LIVRE PREMIER
CHANT PREMIER
La Douleur de Briolanie.
Je suis le Moyen Age, et j'ai tranché la tête
Du jeune Conradin. Chevaliers et bourgeois.
J'ai fait sur mes bûchers monter les Albigeois,
Au pied de mes donjons j'ai creusé l'oubliette;
J'ai sonné la terreur du haut de mes beffrois.
Et, si l'on veut compter mes crimes sur les doigts,
J'ai versé bien du sang et brisé bien des droits.
Mais j'ai fait arriver, des environs du pôle,
Des flots de conquérants, les premiers des humains!
Le casque sur le front, la francisque à l'épaule.
Je suis venu trouver les derniers des Romains.
J'ai dit à ces Romains (les Romains d'Augustule,
Les Romains de Constant, les Romains d'Avitus!) :
« Çà, race d'avortons, engeance ridicule,
Votre décrépitude a ranci vos vertus !
Puisque vous n'êtes bons qu'à traîner, sur les places,
Les genoux des clients aux pieds des parvenus ;
Puisque vous ne savez, féroces populaces.
Qu'élever des faquins pour les renvoyer nus,
4 Chant premier.
Hors d'ici! Quittez-nous les approches du trône; Nous allons repétrir l'Empire à notre gré; Rome n'est plus dans Rome, et la Seine et le Rhône Et le Rhin porteront beaucoup mieux la couronne Que votre Tibre impur, cent fois déshonoré! »
Je n'ai jamais compris qu'un cercle de murailles Pour des hommes de cœur enfermât tous les biens; Qu'avec un mot sonore on s'ouvrît les entrailles. Ni qu'on tuât ses fils pour ses concitoyens.
Mais j'ai pensé que, moi, j'étais un être libre! Ne devant qu'à moi seul l'effort de ma vigueur^ Et, pour me conserver dans un juste équilibre Entre mes passions, je me donnai l'Honneur!
Non! je n'ai pas connu dans mes forêts sauvages^ Sous mes nuages gris, ma pluie et mes frimas. Cette Religion aux splendides images Dont la Grèce païenne adorait les appas.
Je n'ai pas vu sortir, de la vague océane, Cette Anadyomène à la chair diaphane, Enroulant ses cheveux au marbre de ses bras; Je n'ai pas vu passer, dans les clartés obscures De la nuit caressant les toits du Parthénon, Les coursiers argentés des brillants Dioscures, Ni le char de Cérès, ni les paons de Junon. Mais je fus l'allié que se donna l'Église, Et mon ferme génie, en lui serrant la main, La pénétra bientôt de l'esprit d'entreprise Qui traça les sentiers où court le genre humain.
La Douleur de Briolanie. S
Non! (Et je sens frémir ma lèvre méprisante!)
Non! non! je n'ai jamais, dans Tamphore pesante,
Ciselée à plaisir par un sage ouvrier.
Du falerne écumeux savouré les ivresses!
Aux fêtes de Néron qui m'a voulu prier ?
Je n'ai point recherché les transports, les caresses.
Les langueurs, les soupirs d'Apollon couronné
Dans les divins bosquets, séjour de poésie.
Du mystique rameau de la pauvre Daphné !
Buvant de la cervoise et quelque malvoisie.
J'écoutais mes jongleurs. Je n'ai jamais connu
L'hôtesse syrienne, adorable à Virgile,
Qui versait aux passants l'eau fraîche dans l'argile.
Et sous sa treille en fleur, tordant son corps agile.
Le sistre entre les doigts, dansait sur son pied nu !
Mais, dur aux libertins, farouche aux courtisanes.
Et dégageant mes pieds du filet des profanes
Et de mes éperons déchirant leurs appas.
J'ai découvert l'Amour, j'ai montré sa noblesse.
Et de ce qui passait avant moi pour faiblesse.
J'ai fait l'appui du cœur et le pouvoir du bras!
L'Honneur, la Liberté, l'Amour! Voilà les hôtes.
Voilà les trois enfants engendrés de mes reins.
Que j'ai conduits chez vous! Voilà vos souverains!
J'ai péché trop souvent, et j'ai pleuré mes fautes;
Mais ne sentez-vous pas que ce Thébain fameux
Qui le soir de sa mort, vantant sa destinée.
Se donnait pour enfants Leuctres et Mantinée,
Fut moins fécond que moi, sans doute, et moins heureux ?
L'Honneur, la Liberté, l'Amour! De la manière
6 Chant premier.
Dont je voulus chanter ce céleste trio,
Je ne me trouvai pas dans la nature entière
Un suffisant théâtre, un suffisant écho.
Un monde merveilleux, montagnes et rivières,
Retentissantes mers, horizons tout en feu.
Forêts, cités, palais, ténèbres et lumières.
J'entrepris hardiment sur le pouvoir de Dieu,
Et créer tout cela ne me fut rien qu'un jeu !
Je voulus des héros aussi grands que mon rêve!...
Je fais ce que je sens, je vois ce que je dis...
Je tiens ce que je vois, je l'ébauche et l'achève;
Mais je n'ai rien trouvé d'aussi grand qu'Amadis!
Un soir, il chevauchait dans un vallon d'Islande Avec son écuyer appelé Gandalin, Lorsqu'il vit arriver, au travers de la lande. Une dame plongée en un profond chagrin.
« Qu'avez-vous ? lui dit-il.
— A la forêt prochaine Demeure un mécréant dont mon père est captif. Sans pitié pour son âge, il retient ce chétif. Et la mort seulement fera tomber sa chaîne.
— ' Gandalin, avertis ce bandit en mon nom ! Qu'il te rende sa proie, et sur l'heure et sans phrase ! Mais si, pour son malheur, il te réplique non. Dis-lui de prier Dieu, avant que je Técrase. — J'y vais.
— Marchez tout droit, et vous verrez sa tour
La Douleur de Briolanie. 7
— Et tu me rejoindras avant la fin du jour. »
Atnadis et la dame, ayant pris sur la droite,
S'engagèrent d'abord dans une sente étroite,
Et sur un sol vêtu d'herbe courte /et de thym,
Longèrent un ruisseau contourné d'oseraies.
Ils passèrent un pont d'une iirche, et dans les haies,
Les ménages d'oiseaux partageaient leur butin,
La nuit allait tomber^ quand sur une esplanade
Une maison parut, logis aérien
Porté sur une double et frêle colonnade...
Des perrons et des fleurs, mais pour défense, rien !
« Madame, votre nid est bien facile à prendre !
— Hélas ! vous dites vrai : nous ne pouvions comprendre Qu'on nous voulût du mal, quand nous faisions du bien. »
Ils entrèrent tous d'eux. Cependant, en sa presse,
Gandaiin, galopant, eut bientôt vu la tour.
Qui dominait un roc de sa face traîtresse.
Un silence hargneux s'étendait alentour.
Le donjon se tassait sur sa base croulante;
Les tuiles s'effaraient sur le faîte ébréché.
Et la pariétaire amaigrie et branlante
Traînait partout son bras dans les trous accroché,
L'écuyer de son cor entonna la fanfare.
Un malandrin barbu mit la tête aux créneaux :
•^ Qui que tu sois, passant, ton mauvais sort t'égare^ Va-t'en! Ce lieu n'a pas d'abri pour les moineaux.
8 Chant premier.
— Qui que tu sois, brigand, descends m'ouvrir la pone ! Le Donzel de la mer, dont je suis i'écuyer.
Vous envoie un défi; c'est moi qui vous l'apporte! Viens donc me recevoir sans te faire prier.
— Entre! un mieux avisé préférerait la fuite. »
Le seigneur de la tour, assisté de sa suite, Soupait, et Gandalin^ dans la salle introduit. Vit, sous l'éclat fumeux des torches de mélèze. Des convives brutaux qui, s'étant mis à l'aise. Mangeaient gloutonnement et buvaient à grand bruit.
< Entre ! cria le chef; que viens-tu nous prescrire ?
— Comment vous nomme-t-on, chevalier ?
— Garamant.
— On parlera de vous, j'en jure le serment! Ce que je vous dirai ne vous fera pas rire. Au nom du Dieu vivant et de sa Trinité,
Le Donzel de la mer, dont je sers la personne, T'adjure par ma voix et, s'il le faut, t'ordonne Au péril de ton corps de mettre en liberté L'homme que tu retiens contre toute équité.
— Voilà parler! je vais maintenant te répondre... Il faut auparavant que tu boives un coup. Versez-lui de ce vin!... Et, s'il est de ton goût, Reverse, sans qu'il soit besoin de te semondre.
La Douleur de Briolanie,
— Merci ! je bois à tous !
— Merci ! Donc tu prétends Qu'un Donzel de la mer, arbitre de nos temps, Consent à se mêler de ce qui me regarde! Ce m'est un grand honneur! Toutefois, prends-y garde! Je ne suis pas de ceux qu'on trouble dans leurs droits. Et je ne reconnais ni Dieu, ni lois, ni rois ! Je prétends du débat que tu juges toi-même. Je suis brave et suis fier, et n'ai point cette humeur De retirer ma main d'une femme que j'aime Pour respecter des sots l'impuissante rumeur. Je veux Briolanie, et je l'aurai ! Son père Me Ta bien refusée, et cela sans raison : Pour un barbon têtu faut-il qu'on désespère ? Es-tu de cet avis? Je l'ai dans ma prison. Ton homme! sous la dalle où, vois-tu, mon pied frappe! Je vais, si tu le veux, relever cette trappe. Et, dans la profondeur, tu liras bien s'il faut Se flatter de jamais me trouver en défaut. Qu'y a-t-il de coupable à ce que l'on attrape, Soit par ruse ou par force, un prix qui vous convient? Va! tout ce qui me plaît ici-bas m'appartient!
— Je ne suis pas venu pour disputer. Sur l'heure Rends-moi ton prisonnier!
— Quoi ! sans plus de façon ?
— Alors, voici mon gant, et je m'en vais!
— Demeure!
lo Chant premier.
Pour m' insulter chez moi ce n'est pas la saison. Qu'on saisisse ce drôle !
— Ah ! la belle équipée !
Envers un messager user de trahison r Mais il faudrait d'abord m'enlever cette épée !
— Crois-tu que je veux voir ma famille écharpée? Etourdi! Dans ta coupe on a mis du poison!... Le voilà qui chancelle... Il tombe!... Allons! mes braves. Les menaces d'enfants ne sont pas des entraves ! Non! Vos bras sont restés libres:... Armez- vous donc! Panons! Et, pour les fous, ni pitié ni pardon! »
Un tumulte accueillit ces paroles mutines: Les malandrins charmés se levèrent d'un bond. L'un boutonna son buffle ou laça ses bottines. L'autre empoigna sa hache, et l'autre, un furibond ! Levant son bras chargé d'un broc vers le plafond. But, renversant la tète et remplissant sa gorge. Au salut éternel des moutons qu'on égorge Et du sot qui les plaint et sur eux se morfond.
Cependant Amadis avait quitté l'armure.
La robe en soie orange avec blanche fourrure. Et de longs cheveux bruns serrés d'un cercle d'or Lui donnaient un air doux et peu robuste encor.
« Quels dangers sans profit j'impose à votre zèle! Lui dit en soupirant la triste demoiselle. S'il vous faut rencontrer avec ce Garamant, Vous ne lui pourrez pas tenir tète un moment.
La Douleur de Briolanie, 1 1
— Madame, espérez mieux. L'homme, je Timagine, N'est pas uniquement une inerte cnachine Dont les ressorts de chair ne seraient mis en jeu Que par le sang, les nerfs, les muscles... C'est trop peu ! L'homme vaut davantage, et je crois que la cause Qu'il veut servir, l'attrait qu'il a pour une chose, Destinée à le rendre illustre et glorieux, La naissance qu'il tient d'honorables aïeux. L'horreur qui le saisit au soupçon d'être un lâche. L'égalent aux rigueurs de la plus rude tache. Gandalin va venir; prenez quelque repos. Au pis aller, demain, vous verrez votre père.
— Pardonnez-moi, dit-elle, hélas! j'en désespère! Pour vaincre Garamant, il faudrait un héros. »
Amadis ne dit rien. On se leva de table. On laissa les crèmes de lait Toutes seules. Le gobelet Conserva le vin délectable.
Et l'assiette le mets tranché Auquel on n'avait pas touché.
Les flambeaux de cire odorante Restèrent, brûlant sans témoins; Briolanie alla pleurante Se renfermer presque mourante.
Avec l'espérance de moins,
Amadis, guidé par les pages.
Traversa de nombreux passages, Monta d'étages en étages.
12 Chant premier.
Et, finalement, fut conduit
Dans sa chambre, un étroit réduit.
« Voici votre lit, votre chaise.
— Je n'en ai pas besoin encor, ne vous déplaise. Et ne dormirai pas sans revoir Gandalin.
— Sur le dressoir nous allons mettre Ce hanap reluisant d'étain, Où plonge un jet de romarin.
C'est rhypocras pour le matin.
— Sitôt qu'il reviendra, menez-moi Gandalin.
— Oui, seigneur. Voulez-vous qu'on ferme la fenêtre?
— Laissez le bruit entrer et la lune paraître. Je verrai, j'entendrai sans doute Gandalin. »
Il s'écoula peut-être une heure.
Peut-être deux, peut-être trois.
Rien ne bougeait dans la demeure. Ni dans les cours, ni sur les toits.
A peine quelque girouette Grinçait en détournant la tête, Et donnait une faible voix.
« Par Dieu ! dit Garamant à sa hideuse escorte, II n'est pas malaisé de renverser la porte. Le trou fait, en deux sauts franchissons l'escalier. En avant, mes furets! Et surtout point de grâce!
La Douleur de Bviolanie. i3
Pendant que vous irez partout faisant main basse^ Moi, le maître renard, je cours au poulailler! »
En quatre tours de main la porte était par terre. Et les bandits posaient les pieds sur le degré, Lorsque l'étonnement, soudain, les fit retraire. Un ennemi, l'épée au poing, Tœil assuré... La plupart des brigands pensèrent à la fuite; Mais, en regardant mieux, ils se dirent de suite :
« C'est un enfant! D'ailleurs de soie il est couvert! Sans casque, sans écu, sans brassards ni haubert! Une épée, et c'est tout! Pauvre garçon! courage! »
Et Garamant riait, raillait, piquait leur rage, « Montons!
— Montez ! il vous attend, Amadis! » Le manoir entend Un bruit de fer, un bruit d'enclume.
Aux balcons, aux toits du palais, Flambeau, falot, torche s'allume.
Demoiselles, servants, valets, Tout se remue; on pleure, on crie.
Et la belle Briolanie, Accourant sur la galerie.
En ouvre ardemment les volets.
Elle regarde et d'abord tremble!
Son défenseur, partout pressé.
Rend coup pour coup, mais il lui semble
14 Chant premier.
Trop entouré, trop menacé.
La foule est lâche et, toute ensemble,
Elle va se ruant sur lui.
Elle ébranle ce faible appui.
Ébranle? Non! je faux! Il reste
Inébranlé sur son terrain !
Son œil est sûr et sa main leste;
Son bras est lourd et son corps preste;
Il ne recule pas un brin !
Et devant lui bientôt se forme
Des assaillants un cercle énorme
Qui s'élargit de mieux en mieux.
Et Ton voit, aux clartés douteuses
De tant de lumières peureuses
Et de la lune au fond des cieux,
Que sur les marches descendues
Des statures sont étendues.
Corps découpés, têtes fendues,
Restes des plus audacieux.
Alors, connaissant qu'on l'évite, Et qu'on recule et qu'on faiblit. Le jeune homme se précipite.
Torrent qui déborde son lit.
Il frappe à droite, il frappe à gauche; Il coupe, il tranche, il taille, il fauche Le gros des pillards qui pâlit.
Et, Garamant donnant l'exemple, Héliodore de ce temple, La séquelle entière s'enfuit.
La Douleur de Briolanie. /S
Aux genoux d'Amadis, et tout échcvelée, La jeune demoiselle est tombée en criant :
« Vous m'avez arrachée aux mains du mécréant! » Mais il lui répondit :
« Mon àme est désolée !
Qu'ont-ils fait de mon Gandalin ?
Mon cheval! mon cheval! »
Courant à fond de train.
Les cheveux éventés et Tépée à la main, Amadis dévore l'espace!
Dans les marais, blessé, chagrin, Pantelant, plus d'un malandrin Se musse quand il passe.
Le froid de l'aube qui naîtra.
Quand l'étoile s'envolera.
Vient déjà picoter sa joue; Quand l'alouette chantera.
Ce qu'il cherche, il le trouvera...
Le sort avec lui joue!
Il aperçoit enfin, au bout de l'horizon. Une lueur de pourpre, et c'est une maison
Qui brûle !
Il vient plus près, et comme un four S'entr'ouvre et grésille la tour.
Recule!
j6 Chant premier.
Recule! fuis! Le feu s'cpand,
Étend Ses rouges langues contournées, Quitte une poutre et la reprend.
Et pend En couleuvres empoisonnées; Et les pierres, emprisonnées Depuis des siècles révolus Dans le mortier qui ne tient plus,
S'inondent D'une chaleur qui les surprend, Et vont, gonflant et s'effritant.
Tomber dans le gouffre béant.
Et fondent !
Amadis se jette d'un bond En bas du coursier qui résiste.
Ici tombe l'espoir, ici finit la piste!
Les éléments font ce qu'ils font.
Ils ne raisonnent ni n'écoutent.
Jamais n'hésitent ni ne doutent, Et les crimes rien ne leur coûtent.
« Serais-je salamandre, à quoi bon me plonger Dans ce brasier liquide et prêt à tout changer
En charbons flambants, puis en cendres ? Si Gandalin n'a pu se dégager à temps, Misérable Amadis, qu'est-ce que tu prétends? Que te faut-il attendre ? »
Ainsi, pris d'impuissance en face du fléau. Le Donzel de la mer contemplait ce tableau.
La Douleur de Briolanie. ly
Mais Gandalin, souffrant l'effort du narcotique, Était tombé d'abord dans un coin du donjon. Et, soit qu'il fût doué d'une force énergique, Soit que le vin contînt un trop faible poison. Le jeune homme bientôt eut repris sa raison. Il se leva tout droit, et, secouant ses membres. Il se mit à marcher au travers de ces chambres. Voulant par tous moyens punir la trahison.
Rempli de cette idée, en la salle commune Il revint; s' éclairant des rayons de la lune, Il tâtonna le ^ol et saisit par l'anneau Lpa lourde pierre assise au-dessus du caveau. Il la leva.
« Seigneur, dit-il, coup de fortune!
Hàtez-vous de sortir, vous êtes délivré! »
Il guettait la réponse; il n'en reçut aucune. Alors sans perdre temps, de courage enivré, Descendant l'escalier plus noir que la géhenne. Glissant, se retenant, puis roulant, non sans peine. Il parvint jusqu'au fond du lugubre cachot, Et trouva sur la dalle un corps à peine chaud.
« Es-tu vivant ?
— Hélas !
— Gloire au maître du monde!
*- Le secours vient trop tard, rien ne me peut guérir!
i8 Chant premier.
— Tu ne resteras pas dans ce repaire immonde! Fais un effort!
— C'est vrai, je ne veux pas mourir Ici!
— Je te prendrai, te sauverai, sois calme! Là! Passe tes deux bras à Tentour de mon cou.
— Le Dieu qui nous créa te donnera sa palme!
— Tu te sentiras bien dehors! Le gazon mou. L'air piquant de la nuit, le bonheur d'être libre, A tes membres bientôt rendront leur équilibre. Partons! »
Longeant les murs, gagnant l'escalier noir, Gandalin emporta son homme hors du manoir. Il courut vers un champ, et dans l'herbage humide Déposa son fardeau, puis, de vengeance avide. Rentra, comme un lion par un daim provoqué. Dans le hideux repaire.
Il avait remarqué Des tisons mal éteints sur un feu de cuisine. Il les souffla, les prit, alluma les lambeaux Qui recouvraient des lits ou servaient de rideaux, Et la flamme jaillit implacable, assassine, Comme un dragon lançant la mort par les naseaux.
Ravi de son exploit, il revint d'un pied leste, S'assit près du captif, et, le considérant Pour la première fois, il lui vit l'œil errant.
La Douleur de Briolanie. ig
La lèvre tremblotante, une pâleur funeste.
C'était un grand vieillard d'aspect majestueux,
Dont la barbe, tombant en anneaux fastueux.
D'une toison d'argent recouvrait la poitrine.
Sur le front se peignait une fierté divine,
Et, dans ce qui restait du regard, un éclat
Qui prouvait un seigneur, un brave homme, un soldat.
« Écoute, mon enfant, je vais mourir. Mon âge
M'avait dû préparer à ce dernier voyage.
Et mon corps affaibli ne pouvait supporter
Le surcroît de labeur que je dus affronter.
Quand j'aurai traversé ma prochaine agonie,
Demande et va chercher partout Briolanie.
Dis-lui : o Ton père est mort, et, tel qu'il a vécu,
a Des justices du Ciel il est trop convaincu
a Pour donner un regret aux chagrins qu'il te laisse.
n Toi seule tu pourrais l'entraîner à faiblesse... »
Il est vrai qu'aujourd'hui ma fille est ici-bas
Bien seule, sans secours... Et si jeune ! et n'a pas
Dans ce monde, semé de pièges et d'offenses,
Tous les moyens de fuir et toutes les défenses !
Cependant, au péril quand on veut résister.
Dieu grand est là toujours prêt à vous assister. Et, ménageant ses coups dont l'imprévu me charme. Il saisit le méchant aux bras et le désarme. Si bien qu'à l'instant même où, le pied appuyé Sur la victime, on rit, le crime est foudroyé ! Adieu... Je veux encor... Mais je sens qu'une nue Envahit mon esprit... Une force inconnue M'attire... Je me sens loin du monde emporté. Et j'aperçois déjà toute une autre clarté !
Chant premier.
— Je cacherai sous le feuillage
Ce corps inanimé.
Jamais plus auguste visage!
Plus digne d'être aimé !
Ce qu'il a dit était d'un sage,
Il faut m'en souvenir.
Puissé-je en faire un bon usage
Quelque jour à venir!
« Mais, là, tandis que je travaille
A dépouiller Et les ormes, et la broussaille.
Et le hallier.
Voici que l'incendie éclate!
Ah! sur l'honneur!
C'est le safran et l'écarlate
Dans leur splendeur!
« Brûlez, brûlez, murs et tourelles !
Tombez, créneaux!
Que de fumée et d'étincelles!
Si les moineaux Perdent leur nid par cette chance.
J'en suis fâché; Mais il me fallait ma vengeance.
Et Garamant dans sa puissance
Est bien touché! »
Et Gandalin, riant comme on rit à son âge (Car il n'est pas plus vieux que son maître). Il marche i travers champs. C'est un joyeu?
La Douleur de Briolante. 21
Il voudrait rencontrer quelque jeune visage, Afin de lui conter comment il se sauva.
Il voudrait bien surtout reconnaître la route Du domaine où le chevalier A cette heure l'attend sans doute; Il ne peut pas la débrouiller.
Et, comme, se teignant d'une lueur plus vive, La voûte des grands cieux, où le soleil arrive, Commence à rejeter les voiles de la nuit. Il se trouve aux abords d'une forêt immense. Le bocage est ici clair-semé, là plus dense. Les sommets sont blanchis par l'éclat qui commence. Et les oiseaux bavards s'agitent à grand bruit; Tandis que sur les fleurs, où la rosée en larmes Sème avec un souris son attendrissement. Libellule et frelon vont essayant leurs armes. Gazouillant le concert de leur bourdonnement. Gandalin chante aussi :
« Chasseurs, le cor appelle!
Réveillez-vous, préparez-vous!
Animez- vous! La demoiselle, La mariée et son époux.
Vite à cheval avant les autres, Donnent l'exemple à tous les nôtres.
Dépêchons-nous !
« Le plus doux lit, les plus beaux rêves.
Ne valent pas cette gaieté.
Ces propos hardis qui sans trêves
22 Chant premier.
Vont retentir de tous côtés!
Je sens, je sens comme ma vie Dans les grands bois trouve, ravie, Sa liberté!
<c Sur les pas du gibier vivace Le veneur part et le daim fuit!
Voyez! il court, il saute, il passe, Et répouvante le conduit!
Avant mon corps mon âme entière A déjà franchi la clairière Et le poursuit! »
Comme il lançait ainsi sa roulade éclatante, L'écuver entendit du revers d'un fourré
Cette réponse provocante.
Et s'arrêta tout effaré :
« Il semblait une abeille, Il voletait partout; Il savait à merveille Les choses de son goût.
Plutôt que de contraindre Son esprit inconstant, On le voyait étreindre Ce qu'il aurait dû craindre Et qui pliait pourtant.
— Et qui pliait pourtant!
— Sa route dangereuse Le menait quelquefois
La Douleur de Briolanie. 23
De façon malheureuse Dans les sentiers étroits.
Toujours de quelque sorte Il brisait dans l'instant...
Par quel moyen? N'importe!
La résistance forte, Et qui pliait pourtant!
— Et qui pliait pourtant!
— Quand il mourut, son àme Courut au paradis.
« Saint Pierre, je réclame
ce Les délices prédits !
« — Vous fûtes trop charmée
« D'un soin moins important! »
Elle entra tout armée
Par la porte fermée.
Et qui s'ouvrit pourtant!
— Et qui s'ouvrit pourtant!
Holà! maître chanteur, où faut-il qu'on vous trouve?
— Ici... dans le gazon où j'ai passé la nuit.
■^ Salut! Mais je ne sais ce que mon cœur éprouve, Ni quel dieu, ce matin, jusqu'à vous m'a conduit! Comment vous nomme-t-on?
— Je ne le cache guère!
Je suis don Galaor, et par toute la terre
24 Chant premier.
Je vais cherchant mon frère, Le donzel de la mer, Amadis !
— Eh bien ! moi î.
Je suis son écuyer, Gandalin !
— Sur ma foi !
Je ne pouvais avoir de rencontre plus belle! Parle-moi d'Amadis! Sa valeur, que fait-elle? Court-il en ce moment un destin hasardeux ? »•
Galaor était blond, et sa tête bouclée
Rappelait bien TAmour. Il avait des yeux bleusv
Où la gaieté brillait à l'audace mêlée;
Et la santé brûlait sur son front généreux.
Gandalin raconta sa dernière aventure
Et tout ce qu'il savait des faits de Garamant.
Galaor, enchanté, s'écria bruyamment :
« Vivons, mon Gandalin, chantons, faisons la guerre f Bien moins pour le triomphe encor que pour le bruit? La gloire? en vérité, je ne la cherche guère! J'aime grimper à l'arbre, il n'importe le fruit. Oui! marchons devant nous, le rire sur la lèvre ! L'oiseau vole sans but, et tu vois bien la chèvre S'approcher de l'abîme où le regard la suit? Elle gravit! que veut cette capricieuse ? Au ras du précipice aller, ferme et joyeuse, Agaçant le danger mutin qui la séduit.
C'est ainsi que j'entends vivre et mourir... Je gage Que tu ne trouves rien de faux dans mon langage ?
La Douleur de Brtolanie. 2S
— Votre langage plaît, miroite, brille et luit! Comme vous raisonnez! j'ai presque aussi votre âge, Pas de merveille donc si je sens comme vous. Mais j'aime mon seigneur; je l'admire à genoux! Adieu! Car maintenant j'ai peur qu'il ne m'attende!
— Comment! adieu ? Sais-tu que ton erreur est grande? Je ne te quitte plus! Marchons! Tu suivras bien Mon cheval ?
— A coup sûr, en regrettant le mien.
En selle, Galaor! et quittons cette place!... Aimez-vous ce rosier qui de sa tige embrasse Le tronc gris et puissant de ce hêtre aux bras tors ?
— L'aubépine fleurit partout ! Vois sur les bords De cet étang limpide, uni comme une glace, Les jaunes nénufars nageant silencieux !
— Dans les tranquilles eaux se reflètent les cieux !
— En avant! les forêts, par l'aube matinale, Ont un charme puissant qui vous tient réjoui.
— Entendez- vous la pie?
Entends-tu la cigale ?
""On ressent en ces lieux un bien-être inouï.
— Plumet au front, fleur sur l'oreille. Tandis que le ménétrier.
'26 Chant premier.
Sur un tonneau^ dessous la treille* Tient sa rote et la fait crier.
Ils dansent et, de passe en passe.
Se rapprochant, puis s'écartant...
Il est bien las, elle est bien lasse... Plumet et Fleur vont palpitant!
— Il est bien las, elle est bien lasse... Plumet et Fleur vont palpitant !
— On les regarde, on les excite.
Car ils font très-bien tous les deux.
Le Plumet vient, la Fleur l'évite Dans un dédale hasardeux.
A la fin voilà qu'il Tenlace...
On rit... elle rougit... pourtant Il est bien las, elle est bien lasse.
Et les deux cœurs vont palpitant.
— Il est bien las, elle est bien lasse. Et les deux cœurs vont palpitant.
— Attendez, Galaor! Voici, là, près d'un frêne. Un paysan dans les sentiers.
Voulez-vous que de lui j'apprenne Le plus court chemin qui nous mène A mon seigneur ?
— Très-volontiers :
Parle au compagnon, je t'en prie.
— Dis-nous la route du château Où demeure Briolanie.
La Douleur de Briolanie. 2
— Descendez cette route unie, Montez au revers du coteau; Suivez le bord de la rivière, Vous verrez une blanche pierre Et, là, vous trouverez le gué.
Ne redoutez rien de cette onde.
Elle est aisée et peu profonde Même pour le daim fatigué. »
Quand la jeune Briolanie, Seule, en son palais délivré, S'était vue, un cœur enivré.
Son cœur troublé, brûlant, navré.
Son cœur à Tangoisse livré L'avait jetée en agonie.
Celui qu'elle avait à l'abord.
Pour une féminine écorce.
Trop blanc de main, mince de torse.
Supposé sans vertu, sans force.
Et n'ayant couru, sur l'amorce Du péril, qu'à son plus grand tort;
Celui qu'elle avait, à sa honte.
Méprisé... (ce plus dur des mots N'est que trop vrai!) c'est un héros!
Elle entend encor les échos Trahir les cris et les sanglots De tant de vaincus qu'il surmonte!
28 Chant premier.
Elle n'avait jamais aimé...
Elle aime! elle sent sa poitrine.
Qu'un rayon soudain illumine.
S'emplir d'une ivresse divine...
Elle a peur! elle se mutine Et résiste au bras enflammé
Du Dieu qui, dominant la Terre et l'Empyrée, Et jusqu'au fond des mers assurant son pouvoir. Attire d'un regard sur sa tête adorée Plus de soumission qu'il n'en veut recevoir!
Et pourtant, et pourtant, cette jeune rebelle Debout, désespérée au seuil de sa maison, Résiste avec courage à la voix qui l'appelle Et retient sans plier sa fuyante raison.
a Amour... Est-ce le nom qu'il convient que je donne A ce trouble insensé qui s'empare de moi ? Amour, si tu me prends. Amour, si je m'étonne Des transports inconnus dont je ressens l'eflroi...
« Amour, si tu prétends m'enlever à mon père. Au devoir, à l'honneur, à ma tranquillité; Amour, Amour, Amour, si je me désespère. En découvant ta ruse et ton avidité;
« Amour, perfide Amour, si tu veux me contraindre Et m'attirer brûlante et me prendre en tes bras, Tu m'as trop effrayée, il te fallait mieux feindre! Puisque je te connais, je ne faiblirai pas!
La Douleur de Briolanie. 2g
« A tout ce que j'éprouve, au désir qui m'embrase Je reconnais le gouffre où tu veux m'engloutir! Tu me saisis de rage, et ton baiser m'écrase. Mais tu ne devais pas me si bien avertir !
« Je n'affronterai plus le regard qui me brûle! Je me refuse à voir le bonheur du danger! Je me sens impuissante, oh! oui; mais je recule. Et dans ton tourbillon je ne veux pas plonger!
« Adieu tout ce que j'aime! Adieu ce qui m'égare! Ce qui fait de la vie une immortalité. Je n'en veux rien savoir ! Félicité barbare. Délicieux remords, je t'aurai rejeté!
« Sur le sein glacial de la pudeur sans tache. Sous les pieds de la croix, je vais me prosterner. La vertu tend son voile afin que je m'y cache. Et Dieu, sache-le donc! ne peut m'abandonner! »
La jeune fille alors s'entoura de sa mante Et se mit à courir, affolée, et s'enfuit. Phœbé la caressait d'une lueur charmante... Elle sembla tomber sur le sein de la Nuit.
CHANT DEUXIÈME
La Colère d' Oriane.
La Peine aime la Peine et ne va jamais seule.
Elle veut qu'une sœur l'aide à tourner sa meule;
Elle appelle à bas bruit la Peine, et fait si bien
Que, de mille côtés, venant à tire-d'ailes,
Comme des étourneaux, comme des hirondelles.
Un essaim de Chagrins, sous des larmes cruelles,
Déserte son logis pour partager le sien.
Un Malheur vous étreint? Cent autres, qui n'ont guère
Le moindre trait commun avec son caractère.
Et lui sont étrangers comme l'autour au loup.
N'en accourent pas moins la griffe envenimée;
Ils sentent de bien loin où gît l'âme entamée,
Et leur bec acéré vient lui donner son coup.
Pendant un mois et plus, se rappelant sans cesse La mort de Gandalin et marchant au hasard, Amadis ne voit rien de gai sous son regard. Il chemine accablé sous le poids qui l'oppresse.
La Colère d'Oriane. 3i
Le ciel reste blafard et TOcéan houleux. Une plaine de joncs, de marais et de sables^ Quelquefois des bouleaux dépouillés, misérables, Pliant leurs dos bossus sous un vent orageux! Au loin, une cabane où pendent des guenilles... Un cheval efflanqué dans un pré sans gazon; Des mendiants transis emmenant leurs familles. Vieilles femmes sans dents, mourantes jeunes filles. Des êtres que la fièvre emplit de son poison... Et pas un chevalier, et pas une aventure ! Et rien pour mettre en jeu Tardente activité Qui d'Amadis formait Tessence et la nature! Tout s'étale sordide, aussi creux qu'hébété ! Rien à faire, à penser, à combattre, à soumettre, A vouloir, à chérir, à haïr, à briser! Rien! aller devant soi, longtemps, toujours peut-être, Sans but, et n'arrivant enfin qu'à s'épuiser!
Cependant sur les flots s'allonge une nacelle! Elle atterrit. Du bord sort une demoiselle De noir toute vêtue, elle parle au héros Et le tient arrêté du geste et du propos :
« Que portez-vous pour armoirie ?
— Un cœur fermé d'un cadenas.
— Dès lors je ne me trompe pas.
Chevalier, venez sur mes pas.
Et dans cette barque là-bas
• Accompagnez-moi, je vous prie.
.92 Chant deuxième.
Donzel de la mer, écoutez !
Pas d'erreurs ni de faussetés!
Bien que votre dame m'envoie, Je ne vous promets pas la joie, Mais de rudes sévérités !
— Soit!... Si j'ai commis une faute, Sans le vouloir, sans l'avoir su, Et qu'Oriane, sainte et haute.
Bien avant moi l'ait aperçu, Ne craignez rien ! Sachez d'avance Que j'en veux faire en conscience Une plus rude pénitence Qu'elle ne l'a jamais conçu ! »
A ces mots tous les deux entrèrent dans la barque. Et l'esquif s'élança droit sur la vaste mer. Nul bras ne le guidait, il faut qu'on le remarque ; Pilote et nautoniers manquaient. Ouverte à l'air, La voile s'ajustait de façon si précise Qu'elle ne perdait pas un souffle de la brise; Pleine, ronde et tendue au vent qui la gonflait, Elle entraînait la nef, et celle-ci volait.
Les flots troubles et durs, malmenés par les houles. Roulaient avec un bruit sinistre, et leurs chéneaux Tout crépitants d'écume allaient comme des boules Courant l'une après l'autre, ou comme des chevaux Effrénés, attaquant leurs croupes ruisselantes, Et lançant vers le ciel leurs crinières branlantes.
L'étendue, enlacée en d'immenses plis noirs
La Colère d'Oriane. 33
Qui cernaient Thorizon de groupes de nuages,
Était, malgré le froid, grosse de feux d'orages.
Et, comme un cœur humain, soufflait des désespoirs.
La barque s'avançait en dépit des menaces
Multipliant leurs cris au travers des espaces.
Et ne prenait souci d'aucun des embarras
Qui se dressaient, hurlaient, et ne l'arrêtaient pas.
La nuit vint. De la pluie à torrents! Point d'étoiles!
L'opaque obscurité multipliait ses voiles.
Les grondements des eaux redoublaient. Près de lui
Amadis oubliait l'altière demoiselle.
Celle-ci, quand le vent courbait trop la nacelle.
Le cherchait d'une main qui voulait un appui.
Ils ne se parlaient pas. Plongé dans sa souffrance,
Lui ne cherchait pas même un rayon d'espérance,
Puisque les flots, les vents, la femme, le destin,
A l'envi lui faisaient un accueil si hautain.
Pendant quarante jours il vogua de la sorte. Enfin le temps changea, la brise fut moins forte. Un matin, se tirant des pourpres de son lit. Le soleil vint toucher une côte prochaine. La nacelle courut jusqu'au bord d'une plaine; Avec la demoiselle Amadis descendit.
« Vous attendrez là que je vienne.
Vous attendrez là, chevalier !
Voyez, par-dessus le hallier.
Un angle de muraille ancienne.
Sous ce vieux lierre épaissi Que domine un large platane
34 Chant deuxième.
Vient finir le parc d'Oriane.
Il faudra vous cacher ici.
— C'est bien ! Tattente est longue et dure ! Je me cacherai... j'attendrai!
Encore un peu je souffrirai.
Souffrir est la loi de nature.
Mais après, qu'arrivera-t-il ?
— Tu le pressens, tu Timagines, Pis encor que tu ne devines :
Le mépris, la haine et Texil! »
C'étaient de méchantes paroles; Des vérités, des hyperboles ?. . .
Amadis eut le cœur percé;
Dans ses deux mains il mit sa tête :
La passion est inquiète, L'amour est bien vite oppressé.
Le jour passa, le soir de même; La nuit s'en vint, minuit sonna.
O moment d'agonie extrême!
Soudain Amadis frissonna :
Il entendit ouvrir la porte.
Son nom fut prononcé tout bas; Il se leva, tendit les bras...
Une main petite et peu forte Contraignit la sienne, il franchit Le seuil de Tenceinte sacrée.
Et la demoiselle lui dit :
La Colère d'Oriatiù. 35
a Marchez sans trop faire de bruit, Je tiens la retraite assurée. »
La lune à travers les rameaux Traçait de blanches échappées.
Les dryades et les napées Murmuraient entre les ormeaux:
Les sylphes commençaient leur danse Au milieu des tremblants roseaux, Et pourtant un profond silence Couvrait la verdure et les eaux.
A peine avait-il fait quelques pas dans l'allée,
Qu'Amadis aperçut une forme voilée,
Blanche, pâle; le sang reflua vers son cœur...
11 voyait Oriane... et son amour prit peur.
Un front pur, des yeux bleus, une bouche sincère.
Pas de sourire vain, aucun effort pour plaire.
Rien qui sentît Tapprêt de quelque fausseté.
Non, rien que Tincarnat, couleur de vérité !
Des cheveux dont la vue inspirait de la joie.
Blonds comme le soleil et fins comme la soie.
Et tordus et tressés sur un cou long et blanc.
En faisaient ressortir Tivoire étincelant.
l^ne guimpe voilait des épaules baissées;
Des bras charmants joignaient des mains entre-croisées;
Une taille élancée et mince sous les plis
D'une robe pareille à la robe des lis.
Semblait prête à monter au-dessus de la terre
Où des pieds délicats ne la retenaient guère.
Aniadis, approchant, fléchit les deux genoux.
36 Chant deuxième.
« Pas de ces faux respects, seigneur, relevez-vous î Que faites-vous ici ? Qu'avez-vous à me dire ? Sans doute, je le sais, c'est moi qui vous attire ! Eh bien ! oui ! Je voulais tout savoir !... Sans détour. Répondez ! Amadis, ai-je encor votre amour ?
— Vous Tavez tout entier !
— Tu m'aimes ?
— Je m'égare.
Ne sachant que répondre à ce discours bizarre ! Suis-je donc soupçonné ? Soit prétexte ou raison, Venez-vous m'accuser de quelque trahison ? Expliquez-vous !
— Non ! non ! explique-toi toi-même I Tu viens de Taffirmer ? Tu m'as bien dit: « Je t'aime! » Tu m'aimes ?
Sur ma foi ! je vous aime !
— Par Dieu I
Tu m'as dit : o sur ma foi ! »
— Sur l'honneur! Est-ce un jeu? Sur les Saints ! sur la Vierge ! et mon salut !
— J'écoute!
Après de tels serments, honte à celui qui doute !
— Dès lors, vous me croyez ?
La Colère d'Oriane. Sj
— Non ! je ne te crois pas !
Mais ma joie est complète à t' avoir vu si bas ! Allez, à votre gré, déshonorer vos armes, Remplir vos nuits de sang, de meurtres, de vacarmes ! Surprenant l'innocent qu'enchaîne le sommeil. Allez le massacrer d'un sang-froid sans pareil ! Allez, justement fier de votre ignominie. En parer, en souiller votre Briolanie 1
— Briolanie !
— Eh bien ! Je sais son nom ! Mais quoi ! Pcnsiez-vous le cacher longtemps ?
— Écoutez-moi !
Madame, écoutez-moi, par respect pour vous-même! Ce dont vous m'accusez est un double blasphème. Et si j'étais coupable, et je ne le suis pas I Celle que vous traitez indignement, hélas ! Ne mériterait point pareille calomnie !
Je ne veux point ici louer Briolanie; Je la connais à peine et je n'ai pas le droit.. .
— Te voilà fort discret et surtout bien adroit ! Tu choisis ton moment pour pareille défense ! Il fallait m'épargner cette dernière offense ! J'en ai trop supporté ! Ma bonté t'enhardit ! Va-t'en ! sors ! laisse-moi !... Je te l'ai déjà dit : Je te chasse, te hais, t'exècre et te méprise ! Tu ne m'imposeras mensonge ni surprise ! Je te vois tout à plein ! Assez longtemps moqué, Mon cœur te dévisage et te tient démasqué I
38 Chant deuxième.
Plus un mot! Cest assez! c'est trop ! Je te le crie ! Va-t'en ! Je te l'ordonne, et même je t'en prie ! »
Amadis recula dans l'ombre d'un pas lent.
Cédant devant l'effort horrible et violent
Qu'il ne savait comment repousser. Sa tendresse
Saignante respectait l'erreur de sa maîtresse.
Il atteignit la porte, et, sans savoir comment.
Cet obstacle, entre eux deux, se ferma brusquement,
Oriane sentit s'amollir sa colère.
Elle voulait crier... elle voulut se taire. Un frisson la glaça jusqu'au fond de ses os. Et son cœur tout entier se rompit en sanglots.
Cependant le héros avait quitté la place. Il rongeait comme un frein cette rude disgrâce. Il allait, il quittait le paradis perdu. Sans espoir que jamais son bien lui fût rendu. Souffrant, mais confondu surtout de sa blessure, Il ne comprenait rien à pareille aventure, Et, tout en s'éloignant, cherchait à s'expliquer Quelle fatale erreur l'avait pu provoquer. Quand l'aurore paraît, il est près d'une ville Dont tous les habitants s'éveillent. Plus tranquille. Il entre dans la rue où maison sur maison S'accumule, alignant des porches à foison.
Les toits grimpent pimpants étalant leurs ardoises; Partout s'ouvrent déjà les boutiques bourgeoises; La servante remplit sa cruche du matin A la claire fontaine, et le vieux sacristain
La Colère d'Oriane. 3g
Fait tinter Y Angélus aux cloches de Téglise. Les merciers, les drapiers rangent leur marchandise. Le marché se remplît de bruyants voituriers. Amadis va tout droit au coin des armuriers.
V Vous avez des hauberts ?
Oui, seigneur.
— Et des heaumes ?
— J'en fournis les comtés, les duchés, les royaumes ! Puis brassards de Milan, lourds glaives de Bordeaux, Pavois pour la poitrine et mailles pour le dos!
— J'entends me déguiser sous une armure noire.
— Celle que vous voyez ici, dans cette armoire. Est souple, forte, fine et dure, et Ton verra
Si dessous cet armet quelqu'un vous connaîtra.
— Je prends tout et m'en veux revêtir à cette heure.
— C'est des occasions, croyez-moi, la meilleure.
— Où pourrai-je trouver un cheval de combat, Mais un cheval puissant, solide et redoutable ?
— J'en possède un, seigneur, dont on fait grand état. Et vous le pouvez voir de suite en mon étable.
Je vous prie, entrons là par cet étroit couloir. Et prenez garde au pas, car il fait un peu noir.
Nous voici dans la cour. Descendez, je vous prie;
40 Chant deuxième.
Contemplez maintenant ce coursier de Hongrie : Croupe large, gros cou, jambes sèches... Par Dieu ! Voyez comme il respire et qu'il a Tœil en feu !
— Sortez-le, que je juge à peu près ses allures.
— Pour charmer des guerriers voilà des encolures! Qu'en pensez- vous, seigneur?
— Il me plaît. Payez-vous.
— C'est le compte, seigneur. J'embrasse vos genoux. »
La visière baissée, et des pieds à la tête Tout noir, le chevalier, ferme sur les arçons. Lance droite, longea la file des maisons; Il traversa la foule étonnée, inquiète.
Et de cet étranger admirant les façons. Quand il fut arrivé devant la citadelle. Il s'arrêta tout court, descendit de la selle. Et du manoir royal il franchit les degrés.
Il entra dans la salle aux grands piliers dorés. Où s'étalaient aux murs, sur des tapisseries. Des chasses, des combats, des écus d'armoiries; Où pendaient du plafond, à des chaînes d'argent. Des lampes de métal, richement étamées.
Dans lesquelles brûlaient des huiles parfumées. Des foules d'écuyers, l'air svelte et diligent. Sur une table immense et noblement servie Déposaient le repas du matin, et, suivie Par des musiciens qui jouaient de leur mieux.
La Colère d'Orianc. 41
La troupe des seigneurs, s'approchant tout joyeux, Saluait le vieux roi, qui de sa barbe blanche Couvrait, à tout le moins, les deux tiers de sa manche, Et, le coude appuyé sur la nappe, levait Le hanap au pied d'or dans lequel il buvait.
Sitôt qu'il aperçut de loin son nouvel hôte.
Considérant comme il portait la tête haute.
Le roi Lisvart posa sa coupe devant lui.
Et, d'un air bienveillant, s'adossant sur sa chaise :
« Me viens-tu demander asile ou quelque appui ? Il faudra que ta cause en tous points soit mauvaise. Ou vienne disputer un point bien résolu. Pour que je dise non, car d'abord tu m'as plu ! Malgré ce fer muet qui couvre ta personne. Quelque chose de franc parle en toi qui m'étonne, Me charme, me convient; et si tu veux rester A jamais dans ma cour, je suis près d'accepter. »
A ces mots, dans la foule il se fit un murmure. Les chevaliers disaient entre eux :
« C'est une injure Que le roi nous adresse ! Où prend-il, s'il vous plaît. Que ce nouveau venu soit un homme si rare ? Lisvart baisse beaucoup ! Son goût devient bizarre. Comme on lui prouverait son tort, si l'on voulait ! Ce champion masqué n'est pas de forte taille ! Ce qu'il est, qu'il le soit; ce qu'il vaut, qu'il le vaille. Cherche-t-il un échec ? Il va l'avoir complet !
42 Chant deuxième.
— Roi Lisvart, chevaliers, et vous, sergents et pages.
Dont je contemple ici les belliqueux visages.
Je vous salue aussi doucement que je peux.
Je parais devant vous comme ayant fait trois vœux :
J'ai juré par le paon, le héron et les dames
D'exterminer partout ces vermines infâmes
Qui, n'osant tenir tête, une arme dans la main.
Au hardi champion debout sur leur chemin.
L'attaquent par derrière avec la calomnie.
Si vous savez quelqu'un de cette compagnie,
Veuillez me le donner à savoir. Je prétends
Que l'on n'a pas le droit d'accuser les absents.
Et saurai le prouver à qui dit le contraire.
Enfin, si quelqu'un veut, et moi je le préfère.
Soutenir que j'ai tort, il m'apprendra les cas
Où l'absent est coupable et que je ne sais pas. »
Il se fait un tumulte. Un chevalier s'écrie :
« Pourquoi nous étaler tant de forfanterie,
Et vous aller commettre avec le genre humain.
Quand un seul adversaire irrite votre main ?
Au cas où le danger ne saurait le séduire,
Dites son nom; peut-être on peut vous le conduire !
— Comment dire son nom, si je ne le sais pas ? )>
Le roi lui repartit :
« C'est un grand embarras !
Des calomniateurs, il en est dans ce monde ! J'estime à tes discours que ta barbe est bien blonde î
La Colère d'Oriane. 43
Montre plus de prudence, et prends garde à heurter Ce que ton bras n'est pas capable d'écarter !
— J'ai parlé, je m'y tiens ! Enfin, vaille que vaille. Je jette à qui le veut mon gage de bataille ! »
Et le gant d'Amadis tomba sur le plancher.
« C'est donc une querelle, et tu viens la chercher ? Cria le chevalier. Levez cette guenille, Écuyers ! Plantez-la sur cet épieu qui brille Au soleil ! Et, s'il la reprend, je veux d'abord Qu'il en coûte à cet homme un assez bon effort. »
Aussitôt le guerrier dont l'épaisse encolure, La barbe hérissée et la haute stature Montraient un champion difficile d'accueil, Tira sa lourde épée en rougissant d'orgueil. Mais Amadis lui dit sans ombre de colère :
« Avec toi, mon enfant, je n'ai pas d'autre affaire Que de te rendre un peu plus souple à la raison.
Et tu vas à l'instant recevoir ta leçon. »
Il le prit des deux mains par le travers des hanches, L'enleva tout brandi, le souleva des planches Et, lui faisant monter la longueur de ses bras, Le lança sur la table en brisant tous les plats. Ce fut une rumeur terrible dans la salle. Le roi Lisvart, penché sur sa chaise royale. Regardait tour à tour et victime et vainqueur. Et sur sa lèvre errait un sourire moqueur.
44 Chant deuxième.
Les varlets éclataient de plaisir, et les pages. Entourant le vaincu, non sans de grands tapages. L'attiraient avec peine entre leurs bras tressés. Car il ne s'aidait pas, ayant les reins cassés.
Amadis poursuivit : « Pendant une huitaine. Je m'offre à tout venant à servir de quintaine. Je serai chaque jour sur la place, au dehors, A midi ! Prouvez-moi la vigueur de vos corps 1 »
Il sortit. Il reprit doucement sa monture.
S'éloigna sans chercher autrement aventure.
Et tournait vers le bois songeant à s'y loger.
Quand il vit sur la route assez loin s'allonger
Une procession de gens de toute espèce.
Nobles, bourgeois, manants, vieillards, enfants, jeunesse.
Qui, tous, gesticulant et parlant et marchant.
Dans un même dessein allaient se dépêchant.
« Vous plairait-il m'apprendre où vous courez si vite ?
— Nous sommes pénitents d'un très-pieux ermite
Qui nous fait des sermons bien graves et bien beaux.
Car pour les écouter le poisson sort des eaux.
Il parle si drûment des saints et du carême.
Qu'on en reste étourdi, confondu, sot, et même.
Quand il conclut son dire, on admire si bien,
Que l'esprit le plus vif ne se rappelle rien.
Le saint homme, il paraît, nous vient de Compostelle.
Des objets égarés il sait donner nouvelle;
Il procure des fils à ceux qui n'en ont pas.
De l'honneur aux marchands, du courage aux soldats;
La Colère d'Oriane. 4S
Aux femmes, un esprit d'épargne et de ménage. Il n'ignore de rien !
— Interrogeons ce sage.
Pensa le chevalier. Il doit certainement Me fournir un moyen d'atteindre Garamant. »
En raisonnant ainsi, le jeune homme s'ajoute A la foule des gens qui vont montant la route, Et bientôt, dans le fond d'un vallon très-boisé. Se montre un ermitage assez bien disposé.
C'était une cabane en grossier clayonnagc. Sans fenêtre; une porte, un grabat, une image De saint Pacôme, un bloc de chêne pour s'asseoir. Un pot brun, voilà tout ce qu'on pouvait y voir. Rien n'égalait, d'ailleurs, l'air grossier de l'ermite, Mais, n'est-ce pas ? le ciel à ses fêtes invite Tel hôte qui lui plaît. Il prend ses favoris Parmi tels avortons dont il connaît le prix.
Sans donc se rebuter à l'aspect du bon père,
Atnadis s'empressa de mettre pied à terre.
Et se tint, la croix faite, en dévot auditeur.
Très-humble et très-soumis, écoutant l'orateur.
Celui-ci releva ses manches, prit haleine. Bénit les assistants d'une voix forte et pleine. Mais, tandis qu'ils sont là rassemblés en plein vent. Avec Briolanie entrons dans le couvent.
Monastère, monastère.
Versets, répons et prière,
46 Chant deuxième.
Cloche allant, et battant, Et sonnant au campanile.
Ne font pas le cœur tranquille, Ne font pas le cœur content.
Monastère, monastère.
Saint repos et règle austère.
Double office et chœur chantant, Jeûne, carême et vigile.
Ne font pas le cœur tranquille.
Ne font pas le cœur content.
Monastère, monastère,
L'abbesse et la trésorière,
La prieure tout autant.
Ni Tobéissance utile.
Ne font pas le cœur tranquille.
Ne font pas le cœur content.
Ah! quand ce cœur, brûlé de passions malsaines^
Gonfle de plaintes vaines.
Plus et plus qu'assuré de trouver à jamais
Ce qu'il veut embrasser bien loin de sa portée,
Rampant dans les bas-fonds, lance vers les sommets
Sa pensée emportée;
Lorsque ce cœur traîné par les chevaux d'Amour,
Dans l'arène du rêve.
Cent fois en un moment, du chagrin fait le tour. Recommençant ce qu'il achève.
Et cahoté, jeté, broyé sur les cailloux De la réalité funeste.
La Colère d'Oriane. ^j
Cent fois aussi comprend, par la douleur des coups. Que r Espérance fuit et le Désespoir reste! Que pourtant l'Espérance, ainsi que ce lambeau De vie éternisé au flanc de Prométhée,
Dans Tàme révoltée Se replace toujours et repousse à nouveau. Que peut sur un tel cœur le calme?... Et le silence,
Avec son indolence.
Comment régnerait-il au milieu de ce bruit
Qui d'abord le détruit ?
Briolanîe, assise en sa cellule.
Comme elle est rouge et comme sa main brûle!
Comme ses yeux, d'un feu sombre animés,
Ressemblent bien des charbons enflammés !
Depuis un mois, c'est en vain que l'abbesse
L'interrogeant, l'embrasse, la caresse,
La plaint, la gronde ou la veut menacer :
Elle se tait sans vouloir confesser
Ce qui la point, ce qui la mortifie.
Et, par instants, plus pâle qu'une hostie.
Tordant ses bras et semblant trop souffrir.
Quand on la vient tendrement secourir.
Elle s'écrie : « Ah! je voudrais mourir! »
On lui demande assez pour quelle cause. Elle est venue, ayant encor la rose En ses cheveux placée adroitement, Et des pompons dans son ajustement.
Et s'est trouvée, au seuil du monastère, Le jour naissant, gisante sur la terre, Évanouie; et, reprenant ses sens.
48 Chant deuxicme.
Après une heure, en des bras caressants.
Pourquoi des pleurs? Pourquoi toute pâmée.
Et retombant sans cesse inanimée,
Puis demandant à gestes absolus
Des psaumes, puis, sitôt qu'on les a lus
Jusqu'à moitié, ne les écoutant plus ?
L'abbesse enfin a dit à la prieure :
« La pauvre enfant ! Je crains qu'elle ne meure \
Je ne saurais deviner ce qu'elle a.
Ni quel malheur à ce point la troubla. »
Et la prieure, en secouant la tête.
Dit : c( Comme vous, je suis fort inquiète.
Qu'a-t-elle fait ou qu'a-t-elle pensé,
Que son esprit soit si bouleversé ?
Faisons brûler quatre brins de verveine.
Et commençons ensuite une neuvaine;
J'allumerai des cierges à foison.
Si tout cela ne lui rend la raison.
C'est qu'elle a pris quelque méchant poison. »
Cet embarras troublait les âmes
De la sainte communauté.
Matin et soir les pauvres femmes
Allaient courant de tout côté,
S'interrogeant, parlant sans cesse.
Inattentives à la messe,
Oubliant les élections,
Se fatiguant de telles sortes
Qu'à la nuit, plus qu'à demi mortes.
La Colère d'Oriane. 4g
Elles n'étaient plus assez fortes Pour chanter leurs dévotions .
Ainsi, quand le mulot s'élance
Dans la caverne des fourmis,
Adieu le travail, le silence!
En un tel cas, tout est permis!
Le mulot fouille, pousse, perce;
Ce qu'il rencontre, il le renverse
Et met le désordre partout.
Mais il pourrait, désastre pire!
Mettant les fourmis en délire.
Ici gagner un tel empire
Qu'au désordre elles prendraient goût!
Vers le trentième jour de ce fâcheux ménage. On entendit sonner la clochette au dehors. La tourière accourut, appliqua son visage Sur le guichet grillé, vit une dame... Alors, Elle la regarda profondément surprise.
Ne sachant pas pourquoi; Mais l'étrangère était bizarre, et la sœur grise
En sentait de l'émoi.
La dame était assise Sur un blanc palefroi.
Si beau que pour un roi Il eût été de mise.
L'écume blanchissait Le mors qui meurtrissait La bouche délicate.
Et cet œil écarlate
So Chant deuxième.
Vraiment réfléchissait, Dans sa splendeur sereine^ L'intelligence humaine...
Et cela vous glaçait!
Le pied grattait la terre.
Non pas brutalement; Mais ce fier mouvement, Dans sa façon sévère.
Vous disait d'obéir, Sans forcer à languir Cette bête fantasque.
On eût juré qu'un masque Vous cachait à plaisir La forme véritable D'un être redoutable.
Cela faisait frémir.
La dame, sur la housse
De velours brodé d'or.
Bien plus étrange encor.
Impérieuse et douce,
Avait de grands beaux yeux,
Perçants et radieux. Ouverts à fleur de tête.
Dont la splendeur parfaite Vous rappelait les cieùx...
Et la bouche ironique!
Oui, mais un charme unique La dépeint encor mieux!
Sitôt qu'elle parla, je crois que la converse Eut grand'peine à ne pas tomber à la renverse^
La Colère d'Oriane, Si
Tant le son de sa voix lui parut singulier. On eût dit qu'un serpent sifflait dans le hallier. Qu'un merle répondait, qu'un souffle de la brise Réveillait tout à coup les orgues dans l'église. Et qu'à travers les airs il courait des accents Célestes, enchanteurs, mais qui troublaient les sens.
<( Inconnue,
Mal venue, Tu me vois, tu me vois !
C'est la nue
Si menue,
Retenue
Par des lois
Que vous autres,
Non les nôtres!
Ignorez,
Qui m'apporte
A ta porte.
Ouvrez-la donc! Ouvrez!
« Quelle crainte
Est empreinte Dans tes traits effarés ?
Que l'abbesse
Tôt se presse.
Accourez, accourez !
Ta serrure,
Je te jure.
N'est pas dure.
N'est pas sûre!
Par degrés
,^2 Chant deuxième.
Elle cède,
Et sans aide,
Vous m'aurez!
Je suis, c'est la vérité nue, Urgande la Dcconnue !
Courez ! »
Et le coursier railleur de la puissante fée Sauta!... L'air s'imprégna d'une tiède bouffée
Des parfums du printemps!
Et la porte massive
Sur ses gonds palpitants D'elle-même s'ouvrit toute grande, et, moins vive Que morte, la tourière, allant comme le vent, Cria :
a La fée Urgande envahit le couvent! »
On n'avait pas le temps de quérir les bannières. Le goupillon non plus, ni non plus l'encensoir. Dès lors, on eut recours à d'accortes manières. Et Tabbesse accourut, sans doute au désespoir, . Mais tâchant de son mieux de montrer bonne mine.
<( Madame, vous voulez me parler, j'imagine? Nous ferez-vous l'honneur de souper avec nous? On vous a fait attendre, et j'en suis bien chagrine; Mais tous les valets sont coutumiers de ces coups! Daignez ne pas vous mettre en un trop grand courroux! Vous boirez bien sans doute un doigt de malvoisie!... Avec un craquelin?... Qu'on apporte un fauteuil! Commandez, ordonnez à votre fantaisie!
La Colère d'Oriane, 53
Nous vous faisons vraiment un trop petit accueil ! Ce n'est pas, croyez-le, par le péché d'orgueil! Et je ne saurais trop m'abîmer en excuses!
— Abbesse, tu t'abuses!
Je ne veux pas ton vin, Ni ta peur, ni tes ruses.
Ni fauteuil, ni coussin !
Beau coursier, ma monture, Entends-tu la verdure
Qui germe aux environs ?
Calme-toi ! nous irons.
Avec Briolanie, Sur la plaine infinie.
Où nous l'emporterons!
— Ah ! si je comprends bien vos paroles. Madame, Cest ma pauvre affligée à qui songe votre àme! Que c'est de charité! Prenez-la, gardez-la! Peut-être vous savez ce qui la désola ?
— Dis-moi ce que j'ignore, Et non ce que je sais !
Je me rappelle encore Les bois où je passais Quand, aujourd'hui chenue.
Ta tête alors bien nue Dormait dans ton berceau.
Et que ta jeune mère Ne rêvait que chimère Pour son enfant nouveau.
54 Chant deuxième.
i( Briolanie! Écoute!
En route !
Redoute Des chagrins insensés !
Assez !
Trop jeune,
Le jeûne Ne te vaut rien !
Ton bien,
C'est vivre,
Et suivre Mon avis, non le tien ! »
Briolanie était descendue, et la troupe
Des soeurs vit le coursier l'enlever sur sa croupe.
La fée eut bientôt fait d'entourer de ses bras
La taille de l'enfant qui ne résistait pas,
Et devant que Tabbesse eût fait sa révérence
Elle avait disparu, sans lui dire au revoir.
« Chantons un Te Detim pour notre délivrance. Car nous allons souper tranquillement ce soir! »
Urgande galopait avec Briolanie,
Quand, au détour d'un bois, sur la pelouse unie
Que formaient des gazons de jacinthes semés.
Parurent à leurs yeux, chantant, très-animés.
Riant à grands éclats, deux jeunes hommes d'armes
(Déjà Briolanie avait séché ses larmes).
L'un était bien monté sur un coursier flamand;
L'autre marchait à pied, mais très-joyeusement.
CHANT TROISIEME
Urgande la Musicienne.
La nuit venait. Ouvrant tout grands ses bras énormes,
La nuit engloutissait les couleurs et les formes,
Et Ton entrevoyait sur un roc escarpé,
Le front entre les mains, dans ses robes drapé,
L'enchanteur Agolant. Il est vieux, sale, horrible;
Il tire vanité de son aspect terrible;
A ses pieds est un livre effrayant aux humains.
Ses livres! ce ne sont que volumes sordides, Qui laissent échapper de leurs fermoirs rigides Des lambeaux lacérés de hideux parchemins. On n'y découvre rien que des lignes bizarres, Caractères tordus, lettres et points barbares. Ouvrages dangereux de hideux nécromants; Des cercles, des carrés, des rhombes, des triangles Portant des chiffres peints à chacun de leurs angles. Qu'on ne regarde pas sans des frissonnements ; On y contemple encor, supplément de lumières, S'alignant, se suivant sur des pages entières.
56 Chant troisième.
Les portraits révoltants d'animaux chevelus. Ou qui n'existent pas, ou qui n'existent plus.
Il était assis sur la pierre Avec un chacal, un hibou.
Le chacal rôdait par derrière, L'oiseau perchait sur son genou.
« Maître, dit ce dernier, mon maître.
Bien loin, très-loin mon œil pénètre F J'y vois clair à travers la nuit!
Voilà, dans un autre hémisphère.
Contre toi ce qu'on prétend faire :
Beaucoup de mal, beaucoup de bruit î
— Créature infime, qu'importe ?
Que viens-tu troubler de la sorte La rêverie où je me plais ?
— Je sens, dit le chacal, qu'un homme^ De ces gens-là que ta voix nomme Parmi tes affidés valets.
Répand son sang d'une blessure Que je voudrais lécher, j'en jure, Plutôt que le sang des poulets !
— O bête vorace et menteuse, Qu'ai-je à faire à ta soif honteuse ?
Laisse les mortels s'égorger ! »
Le hibou siffla : « Quel outrage !
Garamant expire en sa rage ! »
Urgande la Musicienne. 5j
Le chacal dit : « J'en veux manger! »
Agolant, relevant la tète, Prend le grimoire et le feuillette Très-promptement, très-vivement.
Sur une page son doigt pose :
« Ils ont raison ! Je vois la chose ! Mais, par le magique élément!
Attendez-moi là, l'un et l'autre!
Hé! mon dragon!... Comme il se vautre.
Le monstre impur, dans le bourbier!
Accours, maudit!... ouvre ton aile! »
Et, d'un seul bond, il est en selle Sur le stryge, le noir sorcier!
L'animal allonge une tête Hideuse, cornue, et s'arrête Avec son gros œil impudent.
Et son crochet au lieu de dent.
Il secoue une vaste crête Et son crin rougeâtre abondant.
Il étend quatre griffes plates, Issant d'épaisses omoplates Au corps, au ventre se soudant.
Il déploie une immense queue Et verte et violette et bleue, En quatre flèches se fendant Et comme serpes se tordant; Il étend sa grande aile nue, Membrée, onglée, et dans la nue Maître et dragon vont se perdant.
58 Chant troisième.
Oriane, au matin, était à sa toilette.
Dans un bassin d'argent elle plongeait ses mains. On essuyait son front d'une blanche serviette; On étanchait ses pieds moites de l'eau des bains. Le peigne séparait, lissait sa chevelure, Si longue, crespelée et de couleur si pure Que le front du soleil était moins éclatant. On nouait de rubans bleus, sous un diadème, La tresse contournée, et que Dioné même Aurait pu jalouser, n'en ayant pas autant. Ensuite, sur le cou pendirent des turquoises Avec des diamants et des perles chinoises; Sur les bras on ferma des bracelets d'émaux. Où l'artiste avait mis, en couleurs sans pareilles, Des limiers saisissant des loups par les oreilles. Et des fleurs s'enroulant parmi les animaux. On choisit une robe en pourpre de Byzance, Brodée en or moulu, garnie en suffisance De martre zibeline aux chatoyants reflets. Avec une ceinture en lourde orfèvrerie Où s'incrustaient l'opale et les rubis balais. Sans y vouloir compter mainte autre pierrerie. Un long voile attaché sur le royal bandeau Enveloppa la tête et déroba la joue; Enfin de blancs souliers d'un beau cuir de Cordoue Embrassèrent les pieds, chefs-d'œuvre du tableau.
Tenant contre son sein un livre de prière,
Oriane sortit pour aller au moutier.
Ses suivantes, les cils baissés sur la paupière.
Allaient la précédant dans le même sentier.
Elle entra dans l'église; à genoux, les mains jointes.
Urgande la Musicienne, 5g
Le front baissé tout bas, elle fit l'oraison.
Le silence régnait dans la sainte maison,
Et ceux qui remuaient y marchaient sur leurs pointes.
Après r//e, Missa, la princesse alla voir
Le roi, comme c'était chaque jour son devoir.
« Ma fille, arrivez donc en apprendre de belles ! Sachez qu'un chevalier, dès l'aurore, est venu Qui nous a fait apprendre, en restant inconnu, De nouvelles façons pour chercher les querelles ! Voilà ce qu'il a fait!... »
Et, tout d'un trait, le roi Raconta fort au long son matinal émoi.
11 lissait, en riant, sa barbe floconneuse.
Oriane, d'abord, à ces faits si hardis.
Dont les menus détails la rendirent songeuse.
Sans un bien grand effort reconnut Amadis.
Est-ce que, du moment où sa fierté colère Avait si brusquement exilé le héros, La fille de Lisvart avait senti se taire De son bruyant chagrin les déchirants échos? Avait-elle, la nuit, pu clore la paupière ? Delà moindre espérance aperçu le rayon?
Est-ce qu'à son insu, mainte larme trouvée N'avait pas sur sa joue apporté son sillon ? Savait-elle qu'au jour elle s'était levée? Avait-elle connu la main qui l'habillait? Avait-elle écouté quatre mots de la messe ? Du Ciel compris l'avis, le blâme ou la promesse?
6o Chant troisième.
Ou senti seulement qu'elle s'agenouillait? Non ! mais lorsque son père, éveillant son oreille. Lui montra tout à coup l'image sans pareille D'Amadis, aussitôt, se retrouvant partout. Elle saisit la vie et se remit debout.
Elle voit les guerriers dont chacun la regarde. Alors, se maîtrisant au mieux, elle prend garde De ne rien prononcer qui ne soit de son choix. Et, quand elle en est sûre, elle élève la voix :
<r Sire, un tel chevalier que vous l'osez décrire
Par sa témérité montra trop de hauteur.
Et je n'aperçois pas qu'il soit moyen d'en rire.
S'il peut impunément se montrer l'insulteur
De tous vos champions, s'il faut que tout lui cède.
Votre gloire à ses pieds s'écroule sans remède,
Vous n'êtes devant lui qu'un triste serviteur!
Pour moi, qui ne saurais accepter un outrage.
Pensez-vous que jamais on retrouve ma main
Dans celle d'un autre homme inférieur en courage?
Je ne le voudrai faire aujourd'hui ni demain ! »
Le roi lui répondit :
« Je sais bien qu'une dame N'a pas de patience, et le moindre hasard La jette hors de raison. Il faut garder le blâme Pour telle occasion qui peut venir plus tard. Les armes, mon enfant, sont choses journalières. La victoire n'est pas mariée au plus fort. L'insolent inconnu qui nous cause du tort
Urgande la Musicienne. 6i
Ne sait cependant pas nos paroles dernières. Ce matin, ni Gauvaîn, ni Lort, ni Mériadus, N'étaient là! Ni Baris! ni tes cousins non plus! Demain ils y seront !
— Non ! reprit Oriane, Je connais mes cousins et Mériadus et Lort. Leur audace est mondaine et leur vertu profane. Ils ne sauraient mener votre barque à bon port !
— Eh bien ! reprît le roi se mettant en colère,
Si l'explication n'a pas Theur de te plaire,
S'il faut que de nous tous l'étranger soit vainqueur.
J'en jure par le chef Joseph d'Arimathie ! Et ne m'affronte pas de ce regard moqueur!
Tais-toi! Je ne veux pas la moindre repartie! Un pareil chevalier, si terrible en ses coups, Me convient pour mon gendre et sera ton époux! »
La princesse abaissa son voile sur sa face: Chacun imagina qu'elle cachait des pleurs, La honte, le chagrin. En silence on fît place; Et les gens abusés plaignirent ses douleurs. Tandis qu'elle rentrait chez elle avec sa suite.
Cependant Amadis, dans la foule perdu.
Écoutait le sermon que prononçait l'ermite. 11 n'avait ouï jamais rien de si bien rendu. J'ai dit l'étonnement profond du populaire; En vérité chacun y comprenait fort peu. Mais, au fond, la doctrine en était exemplaire. L'éloquence accablante et la morale claire;
62 Chant troisième.
On y touchait du doigt la science de Dieu. Amadis savoura jusqu'au bout l'homélie.
Et quand Amen fut dit et que Ton s'en alla, Il laissa s'écouler les gens jusqu'à la lie, Et, sans bouger d'un pas, lui-même resta là. Alors, du béat père en s'approchant :
« Messire, Lui dit-il, je voudrais assurément savoir
La meilleure façon de faire mon devoir.
— Mon fils, puisse le ciel à tout bien vous induire! Vous serez, à coup sûr, très-facile à conduire. Vous êtes chevalier, et voici mes leçons : Beaucoup de modestie, encor plus d'oraisons;
Un très-ferme propos contre les injustices; Aux pauvres du Seigneur rendre de bons offices, Et punir sans pitié toutes les trahisons.
— J'y suis enclin, mon père, et je voudrais sur l'heure (Car la pratique, en tout, est la chose meilleure) Apprendre le détail de quelque occasion
Où je pourrais valoir par ma dévotion.
— Il en est, mon cher fils, il en est une forte!
— Exposez-la, mon père, et je veux faire en sorte De gagner au plus tôt votre absolution.
— Mon fils, il est un lâche, un traître dans le monde, Un maudit, un méchant, un scélérat immonde.
Un monstre venimeux comme un léviathan.
Urgande la Musicienne. 63
Souillant la terre plus que l'autre l'Océan; Il pille les maisons des meilleures familles, Meurtrit leurs serviteurs; certes, bon an, mal an, Leur cause plus de mal que le pire ouragan ; De leur chaste propos il détourne les filles; Il semble qu'en secret il ait pris le turban ! Il ne respecte rien, pas même le pauvre homme Qui vous parle et qui fut brisé par ce satan. L'infâme ! il m'assassine, et je vous prie en somme D'exterminer ce tigre et ce mahométan !
— Mon père, je le veux ! Sachons comme il se nomme.
— Cher enfant de mes yeux, certain du paradis. Ce n'est que le Donzel de la mer, Amadis !
— Et vous, n'êtes-vous pas Garamant, faux ermite ? »
En prononçant ces mots, il le prit, mais si vite. Par la barbe, que l'autre en resta consterné. Stupéfait, interdit, ahuri, fasciné.
« Ma barbe, mon cher frère, est comme l'eau bénite. Ne la profanez pas ! »
Mais Amadis tirait, Bousculait l'hypocrite, et celui-ci jurait. Criait, se démenait, se jetait en arrière. Cherchait à ramasser un bâton, quelque pierre. Pour en frapper aux yeux son terrible agresseur. Rien ne faisait! C'était son heure, la dernière ! Le sang montait aux yeux du malheureux pécheur.
64 Chant troisième.
L'étouffait, et, la main qu'Amadis avait libre Le serrant à la gorge, il perdait Téquilibre Et tombait, quand, soudain, le héros à son tour Eut un étonnement qui ne fut pas minime.
La grotte s'entr'ouvrit du bas jusqu'à la cime.
Un éclair aveuglant cingla dans le grand jour.
Et, pareil au glaçon qu'étreint une fournaise,
Garamant se fondit sous les regards ardents
D'Amadis, qui, surpris et fort mal à son aise.
Ne tint plus dans ses doigts que des brins de chiendents;
Mais le louche coquin n'était plus là dedans.
Et comme le Donzel, perdant son avantage,
Fouillait partout des yeux les coins de Termitage,
Il se trouva lui-même entouré d'un nuage
De fer, et si puissant que, malgré qu'il en eût.
Il en fut emporté, puis d'un coup disparut.
Il disparut, et rien ne conserva sa trace.
Garamant d'un côté, de l'autre le héros.
S'en allèrent volant au travers de l'espace,
Aussi prompts que l'éclair allumant ses carreaux.
Ce que devint le fourbe, on l'apprendra peut-être
Quand viendra le moment de le voir reparaître;
Mais pour le chevalier, il est bon de savoir
Qu'après avoir roulé, dans son nuage noir.
Un temps dont la longueur ne se peut reconnaître.
Il se trouva lancé, couché tout de son long
Sur une dune molle, un amas de sablon.
Dans un pays nouveau pour lui, tout près de l'onde
D'une mer étendue et bleue, et peu profonde.
Dont les rivages verts, entourés d'orangers.
Urgande la Musicienne. 65
Peuplés de papillons et d'oiseaux étrangers, Touchaient aux derniers troncs d'une forêt ancienne; Et c'était le pays de la mer Caspienne.
A propos de forêts, il convient qu'on revienne A celle où, tout à l'heure, Urgande allait menant
La douleur de Briolanie.
Elles avaient dans un tournant
Rencontré deux garçons venant.
Comme j'ai dit, de compagnie.
Ces deux garçons, l'un à cheval
Et l'autre à pied, d'un pas égal.
Marchaient sur la pelouse unie
Et gazouillaient à l'unisson
Les derniers vers d'une chanson
Toute charmante d'harmonie.
C'était, on n'a pu l'oublier,
Galaor avec Técuyer
De son frère; et quand tous deux virent
Les dames et leur palefroi.
Ce ne fut pas sans quelque émoi,
D'autant que ces dames sourirent.
Ce leur fut l'effet d'un parfum
Ou d'une subite lumière
Qui, par un hasard opportun.
Venait réjouir la clairière.
Leur esprit tout surexcité
N'eut le temps ni la volonté
De célébrer leur découverte;
Ils restèrent, d'un même accord.
66 Chant troisième.
Le pied fixé, la bouche ouverte, Dans une sorte de transport.
« Eh bien, qu'avez-vous ? Que vous semble De la chance qui nous rassemble ?
A mon aspect est-ce qu'on tremble ?
Inspirons-nous chagrins, frayeurs ?
Vous paraissé-je redoutable ?
Ma compagne est épouvantable ?
Vous connaissez plus belle, ailleurs ?
— Salut, dame, et vous, demoiselle.
Salut ! Et toi, coursier, salut !
— Vous y mettez bien peu de zèle !
Décidément j'ai Tair cruelle.
Mauvaise grâce sur ma selle.
Ou dans les yeux une étincelle Qui, bien iQin qu'elle vous appelle.
Au premier coup d'œil vous déplut!
— Oui, je me sens troublé, madame; L'étonnement remplit mon âme.
Ah ! Gandalin ! j'ai le soupçon Que je chancelle en ma raison Au moment où je la regarde !
— Ah ! Galaor, tous mes esprits Par ce feu follet sont surpris !
— Je vais te brûler, prends donc garde !
Urgande la Musicienne, ôj
— Nous sommes pourtant rassurés!
Vous êtes la vapeur des prés, L'ombre des bois, le chant des sources; Le bourdonnement des grillons,
Le battement des papillons.
L'éclat des fleurs, le bruit des courses Que sous rherbe fait le mulot; Vous êtes le fil de la Vierge Qui flotte en l'air par ce temps chaud! Croyez que je ne suis pas sot!
Un ver luisant n'est pas un cierge! Et je vous dis, sans autre mot.
Que si vous êtes une fée Jeune, pimpante et bien coiffée, A laquelle il ne manque rien.
Tous les deux, nous le voyons bien !
— Puisque vous avez, dit Urgande, Une bonté pour moi si grande.
Prouvez-le-nous d'autre façon.
Ma compagne vous le demande, Et reprenez votre chanson. »
Alors, comme une harpe à la flûte accordée,
Les voix des deux amis n'eurent qu'un même son :
« Sur la cime d'un pin par la foudre émondée Brillaient les diamants de la dernière ondée.
Et le bouvreuil sifflait :
— Ce n'est rien, disait-il, que ta mésaventure;
Nous avons tous eu peur, vieux pin, dans la nature,
Tant que le vent soufflait! »
68 Chant troisième.
Urgande poursuivit le chant qui s'exhalait :
« L'oiseau cherchait pâture, Cest tout ce qu'il voulait!
Tu crois qu'il consolait Le pin de sa blessure?
Il venait, s'en allait.
Frétillait et volait Avec sa géniture; L'arbre s'échevelait.
Branlait,
Croulait Sa puissante stature; La sève étincelait,
Filait,
Roulait,
Coulait, Blanche comme du lait, Jusques à sa ceinture; La pluie en long filet Mouillait et ruisselait, Et gonflait et collait La feuille à l'aventure; r L'orage qui hurlait
Ailleurs, amoncelait Ailleurs, accumulait Ailleurs, et martelait Ailleurs, comme il voulait, Un sourd murmure;
c< Les cieux calmés rouvraient leurs pâles profondeurs. J'en sais plus que vous tous sur ces vivants mystères!
Urgande la Musicienne. 6g
Les étoiles traçaient en brillants caractères Mille récits de leurs splendeurs! »
Comme la voix d'Urgande éclatait en roulades,
Agile, pénétrante et pure! Et les échos,
Au long ravissement des joyeux camarades.
Dans les creux des grands bois répétaient tous les mots.
Ils les répandaient tous jusqu'au fond des clairières,
Afin que la forêt en goûtât les appas,
Et les tribus d'oiseaux se rassemblaient entières
Pour apprendre à chanter comme on ne le sait pas!
Galaor, entraîné par une telle amorce.
Regardait Gandalin qui, pris de douce force.
Pleurait en adorant ces magiques accents.
Urgande s'écria : « Le charme que tu sens. Le plaisir sans pareil que vous fait la musique A tous deux, aux forêts, à ces oiseaux surpris. Est comparable à l'aigle imposant, magnifique. Emportant Ganymède aux célestes lambris.
« Pourtant, sachez-le bien : non ! mes sœurs, non ! moi-même
Nous n'avons pas du chant atteint le point suprême,
Et le ciel ne veut pas que la nature encor
Possède les joyaux les plus fins du trésor !
Quand le monde vieilli, dans sa maremme impure
S'en ira piétinant, débile créature.
Sur sa face amaigrie étalant tous les fards,
D'un terreau croupissant naîtront les nénufars.
Et pour vous remplacer les grandeurs méconnues,
La lyre, astre nouveau, montera dans les nues !
Regardez! Écoutez! Si l'ancien écheveau
7t> Chant troisième.
Est tranché par la Parque, il s'en trouve un nouveau
Où s'entremêle encor Tazur et Técarlate !
Et n'entendez- vous pas quelle fanfare éclate ?
Gliick ressuscite Orphée, et voilà Don Juan
Soufflant dans tous les cœurs un sublime ouragan.
Hsendel, par son audace aux héros dérobée,
Fait, dans Juda vainqueur, triompher Macchabée,
Et Tunivers, charmé, stupéfait, délirant,
Voyant naître Weber de Mozart expirant,
Comblé, ravi, buvant délice sur délice.
Ne pouvant détacher sa lèvre du calice,
Et ne consentant pas qu'Apollon reste court,
S'abandonne aux transports du gigantesque sourd !
Ame immense, génie insondable et magique.
Titan des Amphions, incomparable, unique,
Et qui n'a de faiblesse, en ses divins ébats,
Que d'être seul au monde à ne s'entendre pas !
•c Puis, tel qu'après la voix du terrible Isaie, Dans les camps d'Israël tomba la prophétie. Tout semble terminé; cependant rît toujours Le barbier confident des frivoles amours; Mais on craint de rester sans chaleur, sans lumière. Le chant s'est dépouillé de sa verve première; Le silence n'est plus rompu que par moment; Le doigt court, affaibli, sur l'auguste instrument. Alors, mes enfants, c'est la chevalerie Qui revient et prend soin de la plante flétrie. Quels sublimes concerts !... Les grottes du Taunus Pressent le ménestrel dans les bras de Vénus !
« Mais c'est assez nous perdre en choses si lointaines.
Urgande la Musicienne. 7/
Voici de Teau courante aux pieds de ces grands chênes; Aidez-nous à descendre, et ma compagne et moi. Et je causerai mieux que sur mon palefroi. »
Aussitôt fait que dit. La fée avec la dame Sur le gazon touffu prirent place à Tinstant, Et rherbe où se mêlaient le trèfle et le dictame Disparut sous les plis de leur manteau flottant. L'entretien, tout d'abord, se reprit en ces termes :
« Depuis que vous allez, courant de lieux en lieux, Qu'avez-vous fait, étant des compagnons si fermes ? Vous, seigneur Galaor, daignez tourner les yeux De mon côté... Vos soins troublent Briolanie. Vous n'avez pas vécu sans remuer les bras. Sans rechercher un peu de gloire et des combats ?
— Je mérite de voir mon audace punie.
Repartit Galaor; mais bien innocemment.
Demoiselle, j'ai pu risquer de vous déplaire. Très-loin de le vouloir, je souhaite au contraire... Si par quelque moyen. . .
— Trêve de compliment, Dit Urgande; parlez, quand je vous interroge.
— Madame, tout conteur déroge Quand il vante ses actions A de justes conditions Que l'on estime capitales.
Il tombe en des erreurs fatales, Dignes de réprobations.
7^ Chant troisième.
Quand il ose chercher Téloge, Madame, tout conteur déroge A de justes conditions !
On veut qu'un héros soit modeste; Je n'y tiens pas, je vous l'atteste ! Mais un homme à prétentions, Quand il redit ses actions.
N'a pas la candeur ingénue, La convenante retenue Qui sied à ces occasions Où l'on s'est bien tiré d'affaire.
Ainsi donc il vaut mieux s'en taire Par surcroît de précautions.
Ce sont là des conditions Que l'on estime capitales !
Tomber dans des erreurs fatales, Dignes de réprobations ?
Jamais ! car en cherchant l'éloge, Madame, tout conteur déroge A de justes conditions.
Le moins qui dans ce cas arrive.
C'est que le rire le poursuive De moqueuses convulsions.
Voilà des réprobations Que l'on estime capitales !
Je crois ces erreurs trop fatales Pour redire mes actions.
— Eh bien ! vous, Gandalin, parlez ! reprit Urgande. Vous pouvez raconter ce que je vous demande.
Urgande la Musicienne. jS
— Madame, dans les prés en chantant nous passions
Lorsque nous avons vu deux chevaliers d'Afrique,
Avec force mulets et troupe magnifique
De serviteurs vêtus de soie à grands dessins.
Ils menaient en litière, avec leur fantassins.
Une dame. Elle avait un air mélancolique.
Et comme le seigneur Galaor s'informait
Pour savoir si, vraiment, cette captive aimait
A s'en aller ainsi par monts et par vallées
Avec des mécréants dont l'air nous plaisait peu,
Elle, levant bien haut ses deux mains désolées.
Implora nos secours pour la grâce de Dieu.
Le seigneur Galaor mit les brigands en fuite.
— Et Gandalin tout seul extermina la suite,
Sans quoi j'aurais passé le temps beaucoup plus mal !
— Le seigneur Galaor prit ensuite à cheval Sur son propre coursier la dame, fort contente. Elle nous dit son fait, et c'était une infante D'Arménie. Un certain Sansadoine, enchanteur Très-méchant, l'envoyait en un château d'Islande Pour lui faire accorder de force une demande Qu'elle avait re jetée avec quelque hauteur. Comme elle avait un oncle assez près, nous allâmes La conduire au manoir de ce bon suzerain.
Qui nous donna le bal. Ah ! les charmantes dames! Ah! les joyeux soupers et le joli refrain Qui, pendant quinze jours, bourdonna sur la fête ! La princesse était belle et surtout fort bien faite... Ses yeux du fin velours!... ses lèvres du corail!
^4 Chant troisième.
— Il n'en finira pas!... Laisse tout ce détail!
— Oui, passez, Gandalin, ces faits peu nécessaires.
— Nous partîmes enfin, et nous étions encor Près du fort, contemplant ses remparts centenaires. Quand un nain tout bossu vint nous sonner du cor. Sans qu'on Tait aperçu, juste dans les oreilles. D'un certain fanfaron il nous dit des merveilles, Lequel était géant et prétendait lier
Pieds et poings à chacun, manant ou chevalier. Qui passait sur un pont voisin de ses domaines.
— Pourquoi lier les pieds et les poings ?
— Par centaines Il avait de la sorte amené des captifs. Pauvres diables, je crois, et plutôt morts que vifs. Aux genoux de sa dame, appelée...
— Eh ! qu'importe !
— Le seigneur Galaor eut la main la plus forte.
— C'est-à-dire aussitôt après que Gandalin Eut jeté le géant tout à plat sur le ventre...
— Alors, don Galaor l'emporta dans son antre Où nous l'avons offert à la belle, et, ma foi !
Elle était bien charmante!... Un doux je ne sais quoi Ensorcelait ses yeux. Pour le coup, nous restâmes. Il me semble, huit jours avec elle et ses dames.
Urgande la Musicienne, jS
— Non ! deux jours seulement ? Encor pour la raison D'éviter quelque peu le chaud de la saison.
— Non, ce fut bien huit Jours !
— Non ! trois, je vous proteste '
— Passe donc pour huit jours, et contez-nous le reste, Dit Urgande.
— Un matin, aux grèves d'un torrent Nous sommes arrivés après peu de voyage. Ueau nous parut profonde et bouillonnait de rage. De rochers en rochers elle allait délirant. Ce n'étaient que remous, tourbillons et cascades. Sur les bords opposés apparut tout à coup. Le bouclier au bras et les pennons debout. Dans un piétinement de vives cavalcades, Aux tambours battants et clairons éclatants. Housses de peaux de tigre et panaches flottants. Un tournoyant essaim d'admirables personnes Que je connus d'abord être des amazones.
^ Don Galaor, criai-je, il me semble qu'ici Vous allez succomber sans faute. Dieu merci! Au cas où le succès des armes vous demeure, Vous serez peu chanceux; car, d'une autre façon. En emportant l'honneur vous perdrez la raison !
""Cette plaisanterie eût été bien meilleure S'ilTavait mise à part, l'ayant faite cent fois! S'écria Galaor. A la fin, dans ces bois
jG Chant troisième.
Nous vous trouvons, madame, et j'y puise une vie Nouvelle et dont mon âme est justement ravie! Je ne décide pas si je m'exprime bien, Mais je suis trop ému pour vous expliquer rien.
— Vous parlez, dit Urgande, aussi clair qu'un oracle, Je pourrais cependant, si je m'en souciais.
Me démêler un peu dans ce brillant miracle.
Je comprends à peu près où s'en vont vos souhaits;
Mais nous briserons là, car Gandalin nous quitte!
— Un lion! un lion! Je cours à sa poursuite! » S'écriait l'écuyer, tandis que Galaor Répliquait ardemment : « Mon épéc et mon cor! C'est un sanglier bleu ! Il a peur et m'évite! »
Le brave chevalier ne voit pas Gandalin Qui s'écarte, le perd... Leur glaive dans la main. Ils s'attachent tous deux à couper le chemin Au monstre différent qui bien loin les attire. Les voilà séparés dans un commun délire, A gauche, à droite; mais Urgande, qui sourit, Embrasse sa compagne et tendrement lui dit :
« Partons ! Rappelle-toi don Galaor, ma belle ! Il emporte en son cœur une image de toi. La peinture en est fraîche encore et bien nouvelle, Mais faite à s'imprégner profondément, je croi. Tu Taimeras...
— Jamais!
Urgande la Musicienne. jj
— Permets-moi de sourire ; Ton heure va sonner, et quand il sera temps... L'âme d'une fillette est facile à conduire! Je m'inquiète peu de tes yeux mécontents. »
Le coursier, sur un signe, en abaissant la tête. S'approcha, hennissant, contournant sa courbette. Et l'écume couvrait ses naseaux palpitants.
Regardons maintenant dans la sombre caverne, Où, sous le jour douteux d'une pâle lanterne, On voit sur le roc nu, sans aucun vêtement, Fortemeni garrotté, gésir le.Garamant.
Sa bouche torse exhale un affreux hurlement; Il beugle, et l'on entend dans l'humide atmosphère. D'un fouet exécuteur siffler chaque lanière Qui, lui tranchant la chair en livides débris. De son corps lacéré fait ruisseler les cris. Et c'est le noir sorcier Agolant le sinistre, Savant en maintes choses, en tortures aussi, Dont le bras desséché, mais nerveux, administre Ce déluge de coups dont le traître est noirci. Et, tout en le frappant à force redoublée, L'enchanteur va criant à cette àme troublée :
« Par Mahom! ce n'est rien! Je t'en ferai bien voir De plus rudes, fripon ! si tu n'apprends plus vite Que mon commandement exige réussite, Et qu'échouer, maudit, c'est trahir ton devoir !
* Tiens! prends encor ceci ! Tu te débats, carcasse ! Mais tu mérites pis! Comment donc! Dans la nasse.
t8 Chant troisième.
Imbécile, ma ruse amenant ton poisson,
Tu n'avais qu'à tenir ta pieuse grimace
Un quart d'heure de plus et suivre ma leçon ;
Le niais chevalier se fût livré lui-même!
II eût passé la nuit assuré de ta foi,
Sous ta main! Tu pouvais aisément, face blême.
Jouer de ton poignard à ce moment suprême.
Poignard empoisonné que j'ai forgé pour toi !
Car, Amadis, hélas! n'étant pas sous ma loi.
Je ne le traite pas comme je fais vous autres!
Ah! tu sens donc le mal, insolent! Tu te vautres.
Tu te tords, tu voudrais m'arracher ton pardon ?
Eh bien! relève-toi, pendard!... Je suis trop bon.
Mais songe, une autre fois, à m'obéir!... »
Le lâche Se traîne sur le sol, les mains jointes, criant Qu'il ferait de son mieux, qu'il était repentant De ses torts, qu'il allait travailler sans relâche A suivre son devoir, qu'il chérissait sa tâche Et qu'il n'avait péché que par empressement. Alors le vieux sorcier, jetant le fouet par terre. Dit à son torturé :
« Que faut-il que j'espère D'un être si borné que je te vois ?
— Seigneur, Répondit Garamant sans une ombre d'humeur. Par votre grand savoir en l'art de nccromance. Daignez changer mes traits avec ma contenance. Donnez-moi tout Taspect d'un émir de Tunis,
Urgande la Musicienne, jg
Je m'en irai trouver le père d'Oriane, Je lui ferai goûter, aussi doux que la manne, Tant de jolis discours contre notre Amadis, Je tournerai si bien ce que ce fcfu put dire, Que Ton s'empressera d'abord de réconduire. Et, m'adressant à lui par un autre côté. Au nom de ses amours pour en être écouté. Je trouverai moyen d'exploiter de la sorte Que sur sa liberté je gagnerai main-forte. Et soit que je Tétouffe un jour, le soir, la nuit. Soit que je vous le noie ou que je l'empoisonne, Je vous présenterai son cadavre en personne. Après avoir dansé dessus en grand déduit! »
A ces mots, Agolant, pris d'un transport farouche. Saisit par les deux bras Garamant confondu. Et d'un nouvel effroi laissant béer sa bouche. Sur le sol raboteux le jetant éperdu En reprenant son fouet :
« Comprends, fourbe à l'œil louche.
Qu'il faut te rembourser tout le mal qui t'est dû ! Comment, rusé coquin, abîme de malice.
Tu connais à ce point ta tâche et ton service, Et tu t'es amusé, pour me faire dépit,
A laisser échapper cet infernal bandit ?
Sans moi, sans mon hibou qui te veillait sans cesse,
Amadis t'aurait, certe, assommé tout de bon.
Et tu m'oses encor demander ton pardon ?
Eh bien! je te l'accorde, et plus de maladresse.
Entends-tu? Comprends donc que je suis sans faiblesse;
Mais quand on me sert bien, riche en est le guerdon ! »
8o Chant troisième.
Là-dessus, relevant Garamant par Tépaule, Secouant ce païen qui pliait comme un saule. Il suffit au sorcier de lui passer la main Sur le front et les yeux pour faire que, soudain. Une sombre couleur teignît cette figure. Et le nez s'épata, Tépaisse chevelure Devint torse et laineuse, et des ajustements Brodés d'or, comme ceux des princes musulmans. Du brigand transformé couvrirent la stature. Qui révéla le nègre en tous ses mouvements.
CHANT QUATRIÈME
Le Voyage périlleux.
«Non! mille fois! mon cœur, cœur si faible et si lâche,
Non! tu peux te briser, je ne faiblirai pas,
Se disait Oriane. Il faut remplir ma tâche!
Dans le sentier pierreux je maintiendrai mes pas.
Ma folle affection est saignante et s'afflige
Pour ce traître, oublieux de ce qu'il me devait!
Mais n'importe! Je hais l'infidèle, te dis-je;
J'ai retiré vers moi l'amour qu'il décevait! »
De la sorte, accoudée au bord de la fenêtre Et regardant la cour du palais sans rien voir, Oriane excitait son cœur d'un ton de maître. Devant elle, soudain, le roi vint à paraître.
« Notre héros, dit-il, a trahi son devoir!
Il s'est enfui, ma fille, et pour cause assez bonne :
Il ne veut pas risquer sa fragile personne !
Que j'ai vu de ces gens, hardis dans le courroux,
Et, le sang-froid repris, ils fuyaient dans les trous!
82 Chant quatrième,
— Insulter un absent est facile sans doute, Mais moi je vous réponds que Tétranger viendra ! Que vos suppôts, mon père, aient Toreille à l'écoute. Car il va leur parler, car il les combattra; Il les saura plier, certe, il les soumettra ! Allez! et sur-le-champ faites ouvrir la lice! Embouchez les clairons, et qu'ils soient entendus D'une lieue à la ronde; et que Dieu me punisse Si, devant que cette heure entière s'accomplisse, Mes cousins sur le sol ne sont pas étendus!
Ce n'est point, croyez-moi, que mon esprit s'enflamme
Au désir malséant de me savoir la femme
Du rôdeur inconnu que, je ne sais pourquoi.
Vous m'avez destiné! Mais vous êtes le roi.
Et devez éviter jusqu'à l'ombre du blâme
D'insulter ce guerrier. Ah ! je fais bien des vœux
Pour qu'il soit châtié par vos braves neveux,
Mais du moins noblement ! Allez donc, car, en somme,
J'entends battre en mon cœur les pas de ce jeune homme
Et vous auriez regret d'un tort précipité. »
Le roi fut convaincu par cette ardeur bizarre. Les clairons de nouveau sonnèrent leur fanfare. Et les hérauts allaient criant dans la cité :
« Champion inconnu, qui te tiens arrêté, Serait-ce que la peur de ta vertu s'empare? Vois comme ton honneur pleure à notre côté! »
Cependant Oriane a fait venir ses femmes : « Je ne demande ici conseils, appuis ni blâmes.
Le Voyage périlleux. 83
Leur dît-elle. Écoutez ! et sachez, tout d*abord, Que d'aller révéler mon secret, c'est la mort! Une armure! une armure! Une épée! une épée! Non pas jouet d'enfant, mais lourde et bien trempée! Un casque! un bouclier! En un mot, l'armement D'un chevalier. Il me faut tout dans un moment! Hâtez- vous! Faites tôt! Allons! que Ton travaille! Haubert, lance, brassards ! Et les chausses de maille ! Et les éperons d'or et le gant de bataille. Et l'épais gambisson! la targe, le poignard, L'épée!... Attachez-moi l'épée, et sans retard! Serrez et bouclez donc la massive ceinture! Vissez bien la visière au bas de ma figure!
Qu'on ne soupçonne pas qui je suis!... Le coursier
Est-il là?... Bien!... La lance!... Allongez l'étrier!...
Je pars! Vous, restez là! Point de vaines paroles.
Ni propos indiscrets, ni questions frivoles!
Tenez! pour mon dessein mettez- vous à prier! »
Déjà midi sonnait aux clochers des paroisses. La foule, accumulée à l'entour du champ clos. Vociférait des chants ou bien des cris d'angoisses. Quand le bras du sergent maintenait le repos. Les tenants, caressant leur facile victoire. Honnissaient l'adversaire, ennemis de sa gloire; Et plus le temps passait, plus ils étaient dispos. Le roi ne savait plus que penser ni que faire. Il demandait avis aux sages de sa cour. Eux secouaient la tête et préféraient se taire. Ou disaient : « Attendons jusqu'à la fin du jour. »
Ce fut alors qu'on vit au long de la colline
84 Chant quatrième.
Descendre un chevalier... On ne Tattendait plus. C'était moins un soldat qu'une forme enfantine, Délicate, charmante en ses airs résolus. Chacun se récriait qu'un habit de bataille Recouvrît de la sorte une aussi frêle taille, Des membres animés de si doux mouvements. On répétait : « Voyez cette attitude fière ! » Et l'on devinait bien que l'àme tout entière Était un composé de nobles sentiments.
Mais, tandis qu'on chuchote et se complaît d'avance. Un aigle au fond des airs paraît, plane, s'élance Sur le beau chevalier, le saisit et d'un trait, L'étreignant dans sa serre, avec lui disparaît. Un cri d'horreur échappe à toute l'assemblée. Et, tandis qu'elle reste effrayée et troublée. Allons voir Amadis au bord de sa forêt.
Il avait donc pris terre auprès d'un bois de saules. Là couraient des ruisseaux. L'herbe éclatait de fleurs. Le Donzel de la Mer sentait sur ses épaules Flotter les églantiers aux divines fraîcheurs. Des frênes élançaient leurs branches jusqu'aux nues. Cachant des orangers et soutenant encor Les pampres opulents, les fibrilles menues De vignes dérobant à demi leurs grains d'or. Un fouillis nuancé de verdissants feuillages Ouvrait, de toutes parts, d'appétissants ombrages Où circulait sans cesse un monde de parfums. Et, sur l'onde endormie en ces bords idylliques. D'innombrables oiseaux emmêlaient leurs musiques; Des flamants rouges, blancs, des hérons gris ou bruns,
Le Voyage périlleux. 85
Et des vols d'alcyons, des outardes, des grives. Péchaient dans les roseaux, picoraient sur les rives; Celui-ci s'arrêtait, jouait ou poursuivait Un frère... Tout semblait heureux et tout vivait!
Devant ces grands tableaux, où son esprit trouvait Un charme sans pareil, le chevalier rêvait. La nature amoureuse et pleine de mystère Semblait le regarder avec joie. Il savait Comment l'aimer... La joie éteignit sa colère. Et, devenu bien calme, il s'assit sur la terre. Tout contre un clair ruisseau qui, d'un pas diligent, Sourdait profondément sous des cailloux d'argent. Dans ce long gazouillis, le héros put entendre Quelqu'un qui l'appelait, mais d'une voix si tendre. Si faible, si pareille à l'accent d'un soupir, Et même au battement des ailes d'une abeille, Qu'à ce premier moment il crut ne rien ouïr. Étonné, cependant, il prêta mieux l'oreille. 11 redoubla d'efforts, il fut bien sûr enfin Qu'il ne se trompait pas. Un son traînant et fin S'exhalait du ruisseau; comme l'herbe indolente Sur la source flottant, montait la voix tremblante
Et, non sans grands efforts.
Parvint à moduler des paroles fragiles, ' Saisissables à peine en ces formes subtiles
Qui leur servaient de corps :
« Écoute-moi, mon frère.
Chevalier comme moi, Mon frère dans la foi !
86 Chant quatrième.
Si ta raison espère, Si ton esprit désire un bien, Si ton cœur n'est fait de la sorte.
Matière morte, Qu'il n'aime rien; O mon frère, s'il est possible Que tu ne sois pas insensible Aux malheurs qui ne sont pas tiens,
Viens!
Jette les yeux sur la fontaine
Pleine De flots qui d'abord vont troubler Ton jugement et l'aveugler.
Regarde, regarde, regarde !
Contemple fixement les eaux!
Regarde encore, et prends bien garde A leurs tournants, à leurs anneaux!
Cherche au travers de leur prestige.
Sans t'y fier du tout, te dis-je.
Et tu sauras!
Tu trouveras !
Tu me verras ! »
Amadis, interdit plus qu'on ne saurait dire.
Obéit à l'instant à l'ordre qui l'attire.
Et cherche avec ardeur; mais il n'aperçoit rien.
Les humides filets s'emmêlaient sur la source;
Les bouillons se suivaient prestement dans leur course.
Et l'œil du chevalier ne distinguait pas bien
Entre tous les courants et les orbes limpides.
Enroulés, emmêlés en mouvements rapides.
Le Voyage périlleux. Sj
Où, celui-là naissant, celui-ci finissait.
A la longue, penché, tandis qu'il s'efforçait
D'isoler au milieu des ondes, de leur danse,
Quelque point, une ligne, un r^yon, un reflet.
Fût-ce une ombre incolore, il vit qu'il y flottait,
A peu près invisible, une pâle apparence
Qui tantôt s'élevait et tantôt s'enfonçait.
Combien il eut de peine à saisir la figure
Si pauvrement réduite aux confins de nature!
Pourtant il y parvint et refit à souhait
L'aspea d'un chevalier revêtu de ses armes :
Les traits nobles et purs, fins, hardis, pleins de charmes,
Une bouche attristée, un front qui révélait
Vingt ans et la douleur... et ce spectre coulait,
S'en allait, revenait dans l'eau céruléenne.
Et n'avait de valeur tout juste que la sienne.
Amadis, n'ayant plus de doutes, cette fois.
S'écria : « Parlez-moi, seigneur, car je vous vois! »
Aussitôt le fantôme essaya de sourire.
Souvenir d'un bonheur désappris dès longtemps! Et tout bas, bien plus bas qu'on ne le saurait dire, Articula ces mots indécis et flottants :
« J'aimais Urgande; Oui, si grande Était ma chère affection.
Que je passais chaque journée.
Oui, bien donnée.
En cette unique passion.
Par les feux d'amour échauffée.
88 Chant quatrième.
Mon âme, du matin au soir.
Exhalait en chaude boufTée Son parfum aux pieds de la fée.
Oui, comme un vivant encensoir!
Une nuit, je vins à m'asseoir Près de cette eau, sous ce feuillage; J'étais à la fin d'un voyage.
Enivré de joie et d*espoir.
M' égalant au vainqueur de Lcrne^ J'avais frappé dans sa caverne Un rude Centaure au pied noir; J'allais chercher ma récompense I
Oui! pense!
Urgande, j'allais la revoir!
J'étais las. Je laissai ma tête Tomber sur mon bras. Je dormis.
Je dormis... Je fus la conquête Du pire de mes ennemis, Agolant... Tu connais peut-être Des sorciers le père et le maître^ Agolant, protecteur du mal !
Il voulut venger ma victime...
La justice est pour lui le crime^ Et d'Urgande il est le rival.
Il m'enchanta dans cette source.
Et de si cruelle façon
Que j'y fus mêlé sans ressource* N'ayant plus figure ni son.
Que de fois près de ma fontaine
Le Voyage périlleux. 89
J*ai vu s'arrêter les passants !
J'appelais... ma plainte était vaine, On n'écoutait pas mes accents !
On puisait à travers moi-même, On buvait, et, défatigué.
Sans voir mon désespoir suprême, On repartait alerte et gai.
Mais, sans me lasser, non sans trêve.
J'appelais et j'appelle encor; Et cette fois, si c'est un rêve.
L'espoir qui vers toi me soulève M'est venu par la porte d'or.
— Oui, je t'entends et je te vois, mon frère. Dit Amadis, et veux te délivrer !
Vite, apprends-moi ce qu'il me faudra faire. Car autrement je pourrais m'égarer !
— La tâche est rude, je l'atteste !
Il faut te saisir d'Agolant.
Hélas ! aller saisir la peste Est un parti moins violent !
— Quand Dieu le veut, on triomphe du diable ! Sans rien risquer que peut-on accomplir ? J*irai chercher ce monstre impitoyable; Mais apprends-moi comme il faut le punir.
— Prends donc et traîne A ma fontaine Ce mécréant.
Courbe sa tête.
go Chant quatrième.
Et frappe et jette L'horrible bète Dans le néant.
Qu'avec justice Son sang jaillisse Dans ce bassin, Et plonge et glisse Jusqu'à mon sein.
Aussitôt qu'empourpré par la liqueur de vie, Le flot m'aura rendu quelque peu de couleur, Je reprendrai la forme objet de mon envie. Ma chair, ma force et ma chaleur.
— Attends-moi quatre jours, cinq au plus, et je jure Que, si je ne parviens au bout de l'aventure Et me trouve empêché de pousser en avant, Personne désormais ne me verra vivant.
Mais je serai vainqueur et te répète encore : Patiente jusqu'à la quatrième aurore !
— Adieu !
Pars vite
Et quitte
Ce lieu !
Chaque heure
Meilleure Me donnera Cette espérance Que ma souffrance Me quittera !
Que ma nature
Le Voyage périlleux, gi
De sa figure Se vêtira;
Que ta promesse est sûre,
Qu'elle s'accomplira.
Adieu, bon chevalier, qui t'armes Pour celui qui te bénira !
Il reçoit mes dernières larmes.
Ce destin qui- te soutiendra !
Prends ton chemin au nord, dans la campagne; Suis les coteaux, sans chercher le sentier. Monte tout droit vers le domaine altier De l'imposante et rigide montagne.
Tu vois d'ici briller dans la splendeur de Dieu Ses sommets éclairés par le soleil... Adieu ! »
Le Donzel de la Mer partit à l'instant même; Emporté d'une ardeur montée au point suprême, 11 éprouva soudain que son pesant ennui Perdait, à ce moment, tout son pouvoir sur lui. 11 pensait seulement :
« Cette contrainte folle Qui m'a fait ce matin manquer à ma parole Est une oeuvre magique, et je vais, à mon gré. Prendre un magicien et je le traiterai... Pardieu ! c'est la souris sur qui le faucon plane ! Et vous, belle Oriane, ô céleste Oriane ! Que votre nom sacré remplisse ces échos ! Image des vertus qu'idolâtre mon àme,
Ç2 Chant quatrième.
Centre de mon pouvoir, inaltérable flamme Qui portez la vigueur jusqu'au fond de mes os, Ne me permettez plus ni langueur ni repos ! »
La route où le héros marchait d'un pas rapide Passait à ce moment sous un ombrage humide; Ensuite, elle courait sur des gazons plus courts, Épais, serrés, brillants autant que du velours; Les arbres, clair-semés et de tailles menues. Portaient leur vert feuillage aussi haut que les nues^ Et les oiseaux jouaient, hardis et turbulents. Dans des abris fermés aux regards des milans.
Puis bientôt de ces bois disparut toute trace. Une lande grisâtre, où Ton voyait par place Des roseaux amaigris plongeant leurs pieds noueux Dans les flaques d'airain de quelque étang boueux ; Des bruyères, parfois une plante jaunâtre; Un sol rude, mêlé de cailloux et de plâtre; Quelque ajonc épineux, contrefait, dénudé. Bossu contre le vent auquel il a cédé; Et, dans un court lointain, un amas de collines. Informes escabeaux des montagnes voisines. Encombrés des débris de leurs escarpements; Enfin des rocs épars, d'épais éboulements.
Puis vint un long couloir au travers du basalte. Sans doute, les Titans complices d'Éphialte, Quand ils prétendaient nuire aux dieux Olympiens^ Avaient osé bâtir, massives citadelles, Ces murailles de roc, et s'étaient servis d'elles, Étayant leurs efforts grands comme leurs soutiens.
Le Voyage périlleux. g3
Les pics, déchiquetés par les dents de la flamme, Pétris dans les volcans, sur les temps aiguisés. Lacérés, foudroyés, semblaient avoir une âme. Et leurs anciens tourments n'étaient pas épuisés. Us menaçaient encore, et, noircis et rougeàtres, Ils levaient leurs grands doigts roidis contre les cieux Où des aigles géants, l'épouvante des pâtres. Peut-être avec pitié planaient au-dessus d'eux.
Mais l'intrépide fils de la belle Elisène Passait, indifférent à cette étrange scène, Et cherchait une issue au lugubre ravin. Un air froid, imitant au travers de la gorge Le vent qui se démène en un soufflet de forge. Le glaçait; mais, poussé par un esprit divin, 11 avançait toujours.
Pourtant la nuit rapide Baignait déjà ces lieux dans son obscurité. L'ombre accourait épaisse, immense, noire, humide; Et le pas d'Amadis enfin s'est arrêté.
« Mais dormons, se dit-il ; la fatigue m'accable ! » Et, sans plus consulter, il s'assit sur le sable, Se coucha sur le dos en croisant les deux bras Sous sa tête, étendit ses pieds, pria tout bas Et s'endormit.
Alors on vit les rochers sombres S'ouvrir, livrant passage à d'effrayantes ombres Qui, les yeux allumés aux bûchers de l'enfer, lèpres, de loin, glissaient en longues myriades.
g4 Chant quatrième.
Larves, satyres, sphinx, méduses, andryades, Guivres, spectres, follets, moitié vent, moitié chair, Vampires, iEgipans et puantes harpies.
Lutins se démenant ainsi que des toupies, Caraques se traînant, hurlant la gueule en Tair, Mélusines sortant des cuves infernales, Sautaient de toutes parts, s'élevaient en spirales. En haut, en bas, criaient et, les ongles saillants. De loin sur le héros arrivaient tout grouillants. Il dormait.
Mais voilà qu'agitant des épées, Des formes de guerriers dans la pourpre drapées Viennent du haut des cieux entourer Amadis.
L'étonnement, Teffroi, s'emparent des maudits ! Leur victoire était belle et leur proie était sûre; Pourquoi tant d'épouvante aux rangs du sanhédrin ? Le bouc en trépignait sur son sabot d'airain ! Son balai retroussé, mainte sorcière impure Sautait et se cabrait en pleurs sur sa monture; Les stryges tournoyants, velus, roux, noirs et gris, Rasaient le sol, pareils à des chauves-souris; Les hydres aux yeux verts, dont le ventre se traîne. Soufflaient par tourbillons leur pestilente haleine; Les centaures, perdus dans d'effrayants galops. Brandissaient leurs tridents, et, montés sur leur dos, Les gnomes, s' agitant en convulsions folles. Lançaient leurs lourds marteaux par longues hyperboles. Et tout cela, marteaux, épieux, jets de venin. Tombait inerte aux pieds du bataillon divin.
Le Voyage périlleux. g5
La lune se leva, sa lumière blafarde, Serpentant sur le roc de lézarde en lézarde. Glissa dans le vallon, où d'un rayon ami. Elle toucha les yeux du jeune homme endormi.
En étendant les bras, il ouvrit la paupière; Ses célestes aïeux, au sein de la lumière, Lumineux qu'ils étaient, devinrent confondus.
A ses hurlements sourds vaguement entendus, Amadis reconnaît Toutrageuse séquelle.
En riant de mépris, il marche droit sur elle, Et, saisissant au poil un incube insolent. Sur une pierre aiguë il Taplatit sanglant.
Le reste s'échappa, transi, dans les coins sombres, Et le héros, grimpant à travers les décombres, Indigné, s'en allait murmurant à part soi :
« Qui jamais rencontra si sordide canaille ?
Agolant m'a jeté toute sa valetaille
A la face!... Sujets bien dignes d'un tel roi!
Mais, pour s'en repentir, il peut compter sur moi. »
L'air était plein de brume, et la brise assez forte.
La froidure lançait ses flèches de métal,
Qui glaçaient Amadis et lui causaient grand mal.
Le chemin ébréché se collait de la sorte
Sur la hanche glissante et ronde du rocher.
Que si quelque faux pas s'en devait détacher.
On était sûr de choir au fond d'un gouffre immense
Où des torrents lointains déchaînaient leur démence.
g6 Chant quatrième.
A l'aube, le brouillard alla s'cpaississant, Le chemin s'égarant et le froid grandissant. La neige se montra, la neige, encor la neige; Puis des glaciers épars se suivaient en cortège. Vers midi, cependant, le soleil s'élança, Traçant à Thorizon une zone jaunâtre Qui limitait le ciel comme un amphithéâtre. Et sur le pâle azur un château se dressa. Flottant, tel qu'un vaisseau, sur la mer des nuages. Le manoir merveilleux dominait ces parages; D'innombrables créneaux dentelaient son donjon; Aux bases de ses tours de rugueuses assises Issaient du roc, taillant leurs pans en pierres grises Énormes : on eût dit écailles d'esturgeon. Les tourelles à toits pointus, les échauguettes, Les guérites, les hourds, les loges d'où tu guettes, Méchant nain contrefait, prêt d'emboucher ton cor. Dominaient cent pignons qui montaient haut encor.
Amadis fut saisi d'une rage profonde Sitôt que ce manoir à lui se révéla.
Car il n'y pouvait pas arriver ce jour-là. Patienter n'est pas une joie en ce monde. Quel silence irritant au sein de ces déserts! Pas d'insecte rampant, pas d'oiseau dans les airs ! L'ennui planait béant sur ces hauteurs sereines; A la fin de son char laissant tomber les rênes, Hélios Apollon au sommeil se soumit; Amadis fit de même et de nouveau dormit.
Alors, de l'horizon traversant les espaces. Parurent des sorciers, leurs livres dans la main.
Le Voyage périlleux. gj
Plusieurs, semblant très- vieux, n'avaient plus rien d'humain ; Leurs crânes dénudés brillaient comme des glaces; Leurs cheveux délabrés, mal débrouillés, jaunis. Tombaient effilochés sur de grimaudes faces. Dont les yeux étaient creux, éraillés et ternis. Quel admirable amas de vice et d'imposture. D'envie en pleine fleur ouvrant sa pourriture! Quels haillons purulents de jalouse âcreté ! Tout ce qui cherche noise aux choses généreuses
Aiguillonnait à fond ces natures véreuses
Dont le génie était tout en méchanceté.
Conduisant ces hideux suppôts de la Géhenne, S'avançait Agolant sur son griffon monté; Ensuite, paraissait Tarchis de Maurienne; Ensuite Mathalon, l'enchanteur du Kathay; Ensuite Bersavin, qu'on disait être un moine; Ensuite Zarifas, ensuite Sansadoine, Ensuite Latabrun, sorcier de Macédoine, Ensuite d'autres gueux dont aucun n'est cité; Et tous ils chevauchaient de bizarres montures, Aux membres contournés, à risibles figures; Car s'accoler d'un monstre était leur vanité.
« Nous allons nous donner un jeu d'enfants, mes frères,
Kt Agolant. J'entends vous faire les honneurs
De ce fier chevalier. Les rîtes funéraires.
Que chacun les propose; on suivra les meilleurs.
"^ Jel'écorcherais vif, dit Tarchis; mon grimoire Me fournit là deux mots pour terminer l'histoire. »
g8 Chant quatrième.
Tandis qu'il feuilletait :
« Je crois, dit Mathalon, Trouver ce qui convient sans un délai bien long. Je débite notre homme en morceaux longs d'un pouce. Et je le fais souffrir congrûment. Ma ressource, C'est trois mots chaldéens que je vais prononcer.
— Attends, ditSansadoine, il vaut mieux le placer Sur un gril et semer du soufre dans les plaies !
— J'y veux mettre de l'huile avant que tu l'essayes «^ Marmotta Bersavin.
Et chacun dit son mot.
Tous les livres s'ouvraient, on y lisait bien haut: Les sorciers sur le nez emmanchaient leurs lunettes. Agolant s'écria :
« Relevez donc vos tètes Et contemplez de quoi demeurer étonnés! »
En effet, les maudits restèrent consternés,
La neige leur parut transformée en prairie; Un ruisseau clair coulait sur une herbe fleurie; Des agneaux y broutaient la lavande et le thym ; Calme, les yeux baissés, une jeune bergère, Qui ne regardait pas la bande mensongère. Filait paisiblement sa quenouille de lin.
C'était Geneviève, la sainte Qui de Paris garda Tenceinte Quand le Hun s'en vint l'attaquer.
Le Voyage périlleux. gg
Jugez si des sorciers pouvaient la provoquer!
Jugez si ce fut bien pour elle difficile
De tenir en respect cette tourbe imbécile,
Et si les sots dictons de ces vieux enchanteurs
Firent impression sur son indifférence !
Ils avaient beau hurler sentence après sentence,
Tousser, honnir, cracher et, comme des acteurs,
Des conjurations multiplier le geste :
Ils en savaient peut-être aussi long qu'Attila,
Mais leur méchant vouloir n'en fut pas plus funeste.
Et, serpent édenté, s'en vint expirer là.
Quand l'aurore parut, la bande exaspérée
Avoua sa défaite et s'enfuit effarée.
Geneviève aussitôt remonta vers les cieux.
Amadis, cependant, avait ouvert les yeux. Il avait tout senti dans le fond de son âme. Il fit une prière à la divine dame.
Et partit plus colère et plus audacieux.
Dans ce même moment, à l'autre bout du monde,
Galaor, s'accusant d'une erreur sans seconde.
Et ne retrouvant plus ni le bleu sanglier
Ni Gandalin, passait le temps à s'écrier
Sur son étourderie : « Hélas ! où suis-je ? où vais-je ?
Puisque je suis si fou, que le ciel me protège !
Je me conduis partout comme un bien méchant sot.
Et ne vaux rien pour rien : voilà mon dernier mot! »
Il s'escrimait ainsi dans cette rêverie. Lorsque son destrier s'anima brusquement Et hennit. Il leva les yeux. A ce moment
100 Chant quatrième.
Passaient sur le rebord d'une large prairie Des nnarchands brabançons. Leurs mulets surchargés, Leurs chevaux bien en point et fort emménages De coussins, de harnais tintillant de sonnettes, Donnaient à ces gens-là des mines très-honnêtes. A pied, de gros valets, le bâton à la main. Contenaient les sommiers au droit du grand chemin.
A l'aspect du jeune homme, un des chefs de la bande Prit son bonnet de feutre et salua :
« Seigneurs, Répliqua Galaor, à Dieu je vous commande. Et vous souhaite à tous un monde de bonheurs!
— Pardon, dit le marchand, de la liberté grande; Mais nous ne marchons pas sans crainte des voleurs. S'il vous plaisait d'aller au pas de nos montures. Tant que nous n'aurons pas quitté les défilés. Vous nous éviteriez de tristes aventures.
Et, d'ailleurs, nous allons peut-être où vous allez.
— Ma foi, je ne sais trop où je vais, mon brave homme. Repartit Galaor, tout chemin mène à Rome.
Il se peut que celui dont voici les cailloux Me porte quelque part; très-peu je m'en soucie. Et, pour peu que mon sort au vôtre m'associe, J'y consens avec joie et je m'unis à vous.
— Je rends grâce, seigneur, à votre courtoisie. Vous plaît-il d'aviser caisse, malle ou ballot
Qui vous convienne?... Allons! il faut me prendre au mot
Le Voyage périlleux. ioj
— Avez-vous des rubans de couleur cramoisie Et quelque peu de gris qu'on y puisse assembler ?
— Jean, ouvre le satin de Perse !... Elle est choisie, Celte ganse, parmi ce qui vous doit sembler
Le plus beau, le plus fin ! Je la vends, sur mon âme, L'aune à quatre ducats... mais, pour vous, monseigneur...
— • Vous me comblez de joie ! Apprenez que ma dame Porte ces couleurs-là, drapeau de mon bonheur! Attache à mon bras droit tes rubans, mon compère ! Pais un nœud ! Serre bien! Serre bien, mon garçon ! Une large cocarde est fort peu nécessaire.
— Ces drôles ont toujours besoin d'une leçon.
— Cest à merveille! Allons... Maintenant, que disais- je? Que j'étais enchanté de vous faire cortège.
Puisque vous paraissez y trouver du plaisir. »
Le marchand s'écria : « Vous nous sauvez la vie !
Que de gens de nos biens ont la coupable envie
Et feraient l'impossible afin de s'en saisir !
Au temps où nous vivons on ne voit qu'artifice,
Pourbe, scélératesse, impudence, avarice,
li^s vices à souhait, des crimes à choisir !
On ne sait qu'inventer, quand on est galant homme.
Pour se mettre à couvert. Qu'on soit sage, économe.
Prudent, avisé, doux, modéré, très-adroit.
On demeure attrapé par l'un ou l'autre endroit.
— Si vous portiez au flanc une fidèle épée. Si Vous aviez en vous un suflisant mépris Pour ces ronds de métal dont vous êtes épris.
102 Chant quatrième.
Si, de paix et de gain ràtne moins occupée, Vous recherchiez la gloire et l'éclat des grands coups, Sans compter les travaux, les dangers et les peines, Et même au par delà des ressources humaines; Si, pour vous consoler de si rudes labeurs Et vous dédommager dans les jours de tristesse. Vous songiez au bonheur d'aimer votre maîtresse, De sentir qu'un mot d'elle efface cent malheurs; Si vous saviez enfin combien c'est peu de chose Que de boire la mort quand on a bien vécu. Votre esprit teint de noir deviendrait teint de rose, Et de tout surmonter vous seriez convaincu !
— Vous êtes chevalier; moi, je fais le négoce;
Nous raisonnons tous deux selon qu'on nous apprit.
L'arbre orgueilleux, c'est vous; pour moi, je suis la coss(
Où s'est développé le grain qui vous nourrit.
Si je n'existais pas, vous n'auriez pas d'armure.
Point de glaive d'acier pour frapper les forbans.
Point de ces vieux tonneaux où le vin doux murmure,
Et même vos amours n'auraient pas de rubans.
Vous iriez, hérissé de peaux comme un satyre;
Pieds nus vous marcheriez, brandissant un bâton.
Vers le monstre velu qui, la nuit, se retire
Au coin le plus boueux qui soit dans le canton.
Si vous êtes brillant, si même vos poëtes
Savent vous composer des sirventes bien faites
Sur la harpe d'argent qu'on nous voit fabriquer.
Dites-nous grand merci ! car vos tournois, vos fêtes
Manqueraient, si jamais nous venions à manquer !
— Nos cœurs subsisteraient, et c'est le nécessaire;
Le Voyage périlleux, io3
Nos cœurs et nos désirs n'en seraient pas moins grands. Hercule était tout nu quand il purgeait la terre; Si tu ne le sais pas, c'est moi qui te l'apprends.
— Que voilà bien parler, mon jeune capitaine ! J'aime ce franc propos, cette mine hautaine ! Étant vieux et sachant les dangers que l'on court, J'ai prudemment agi, comme j'en ai l'usage. En prenant un pareil protecteur au passage. Et ce que j'ai payé pour l'avoir n'est pas lourd. Le Ciel, qui fit les miens timides et sans armes. Leur a donné d'ailleurs, vous le comprenez bien. Plus d'un moyen heureux d'écarter les alarmes. Et c'est vous aujourd'hui qui serez le moyen. Nous allons retrouver, à distance peu grande Du hameau que voici, deux vaisseaux de Hollande Où nous embarquerons nos mulets, nos ballots. En nous recommandant à la faveur des flots.
— Où pensez-vous aller ?
— Dans la Grande-Bretagne.
— Loin d'ici ?
— C'est selon quel vent nous accompagne,
— Que fait-on par là-bas ?
— C'est terre de héros !
Forêts, déserts, marais, noirs de mauvais augures; On y voit des géants à terribles figures.
J04 Chant quatrième.
Des cavernes d'horreur, des châteaux enchantes. Et tous les paladins, les uns après les autres. Brûlant d'ambitions com|>arables aux vôtres. Y passent les hivers, \ passent les étés.
Le roi Lisvart, monarque illustre et redoutable. Aux chevaliers errants, qu'il accueille à sa table. Prodigue sans compter les largesses et Tor: Il ne saurait jamais épuiser son trésor. Puis, sa fille Oriane a-t-elle sa pareille: Si j'étais un guerrier, je voudrais sans retard Contempler de mes yeux une telle merveille.
— Moi. je peux sans péril affronter son r^ard ! Mon cœur est pris!
— Alors vous n'affronteriez guère.
Bien que très-valeureux et puissant dans la guerre. Le Donzel de la Mer, Amadis!
— On sait qu'il se plait là comme en un paradis. En mille occasions il y trouva la gloire.
— Voilà le bel endroit de toute votre histoire ! Moi, je cherche Amadis, et, puisqu'il est là-bas^ Je m^embarque avec vous!
— Nous ne refusons pas.
Et nous vous mènerons jusqu'aux terres bretonnes. »
Vers le soir, les marchands montaient sur leurs mahonnes Et guidaient Galaor vers de nouveaux climats.
CHANT CINQUIÈME
L'Aventure de Gandalin.
Quand le papier, la soie, ont reçu la blessure D'une tache apportant la moindre flétrissure, Qu'on les jette! A jamais ils gardent leur défaut; On ne peut effacer la honte qui les souille. Mais quand le fer, Tacier, sont piqués de la rouille. Qu'on les présente au feu, tout se purge aussitôt!
Quand un vulgaire esprit s'égare et donne à gauche.
Par vice ou par erreur contracte un méchant pli.
Il devient le captif du tort qui le débauche.
Et le reste à jamais. Son sort est accompli.
Mais cette race d'or, fille de la lumière.
Qui dans les rangs humains arrive la première.
S'épure par la faute et par le châtiment.
Elle est hautaine; elle a des passions ardentes;
Même dans ses vertus, des chaleurs imprudentes
Mêlent le bien au mal assez confusément.
Elle suit volontiers Tillusion qui leurre;
Alors il faut des coups pour la rendre meilleure,
Et son front labouré touche le firmament.
io6 Chant cinquième,
Oriane, saisie entre la double serre
De l'aigle et transportc'e au fond de l'atmosphère,
S'évanouit d'horreur, d'effroi, de mal ennui.
Pour l'honneur d' Amadis elle n'a pu rien faire !
Et maintenant chacun va se rire de lui.
Elle s'évanouît. Dans un mortel silence
Ses sens paralysés restèrent confondus.
Elle ne souffrait pas; elle ne pensait plus.
Enfin elle reprit à peu près connaissance Et se vit dans des lieux tout à fait inconnus : Une chambre voûtée, où de lourdes crépines D'or moulu contournant de fastueux rideaux Entouraient un grand lit où, sur des mousselines. On avait doucement arrangé son repos.
L'armure qu'elle avait revêtue à la hâte N'était plus là. Sa fraise était à longs tuyaux; Sa taille était serrée en un corps d'écarlate. Et sa jupe était blanche, en laine de Burgos.
Comme elle soulevait sa tête appesantie, Urgande lui parla d'un air fort sérieux :
« Tu prétendais jouer une étrange partie. Ma filleule Oriane! Il était curieux De voir ton faible bras porter le poids du gla Toi! défendre Amadis? Quel orgueil et quel Toi! prendre le parti d'un insigne menteur!
Oriane rougit et dit avec hauteur :
« Appelez-moi quelqu'un ! Il faut que je
L'Aventure de Gandalin, loj
L'ironie aux propos mêle un méchant poison, Et j'ai beaucoup d'humeur, si j'ai peu de raison.
— Ma fille, restez là! Que votre œil interroge. Sans tant vous agiter, le cadran de l'horloge : L'aiguille de beaucoup a dépassé midi ! Votre zèle, à présent, serait plus qu'inutile. D'ailleurs, vous êtes loin, très-loin de votre ville : Laissez votre courroux s'en montrer attiédi. Reposez- vous; causons. Je suis votre marraine... Vous me connaissez bien. Je ne saurais vouloir Contraindre quelquefois cette âme souveraine Sans chercher votre bien, et vous allez le voir. »
Orîane tordit ses mains avec furie
Et cacha son visage aux plis de l'oreiller.
« Si vous ne préférez pleurer et sommeiller Comme font les enfants quand on les contrarie. Écoutez-moi. Quelqu'un est venu vous conter Qu'Amadis était fou d'une Briolanie, Qu'il se mourait pour elle et, sans cérémonie, Renonçait votre foi pour ne la point quitter.
Eh bien! on vous abuse, Oriane! J'en jure Par le pouvoir secret qui vit dans la nature, Et par les dieux anciens et par le Dieu nouveau Dont l'arbre de la croix ombrage le tombeau ! J'en jure par le fleuve aux flots souillés de suie. Qui reçoit en ses eaux des pleurs au lieu de pluie. Et qui, rongeant des bords dont le sable est du fer.
io8 Chant cinquième.
Impose son respect à Taltier Jupiter!
J'en jure par la source où le Sauveur lui-même
Des mains du Précurseur accepta le baptême^
Et qui., purifiant Tabîme du péché,
Vit fleurir sur ses bords l'olivier desséché!
J'en jure par les blancs rochers de Thessalie.
Où Ta^pan fécond aux dn^ades s'allie,
Et par tous les ondins, les sylphes^ les furets^
Les écureuils jouant sous Tabri des forêts !
J'en jure par le gui! Puis^ s'il le faut encore^
Par la mystérieuse et sage mandragore !
Oui, j'en jure! Amadis ne fut point un menteur!
Il vous aime, Oriane ! Et votre serviteur
Elst sûr; il est fidèle, inébranlable^ et même
N'aura jamais d'égal dans la façon qu'il aime!
Quoi qu'il souffre, il ne peut se parjurer jamais :
C'est moi qui vous le dis et qui vous le promets! »
Ainsi parlait Urgande. A l'instant dans la salle Entra Briolanie. En voyant sa rivale, Oriane sembla grandir superbement.
Comme l'aigle couvant des yeux la tourterelle. Et tout son corps frémit dans un tressaillement.
« Approchez-vous, dit-elle; approchez, demoiselle! Pourquoi rougissez-vous ?
— C'est, je ne sais comment.
Votre aspect imposant qui m'attire et me charme...
— Aux bords de vos longs cils étincelle une larme Tremblante... Est-ce de peur ou bien de repentir?
L'Aventure de Gandalin, log
— Je ne me connais pas de raisons pour mentir.
— Vous n'en avez pas moins, traîtreusement hardie, Contre ma volonté que vous deviez savoir.
Fait siffler les serpents de votre perfidie
Et de mon serviteur attaqué le devoir.
Vous a-t-on raconté, sans vous rendre timide.
Comment se redressa la puissante Chrimhilde
Sur celle qui venait d'égorger son mari ?
Il faut en avertir chaque femme intrépide
Se risquant sur un pont dont le bois est pourri !
— J'ai seize ans, répondit soudain la jeune fille;
Tous mes parents sont morts, et je suis sans famille.
11 se peut qu'un instant mon cœur, enveloppé
Dans un rêve, ait souffert et qu'il se soit trompé;
Mais quand je viens vous dire avec franchise entière
Que je suis désormais distraite d'un tel soin;
Qu'ayant assez des biens dont je suis l'héritière,
Du partage d'autrui je n'eus jamais besoin.
Je ne vous permets pas, à vous plus qu'à personne,
De prendre pour billon l'or pur que je vous donne.
Et de me demander si je vous mens ou non.
Je ne suis pas princesse et n'ai pas de couronne.
Mais mon sang vaut le tien, et mon nom vaut ton nom !
J'en atteste mes yeux à la flamme implacable,
La blancheur de mon teint et mes cheveux dorés!
C'est là de mes aïeux le don irrévocable.
Nous sommes vos égaux, bien que moins entourés!
Va-f en donc menacer de quelque ignominie
Telle que tu voudras, mais non Briolanie;
El, quant à celle-ci, renonce à lui parler.
ijo Chant cinquicmc.
Si tu gardes Tespoir de la faire trembler. Je t'ai tendu la main... Je te la tends encore.
— Je la prends! Je te crois, je t'aime, Je t'honore. Et dans ton clair langage, ainsi que dans tes traits. Je ne vois que lumière, et tes discours sont vrais. Si tu ne dis plus vous, c'est façon de colère;
Moi, je ne le dis plus, mais c'est affection.
Assieds-toi près de moi... tout près!... Je veux te plaire!
Et vous, Urgande, vous, ô ma protection.
Ma marraine, ma fée, ô céleste nourrice.
Qui daignez vous montrer indulgente au caprice*
Venez là, devant nous! Avec attention
Je t' écoute à présent, chère Briolanie :
Si tu ne parlais pas, je serais trop punie.
Mais peut-être, d'ailleurs, l'ai-je bien mérité.
— Je m'en vais vous parler en toute vérité
Et vous dirai les mots comme ils sont sur ma lèvre. Je ne sais rien; j'ai vu les fraises dans les bois, A la chasse, j'ai vu le chevreuil aux abois; Le soir, on me lisait les amours de Genèvre, Tandis que je filais ma quenouille, et souvent. Quand la neige tombait et qu'il faisait grand vent. Je rêvais de Tamour et j'en avais la fièvre. Lorsque je rencontrai, dans un jour d'embarras. Un guerrier qui faisait tout plier sous son bras. Un héros éclatant de grâce enchanteresse. Déployant pour ma cause une ardeur vengeresse, Eh bien, oui, je l'avoue, il s'en manqua de peu Que mon cœur enivré ne l'ait pris pour un dieu! Je me juge à présent! Et je ressens encore
L'Aventure de Gandalin. i r
La honte de sentir jusqu'où je descendais,
Ce que j*osais vouloir, ce que je demandais.
Je fus épouvantée aux feux de cette aurore
Qui ne me cacha rien de mon indignité.
Et je trouvai la force, en ma débilité,
De fuir... Je la trouvai, je la saisis, vous dis-je!
J'étais hallucinée, affolée et bien bas...
Mais je me débattis pourtant sous le prestige.
Et, ne pouvant lutter, je ne me rendis pas !
— Ainsi que la colombe échappée à la cage Frémit longtemps après que le danger n'est plus, Tu trembles! Mais quel brave aurait fait davantage? Qui fut plus courageux dans les plus résolus ?
— On se trompe parfois sur le choix du remède. Et le salut n'est pas constamment où tu crois. Je ne rencontrai pas sous l'habit de la croix
La consolation qu'il me fallait en aide.
Ah ! que j'ai vu souvent la vapeur du parfum,
Halo mystérieux autour du saint ciboire.
Enivrer ma folie, et de mes vœux pas un.
Un seul, ne s'adressait à ce trône de gloire.
Qui ne me présentait qu'un éclat importun!
Loin d'être rappelée au respect de moi-même.
Quand j'entendais parler du Dieu qui veut qu'on aime.
J'aimais... et non pas lui... Je languissais le jour,
La nuit je délirais... La moiteur de l'amour
Baignait ma tempe! Hélas! hélas! que j'étais lâche!
Et, le front dans mes mains, je pleurais sans relâche.
Urgande m'a sauvée. Oui, ses bras caressants
ij2 Chant cinquième.
M'ont portée au grand air, où j'ai repris mes sens. Moi! j'aimais Amadis?... Non! je connus, Madame, Que je ne méritais cet honneur ni ce blâme. Je Tadmire bien plus que dire je ne puis; Je l'admire, sans doute, et le chéris encore; Je le révère au point que mon respect l'adore. Ce vengeur par lequel je suis ce que je suis! Il me charge de fers qui me font sa servante : De ma reconnaissance il sied que je me vante, Et je voudrais servir son bonheur à mon tour : Voilà ce que j'ai pris à tort pour de l'amour.
— Heureuse qui, sortant d'un soupçon redoutable, Dans des bras aussi purs se voyant enlacer, Ressemble à l'affamé contemplant sur sa table Les raisins savoureux que l'on vient d'y placer. Puisse le ciel entier, tout le chœur des archanges, Te rendre les bienfaits que de toi j'ai reçus ! Puissent tous tes désirs, bons, mauvais, vains, étranges. Se tourner à ta gloire et n'être pas déçus! Que sur ton front chéri les diverses couronnes De myrte, d'or, de pourpre, et, dans tes frêles mains, Les sceptres surmontés d'insignes surhumains. Te payent du plaisir qu'aujourd'hui tu me donnes ! Qu'un époux valeureux t'échoie, et que son cœur. Aux bons toujours facile, aux méchants toujours rude, Fadore et de te plaire accepte l'habitude. O Ciel! accordez-lui d'être toujours vainqueur! Qu'il te survienne, enfin, des enfants pleins de force. Ayant santé pour sève et beauté pour écorce. Et que, devenus grands et maîtres de tous biens. L'éternité les voie amis avec les miens! »
L* Aventure de Gandalin. ii3
Brîolanîe, alors, embrassait Oriane.
Que de charme et d'orgueil ce moment-là fut plein! Mais il sied de poursuivre un récit plus profane En cherchant ce que fait maintenant Gandalin.
Le lion était très-sauvage, Belliqueux, il ne i'était pas, Ou bien jugeait-il au visage Qu'étant un homme de courage.
Celui qui, traversant l'ombrage, Les prés, les champs, le marécage.
Vers lui multipliait ses pas, Ne lui servirait de pâture, Ni volontiers ni sans péril ?
Dans tous les cas, en créature Adroite, il quitta l'aventure; Aussi très-loin s'en alla-t-il.
Il courut si bien et si vite,
Qu'à la fin, sans qu'il l'atteignît,
Gandalin de la réussite
Douta; son zèle s'éteignit.
Il laissa la bête maudite
Se féliciter de sa fuite.
Et, tout essoufflé, se plaignit :
« J'en jure le nom de mon père!
J'ai fait un beau coup, n'est-ce pas?
C'est bien tout au plus si j'espère Retrouver le bruit de mes pas.
Car, pour la trace, l'herbe molle En a si bien couvert l'effort
114 Chant cinquième.
Que la chercher, c'est tache folle.
N'y pensons plus; on se console De tout, si ce n'est de la mort. »
Pourtant il n'était pas bien aise; Il n'avait plus son compagnon.
« Ma chance est certes du guignon !
Et si faut-il qu'elle me plaise.
Je perds mon seigneur une fois; Maintenant j'ai perdu son frère.
Je n'y comprends rien, mais je crois Que pour moins on se désespère.
Cheminons pourtant, car la nuit Enveloppe déjà la plaine.
Et, ma foi, je verrais sans peine Bon gîte, bon souper, bon lit! »
Sur cette boutade chagrine Il franchissait une colline; Bientôt, débordant un vallon, Il aperçut nombre de tentes.
Avec banderoles flottantes Et de grands feux à Tenviron, Une foule bien équipée Lui sembla, de loin, occupée A sonner trompette et clairon, Et sur des tables assez grandes On servait, comme des offrandes.
Des monceaux de pain et de viandes.
« C'est le camp de quelque baron », Se dit le jeune homme en lui-même.
L'Aventure de Gandalin. ii^
Aux broches plus d'un marmiton Tournait la poularde et Toison; Sur le feu s'emportait la crème; Un maître queux tirait du four Un pâté grand comme une tour, D'où sortaient des cous d'alouettes; Un autre, qui jurait tout haut, Brandissait sa cuiller à pot Sur des lévriers malhonnêtes; Enfin, attachés aux piquets. Des chevaux de forte apparence Tournaient leurs beaux yeux inquiets.
Pleins d'une gourmande espérance.
Vers les piqucurs et les laquais Vannant Torge, étendant la paille.
Au large, au long, c'était ripaille.
Ballots nombreux, vastes paquets.
c; Tudieu! dit Gandalin, les galantes personnes! Si leurs intentions à mon regard sont bonnes. J'estimerai l'esprit qui vit sous leurs bonnets. Mais que, par un malheur, on ait l'humeur barbare Du riche publicain insolent pour Lazare, On passera son temps fort mal... Je me connais! »
Il lui fallut un gros quart d'heure (Bien qu'il eût allongé le pas) Pour arriver à la demeure Où ces gens prenaient leurs ébats. - Quand il en franchit la limite, . ■ Des serviteurs, venant de suitc^ L'interpellèrent sur son nom.
ii6 Chant cinquième,
« Allez, prévenez votre maître
Que je viens comme hôte, et peut-être
Goûtera-t-il cette raison.
— N'en doutez pas, vaillant jeune homme! De quelque nom que Ton vous nomme.
Vous serez ici bienvenu.
Vous avez grand air, bonne mine.
Et, si peu qu'on vous examine.
On se sent pour vous prévenu.
Dieu garde qu'avec un visage Où resplendit tant de courage.
On soit pris pour un inconnu !
— Voilà des manières courtoises!
Dit Gandalin; mais, franchement.
Je trouvais vos façons sournoises.
Cest pourquoi j'allais hardiment.
Ce me serait chose nouvelle D'être moins franc que je ne dis :
C'est Gandalin que l'on m'appelle.
Je suis l'écuyer d'Amadis.
Mais vous, quelles faces étranges!
Si vous avez le cœur des anges.
Vous n'en portez pas la couleur!
Vous êtes noirs, si noirs, mes maîtres. Qu'il est certain que vos ancêtres De Chanaan étaient les reîtres.
Pourtant vous aimez la blancheur.
Ainsi le montrent vos tuniques.
Et vos turbans sont magnifiques Et d'une gigantesque ampleur!
L'Aventure de Gandalin. iiy
Pourquoi ces clinquants, ces merveilles.
Ces bracelets, pendants d'oreilles, Qui me semblent vous surcharger?
Quelle façon de cimeterre...
Si recourbé! Qu'en peut-on faire?
En tout je vois, sans vous déplaire.
Que votre maître est étranger.
— Notre maître est un personnage Si célèbre sur maint rivage, Que nul ne l'égale ici-bas.
Il est fort brave, et son courage Triompha dans mille combats.
Nous passerons sur son lignage :
Rien de si grand!... Nous nous taisons, Mais Tunis est son héritage; Il a vingt châteaux dans Carthagc, Et dans Kambalou cent maisons!
Il est prince; il pourrait, sans doute, Lui que le prêtre Jean redoute.
Que le Miramolin écoute,
Etre empereur, s'il le voulait.
Mais il estime qu'en ce monde L'ambition est inféconde Et fait de l'homme un plat valet.
Il préfère à tâche si dure Courir au hasard l'aventure Et s'amuser comme il lui plaît.
Il boit, il mange, il dort, il aime, Il se complimente lui-même ; Il goûte le plaisir suprême De ne connaître aucun lien.
ii8 Chant cinquième.
Et prétend qu'une telle vie Doit seule mériter Tenvic, Vaut la peine d'être suivie.
Cest, dit-il, être épicurien, D'après un certain philosophe, Lequel était de bonne étoflc Et ne se souciait de rien.
— Ce que j'aime en ce caractère.
Et qui doit surtout m'en frapper.
C'est qu'il ne saurait comment faire Pour me refuser à souper.
Cela dit, montrez-moi la route.
— Seigneur écuyer, suivez-nous.
Il vous faut d'abord, oui, sans doute^ Nous vous en prions à genoux, Obéir à notre coutume En venant changer de costume.
Nous avons des parfums très-doux; Nous les verserons sans mesure Sur cette rude chevelure Que la poussière des chemins Souille autant que votre figure.
De l'eau fera bien sur vos mains.
— C'est possible, et je n'ai rien contre.
— Entrez ici, que l'on vous montre.
Dans cet élégant pavillon.
Comment on change en papillon La misérable chrysalide. »
L'Affentiire de Gandalin. iig
Gandalîn vit un lieu splendide.
Et tel que jamais le hasard
N'en avait mis sous son regard.
Ce n'étaient, dans la vaste chambre,
Que tentures de vrai damas;
L'air était tout imprégné d'ambre
Et des senteurs de vingt climats.
On y respirait une ivresse
Dont rinfluence enchanteresse
Rendait le jugement peu sûr.
Ce n'étaient que tapis, portière
De pourpre et d'or, d'or et d'azur;
Un voile ôtait à la lumière
Ce qu'elle aurait eu de trop dur;
Sièges d'ébène, lit d'ivoire,
Escabeaux forgés d'argent pur,
Crédence où s'étalaient, pour boire,
Coupes d'agate et de cristal.
Avec une suite choisie
De flacons où le malvoisie.
Et tous les vins d'Andalousie,
Et tous les vins de l'Italie,
Et tous les vins de la Hongrie,
Et tous les vins du Portugal,
Et tous les vins qu'on trouve en France,
Attiraient à leur transparence.
Il but un coup de sétubal.
Et, tandis qu'en la vaste chaise.
Étendant ses pieds au plus loin,
Il se prélassait à son aise,
Et qu'un barbier, le peigne au poing.
Lissait, frisait sa chevelure.
120 Chant cinquième.
On vint lui dire tout courant Que le prince oubliait son rang.
En hâte de voir sa figure, Et qu'il arrivait à grands pas Pour serrer son hôte en ses bras.
Gandalin eut le temps à peine
De se lever... En un moment
Entra, riant à bouche pleine.
Le prince... un peu noir, mais charmant!
Et dans cette face sereine
Gandalin eût eu grande peine
A reconnaître Garamant.
« Ah! seigneur Gandalin, que je me félicite! Embrassons-nous !
— Seigneur, vous me comblez!
— Ma foi!
Il faut entre vos bras que je me précipite! Embrassons-nous, seigneur! De grâce, embrassez-moi! Je ressens les transports d'une telle allégresse Que me voilà troublé comme en parfaite ivresse! J'en jure Golfarin, le neveu de Mahom, A mon ravissement je ne sais pas de nom !
— Prince, je ne vois pas comment... par quel mérite...
— Qu'on étende la nappe et qu'on nous serve vite!... Comment! N'êtes-vous pas, seigneur, ce Gandalin, Ce fameux Gandalin dont la gloire est si grande
L' Aventure de Gandalin, 121
Qu'on dit à l'enfant maure, alors qu'on le gourmande : « Si tu ne te tais pas, Gandalin va venir ? »
— Me voilà confondu; vous me faites rougir.
— Ce nom, pour les calmer, vaut quatre-vingts cravaches! Yous goûterez peut-être à ce bœuf aux pistaches?
— Je suis servi.
— Seigneur, je ne le cache pas.
Tel que vous me voyez, j'ai l'horreur des bravaches; Mais quand je trouve un brave, un vrai brave, en mes bras Il faut que je le serre à l'étouffer! Hélas! Je n'ai jamais compris par quel destin bizarre Le vrai brave, aujourd'hui, devient chose si rare! Oserai-je verser au seigneur Gandalin Un peu de ce nectar?... C'est du vieux vin du Rhin.
— Il est vraiment parfait! Je bois à vous, mon hôte!
— Je m'en tiens honoré. Vrai, ce n'est pas ma faute Si j'ai cette fureur pour les gens comme vous; Mais il n'arrive pas d'en trouver à tous coups.
Où comptez-vous aller la campagne prochaine?
— Je vous répondrais bien, mais j'ai la bouche pleine.
— Ne vous contraignez pas, et ne prenez la peine De m' écouter qu'autant qu'il vous peut convenir. C'est tout ce qu'il me faut de vous voir à ma table, Et si je vous gênais, je voudrais m'en punir.
J22 Chant cinquième.
Je trouve à ce pays un climat détestable; Je n'en garderai pas un fort bon souvenir. L'air est souvent brumeux et le froid redoutable. On ne m'y verra pas de longtemps revenir. Mais vous ne savez pas quelle étrange manie M'attire dans ces lieux ?
— Là, sans cérémonie.
Racontez, s'il vous plaît, ou sinon taisez-vous. Je me sens fort heureux; j'ai bu plus de trois coups. Et je casse des noix avec joie infinie.
— Que je suis enchanté de vous voir cette humeur!
Je vous avouerai donc... Que veut-on que j'y fasse?
Non, rien dans l'univers ne vaut pour moi la chasse!
C'est une passion qui maîtrise mon cœur.
Je ne la contrains pas; je consume ma vie
A chercher les moyens de m'en passer l'envie.
Si bien qu'ayant toujours ce but devant les yeux.
Je connais peu d'endroits, sur la ronde machine.
Où je ne coure pas dès que je m'imagine
Y trouver un pourchas, toujours délicieux.
Dans l'Inde j'ai cherché, sous les bambous du Gange,
Le tigre, et, l'attaquant avec mes éléphants,
Je Tai frappé de mort. Le Nil m'a dans sa fange
Livré le crocodile en quête des enfants.
Souvent de mes chasseurs les ardeurs étonnées
Ont redouté les lieux où je les entraînais.
J'ai grimpé vers l'isard aux pics des Pyrénées,
J'ai surpris le chamois aux glaciers du Valais;
Je m'acharne à présent sur le gibier polaire.
L'Aventure de Gandalin, I23
— C'est un travail de roi !
— Monseigneur Gandalin, Le premier de mes soins est toujours de vous plaire. Prenez de la boutargue! Allons! le verre plein! Si vous ne portiez pas une rude journée Et qu'un profond sommeil vous fût moins à souhait, Cette nuit votre audace eût été promenée Déplaisirs en plaisirs... Mais dormez, c'est mieux fait.
— Que prétendez-vous dire ?
— Oh ! votre lassitude Ne vient pas à propos!
— Moi, las? vous vous moquez.
Ou vous cherchez querelle et vous me provoquez! Quand il s'agit de chasse, aucun travail n'est rude; Je pense comme vous sur ce point-là. Causons. Que voulez-vous tenter cette nuit?
— On m*assure Qu'une ourse blanche, énorme et de forte carrure, Conduisant sur ses pas deux superbes oursons, *^'une anse très-voisine habite le rivage. C'est un lieu retiré, qu'on dit assez sauvage. Et par le temps qu'il fait encombré de glaçons. J'ai conçu le projet de mettre à mort cette ourse Cette nuit. Quant à vous, j'espère, un autre jour...
' — Je pourrais défier tous les daims à la course, Et jamais en tel cas je n'ai cédé mon tour.
124 Chant cinquième.
Quand partons-nous ?
— Sur rheure ! Encore une boute
— Ni bouteille ni plat... Je n'ai plus soif ni faim ! Quel délice! Bon Dieu! nous allons voir merveille. Et s'il peut échapper, l'animal sera fin. »
On se leva de table, et, la suite étant prête (Quarante cavaliers bien armés), on sortit. Le soleil était loin, le jour était petit; Les astres clignotaient en lueur fort discrète : Le ciel était sans lune, et sur sa profondeur S'étendait un manteau d'une obscurité bleue. La troupe n'avait pas encor fait une lieue Que tout prit un aspect repoussant de laideur. Le sol était couvert de pierraille inutile Que soudait la gelée; un lichen pauvrement S'étalait sur la roche anguleuse et stérile ; Dans un froid contracté tout allait s'endormant; La bise s'enfuyait avec un sifflement.
Bientôt on entendit le bruit que fait la grève Quand la vague y déferle, et tombe et se relève. Pour retomber encor sur le sable écumeux.
Alors les cavaliers trouvèrent devant eux
La glace, un champ de glace, et Teau mouvant par pla<
Et la glace rompue, et de nouveau la glace
Amoncelée en blocs, et maint rocher tout noir
Où pendaient, aiguisés comme des campaniles,
Les prismes, les tuyaux d'inégales aiguilles
L'Aventure de Gandalin. i25
Déglace. Cet aspect était lugubre à voir.
Parles mugissements Toreille était remplie,
Et des craquements sourds se répétaient partout.
« Voilà, pour un chasseur, une scène accomplie, Dit Garamant; je crois qu'elle est de votre goût ?
— Assez, dit Gandalin; mais le froid n'est pas mince. Pied à terre, à présent! Avançons, seigneur prince!
— Avançons! Par ici : c'est le meilleur chemin. »
Et, voulant le guider, il lui tendit la main. Mais Gandalin s'élance, et, sans tourner la tête. Saute sur un glaçon. Tout à coup il s'arrête. Il va tomber; pourtant il se maintient debout. Surpris, il considère et voit la mer qui bout. La vague se soulève, et hurle et le menace; Un tourbillon étreint son piédestal de glace, Le détache, l'entraîne, et dans un ouragan Le flot exaspéré l'emporte à l'Océan.
L'écuyer demeurait comme frappé de foudre. Quand une voix cria :
« Sachez vous y résoudre.
Et reconnaissez là votre ami Garamant!
"^Oh! se dit l'écuyer, l'infâme garnement! »
Cependant le cristal qui lui sert de nacelle
Se penche, et tourne, et roule, et s'enfonce, et chancelle
Et plonge, et se relève, et semble tout ainsi
126 (Ihant cinquième.
Sur le point de sombrer. Le jeune homme, transi De froid, saisi d'horreur, rongé de méfiance. Interpelle en pleurant sa pauvre conscience. Demandant par quel crime il a pu mériter Cette terrible mort qui vient Tépouvanter.
« Quelle de mes erreurs est donc ainsi punie.
Dieu du ciel. Dieu clément. Dieu juste, mon seigneur ?
Quelle horrible action digne d'être honnie
Me vaut le châtiment d'un semblable malheur ?
Je ne me plaindrais pas si je devais connaître
La fin d'un bon soldat, aux côtés de mon maître;
Mais finir seul, perdu, pâture du poisson.
Sans qu'Amadis en ait nouvelle ni soupçon ! »
Le pauvre Gandalin pleurait à chaudes larmes; Il était envahi par un poignant effroi. Que lui servait sa force ?... Et rien autour de soi Ne voulait seulement lutter avec ses armes ! La nature, implacable, autour de lui grondait. Et le flot s'élevait, et le flot descendait.
Mais soudain dans le ciel grandit une lumière. Qui remplit Thorizon d'une blanche poussière; Tremblante, elle mouvait, vivait et se ridait. Et, lançant dans Téther des gerbes de fusées. Avec l'éclat du jour baissant se confondait. Des lueurs remplaçaient les lueurs épuisées. On eût dit qu'une source, au fond de l'horizon. Une source de feux, immensément ouverte. Venait remplacer l'aube et compensait sa perte. Et versait sur le ciel la splendeur à foison.
L'Aventure de Gandalin, /l>7
Cette clarté, pourtant, restait pâle et timide; Elle charmait Tesprit sans éblouir les yeux. C'était une Phœbé jeune, au regard humide. Et qui ne montrait pas de superbe en ses jeux; Cétait une Phœbé sans carquois, sans dryades, N'allant pas, dans ses bois, attaquer le lion; Cétait une Phœbé, mais sans les sérénades. Sans le sceptre d'Hécate et sans Endymion. Douce, pure, effacée, et sous sa transparence Laissant voir les grands cieux et leurs immensités, Laissant percer Tétoile et briller ses beautés. Légère comme Iris conduisant l'Espérance.
Le brouillard n'osa plus s'arrêter sous ses pas;
La mer n'osa souiller sa robe virginale.
Grondeuse, elle tomba, mais ne résista pas ;
Et le vent, respectant l'aurore boréale.
Baissa l'aile, s'enfuit et changea de climats.
Chacun des éléments se remit en sa place;
Le calme renaquit : plus d'altière menace.
L'eau s'en vint murmurer comme un souffle d'amour.
Et Gandalin, flottant sur son bateau de glace.
Atteint par le sommeil, s'endormit à son tour.
CHANT SIXIÈME
Les Fiançailles.
Jusqu'au sommet du roc que le château couronne,
La vengeance a hissé Thomme qu'elle conduit.
Le Jour, comme un coureur que sa force abandonne.
Jette sa torche éteinte et s'assied dans la Nuit.
Le fils de Périon voit un trépied qui luit.
Vaste trépied d'airain exhalant la fumée
D'un amas de charbons à la face animée.
Brillants et scintillants autant que des grenats.
Sur le bord du réchaud, de puissants caractères
Arrêtent les regards par leurs formes austères :
Ils conjurent ici le souffle des sabbats.
C'est pourquoi le héros voit danser sur la porte.
Grimacer et montrer leurs ongles, des fadets.
Et toute la lignée et toute la cohorte
Des visages de singes et des fronts de baudets.
Il saisit le trépied, et par-dessus sa tête
Le lance sans daigner savoir ce qu'il devient;
Il traverse le seuil où rien ne le retient;
Les Fiançailles. 12g
Il traverse la cour, froide, sombre, muette...
Personne! Il aperçoit un étroit corridor
Voûté; tous les dix pas, une torchère d'or;
Un rideau de velours pend au mur : il Tarrache.
11 contemple une salle aux somptueux lambris
Chaudement éclairés par des lampes de prix
Dont la flamme, en brûlant, fait sortir et détache
Les parfums pénétrants dans leur huile pétris.
Une table est dressée avec exubérance :
Des fruits, des fleurs, des mets fumants. Loin d'y toucher,
Et bien que de la faim il sentît la souffrance.
Le chevalier passa sans même s'approcher.
Après quelques détours, il vit une autre chambre Où de larges bassins de cornaline et d'ambre Etalaient des joyaux dont le scintillement Montrait saphir, rubis, topaze, diamant.
Un avare en eût eu le feu dans chaque membre : Le chevalier passa sans un tressaillement; Pas le moindre désir n'ébranla sa pensée.
Du salon qui suivait la porte était poussée;
Amadis l'ouvrit grande, et, sur de fins brocarts,
Et des satins épais, et des crêpes de soie,
Aperçut des Aimées. La moindre eût fait la joie
ûu coeur d'un amoureux et brûlé ses regards.
Le rire étincelait sur ces lèvres de rose;
Ces yeux noyés semblaient accorder toute chose...
Le héros traversa le vaste appartement
Et tourna le verrou d'une porte assez basse.
Le verrou résista ; mais, ferme en son audace,
Amadis, enfonçant les planches brusquement.
i3o Chant sixième.
Découvrit le sorcier... II le prit par la nuque^ Le renversa par terre et mit le pied dessus.
(( Bien! dit le nécromant, mes calculs sont déçus; Je ne me savais pas en face d'un eunuque! L'or ne te gagne pas; tu n'as pas faim des mets. Puisque tu l'as prouvé, je le crois désormais.
— Prie et meurs !
— Quoi! mourir? N'as-tu pas conscienc< De m'égorger ainsi, bon vieillard sans défense ? Non, tu n'oserais pas, devant tes cheveux blonds. Traîner mes cheveux blancs autour de tes talons! Ce sont des actions que je pourrais commettre , Mais toi, quelle vertu te le voudrait permettre ?
— La justice de Dieu t'attend où nous allons! »
Il le prit par la barbe et l'entraîna sur l'heure,
Aux éclats de la foudre, aux lueurs des éclairs.
Un coup de vent brisa la magique demeure;
Bastions et créneaux, tout fondit dans les airs.
Le jeune homme, à grands pas, menait parmi les pierres
Le sorcier, qui, hurlant cris d'angoisse et prières.
De son corps éraflait le sol comme un râteau.
Et de la main de fer du vengeur implacable
Ni les soumissions ni les pleurs du coupable
Ne purent réussir à desserrer l'étau.
La descente était rude, et partant très-rapide.
A l'aurore apparut la fontaine limpide.
Et le vainqueur, jetant son captif sur le bord.
Les Fiançailles. i3i
Au-dessus du courant agenouilla T impie.
Il était beau de voir cette forme accroupie Réduite à l'impuissance et tremblant!
Tout d* abord, Âtnadis s'écria :
« Détruis ton maléfice !
— Je veux, dit Agolant, de toi seul m'occuper! En me frappant c'est toi que ton bras va frapper! Nul ne peut comme moi te rendre un bon oflSce : Je rends invulnérable, et, pour ce chevalier, Qu'il reste comme il est, mieux te vaut l'oublier!
— En ce cas, meurs, vipère ! »
Et la tranchante épée Fit bondir dans la source une tête coupée. A l'instant où le sang se répandit sur l'eau. On vit s'y colorer un surprenant tableau. Un jeune homme apparut et sauta sur la lande. C*était bien Florizel, l'amant chéri d'Urgande! • Ami, dit Amadis, j'entends tout au plus tôt Quitter ce lieu maudit où je me déshonore, ^on gage de bataille est à Vindelisore.
^ Regarde vers la mer ! Scintillant météore. Un char brillant de feux arrive tout là-haut! Ne devines-tu pas comme Urgande la Belle ^eille sur nous! Voilà ce que ton cœur appelle! »
i32 Chant sixième.
Sans consulter, sans peur, sans langueur ni répit.
Les deux guerriers sautant sur le char, tout partit!
Et d'abord leurs regards contemplèrent les plaines
Où rhistoire a connu les anciens Mélanchlœnes !
Comme elle a bien décrit ces peuples de héros!
Scythes, pères du Grec; Alains, frères de TAse,
Et leurs arcs vigoureux et leurs grands chariots.
Dont les essieux tournaient les routes du Caucase!
Comme elle a bien montré les sagaces Gryphons
Et l'Euxin traversé par le brave Argonaute,
Et le berger troyen insulteur de son hôte.
Et les vaisseaux vengeurs sur les gouffres profonds!
L'Eubée est par ici. Là-bas, dans ces guirlandes
De flots que le zéphyr frange de vif-argent.
Là-bas voici Délos, la terre des offrandes!
Voici de Marathon le rivage engageant!
Quels torrents buissonneux de plus de lauriers-roses
Traçant leurs cours joyeux dans les vallons charmants.
Quel éclat plus splendide en plus purs firmaments
Rappellent aux humains de plus célestes choses?
N'est-ce pas là qu'on voit, à l'entour de l'autel.
Bondir, transfiguré par ses vœux intrépides.
Et le divin Eschyle et ses soldats rapides.
Et l'ardent Cynégire, à coup sûr immortel!
Et ce même Sophocle, à la sainte couronne,
Qui devait sur la scène évoquer Antigone,
Et, pour mieux honorer les morts de ce grand jour.
Au pied du tumulus, dans la foule échauffée,
Dansa, tout jeune encore, au devant du trophée,
La lyre entre les mains et oeau comme l'Amour ?
Et toi, divine Athène, Aihène, Athène, Athène!
Béni soit le rempart de ta cité hautaine!
Les Fiançailles. i33
Béni le double rang de tes monts ciselés Par les doigts amoureux d'une harmonie exquise! Et les bords déchirés du printanier Céphise, Et l'immense rideau de tes cieux étoiles! Comme Ton t'aperçoit, radieuse de gloire, Descendant vers la mçr en écartant les bras! Ici monte le roc où veillait la Victoire, U Acropole de marbre où résidait Pallas! Là ces dêmes semés autour de leur maîtresse, Colone qui reçut Œdipe et sa détresse.
Acharnes, le Pirée... Oui, ton sceptre enchanté A Tunivers ravi dévoila la beauté!
Quand le char en passant eut laissé voir à l'aise^ Par les deux paladins emportés dans ses flancs, Les gorges, les rochers du bleu Péloponèse, Les mynes de Cythère avec leurs bouquets blancs, Et la fleur du Levant, la divine Zacynthe, L^u cercle d'Apollon leur refermant l'enceinte, Il les fit pénétrer dans le cercle de Mars.