‹ AmadisChapitre 8 sur 8 · Chant sixième · texte numérisé non relu

Chant sixième

L'escarcelle des autres, Et nous pouvons compter De pouvoir ajouter Leurs biens à tous les nôtres !

— Tant mieux, dit le vainqueur de joie épanoui, De ce que j'apprends là mon être est réjoui ! La guerre amène la dépense :

Il faudra beaucoup pour payer Tous les malheurs auxquels je pense! »

CHANT SEPTIÈME

La Bataille.

Les portiers de l'Europe à grands cris les appellent :

Asiates, venez !

Les portiers de T Europe ardemment les harcèlent :

Venez! tenez! prenez!

Les portiers de l'Europe à leurs caissons s'attellent,

Hurlants, échevelés.

Ruisselants de sueur, la hache à la ceinture.

Le pic au bout du bras.

Hardi! poussez! ramez! Commencez l'aventure. Le vin ne vous manquera pas !

Ces portiers de l'Europe, ils sont forts, ils sont braves.

Ils ont la taille des géants.

Surtout ils sont nombreux ! C'est le peuple des Slaves, Toujours ils ont joué même rôle céans.

Ils sont parents des Huns, des Scythes et des Sères,

De tous ces sanglants vagabonds.

Armés de becs pointus et de tranchantes serres. Qui sur Rome en débris multipliaient leurs bonds;

544 Chant septième.

Ils ont ouvert la porte, ils ont frayé la route.

« Voyez, dit Amadis à la troupe interdite, Qui, les yeux agrandis, sans parler, Técoutait, Le monstre d'Orient sur vous se précipite. Amené par celui qui d'abord Tarrêtait; Bientôt va se lever dans le ciel des orages Le plus glorieux jour que j'aurai jamais vu!

La fête des courages!

Le monde est dépourvu

D'honneur et de vaillance.

Contre la violence.

Levez-vous, nous irons! »

Quelques-uns répondaient : « En selle!

Partons, combattons et mourons!

Béni celui qui nous appelle!

Sa voix est la voix immortelle Du devoir assuré vers lequel nous courons!

— Oui, disaient des guerriers qui se trouvaient à l'ombre.

Oui, l'horizon est sombre.

Et tout est menacé. Partout aux alentours

On voit tomber les tours.

Les églises dans les vallées,

Les frais hameaux.

Les blanches fermes isolées.

Les cités qui sont étalées

Au bord des grandes eaux.

Et leurs murailles crénelées.

La Bataille. 545

Et leurs ponts et leurs arsenaux.

De tout le passé c'est l'hoirie,

C'est la patrie

Pour nous pétrie,

Pour nous fleurie,

Par nous chérie;

Tous nos berceaux.

Tous nos tombeaux,

C'est la patrie Qui va tomber si nous tombons! »

Ceux qui se disposaient à combattre avec les chevaliers n'étaient qu'en petit nombre, beaucoup cherchaient à échapper aux malheurs de Tinvasion. Parmi ceux-là,

Les uns allaient cherchant dans un creux de la lande Le coin d'une carrière où laisser leur pro vende; D'autres sur un bateau s'embarquaient pour chercher Un îlot, un récif où l'on pût se cacher.

Mais la foule disait : « Pourquoi désespérer? Laissez venir ce diable, on pourra le corrompre.

Et rompre Les plus mauvais desseins de sa brutalité; Il suffit seulement que j'en sois écouté! »

Ces rusés essayaient les costumes barbares. Ils les trouvaient brillants, les déclaraient bizarres, Y remarquaient des airs piquants et dégagés; Ils taillaient leurs cheveux à la mode baschkyre; En langue des Mandchoux ils apprenaient à dire Qu'ils n'avaient pas de préjugés!

Plusieurs aux Turcomans adressaient des messages

546 Chant septième.

Et des cadeaux de prix, aux voleurs inconnus Ils répétaient souvent : « Nos rêveurs sont peu sages. Mais nous, nous vous disons : Vous êtes bienvenus! Vous êtes l'avenir, vous êtes la puissance. Vous êtes le génie, et nous sommes charmés De mettre à vous servir, dans notre obéissance.

Nos bras pour vous armés ! »

Jamais la clarté n'est si belle Qu'aux marges de l'obscurité.

A travers tant de misérables.

Et d'aigrefins et de bandits.

Ceux-là qui suivaient Amadis, Comme l'eau pure dans les sables.

Passaient brillants.

Sur leurs visages Pas de nuages.

Fiers et riants.

Et sans menace.

Et pleins d'audace Dans leur juste sérénité,

Calmes, tranquilles.

Sous leur pennon joyeux par la brise agité, Tenant leurs lances immobiles.

Et le cœur dans les cieux Silencieux, Sans lasser les échos de phrases inutiles. Ils suivaient le chemin qu'il fallait parcourir; Et sans nulle espérance, Méprisant la souffrance,

La Bataille. 547

Ils s'en allaient mourir.

Ranimant cet éclat que Thomme avait terni, Ils avaient su tirer du trésor de leur âme Et le souffle, et la vie, et la force, et la flamme. Et la grandeur de Tlnfini!

Ces enfants de Dieu sont des êtres Puissants et qui savent créer Aussi fièrement que leurs maîtres, Que leurs parents, que leurs ancêtres.

Les dieux qu'il convient d'adorer.

D'eux seuls proviennent ces idoles.

Brillant de claires auréoles.

Incomparable Trinité, Qui, sur l'éclatant moyen âge.

Ont fait régner leur triple image :

L'Honneur, l'Amour, la Liberté!

On entendait au loin résonner les cymbales.

Galoper les cavales.

On entendait au loin les tambourins troublés, On entendait venir de turbulentes bandes.

Foulant les blés.

Foulant les landes!

Les murmures, les bruits, les tremblements. Et les tressaillements.

Et les piétinements.

Et tous les grincements Des machines roulantes.

548 Chant septième.

Tremblantes, Lourdement chancelantes, Sortaient des lointains horizons.

Les yeux ne voyaient rien, et Toreille éperdue Recevait des confins de l'immense étendue

Des sons !

Et tout à coup on vit venir du fond des cieux.

Fiers, soucieux.

Noirs, le triomphe dans les yeux, Noirs comme l'avenir qu'ils portaient avec eux.

De noirs corbeaux volant à tire-d'aile.

Noirs comme les destins qui venaient sur leurs pas. Hérauts de la colère, ils ne s'arrêtaient pas.

Ils volaient comme la menace; Ils annonçaient le pire, et, noirs comme la mort,

Montraient le port.

La mort est cette fin que leur désir embrasse. Ils portaient les couleurs du but.

Ils proclamaient Theure suprême !

« Tu ne mourras jamais, Amadis!

O corbeaux !

Mes trois corbeaux divins! O mes sages oiseaux! Il ne mourra jamais! Il est, malgré la rage Des enfers châtiés par son brillant courage, Cet éternel rayon tombé du haut des cieux, Et qui rend des mortels aussi grands que des dieux.

La Bataille, 54g

Tu ne mourras jamais, Amadis! ni vous autres! Vous qui du moyen âge avez pris les sommets : Gauvin, Tristan, Arthur, indomptables apôtres De l'Honneur sans pareil, vous ne mourrez jamais! m

Les corbeaux en planant sur les bois, sur les plaines. Sur les monts s' étendant en sourcilleuses chaînes. Les corbeaux croassaient Tinfaillible décret :

c( L'heure apparaît.

L'heure bourdonne.

L'heure frissonne.

Tout est prêt !

Le sang va couler comme Tonde

Dans les ruisseaux; Ici, dans la fosse profonde.

Déborde à seaux Le sang, le sang ! Il accumule.

Il coagule Ses noirs caillots sur l'herbe en fleurs. C'est un amas de pourriture

Et de souillure Sous ses répugnantes couleurs! »

Et les corbeaux passaient, tournaient, viraient de l'aile. Le bruit tumultueux semblait grandir au loin. Tout à coup, sur un point, jaillit une étincelle; Un brandon tout à coup naît sur un autre point. Et tout à coup, partout, sur l'horizon qui tremble. Montent le feu, la flamme et l'incendie ardent,

Et tout s'allume ensemble.

Les globes de fumée enflent en s'épandant :

S5o Chant septième.

Voilà des flammèches qui percent, Et se dispersent, Et se déversent ; Et, cependant.

Ce sont des villages qui brûlent.

Les vents circulent; Ils accumulent La flamme ici, la flamme au loin, Dans les blés, la paille et le foin.

Dans les hameaux hier tranquilles ; Ici, là-bas, voilà des villes, Voilà des villes tout en feu !

Des signaux se font sur la montagne :

« Aux armes, chevaliers ! »

Un cri les accompagne :

« En retraite aux halliers, Vous n'êtes rien qu'un petit nombre.

Courbez le front, baissez la tête Devant Torage qui s'apprête.

Tournez! »

Amadis dit à la trompette :

« Sonnez ! »

Et les combattants s'élancèrent, S'affermirent et se dressèrent Sur leurs arçons, criant : « Venez! »

Ici, le cœur s'exalte et de joie et d'ivresse.

La Bataille. 55 1

En voyant dans ces yeux la joie enchanteresse, La splendeur de ces fronts du casque couronnés, Ces corps souples et forts, d'acier environnés. Ces bras donnant Tépée, aux airs couchant la lance. Ou guidant du coursier Talerte pétulance, En écoutant ces voix, criant avec bonheur :

« Honneur! »

D'Amadis, d'Amadis c'est Tépée et c'est l'âme. Comme un aigle vainqueur il bat, il tue, il plane. Et certes, vous pensez que l'ardente Oriane N'attend pas que son bras la vienne protéger.

Ses cheveux blonds épars sur son cou blanc de neige. Ses yeux bleus éclatant de délice et d'ardeur. Sa bouche de rubis s'entr'ouvrant de bonheur. Les perles de ses dents se laissant voir... Que sais-je ?

Son intrépide émoi.

Ses mouvements pressés soulevant sa poitrine, Et son bras étendu lançant la javeline Sur l'ennemi frappé d'effroi Qui s'abat sous les pieds de son fier palefroi ! Que sais-je ? si jamais dans le combat des anges

Assaillant les satans On a vu resplendir des beautés plus étranges.

Ni des spectres plus éclatants!

Elle va, tous deux vont maîtrisant la fortune, Qui repoussant loin d'eux les flèches et les dards.

552 Chant septième.

Déshonorés, brisés, sans résistance aucune. Aux pieds de leurs chevaux foule les étendards!

Les chevaliers ne sont pas vaincus, mais ils tombent étouffés, écrasés par le nombre de leurs victimes.

CHANT HUITIÈME

Le Crépuscule des Dieux.

Silence majestueux du champ de bataille dans la nuit. De pâles lumières semblent se dégager du corps des héros. Une auréole flotte au-dessus d'eux et s'élève vers le ciel. C'est le signe de leur immortalité.

Vous ne mourrez jamais, divines créatures, Que vos exploits passés arrachent au néant ! Vous gardez votre nom, vous gardez vos armures. Vous ne changerez pas de formes, de figures. Vous sortez immortels de Tabîme béant!

On voyait aussi monter clairement.

Tandis que flottait cette flamme pure, Les traits radieux, la chaste figure Des êtres épars sur le firmament!

C'étaient les longs plis, la blanche vêture,

La rouge ceinture.

Les pâles manteaux aux plis safranés Que Ton voit se peindre aux murs des églises;

554 Chant huitième.

Celaient aussi, tantôt debout, tantôt assises, Les femmes et leurs fronts d'or pur environnés

C'étaient les fées.

De fleurs coiffées, D'éclat filant leur vêtement :

C'étaient bien Urgande et Morgane !

Tout ce qui vole, ce qui plane Et qui vit d'éblouissement !

C'étaient bien les désirs du monde, Tenant la coupe dont s'inonde Ce qui s'abreuve à l'Idéal !

C'étaient les danses qui renversent.

Les tristes démons qui se bercent Sur l'escarpolette du mal !

Ah! divin Amadis, le temps leur est égal. Elles ont fait jaillir du limon de la terre L'eau pure du prestige et qui nous désaltère !

Bois, héros! Bois, soldat! Bois, vaillante victime

Du crime Qui ne parviendra pas à nous faire expirer.

Et, cependant, la louve allait la gueule ouverte. Sanglante, sans pitié, l'œil à la découverte, Soufflant le mal à faire et mordant de ses crocs Et la chair, et le muscle, et les nerfs et les os. Elle hurlait de joie, elle était ivre folle. Et n'apercevait pas la divine auréole

Le Crépuscule des Dieux. SSS

Qui brillait cependant au sein de maint hallier. Et ses mugissements que les échos répètent

Éclatent et se jettent Aux échos étourdis, hurlant dans le sentier.

Elle hurlait aux bois, aux champs, aux monts, partout. Tandis qu'on la voyait s' étirant tout debout, « C'est moi qui suis la louve et la toute-puissante. Je suis la foule enfin, oui, la foule, c'est moi! »

Et le brouillard épais montait de mieux en mieux. Et la nuit redoublait son néant orgueilleux. L'air étouffait partout, plus froid, plus ténébreux. Le vent courait glacé, montant de lieux en lieux. Tremblant, on ne savait que faire :

C'était dans toute sa misère L'obscur crépuscule des dieux.

Crépuscule des dieux! On voit, au fond de l'ombre, L'ignorance et le mal, et c'est tout ce qu'on voit. Les gestes furieux, l'insolence du nombre,

C'est tout ce que l'on aperçoit!

Le nombre se gorgeant et de boue et de lie. Et croulant dans la fange et roulant hébété, Au sein de cet orgueil dans lequel il s'oublie. C'est là qu'on le contemple en sa stupidité.

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