tannhœuser \oTsq[ie\a,{ée attribue à la chevalerie le mérite d'avoir inspiré les plus nobles harmonies. Garamant, cependant, ne pouvant triompher d'Amadis par les armes, emploie contre lui la ruse et la calomnie. Il va à la cour du roi Lisvart, qui règne en Angleterre, et accuse de félonie le Donzel de la mer.
Lisvart a pour fille Oriane, la plus belle des princesses et la dame d'Amadis. Le poëte en fait le type de la femme aryane : forte et fidèle, mais violente et orgueilleuse. Elle croit que son chevalier l'a trahie pour Briolanie ; elle le mande en sa présence, l'accable de son mépris et le chasse.
Amadis, voulant se laver de l'injuste affront que sa dame lui a infligé, prend une armure inconnue et, la visière baissée, va à la cour de Lisvart pour jeter le défi à tous les calomniateurs. Une querelle s'ensuit. Les chevaliers qui entourent le Roi acceptent le défi, et Amadis s'offre à tout venant à servir de quintaine.
Le jour même où Amadis devait se présenter en
Préface, xxv
champ clos, il écoutait dévotement un pieux ermite, quand il reconnaît en celui-ci son calomniateur Garamant. Le Donzel de la mer allait en faire prompte justice, mais un nuage de fer envoyé par le magicien Agolant l'enferme et le roule, et va le déposer sur les rives de la mer Caspienne.
Oriane, cependant, avait deviné que le hardi cheva- Her inconnu n'était autre qu'Amadis. Malgré la blessure que son orgueil avait reçue, elle l'aime encore, et voyant l'heure passer, entendant le clairon des hérauts d'armes sonner en vain, elle est prise d'une folie héroïque, se fait armer, monte à cheval, et va se présenter dans la lice à la place d'Amadis. Heureusement sa marraine, la fée Urgande, veille sur elle! Toute la cour assemblée voit un aigle fondre sur le champion inconnu, l'enlever dans les airs et disparaître avec lui.
Revenons à Amadis. Déposé par le nuage au bord d une source, la sérénité de sa conscience lui permet de jouir du calme de la nature. Il est attentif à ces voix mystérieuses qui ne parlent qu'à ceux qui peuvent les comprendre. Il lui semble alors entendre l'écho de son nom. C'est un son qui se distingue à peine du murmure des eaux. Il écoute, et Florizel, lamant d'Urgande, lui fait le récit de ses malheurs. Enfermé dans le ruisseau par les ruses magiques d'Agolant, le pauvre chevalier ne peut être délivré que par la mort du magicien.
Les vers qui racontent l'épisode de Florizel devraient toujours être lus à haute voix. L'harmonie imitative
xxvj Préface,
en est pleine de charme, et le rhythme des vers, autant que les mots, évoque Timage de cette figure flottante, roulant sous les ondes, les anneaux et les rapides du courant
Amadis a résolu de délivrer Florizel. Il invoque le nom de sa dame et entreprend sa périlleuse aventure. Les épouvantes de la nature, les monstres de toute sorte, tels qu'on les voit dans les tableaux de Breughel, sont accumulés autour de lui. Cest une lutte acharnée entre les démons évoqués par Agolant et les protecteurs d'Amadis. Les mânes de ses aïeux le délivrent d'abord, ensuite c'est sainte Geneviève qui dissipe les mauvais esprits.
L'apparition de sainte Geneviève a une signification que l'auteur n'a pas voulu exprimer, mais qu'il est intéressant pour le lecteur de connaître. Il avait pour cette sainte franque qui délivra Paris des hordes d'Attila une dévotion très-particulière et qui tenait de la reconnaissance. Il la considérait comme la protectrice spéciale de ceux de sa race et comme l'ennemie des foules abjectes et impures. Geneviève devait donc, dans le poëme, remplir sa mission auprès de son héros de prédilection.
Après bien des péripéties, Amadis sort triomphant de toutes les épreuves auxquelles ses vertus et son courage sont soumis. Il extermine le magicien et délivre Florizel.
Oriane, qui a été déposée par l'aigle auprès de sa marraine, est exaspérée de n'avoir pu poursuivre son dessein. La fée la réprimande sévèrement de son
Préface. xxvij
orgueil, et, par le serment le plus étrange et le plus grandiose, vrai serment de fée, qui embrasse dans l'ensemble de l'univers tout ce qui eut une influence sacrée sur les hommes, elle l'assure qu'Amadis n'a point trahi sa foi. Elle lui dit :
n vous aime, Oriane, et votre serviteur Est sûr; il est fidèle, inébranlable, et même N*aura jamais d*égal dans la façon qu'il aime; Quoi qu'il souffre, il ne peut se parjurer jamais!
C'est bien là cette loi d'amour telle que l'homme idéal doit l'éprouver pour la femme de son choix. Urgande fait ensuite venir Briolanie, et lorsque les deux filles de cette « race d'or > se trouvent en présence, l'erreur qui avait causé la violente jalousie d'Oriane est bientôt dissipée, et la sincérité de leurs sentiments est le prélude d'une tendre amitié.
La fée envoie son char à Amadis et à Florizel. Les deux chevaliers y montent, et les voilà transportés à travers les airs. Le poëte jette un coup d'oeil rapide sur les contrées au-dessus desquelles le char passe, et il les considère aux époques de leur histoire qui ont le plus frappé son imagination. Il y montre sa prédilection pour la Grèce, pour la « divine Athènes >, pour ses dieux, ses héros, son génie. On sent que les noms chéris, les descriptions amoureuses et les souvenirs enivrants de tant de beauté et de grandeur font battre son cœur tandis qu'il écrit. L'Empire romain, au contraire, ne le frappe que par l'énervement et l'hébétement cruel qui atteignent les nations en décadence. En France, il ne voit que l'ère glorieuse dont les rayons
xxviij Préface.
commencent à poindre. Cest le moyen âge avec le frémissement de son essor, les recherches hardies de son art, son besoin d action et sa vitalité exubérante. Amadis sent bouillonner dans son cœur les sentiments qui animent ces vaillants peuples du Nord auxquels il appartient. Pénétré des vertus qui sont le partage de sa race, il se sent la puissance et le devoir d'accomplir de grandes choses; un chant de bravoure, d'enthousiasme indescriptible, s'échappe de ses lèvres :
Mon âme, Nous marcherons.
Nous combattrons.
Ce chant, cet excelsior du héros fils de héros, nous le verrons revenir plusieurs fois dans les livres suivants, comme le refrain de toutes les impulsions héroïques.
Le char s'arrête. Florizel est auprès d'Urgande, Amadis aux pieds d'Oriane. Impossible de décrire cette scène charmante, ni le ravissement des deux amants, ni le tableau de la nature, en si parfaite harmonie avec leurs sentiments.
Nous sommes à la cour du roi Lisvart. Galaor y arrive au moment voulu pour donner un démenti à Garamant. Le sorcier, déguisé en prince d'Afrique, se vantait d'avoir vaincu Amadis. Gandalin survient, et comme il avait échappé par miracle aux ruses de cet infâme, il se fait justice de ses propres mains et sur l'heure. Les deux jeunes gens s'offrent en champ clos à tout venant. Le Roi accepte avec joie le défi. A grand éclat on prépare la lice, et les chevaliers de Lisvart y
Préface, xxix
sont vaincus Tun après Tautre, lorsque Amadis paraît et réclame son gage de bataille.
Le Roi met trêve à la lutte, et, reconnaissant le Donzel de la mer comme le plus brave et le meilleur des chevaliers, il lui accorde la main de sa fille, à condition qu'il vivra paisiblement à sa cour. Oriane refuse, Elle ne veut pas que son héros renonce à la gloire. Elle lui gardera son amour pur et fidèle, tandis qu'il ira au-devant de nouveaux exploits.
u Le renoncement et les peines voulues »
deviennent ainsi les lois de la chevalerie et du perfectionnement idéal de Thumanité.
Si nous n'avions pas derrière nous de grandes œuvres qui nous ont habitués à Tindépendance du génie, nous aurions quelque peine à suivre l'auteur dans les deux dernières parties de son poëme. Il y donne toute carrière à son imagination, il y accumule ses idées sur toutes choses, fait du passé le présent, poursuit l'action dans l'avenir, afin de donner à ses prédictions une réalité plus sensible, et au merveilleux ajoute le mystique. Le lecteur tâtonnera peut-être dans cette demi-obscurité où se plaît parfois le poëte. Il aura quelque peine à trouver le fil conducteur. Qu'il réfléchisse alors à ces quelques mots que Goethe écrivait à Zeller, et qui nous semblent pouvoir s'adapter merveilleusement à X Amadis : « Si le Faust n'a point trait d'un bout à « l'autre à un état sublime, épique ; s'il ne force point «le lecteur à s'élever au-dessus de lui-même, qu'il
XXX Préface.
€ n'en soit pins question. Jusqu'à présent, je pense € qu'une bonne intelligence , un sens droit et clair- € voyant auront assez à faire pour se rendre maîtres de « tout ce que j'ai mis de secret là dedans. »
Dans le premier livre, que nous venons de résumer, l'auteur nous a montré ce qu'est un homme de race blanche, de type parfait, entouré de ses semblables, dans une société fondée par les siens et encore dans l'enfance de son organisation. Amadis lui-même est jeune. Tous les sentiments exprimés sont simples, inhérents à des natures très-homogènes. Enfin, l'impression qu'on en éprouve est une firaîcheur toute printanière.
Au second livre, nous entrons dans la deuxième période de cette même société humaine. Selon la théorie sur les races expliquée précédemment, le mélange ethnique s'est déjà fait sentir. Des métis se sont produits^ et parmi eux des êtres tenant de la race inférieure des instincts prédominants de matérialisme et de sensualisme, mais ayant hérité de leurs parents de race aryane, sinon l'honneur et la force, du moins le besoin de la domination. Tandis que le monde a marché et vieilli, Amadis, ses amis et les autres personnages dont l'auteur a fait des types sont restés les mêmes. Ils ont acquis de l'expérience ; l'action et la lutte ont aidé à leur perfectionnement, mais ils n'ont pas vieilli. Un hymne à la joie sert d'introduction à cette seconde partie du poëme. Cette joie, qui résulte de la pureté de la conscience, de la sensation parfaite du beau et du bon, cette joie qui est la compagne des
Préface, xxxj
âmes supérieures et leur donne une sérénité presque divine, n'abandonnera jamais Amadis.
De nouveaux personnages entrent en scène :
Viviane, magicienne ;
Merlin, magicien ;
Théophraste, empereur ;
Diamante, sa fille ;
Ayglain, chevalier.
Le rôle principal appartient à Viviane, l'héroïne du roman de Merlin. Viviane est à la fois le type delà femme de sang mêlé et l'incarnation des idées qui ont commencé à battre en brèche la chevalerie. Elle est belle, mais ses yeux et ses cheveux sont noirs ; elle a ravi à Merlin sa science magique et se sert de lui pour arriver à la domination. Trop rusée pour ne pas se rendre compte des raisons de la toute-puissance de la chevalerie, elle voudrait aussi s'en faire un moyen pour atteindre à son but. Elle propose donc à Amadis et à ses amis un marché. Elle emploiera ses sortilèges à faciliter leurs efforts. Les grandes vertus, qui doivent inévitablement disparaître avec les temps nouveaux, n'ont plus lieu d'être pratiquées, il suffira d'en garder les apparences. Viviane, pour prix de ses services, demandera aux invincibles chevaliers de partager avec eux le pouvoir. Amadis et les siens refusent
ce honteux marché. Cependant l'un d'eux, Ayglain,
est séduit par la beauté de Viviane et par la promesse
qu'elle lui fait d'une gloire supérieure à celle d' Amadis.
Elle l'emmène à Nicée, où un de ses parents règne sous
le nom de Théophraste.
xxxij Préface.
Nicée est la capitale d*un État du Bas-Empire, c'està-dire d'un État en voie de décadence. Rappelons-nous les lois de la décadence, et les motifs qu'a l'auteur de confondre sans cesse, avec intention, la décadence du monde romain avec celle de l'époque actuelle.
Théophraste est un souverain parvenu, fort vulgaire, mais qui tient à l'apparence de toutes les institutions anciennes et au relief de sa personne souveraine. Viviane, sa parente, son alliée, est devenue la femme d'Ayglain, et le prestige de la chevalerie leur est ainsi assuré.
Un autre personnage important est Merlin. C'est un nouvel exemple de la fatalité de l'hérédité. Selon la tradition fabuleuse, Merlin, « fils d'une nonne et d'un démon incube* >, renferme en lui l'essence du bien et du mal. Le mal, développé par la passion que Viviane lui inspire, a pris possession de lui, et il se voit condamné à servir l'ambition de cette femme contre Amadis, qu'il révère et qu'il aime. Merlin, magicien, est fort au courant de la science moderne ; aussi une de ses discussions avec Théophraste donne à l'auteur l'occasion de faire, par sa bouche, une amusante parodie de certaine école de philosophie bien connue qui a dénaturé les lois de la sélection.
Théophraste a une fille, Diamante. Elle est artiste ; elle a l'intuition de la hauteur de l'art, de sa glorification par l'amour ; mais elle aussi subit les lois de l'atavisme, et le sang noir et jaune qui coule dans ses veines la fera succomber aux entraînements des
' Les Romans de la Table ronde, Paulin Paris. Léon Tcchener, Paris, 1868. Merlini p. 25-3 1.
Préface. xxxiij
instincts inférieurs. Elle cherche, comme Viviane, à attirer un chevalier dans le camp de Théophraste, et Galaor tombe dans le filet de ses séductions, en oubliant la fidèle Briolanie. Pourtant Diamante, sous Finfluence d'un amour noble, hésite à trahir le jeune homme ; après Tavoir perdu elle le sauve, mais après l'avoir sauvé elle le quitte.
Cette scène est un chef-d'œuvre, et le lecteur se demande involontairement s'il lit des vers, ou si vraiment il n'entend pas un quatuor symphonique, tandis que des tableaux d'un coloris éblouissant se déroulent sous ses veux !
Nous n'entrerons pas dans le détail des luttes entre Viviane et Amadis, ou, si l'on préfère, entre les idées matérialistes et les vertus chevaleresques. La nature subit l'influence de cette lutte. Les fées qui en faisaient le charme disparaissent, et les démons, qui président à la matière, à la pourriture et à la mort, s'insinuent dans toutes ses manifestations.
Les chevaliers amis d' Amadis poursuivent chacun de leur côté leur rêve de gloire. Parceval le Gallois est à la recherche du Saint-Graal. En parcourant les Indes, il de vient l'hôte d'un brahmane. Cette rencontre donne lieu à la comparaison de deux doctrines, celle qui montre à l'homme son but suprême dans l'anéantissement de l'être, et celle qui cherche le perfectionnement par le développement de toutes les facultés, par l'action, par la lutte constante pour le bien.
Amadis s'est rencontré une fois avec Ayglain. Ce premier combat eût été à la honte du chevalier trans-
xxxtp Préface.
fuge, si Merlin, envoyé par Viviane, n'eût employé la magie pour le sauver. Amadis croit entendre la voix d'Oriane qui l'appelle au secours; il abandonne son adversaire, et, couvert de blessures, se met à la recherche de sa dame. C'est au château de Camalot et en sûreté qu'il retrouve la fille de Lisvart ; mais on découvre que les armes qui ont frappé Amadis étaient empoisonnées, et pour la première fois le déshonneur apparaît sous la livrée de l'honneur !
Les chevaliers, qui sont tous là rassemblés, sont emportés par l'indignation; ils jurent de combattre la félonie et l'infamie partout où ils les trouveront, et proclament la guerre. L'orgueilleuse Oriane enjoint à Amadis de revenir vainqueur, car son amour ne peut être que le prix de la victoire.
Amadis sent que le monde va changer, il ne retrouve plus dans la nature cette gaieté qui était si bien en harmoniç avec son cœur. Il comprend qu'une lutte acharnée se prépare contre la chevalerie, et qu'il sera impossible de triompher de la fausseté et de la trahison. Il ne saurait manquer à son devoir; son esprit ne sera jamais dompté ni son cœur affaissé : mais il n'est plus sûr comme autrefois d'être vainqueur, et il conçoit la possibilité de perdre le pouvoir. C'est alors qu' Amadis se prépare à la transformation de son être. Il sent que son âme est au-dessus de toutes les fortunes ; l'Amour, l'Honneur, la Liberté sont des biens qu'il possède en lui-même, et auxquels aucune puissance ne saurait toucher.
Ayglain, cependant, est humilié de n'avoir échappé
Préface, xxxv
au glaive d'Amadis qu'à Taide de sortilèges. La gloire que Viviane lui avait promise est loin de lui !
L'enchanteresse appelle à son aide la volupté et les rêves d'ambition pour engourdir ce réveil de Vhonneur, elle revêt son époux d'armes enchantées qui le rendront invincible. Les conseils de la magicienne forment tout un code de vilenies qui depuis ont fait leur chemin dans le monde.
Le combat a donc lieu. Amadis voit ses armes se briser dans ses mains, des serpents enlacent ses bras ; il tombe ! Son adversaire pourrait le tuer, mais devant ce héros traîtreusement combattu, Ayglain tremble et n'ose consommer son crime. Il conçoit la honte
D^avoir vaincu sans vaincre et d^être encor vaincu.
Il comprend qu'il y a des gloires au-dessus de la défaite, et des valeurs au-dessus des gloires.
Amadis retourne tristement auprès d'Oriane, mais elle refuse de le recevoir. Ce n'est qu'après avoir été témoin de la défaite morale d' Ayglain que ses yeux s'ouvrent à la vérité, et l'amour, qui devait être le prix de la victoire, devient celui du malheur. Oriane sera désormais la compagne inséparable du héros.
Dans la société nouvelle que les temps ont façonnée, dans une société où la déloyauté a triomphé de l'honneur, il n'y a plus de place pour la chevalerie. Un brouillard méphitique s'étend sur toute la terre et fait disparaître les vieilles demeures féodales, qui s'écroulent dans le vide. Tous les chevaliers se sont rassemblés, accompagnés de leurs dames. Amadis et Oriane se
xxxvj Préface.
mettent à leur tête, leurs emblèmes d'honneur flottent sur leurs bannières, les oiseaux héraldiques volent audessus d'eux, et ce cortège imposant, précédé de la ménestraudie, passe... A peine si on Tentend, à peine si on le distingue, tant est épais le brouillard qui couvre les plaines. Cependant quelques rares natures éprises d'idéal sont attirées, reconnaissent les héros de leur race, et quittent tout pour se joindre à eux. C est vers le Parnasse que la troupe sacrée dirige ses pas, et c'est là seulement qu'elle trouvera un asile sûr.
Théophraste, Viviane et leurs complices régnent maintenant sans entraves. Ils sont puissants. Les gloires passées de la chevalerie ne sont plus qu'un souvenir, et cependant ce souvenir seul trouble et humilie les nouveaux maîtres. Ils voudraient l'effacer. Une nouvelle et dernière campagne se prépare.
Les sorciers qui avaient commencé la lutte, les démons de la pourriture et de la destruction qui avaient chassé les fées, ne suflSsent plus à ce combat suprême ; c'est Ahriman, le génie du mal, l'ange déchu, qui le dirige. Dans un dialogue qui a lieu entre lui et sa conscience (cette scène est d'une majesté qui rappelle les plus beaux vers de Milton), le démon retrace les efforts de sa lutte avec son Créateur, et se vante d'avoir triomphé des enfants de Dieu. C'est lui qui leur a inspiré des désirs monstrueux, qui les a poussés à s'unir à des femmes de races inférieures, et qui a présidé à la dégénérescence de la race qui avait reçu le souffle divin. II a obtenu ainsi l'écrasement des individualités, le triomphe de la médiocrité, la toute-puissance du nombre.
Préface. xxxvij
Ahriman dispose maintenant d'armées innombrables. Ce sont les vaniteux, les impuissants, les traîtres, les bavards, les menteurs et les sots, qui traînent les brutes derrière eux. Les vices et les convoitises sont ses alliés.
C'est aussi vers le Parnasse que cette armée hideuse est dirigée.
Sur la montagne sacrée, étincelante de beauté, enivrée de soleil et de parfums, frémissante encore du séjour des dieux, Amadis, à la tête de la chevalerie parjurée et traquée, se défendra encore.
Les héros et leurs dames ont renoncé à tous les biens terrestres. Ils sont plus unis, plus joyeux qu'ils n'ont jamais été, car les épreuves n'ont pas trouvé leurs vertus en défaut. Ces vertus, au contraire, ont atteint à des hauteurs sublimes. La Poésie, qu'ils invoquent sous le nom de Dame aux yeux clairs, deviendra leur compagne, et leur personnalité physique va faire place à une personnalité morale.
Le combat pourtant a commencé. Il est acharné ; la haine féroce de Viviane, excitée par Ahriman, entraîne les masses infimes, qui se ruent contre les rochers du Parnasse. Mais la montagne sainte leur est inaccessible. Bientôt l'air est obscurci par la poussière que cette tourbe soulève, les défenseurs du Parnasse ne se distinguent plus, et Théophraste, voyant les vains efforts de ses hordes épuisées, les arrête par ces mots,
qui donnent la clef de bien des négations :
Pourquoi tant de travail, d'effort et d'âpreté ? Calmez-vous, Amadis n*a jamais existé !
xxxviij Préface,
Le troisième livre d^Amadis a trait à une troisième période de la société humaine, dont nous avons vu la formation dans le premier livre et la décadence dans le second. Cette période sera celle de sa dégénérescence définitive et de sa disparition.
Les personnages que nous avons connus sont les mêmes.
Amadis, Oriane, tous les chevaliers et leurs dames ont, il est vrai, disparu aux yeux des humains, ainsi que les vertus qu'ils représentent, mais ils vivent sur le Parnasse d'une vie plus intense. La fée Urgande est revenue auprès d'eux, et ils goûtent de nouveau tout le charme de la nature.
Amadis est auprès d'Oriane. Il Finstruit de ce qu'elle ignore, et considère l'histoire des contrées où sa race a joué le dernier rôle. Cette histoire, qui forme la trame même du poëme, est celle-ci. Nous la dirons, au risque de nous répéter.
Le monde latin n'était qu'un composé de races hétérogènes, où l'élément noir et jaune dominait, et qui n'étaient unies que par la tyrannie et l'esclavage. Sa puissance fut, comme son génie, empruntée à d'autres nations. Un jour, il tomba sous l'effort facile des vigoureux barbares. Ceux-ci repétrirent le vieux monde, dont le sort était entre leurs mains. Ils repoussèrent Attila et ses hordes jaunes, et sur les ruines de l'Empire romain ils fondèrent une société très-individuelle, pleine de vitalité, qui fut l'honneur du moyen âge. Pendant ces temps glorieux, des héros tels qu' Amadis inspiraient les poëtes, et imprimaient à
Préface, xxxix
l'humanité un élan audacieux qui lui permit d'atteindre à de grandes hauteurs. Mais ces Romains, ces vaincus se sont perpétués dans les bas-fonds de la société. Le mélange des races a élevé quelque peu leur niveau et produit des types comme Théophraste et Viviane. Ces parvenus se sont mis à la place des mattres légitimes, et ont eu leur règne. Derrière eux pullule l'innombrable race latine; elle a envahi la société, déjà énervée par ses vices et par ses hontes.
Cependant la justice ne peut être un vain mot ! Saint Georges, cette fois encore, écrasera le dragon, et Amadis comprend que de grands événements se préparent, que le monde touche à sa fin.
Il descend avec Oriane et Urgande dans les plaines, parmi les humains, afin d'y chercher les secrets de l'avenir.
Viviane leur apparaît vieille et misérable ; Ayglain l'a reniée avant de mourir ; son enfant est détrôné, et Merlin, qu'elle avait enfermé dans une tombe de cristal, reste mort aussi pour elle. Elle leur dit que Théophraste a été renversé, et bien d'autres souverains après lui.
Amadis se fait conduire à l'antre du vieux Merlin, qui ne vit plus que par sa haine pour Viviane et son mépris pour lui-même. Amadis est le seul qui réussisse à tirer le sorcier de sa torpeur. Par lui, il apprend que le châtiment est proche, et que cette infâme société sera exterminée. Amadis et ses compagnons, auxquels se sont joints Galaor et Gandalin, vont dans la capitale du nouveau monde latin. Ils cheminent invisibles
xl Préface.
aux profanes. Leur essence est si pure qu'elle les tient élevés au-dessus du sol. Ils sont ainsi témoins de la plus immonde décadence.
Depuis le règne de Théophraste, les appétits ont été croissant. Les repus de la veille sont renversés par les affamés du matin. Les émeutes ont succédé aux révolutions, c'est la plus basse populace qui devient triomphante, c'est elle qui gouverne et qui élit comme chef le plus misérable d'entre eux, Barabbas.
Parvenu au pouvoir, Barabbas devient tyran. Sa vanité burlesque n'a pas de limites ; les raffinements de son luxe égalent ceux des derniers empereurs romains. Il lui faut pour maîtresse une princesse. Il choisit Diamante.
La misérable artiste , que lamour avait un instant maintenue à une certaine hauteur, est tombée de chute en chute. Elle est maintenant réduite aux hommages d'un Barabbas. Sa soif de parade, sa passion du luxe ne peuvent la distraire d un invincible ennui.
Mais Barabbas lui-même ne peut se maintenir au pouvoir. Les derniers semblants des institutions anciennes qu'il avait voulu maintenir à son bénéfice sont renversés, la tempête populaire se déchaîne : c'est la brute qui se complaît dans l'incendie, le meurtre, la violation des tombeaux, l'ivresse, la boue; c*est la brute qui hurle, qui rit pendant que les palais flambent, et Diamante danse pour elle !
Des présages annoncent la fin des temps. De l'Océan sortent les débris de l'ancien monde romain : armes, bijoux, instruments de torture que les nou-
Préface. xlj
veaux Latins accueillent avec transport, car ils se font gloire de leurs ancêtres ; mais la louve, emblème de leurs vices, envoyée par Ahriman, reparaît en même temps parmi les humains, et parcourt aflFamée les collines et les vallées.
Amadis et les siens planent comme des aigles audessus de toutes les misères humaines. Ils voient, ils jugent, ils comprennent tout. Ils sont en proie à une attente poignante, et se trouvent tout d'un coup dans les plaines de Châlons,sur les lieux où Théodoric vainquit les Huns.
Là, des apparitions effrayantes répandent la terreur parmi le peuple. Les atomes des corps tombés sur le champ de bataille se réunissent, reprennent la forme des anciens combattants, s'entre-choquent dans l'espace, recommençant leur lutte désespérée.
Le fléau qui menace la société moderne est celui qui faillit l'écraser à ses débuts, quand les hordes jaunes conduites par Attila furent repoussées par Théodoric. Les peuples jaunes qui viendront maintenant ravager l'Europe seront les Chinois, et voici les raisons que l'auteur voyait se grouper à l'horizon politique : ces raisons, jointes aux grandes et immuables causes philosophiques et morales de la chute des empires, donnent à ses prévisions la valeur et la force d'une prédiction.
Les conquêtes de la Russie atteignent presque maintenant les frontières chinoises. Il suffit de la moindre occasion fournie par le Czar pour que l'émigration des nombreux enfants du Céleste Empire se porte
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vers Touest de préférence aux deux Amériques. Cette occasion se présente aujourd'hui. Il est question de ramener le cours de TOxus de la partie inférieure de r Aral jusque dans le bassin de la mer Caspienne, par les voies que les eaux ont suivies dans les premières époques du moyen âge et qu'elles suivaient dans l'antiquité. La conséquence de ces travaux sera nécessairement de rendre leur ancienne fertilité à des régions devenues artificiellement stériles, et par conséquent de rouvrir les anciennes routes d'invasion " . Les Russes auront ouvert ces voies, les Russes appelleront des travailleurs, des colons sur leurs immenses territoires inhabités; ayant ainsi acquis d'innombrables sujets de race jaune, ils en feront des armées, et les précipiteront sur l'Europe occidentale. Le poëte nous montre dans son horreur la nouvelle invasion des Huns qui se prépare. Elle sera la fin de la civiUsation moderne et le châtiment suprême de ses vices.
Car la race des preux qui ont défendu l'Europe du moyen âge n'existe plus. Les quelques chevaliers qui ont survécu se réunissent pourtant autour d'Amadis. Le héros se met à leur tête, et répétant le chant de bravoure enthousiaste du livre I", il leur promet, non pas la victoire, mais la mort dans l'honneur.
Tandis qu'Amadis et les chevaliers se préparent à succomber en défendant les débris d'une patrie qu'ils ont fondée, la foule abjecte, au cœur d'esclave, songe
* En 1880, M. de Gobineau fit sous ce titre : Ce qui se passe en Asie, un article qui parut, en août 188 5, dans la Revue du monde latin. Cet article, que Fauteur n'avait pas corrigé et qui fut publié par les soins d*un ami, nous permet cependant de connaître toute l'étendue de ses vues sur ce sujet.
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d'avance à se soumettre. La flatterie envers les vainqueurs lui serait facile, et elle trahirait volontiers ses chefs, si elle en pouvait tirer profit. Mais les lueurs de l'incendie annoncent que Finvasion approche.
L'invasion, semblable au typhon qui n'est qu'un composé de particules de matière, et qui pourtant engloutit tout ce qui se trouve sur son passage, a renversé les partisans de Barabbas. L'infamie est enfin châtiée. Le carnage est horrible, et les jaunes, devenus les maîtres, se mêleront à cette population latine dégénérée et produiront des êtres encore plus abjects. La louve parcourt le monde, l'animalité féroce règne partout.
Amadis, Oriane à son côté, tous les chevaliers ont fait des prodiges d'héroïsme, mais les derniers efforts de l'Honneur isolé n'ont pu sauver la patrie. Les héros tombent étouffés sous l'amoncellement de leurs victimes.
Les fées, que l'auteur confond à dessein avec les anges, s'élèvent dans l'éther. Ces formes pures de ridéal, quel que soit le nom qui leur ait été donné, ont abreuvé les mortels choisis du divin nectar du prestige ; la race de l'homme qui a reçu le souffle divin n'existant plus, leur mission est terminée sur la terre.
Dans le silence de la nuit, une auréole flotte audessus des corps des chevaliers. Héros et saints, ces morts glorieux ont atteint l'immortalité.
Ahriman, accroupi dans la fange, est témoin de l'apothéose d'Amadis et d'Oriane. Il voit que le matérialisme, malgré les ravages qu'il a faits parmi les
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humains, n'a pu vaincre l'Idéal triomphant, qui resplendit dans la lumière de la vie immortelle.
Un compte rendu aussi aride peut à peine laisser entrevoir au lecteur la portée de cet ouvrage.
Notre but sera pourtant atteint si ce modeste travail excite la curiosité de quelque penseur sympathique aux idées du comte de Gobineau. Il lira, il sera saisi par le charme du rhythme, sa coloration, son mouvement, son harmonie parfaite avec le sujet. Il comprendra et aimera ce poëme, où Fauteur a versé ses plus vastes, ses plus intimes pensées; il sera indulgent pour quelques négligences et bienveillant vis-à-vis de l'incorrection des derniers chants, que la mort du poëte a malheureusement laissés inachevés.
MHT.
Septembre 1886.