LIVRE TROISIÈME
CHANT PREMIER
Tout va changer.
La Nuit, quittant le ciel en détournant la tête, Détachait le croissant dont son front s'éclairait; Sa robe secouait mainte et mainte planète Qui dans le fond du ciel en tombant s'égarait, Et le sombre Orient, s'éveillant, soupirait. Ses pieds se colorant d'une ardeur violette. Bientôt l'Aurore ouvrit l'azur de ses beaux yeux, De soufre et de safran elle encombra l'espace ; L'Océan refléta sa jeunesse et sa grâce; Et le vent du matin s'éleva dans les cieux. Le tout-puissant soleil, l'irrésistible archange, Pareil à saint Michel dans son armure d'or. Se dressa sur les monts qui dominent le Gange, Et d'éclatants rayons se couronnant encor. Vers le lointain Zénith prit son divin essor. Oriane, Amadis, assis l'un près de l'autre. Au pied de la colline étaient là regardant.
« Quel repos, quel bonheur est désormais le nôtre ! Dit soudain le héros; nous vivons, cependant! Et cette paix profonde et ce calme sublime. Que j'avais cru jadis ne pouvoir exister
3g8 Chant premier.
Qu'au sommet de Téther, sur la dernière cime De rOlympe où nos pieds n'ont encor pu monter, Nous l'avons dès ce monde obtenu ! Rien ne blesse Nos cœurs désengagés de désirs, de faiblesse, D'ennui, de lassitude, et, sans peur ni détour. Ne nous écartant pas du sentier de l'amour, Sans nous quitter jamais, sans que jamais délaisse Amadis Oriane, Oriane Amadis, Nous avons retrouvé, touché, franchi la porte Par où le Chérubin, inexorable escorte.
Avait mis nos parents hors du saint Paradis. Sais-tu comment s'est fait cet heur dont je m'étonne ? Nous ne souhaitons rien de tout ce qui se donne! Et ne demandant rien, n'ayant pas de refus. De projets avortés, ni troublés, ni confus. N'aimant rien que la gloire... et non celle qu'excite Le son d'une trompette aux quatre vents jeté. Mais celle qu'on savoure alors qu'on la mérite. Parfum qui monte au ciel en toute liberté. Rien ne peut attrister notre âme !
— Je l'avoue.
Repartit Oriane, et ne l'aurais pas cru. Loin du monde et du bruit mon bonheur s'est accru. Aucun espoir trompé désormais ne secoue Mes sentiments jadis entravés si souvent. Aux regrets de mon cœur qui courait en avant; Mon être se confine entier en toi que j'aime! Confiant en toi seul dans un calme suprême. Hors de toi, rien de toi. (Je le dois bien sentir. Car tout ce que je sens est là pour m'avertir !) Si de chercher encor j'éprouvais quelque envie,
Tout va changer. 3gg
Je ne trouverais pas la moitié de ma vie, Car tout ce qu'autrefois j'allais quêter de bien, Devient par toi le mieux, et le reste n'est rien !
— O ma chère Oriane, oh ! comment te le dire ?
Répondit Amadis; sans tes yeux, ton sourire.
Que serais-je à présent ? Dans ton contentement
Se renferme aujourd'hui le cœur de ton amant.
Ce que je puis saisir, ce que je puis comprendre.
Ce que mon œil peut voir et mon oreille entendre,
Tout cela ne m'est rien tant que je ne sais pas
Si tu l'estimes haut ou le juges trop bas.
Ma conscience en toi s'est fait un empyrée :
L'éclat de notre amour y brille d'un tel feu.
Les terrestres laideurs s'y hasardent si peu,
L'atmosphère en rougit si gaîment éclairée.
Tout ce qui m'environne en s'émanant de toi.
De tout ce que je veux est si bien le pourquoi,
Oriane si bien me guide et me pénètre.
Qu'avec Dieu je lui dois l'essence de mon être.
Et quand je tiens ta main, je conçois à coup sûr
Tout ce que mon esprit contemple de plus pur.
Écoute!... Dans ce temps où je courais le monde.
Combattant la fureur de sa honte profonde.
Arrachant quelquefois à ses flots irrités
Les jouets douloureux de tant de cruautés.
Je faisais tout le bien que je pouvais atteindre.
Mais pourquoi me tromper moi-même ? Pourquoi feindre ?
Il arrivait souvent, plus qu'il n'aurait fallu.
Que le gouffre emportait ce qu'il avait voulu.
Et que pour lui pouvoir reprendre une victime.
Je laissais sans vengeance aller un autre crime.
400 Chant premier.
Il arrivait aussi qu'amoureux du combat, Y mordant au plaisir d'un généreux ébat, Je luttais pour lutter, et, content de ma force, Du but ambitionné ne touchais que Técorce, Oubliant qu'avant tout, après tout et toujours. Mon devoir n'eût été que de porter secours. Maintenant, je sais mieux! ma force et ma vaillance, L'une et l'autre ont connu leur jour de défaillance. Ma volonté jamais! ni jamais mon désir D'affronter les méchants où je les peux saisir I Et de plus, en voyant naître du marécage Ce brouillard qui s'attaque au soleil et l'outrage. En ne retrouvant plus dans le monde obscurci Personne qui du bien eût encor le souci Hors nous autres ! mon âme a pris une assurance. Un pouvoir de porter l'honneur à toute outrance; Un mépris de la foule, une haine de tout Ce qui doit ici-bas exciter mon dégoût. Que, dans la solitude où cette foi me jette. Je n'ai jamais connu ma gaîté plus complète Et ne me suis trouvé plus libre des liens Dont la terrestre vie accable tous les siens, Les tordant sous un dur malaise. »
Ils étaient au fond du vallon.
Un ruisseau courait tout au long.
Creusant une basse falaise; Tressant les nids de la saison.
Les oiseaux volaient à foison, Et sous les brillantes feuillées Par la rosée encor mouillées.
Quel bruit d'ailes et de chanson !
Tout va changer. 401
<c — Oriane! Pourtant, si la chanson d'Urgande Allait, comme autrefois, retrouver ses accents ? Si les fleurs du passé rattachaient leur guirlande? Oh! si nous revoyions ces sylphes caressants Bourdonnant à Tentour des genêts de la lande!
— Tu vas tout retrouver, mon cœur en est certain !
Repartit Oriane en lui baisant la joue.
J'ai rêvé cette nuit, j'ai rêvé ce matin
Ce que doit nous porter le généreux Destin ;
Il va le déployer sur sa rapide roue.
Je l'ai vu cette nuit, mon cœur en est certain !
Je ne pense qu'à toi! J'ai rêvé ce matin
Que la fleur du rosier sur ta tête se joue.
J'ai rêvé cette nuit, certes oui, j'ai rêvé
Que mon soulier perdu, je Tavais retrouvé.
Et nous marchions d'un pas allègre.
J'ai rêvé ce matin que tu disais tout bas :
« Courons gaîment. Je vois là-bas
Mon vaillant coursier des combats;
Nous le retrouvons un peu maigre.
Mais enfin nous le retrouvons!
Le voyage, nous l'achevons!
Les prés sont gras, verdoyants d'herbe,
Après un jour ou deux ou trois,
Il aura les flancs moins étroits,
Il reviendra leste et superbe! »
J'ai rêvé ce matin qu'au lever du soleil,
Contre un buisson, près d'une ornière
Nous trouvions un rayon de miel
Que ne souillait pas la poussière!
J'ai rêvé cette nuit, j'ai rêvé ce matin :
402 Chant premier.
La tendresse du ciel nous rendra le destin
Convenable à toute âme fière !
Tu t'es trouvé jadis aussi vaillant que fort! Maintenant, nous régnons ensemble et sans effort.
Sans rien envier, sans contrainte !
Sans erreur, dépit ni remord.
Dans une clarté toute sainte!
Libres, désengagés de la lutte et du mal. L'amour seul nous approche en toute la nature! Laisse dormir le fer au coin de ta ceinture! Tu n'as plus d'ennemis! tu n'as plus de rival! »
Amadis lui couvrit les deux mains de caresses. Et le bras sur sa taille, il ploya le genou. Tandis que sur son front laissant flotter ses tresses, Oriane posait ses bras blancs sur son cou. Leurs regards s'élançaient d'une étreinte joyeuse; Et faisant résonner sa voix mélodieuse, La fille des héros et des dieux immortels Prononça ce propos digne de leurs autels :
« Mais la Justice dort! Quoi! verrons-nous sans cesse,
Du fond de notre amour et de notre repos,
Des peuples avilis ruminer les troupeaux
Et traîner lourdement leur sordide paresse?
Les verrons-nous fouler aux pieds, sous leurs sabots,
L'écusson déchiré de leurs anciens drapeaux?
Les verrons-nous vautrés dans leur vile mollesse.
Et se raillant du ciel, hardis, vantards, moqueurs.
De ce que nous aimons vont-ils rester vainqueurs
Sans que vienne un matin la lance de saint George
Pour clouer le blasphème aux parois de leur gorge?
Tout va changer. 408
— Quand nous vînmes de TOrient, Nous avions terrassé la bête, La louve cruelle, inquiète, Dit Amadis en souriant.
Les moins hardis de nos ancêtres Des Romains s'étaient rendus maîtres, Les foulant aux pieds des chevaux ; Mais les bandes insaisissables De ces misérables rivaux, Aussi nombreuses que les sables, Ont glissé sous les temps nouveaux, Y pratiquant de leurs tarières Tant de trous et tant de tanières.
Et tant de fuites meurtrières Où nous ne pouvions circuler.
Que bâtissant nos édifices Sur cet amas de maléfices.
Un jour tout devait s'écrouler.
Tout s'écroula! Pâles fantômes.
Ces Romains que nous croyions morts, Rampant sous leurs tristes royaumes.
Rongeaient au pied nos contre-forts.
Ils sont venus, fourbes et traîtres, Intrigants autant qu'autrefois !
Avec leurs fabricants de lois, Leurs usuriers, et passés maîtres Dans l'art d'écarteler les droits, Dévots aux tribuns comme aux rois.
Ils ont rebâti l'esclavage.
Ils ont couvert chaque rivage De fourmilières d'exacteurs.
Et troublant toutes les cervelles
404 Chant premier.
De leurs vanités éternelles, En ont fait hurler les nouvelles Par des bataillons de rhéteurs.
Le monde est sot, le monde est lâche, Le monde est poussé sans relâche Vers sa fin par des scélérats...
Par des fripons, par des avares...
Monde que sauvaient les Barbares, Puisque encore une fois, monde fou, tu t'égares. Comme il convient tu périras!
Et puisque le cours des années Ramène démantibulées Sans que rien s'y ranime encor Ces pauvretés dont l'impudence Est seule agrément de la danse Dont tu veux flatter le Veau d'or.
Il faut qu'à la fin tu périsses.
En beuglant comme les génisses Que le couteau vient égorger.
Et que, succombant, sur l'arène Le sacrificateur te traîne Aux pieds de la Justice, inexorable reine. Dont les pieds dans ton sang vont encor se plonger! Nous verrons, nous verrons saint George, Nous verrons le fier cavalier Sortir tout armé de la forge En emportant le bouclier, Le glaive aigu, la forte lance.
Le casque arrogant d'où s'élance Le fier panache d'un cimier Qui ne saurait toucher la terre, Et nous verrons dans la carrière
Tout va changer 408
Son coursier bondir le premier.
— Vrai ? tu crois? répondit ardemment Oriane, Et nous verrons, joyeux, la fin de tout ceci ? La terre secouera le joug qui la profane ? Viviane, à jamais, n'aura pas réussi? »
La dame se sentait comme un sacré vertige En contemplant Tespoir qui la flattait ainsi. Quand d'un plant de laurier, verte et vivante tige Qui couvrait de son ombre un quartier de chemin. Sortit, rayon d'azur, rayon blanc, rayon rose, Rayon frappé d'argent, fleur toute fraîche éclose, Urgande, qui riait et lui saisit la main :
« Bien connue.
Bienvenue Tu me vois ! tu me vois !
C'est la nue Si menue.
Soutenue Par des lois Sur le bois.
Qui m'apporte, Assez forte Pour mon poids; Tu me crois.
Tu me vois, Tu recois Le baiser de l'être qui t'aime !
C'est moi, moi-même.
Tu conçois
Le bonheur que je veux vous rendre?
4o6 Chant premier.
M' entendre, Comprendre,
Vous le pourrez.
Vous le saurez.
Car vous m'aurez!
Je suis, c'est la vérité nue, Urgande la déconnue !
O mes deux amis adorés.
Tout effarés.
Tout égarés.
Mal préparés.
Mais enivrés.
Regardez ! je n'étais pas morte !
Je reviens avec mon escorte, La fraîcheur, la senteur des prés.
Tout diaprés.
Tout bigarrés
De fleurs nouvelles.
Et de grillons et de fourmis!
O mes amis!
Que d'ennuis, que de pleurs cruelles!
Tout va passer,
Tout va cesser !
Et tous deux venez m'embrasser! »
Oriane lui prit la tête,
Amadis lui serra la main;
Que de baisers et que de fête !
C'était le rosier, le jasmin,
Enserrant le gai chèvrefeuille,
Exhalant, épandant, prenant
Dans son transport chaste et puissant
Tout va changer, 40J
Leur parfum que Taube recueille.
Comme on s'animait! on savait Ce que chacun d'eux éprouvait, En se revoyant plein de vie!
L'univers leur semblait plus grand, Mais, toutefois, indifférent, Car d'eux seuls ils avaient envie!
En même temps qu'elle apparut,
La chère fée,
Un son courut.
Accord d'un luth, télude d'une flûte à la voix étouffée!
Tintement d'un clocher lointain,
Bruit incertain.
De cornemuse sourd murmure.
De mandoline gai frisson.
Vive chanson; Un bruit tinta dans la nature.
Et comme un transport de gaîté S'envola, d'abord emporté,
Jeté, Heurté, En mille échos répercuté Par les bois aux voûtes sonores, Et tout se mit à rire en chœur, Le rocher, l'arbuste et la fleur.
L'eau coulant des fraîches amphores Que la nymphe, dans sa pudeur.
Cache au grand jour, à la chaleur, DUS les plus creux abris de la terre elle-même. Tout se mit à rire et, vraiment.
Si lestement.
4o8 Chant premier.
Si vertement, D*un si naïf entraînement.
Que les amants rirent de même, Bien moins par transport de gaîté Qu'en voyant la sincérité,
Et la bonté,
La loyauté.
Qui reprenant leur équilibre Et pour trouver tout d'un seul coup Que tout se remettait debout. Sortait des horreurs du dégoût Plus que jamais vivant et libre.
Et que rien n'avait trépassé,
N'était cassé.
N'était nullement effacé, Balayé, détruit ni chassé.
Ni repoussé.
Ainsi qu'on avait pu le croire; Et que bien loin d'en être ainsi.
Le cœur perdait l'ancien souci.
Et dès qu'Urgande était ici.
Recommençait l'ancienne histoire.
« Alors ils n'ont pu te tuer.
Dit Oriane, ni muer
Ta verdeur native en vieillesse ?
— Ils l'ont essayé bien des fois.
Répondit la fée, et tu vois De quelle part est la faiblesse!
Ils sont de la mort! Quant à nous, Que persécute leur courroux.
Nous tenons au cœur de la vie!
Tout va changer. 40g
Souffrons, pleurons, mais, à la fin, Le démon n*est pas le plus fin :
Il manque sa constante envie!
— Urgande, apprends-nous tout d'abord Comment de leur lugubre effort
Nous pouvons te voir délivrée.
— Ils me tenaient en leurs filets!
Comme ils sont sourds, aveugles, laids.
Je me taisais, désespérée.
Je n'affrontais pas leurs discours;
Comme ils sont laids, aveugles, sourds.
Jusqu'à ce jour ils supposèrent
Que n'entendant plus rien de moi.
J'avais succombé sous l'effroi.
Et, le croyant, ils me laissèrent.
Ils s'étaient déjà, par bonheur.
Abusés de pareille erreur
Quand jadis, Romains, ils voulurent
Tenter ce qu'ils font aujourd'hui;
J'en avais eu ma part d'ennui :
Druides, bardes disparurent;
Dans les maisons de l'Occident,
On crut que les Lares moururent;
Au pays du soleil ardent
On crut que les Péris se turent;
On alla même imaginer.
Et tous les insolents le crurent.
Que l'on pouvait nous pardonner.
Puisque aussi bien nul homme sage
Ne s'exposait plus à l'outrage
De jamais nous importuner.
410 Chant premier.
Mais un jour vint, je ne sais comme !
Cette démence quitta Thomme,
Son impudence se voila,
Sa certitude s'écroula,
Il trembla dans son assurance.
Rechercha l'antique Espérance,
Et la fée était toujours là!
Et les mondes restaient les mêmes !
Et le démon a beau toujours
Essayer de nouveaux discours.
Des mensonges et des blasphèmes.
L'éternelle vie est à nous !
Les menteurs ploieront les genoux.
Ils vont rouler dans la poussière.
Et vivre heureux sans nous lasser.
Des ivresses de la lumière
Nous allons la recommencer!
— Tu vivais donc, ô ma marraine ?
— Je respirais, mais à grand'peine!
Mes yeux ne voyaient pas le jour.
Et mon cœur était sans amour.
— Vous entendiez ?
— Je dormais... Que dirai-je?
Comme un ourson sommeillant sous la neige. Comme un frelon sous la glace engourdi I Puis tout à coup le temps s'est attiédi. Un bruit léger a glissé sur ma tête.
Un souffle chaud sur ma bouche a passé.
Quelque chose s'apprête !
Tout va changer. 411
Leur triomphe s'arrête !
Leur bras tombe lassé; Leur fermeté chancelle; Leur force sur la selle Ne se tient plus d'aplomb!
Tout va changer! J'écoute, J'attends... je ris... je doute :
Comme le temps est long !
Mais l'Espérance inonde,
Féconde Mes esprits ranimés !
Mes bien-aimés, Comme la nue est rose, Comme le ciel est bleu !
Comme tout se dispose Favorable à mon vœu !
Laissons ce qui s'efface Etre ce qu'il voudra !
Hourra!
Verra Fondre frimas et glace, Celui-là qui vivra ! »
Amadis riait; Oriane Riait de grand cœur comme lui; Urgande est là qui vole et plane Heureuse, fraîche, diaphane.
Sans nonchalance et sans appui.
Libre d'ennui !
Et dans l'atmosphère C'est une brillante lumière, C'est un éclat, c'est un parfum
412 Chant premier.
Comme jamais n'en fut aucun Pour Tàme éprise et contentée.
« Ainsi, tu le dis, tu le crois.
Douce créature enchantée.
Dit Amadis, Esprit des bois, Divin soufBe de la nature !
Ainsi tu le dis à mon cœur.
Toi qui n'es pas l'esprit moqueur.
Tout va changer, chair et figure ?
— Ainsi donc. Esprit tout-puissant.
Dit Oriane (et fier, pressant
Était l'accent de sa demande).
Ainsi tu nous viens assurer Qu'il ne faut pas désespérer.
Et nous te retrouvons, Urgande !
— Je vous ai dit... Je n'ai rien dit! L'air pur et vibrant m'étourdit.
Le soleil m'anime et m'enflamme!
Je vais, je cours, je ne sais rien!
Tout change, vous le voyez bien!
Un nouveau soufBe emplit mon âme.
Et je ne suis pas seule ici !
Je te retrouve. Dieu merci !
Bonjour, ma sœur, bonjour, Morgane !
Dame du lac, bonjour cent fois!
Entendez-vous ces douces voix, Amadis ? Écoute, Oriane ! »
C'était bien vrai! Dans les taillis.
Buissons, fouillis
Tout va changer. 413
De feuilles, fruits, menus branchages.
Couraient, chantaient, sifflaient gaîment,
Étourdiment, Les lutins menant grands tapages!
Et ce n'étaient que les hérauts De personnages pas bien hauts, Qui s'agitaient sous la ramée
Si parfumée
Et parsemée De boutons d'or et de glaïeul.
Et qui maçonnait le passage Où Mélisandre au fin corsage.
Alerte et sage, Non sans fierté, non sans orgueil, A travers des flots de lumière.
Fine poussière.
Glissait sous le couvert des bois.
Comme une eau pure entre les doigts, Et de sa danse alerte égayait la clairière.
« Tout va changer, dit Amadis, Tout va changer, je vous le dis !
— Ne me croyais-tu pas? continuait Urgande.
— Que va-t-il arriver ?
— Cela, je n'en sais rien !
Je pars, je cours, je vois, je m'éloigne et revien. Et ma joie en est assez grande!
— Que va-t-il advenir ? Il le faudrait savoir.
Pour prévoir
414 Chant premier.
Et pour concevoir Ce qui va remplacer l'édifice qui tombe.
— Moi qui succombai tout d'abord
En un si douloureux transport Et qui sors à l'instant des ombres de ma tombe.
Je ne sais rien, je n'ai rien vu.
Et tu me prends au dépourvu :
Seulement, l'ennemi succombe !
S'il te plaît d'en savoir plus long.
Suis ce crapaud, suis ce frelon Vers les champs cultivés et le séjour des hommes ;
Ceux-ci te diront à coup sûr
Ce qu'on ne lit pas dans l'azur.
Ni sur les verts gazons où maintenant nous sommes!
— Tu dis vrai! Descendons! » repartit le héros.
Et sans se tourmenter d*inutiles propos.
Tous les trois vers la plaine on les eût vus se rendre,
Montés sur leurs chevaux, comme aux jours d'autrefois.
Destriers pleins d'ardeur, agiles palefrois.
Lorsque de les chérir nul n'osait se défendre.
Us marchaient lentement vers le but inconnu;
De ce qu'ils rencontraient ils tiraient des augures.
Leurs cœurs se promettaient d'étranges aventures.
Et le plus grand péril serait le mieux venu.
C'est ainsi qu'en tous points ils demeuraient les mêmes.
Amadis s'écriait :
« Ce sont des jours suprêmes! >
Tout va changer. 41S
ûane disait :
« Certes, il va changer, ; monde répugnant qui nous est étranger : tombera dissous, ses débris vont plonger
Dans nous ne savons quel abîme!
Je voudrais tout, tout deviner.
Quel juge va l'exterminer,
De quel aigle il sera victime!
— Si mes yeux ne se trompent pas, Dit Urgande en hâtant le pas.
Voici que j'aperçois là-bas Quelqu'un qui va vous satisfaire.
— Quelqu'un? quelqu'un? Vraiment quelqu'un? C'est venir en temps opportun!
Mais d'hommes je n'en crois aucun !
— Regarde là, sur la bruyère ! »
Sur la bruyère était tapi.
Comme un chat sauvage accroupi.
Un semblant de figure humaine :
Un haillon noir l'enveloppait.
Dans un sayon il se drapait.
Cherchant à trouver sous la laine Qui sur le cuir tenait encor, Souillée, arrachée, éraillée.
Un peu de chaleur éveillée Qu'il dérobait comme un trésor.
Ses pieds nus, meurtris, rongés, sales.
Sortaient piteux de leurs sandales
4i6 Chant premier.
Qui les dénonçaient aux cailloux,
Par sa béante déchirure,
Les coudes sur de durs genoux,
Soutenaient la frêle arcature ;
Sur les doigts longs, bleuis de froid.
S'appuyait un front jaune, étroit.
Sous une grise chevelure.
C'était une femme, pourtant.
Que considérait Oriane ;
Cet être abject et dégoûtant.
C'était la belle Viviane.
Quand elle vit de loin les amants s'approcher. Elle les reconnut et voulut se cacher.
Puis voulut affronter et braver leur présence; Mais quand elle aperçut que ces nobles amants Étaient plus que jamais beaux, jeunes et charmants. Son orgueil s'éteignit dans sa triste impuissance. Quoi qu'elle eût pu vouloir, on la vit s'égarer; Ses yeux se désarmant se prirent à pleurer, Et ses cris éveillant les échos de la lande. Elle hurla :
— Pardon 1 Je suis vaincue, Urgande!
Je demande pardon ! Généreux Amadis, Adorable Oriane, exaucez les maudits !
— Fille du mal, lui dit le héros, je m'assure Que ton être est navré de plus d'une blessure. De même que ton corps a perdu sa beauté, Ton âme a dû s'abattre en sa perversité. Que t'est-il arrivé? Ton parent Théophraste,
Tout va changer. 41 y
Ce maître qui visait à gouverner sans faste, A complaire aux pieds plats, et qui n* avait en lui Que plaisir à servir les intérêts d'autrui, Qu'a-t-il pu devenir ?
— Remplacé par bien d'autres !
On a changé vingt fois de régents et d'apôtres; Des ondes d'eau boueuse arrivent tour à tour, Un nouvel Évangile est prêché chaque jour. Chaque jour on s'attache aux raisins d'une treille Qu'en hurlant de fureur on arrachait la veille; Et si l'on veut montrer les haillons de demain. Ce n'est que l'étendard qu'on brandit dans la main. On ne veut que changer! les maîtres et la foule! Dans un grossier déduit tout nage, boit et roule, Enivré s'écœurant, écœuré s'enivrant; Tout ce qu'on aperçoit d'excessif, on le prend. D'ailleurs, tous ces gloutons ne songent qu'à repaître. A peine ils l'ont dressé qu'ils renversent leur maître, Et leur goût pour jeter quelque chose à l'envers Augmente chaque jour dans leur triste univers. Quand nous avons d'abord recherché la puissance, Nous ne prétendions point tout changer ici-bas. Nous voulions conserver la vertu, la décence. Pour un peuple content de modestes ébats. Et dans ces blancs palais hérités des vieux âges, Que nous accommodions à de nouveaux usages. Installer à toujours le profitable hymen De la Raison guidant le Pouvoir par la main, S'escortant tous les deux de la troupe choisie Des Sciences, menant la sage bourgeoisie^ Se fondant sur la Force et sur la Liberté, .
4i8 Chant premier.
Attirant sur leurs pas la douce Égalité :
Ce fut toujours ainsi que parla Théophraste.
— Quel terrible jargon !
C'est ainsi que contraste Jéhovah et Dagon ! Dit Urgande, et plus fiëre Était notre manière De vêtir de lumière Tout ce que nous faisions !
Vous préfériez les phrases Et les fausses extases A ce que nous disions!
Mais en parole claire, En langage ordinaire, Votre tribu vola Les joyaux de la nôtre.
Ton héros, ton apôtre, Menteur comme nul autre, Ton maître fit cela !
— Il avait un certain ministre.
Dit Viviane, un fourbe, un cuistre Un avorton au front sinistre Qui nous mit à bas un beau soir.
Jurant que c'était par devoir; Il annonça plus de promesses.
Avec de brillantes largesses, A ceux qui voulaient en goûter; Déclara notre main trop rude.
Son esprit, mieux nourri d*étude.
Du bien ayant plus d'habitude.
Tout va changer, 41g
De tout allait mieux s'acquitter.
On m'a chassée, on m'a battue,
De ma gloire on m'a dévêtue,
Et mon cœur de rage étouffant,
Je fuis, me cache, me retire.
Et je souffre trop à le dire :
Ils m'ont enlevé mon enfant!
Ah ! divin Amadis, le repentir m'accable ! Qu'ai-je fait, insensée ! Oui, folle et trop coupable. Jalouse, imprévoyante, ingrate, qu'ai-je fait? Je rachète aujourd'hui l'orgueil qui m'échauffait ! Moi ! qui sors d'une engeance et d'une race usée. Parce que je mentais, j'ai pu croire un instant, En voyant ton pouvoir, que je pouvais autant! Et je vois aujourd'hui ma science épuisée! Le jour où j'inventai (tu ne t'en souviens plus!) De séduire les tiens, tes amis, tes élus. Toi-même, en vous flattant de la belle espérance D'un triomphe sans lutte et d'un bien sans souffrance, Quel mépris, ce jour-là, je fis naître en Gauvain! Et plus tard, le combat que je livrais en vain Sans jamais ébranler ta fierté magnanime! Impuissance, folie encor plutôt que crime : J'ai tout payé! Quel voile était devant nos yeux. De prétendre lutter contre les fils des dieux! Ah ! sous quel repentir je m'abaisse et je plie ! Et mon époux... Ayglain qu'en ce moment j'oublie, Et qui pourtant m'aimait et qui mourut si bien; Du venin qui me gonfle il ne conserva rien, Et ce que dans le sang de ce fils qu'il me laisse J'ai pu contaminer de ma lâche faiblesse. Dans le sang paternel trouvera le pouvoir
420 Chant premier.
De monter aussi haut que le plus haut devoir I Rends-le-moi! rends-lui tout! Désormais, je suis morte, Morte au monde, à l'espoir, sauf à mon repentir! Viens me rendre mon fils et fais de telle sorte Que de prendre sa place il se sente avertir!
Viviane pressait sur sa maigre poitrine
Les deux mains d'Amadis et les couvrait de pleurs.
Sous le poids des douleurs
L'orgueilleuse s*incline.
Oriane la prit dans ses bras repliés, La couvrit de son vert manteau de zibeline. Et Viviane eut honte et lui baisa les pies.
« O ma chère Oriane ! ô ma chère Oriane ! »
C'était unrepentir profane.
D'ambition et non de cœur.
Urgande eut un rire vainqueur,
Moqueur, Et tandis qu'au ciel elle plane.
Aux deux amants sa bouche dit :
« Tout reverdit !
Tout s'agrandit!
On nous invoque, ce me semble!
Mais comment peut-il arriver Ce que l'on n'osait pas rêver?
Si nous allions nous retrouver Comme hier, au matin! J'en tremble!
— Je ne crois pas! je ne crois pas!
Tout va changer. 421
Dit Viviane qui s'exclame.
L'enfer a livré ses combats :
Il perdra tout, même mon âme!
Ou, pour mieux dire, cet Esprit Qui fit les méchants, les proscrit!
Il va les brûler dans sa flamme !
Mes amis sont déjà passés !
Ils sont vaincus et renversés, Et leurs successeurs sont pressés Par un rival qui les assiège!
— Mais comment tout finira-t-il ?
Lorsque tes successeurs partiront pour Texil,
Quel sera l'ennemi ?
— Le saîs-je ?
— Ah ! dit Urgande, tu pourrais Nous éclaircir tous les secrets Que le destin réserve encore.
Si tu voulais tant seulement Interroger subtilement Merlin, ce Merlin qui t'adore! »
A ce nom de Merlin, Viviane tordit Ses bras, et, gémissant, sur le sol s'étendit, S'arrachant les cheveux par sauvages poignées. Ses tresses autrefois si fines et soignées. Plus noires que l'ébène et l'aile du corbeau. Ce que dans sa beauté l'on disait le plus beau, En désordre à présent comme filasse grise *
422 Chant premier.
S'effilochaient au vent, et sa voix indécise Répondit :
a Non I parmi mes crimes, tu sauras Qu'il n'en est de si vils et de si scélérats Que ceux par moi commis envers Merlin mon maître! Dans une grotte, hélas! j'avais voulu le mettre Autrefois.., Amadis a su l'en retirer.
Mais après quelque temps, j'ai pu m'en emparer De nouveau... pour l'étendre en une tombe étroite. D'un cristal transparent, et, là, trompeuse, adroite. Sans qu'il pût résister, j'espérais le tenir, A jamais l'enchaîner, l'empêcher de sortir. Mais dans ce cœur troublé l'amertume et la peine Ont consumé l'amour et fait entrer la haine : Il me hait maintenant! Couché dans son cercueil, J'ai beau le supplier et pleurer sur le seuil Du monument, je vois ses yeux pleins de colère M'arrêter, m'épier, et, si j'étends les bras Vers lui, le malheureux gronde et ne parle pas! J'ai perdu, j'ai perdu tout pouvoir de lui plaire. Il ne m'écoute plus! En vain je me soumets. En vain je m'humilie, en vain je lui promets. S'il veut m'injurier, m'accuser, me confondre, M'écraser de mépris, seulement me répondre. De ramper à ses pieds, il ne me répond pas! Si j'avais un moyen de finir son supplice, En ouvrant devant lui cette arche de cristal. J'aurais dit mille fois : Que tout cela finisse! Mais je n'ai jamais pu réparer aucun mal !
— J'irai, dit Amadis, si tu veux me conduire;
Tout va changer. 428
A dire ses secrets je pourrai le réduire, Et s'il est un moyen de briser sa prison, Je saurai le trouver d'une ou d'autre façon.
— Eh bien! dit Viviane, essayons!... Mais j'ai honte De vous servir de guide à vous trois! Il le faut Cependant! Cette horreur... marchons!... je la surmonte! Mon forfait le plus grand... tu vas le voir bientôt! »
CHANT DEUXIEME
L'Arche de Merlin.
Amadis, Oriane et sa marraine Urgande, Guidés par Viviane, allaient chercher Merlin. Des cigales des champs Tallégresse était grande; De lumière et de bruit le vallon était plein. Près de là résonnait, à Tabord d'une lande, La chute d'une eau vive animant un moulin;
Du lin, Du lin touffu, du chanvre, une verte oseraie Mêlaient confusément leur feuillage à foison. Des roses d'aubépine, éclairant une haie. Couvraient de leurs baisers le toit d'une maison Dont le mur dévié, bossé, blanchi de craie. Surplombait par endroits bien plus que de raison.
Cloison Qui se formait, fermait, fendait sa planche grise. Vieille et toute branlante et fraîche cependant. L'hirondelle y nichait dans les coins où la brise Passait, conduisant l'ombre ou le soleil ardent. Sur la table boiteuse une nappe était mise;
L'Arche de Merlin, 425
La vapeur de la soupe attirait, s'épandant,
La dent.
Si la table a trois pieds, ainsi fait Tescabelle; Mais le jambon grillé prodigue un vrai parfum; Le vin semble un rubis; la cruche n'est pas belle, Mais ce quartier d'agneau ne le cède à pas un ! Et sur ce plat la pêche, avec la mirabelle. Pourrait-elle inspirer quelque doute importun ?
Aucun I
« Combien fais-tu payer ce repas, camarade ? » Dit le bon Gandalin regardant le meunier.
Il empoigna la cruche et se versa rasade :
c( Un peu cher, entre nous, m'a paru le dernier.
— Un peu cher, un peu cher, cela vous plaît à dire.
Le jambon vaut six francs, le beurre pour le frire.
Huit deniers; quant au vin, vous avez peu vécu
Si vous l'estimez moins, la pinte, d'un écu.
L'agneau, nous le mettrons, pour vous être agréable,
A deux doublons; la miche est d'un gruau sortable.
Je la vends quatre sous au chaland distingué.
Le fruit de cette année est partout détestable :
Pour avoir celui-ci je me suis fatigué.
J'en demande un teston. Le loyer de la table,
Celui de la vaisselle, et celui du plancher
Que l'on use toujours quand on y vient marcher,
Et le dérangement de vous ouvrir la porte.
Et tous ces menus frais qu'un hôte vous apporte.
Tout ceci reviendra, sans vous le reprocher.
426 Chant deuxième.
A trois sous parisis...
— Par mille panerées.
Trois cent mille bateaux de diables, vieux coquin. Où prends-tu tes calculs et tes phrases damnées ? Me crois-tu les trésors de T Amoresbaquin ? Tu n'es qu'un usurier !
— Je suis un pauvre hère !
Autrefois, autrefois, repartit le meunier, J'aurais pu faire mieux et ne veux le nier, Mais je vous donne ici mon meilleur ordinaire. Il nous faut profiter autant que nous savons, Force est de profiter autant que nous pouvons. Car l'impôt nous prend tout! Si tu veux être chiche. Meurs ! Si tu veux grandir ici-bas, fais-toi riche ! Et pour le devenir, il n'est meilleur moyen Que de tromper autrui pour lui voler son bien. »
Sur ces mots, le meunier dans une large chaise S'étendit de son long et rit tout à son aise; Et Gandalin, pantois, le regardait aux yeux : Il pensait à part lui :
« C'est infâme, odieux.
Le discours qu'il me tient ! Je ne sais que répondre Ni comment lui trouver des mots pour le confondre; Mais je sens toutefois que mon cœur indigné A lui donner raison n'est pas trop résigné. »
Et comme il se taisait, ne sachant trop que dire, La chambre retentit d'un franc éclat de rire.
L'Arche de Merlin. 427
Et Ton vit Galaor s'avancer tout à coup Sur le seuil de la porte, ayant entendu tout.
« Vilain, fils de vilain, ce sont là vos maximes ? Plus honteuses encor, plus viles que vos crimes ! Tout ce qui n'est pas riche et ne saurait pétrir Le pain qu'il doit manger, tout cela doit périr ! Vrai propos de bourgeois I Va I sers ce gentilhomme ! Bientôt peut arriver tel jour où l'on t'assomme, Et tu seras heureux d'y trouver, sur ma foi ! Un homme autrement fait que tes pareils et toi ! D'ailleurs, tiens, prends l'argent que ta grâce réclame ! »
Le meunier frissonnait de rage dans son âme, Mais il guignait l'argent, et teut droit il le prit. Et, malgré qu'il en eût, dans sa barbe il sourit. Tandis qu'un dithyrambe exaltait son esprit.
<c Sainte pièce d'argent, sainte pièce de cuivre.
Enivre Par ta forme et par ta couleur.
Par ta valeur, Mon cœur charmé que je te livre !
Tu vaux bien la peine de vivre Dans la joie ou dans le malheur !
— Maintenant, laisse-nous; tu n'as rien à prétendre ! Poursuivit Galaor. Écoute, Gandalin !
Il ne comprendrait pas, s'il pouvait nous entendre. Ce que nous dit à nous le chant de son moulin, La parure des fleurs, la verdure des saules, Cette herbe fine et drue et qui monte aux épaules. Et l'oiseau qui s'empresse, haletant, pépiant.
4^8 Chant deuxième.
Pour boire dans cette eau qui s'encourt vers l'étang!
Ton ami le meunier n'en sait pas le langage !
De toutes ces beautés il ne voit pas l'usage,
Et quand, après son ventre, il a comblé ses yeux.
Sa faim devient plus calme et tout est pour le mieux.
Nos regards vont plus loin, dardés d'une autre essence!
Et nous sentons très-bien à quel point il a tort
De louvoyer ainsi lâchement loin du port
Nous suivons des instincts de plus haute naissance
Accordés à nos sens pour un plus noble effort !
Dans son ambition mesquine et resserrée,
Il n'aperçoit que lui, convoiteux et tremblant,
Cherchant à s'étayer sur quelque appui branlant
Et devinant sa chute à l'avance assurée !
Ami ! tout va changer !
Leur monde va plonger
Dans la boue et la fange !
C'est incroyable, étrange.
Impossible, il se peut!
Mais vois que tout se meut.
Gravite et se dispose
Vers la métamorphose
D'un gravois enfumé !
Nous sommes à la veille,
La veille où tout sommeille,
Et qui déjà s'éveille.
De l'aurore vermeille
Où naîtra la merveille
D'un gravois ranimé!
— Si tu le crois, si tu l'espères.
Tous nos ennuis sont superflus !
L'Arche de Merlin. 42g
Dit Gandalin, je n'en veux plus !
Soyons joyeux comme nos pères !
Mon maître et toi, c'est mon seul bien ! Tu n'attends rien, je ne veux rien.
Ce qui vous plaît me plaît de reste !
— Ta fidélité, je l'atteste.
Vaut tout ce que nous éprouvons !
— Et vous serez vengés !
— Vengés comme Dieu même !
Nous verrons flamboyer les feux de l'anathème. Nous verrons éclater tout ce que nous rêvons. La foudre balayera sur la face du monde Cette impure souillure et cette bave immonde. Et cette lèpre, auteur des maux que nous savons ! La race mélangée, en sa décrépitude Va s'effondrer hurlante, et tomber au niveau Du loup mourant de faim en quelque solitude. Et, pour la remplacer, viendra le renouveau.
— D'où sais-tu, Galaor, ce que tu me racontes ? Comme le loriot, tu palpites, tu montes. Étourdissant mon cœur de tes cris de gaîté. Loriot, loriot, qui t'a donc excité?
Quel rayon a percé la nue ?
Sous le brouillard épais et froid,
A quel endroit L'étoile est-elle survenue ?
' — Comment le dire ? Je voudrais Savoir, pour te le dire après,
43o Chant deuxième.
D*où me vient cette ardeur bizarre.
Mais j'en suis sûr, tout va changer!
Le brouillard commence à bouger,
La vapeur va se déranger.
Je deviens un nouveau Lazare,
Et la pierre de mon tombeau
S' ouvrant, mon suaire en lambeau
Me laisse aller! Je me prépare,
Je me prépare à m'élancer
Dans Tair pur qui veut m'embrasser.
Me soutenir et me placer
Dans les fleuves de la lumière!
Quant à t'expliquer le pourquoi.
Je ne saurais, crois-moi, crois-moi !
Crois mon bonheur! crois mon émoi!
Je vois s'entr'ouvrir la poussière !
— Sur rhonneur, il n'est que Merlin D'assez retors, d'assez malin
Pour couper le voile du doute!
Le vieux hibou doit se cacher!
Nous saurons bien le dénicher! En route, Galaor, en route !
Allons fouiller, d'abord, ces lieux qu'aux anciens jours Le sorcier hantait d'habitude!
— C'était Brocéliande, et de ses carrefours Merlin avait fait son étude !
— Allons chercher le mécréant!
L'œil aux aguets, l'esprit béant.
Pressant, retournant tout mystère,
L'Arche de Merlin. 4f3i
Merlin connaît la vérité !
- Certes il la connaît, Gandalin ! J'ai tenté e plus hardis efforts en cent lieux de la terre ue d*arracher d'un fou ce qu'il voulait me taire! t je ne prétends rien d'ailleurs que l'équité ! »
La forêt de Brocéliande Mène au Parnasse, et même on croit, Si l'on n'est pas trop maladroit Et si Ton passe au bon endroit.
Que la distance n'est pas grande.
L'une est au nord, l'autre au midi; Dans Tune il pleut, l'autre, attiédi.
Du printemps reçoit le coup d'aile; On voit la foudre, à grands éclats.
Sur ses rocs fendus jusqu'en bas.
Frapper jusqu'à Therbe nouvelle.
L'aigle y vient planer mieux qu'ailleurs. Pourtant, aux derniers jours d'automne.
Comme on s'émeut, comme on s'étonne Aux bruits joyeux, hardis, railleurs.
Levés dans la forêt bretonne !
Et comme l'esprit s'abandonne A ce mystère qui foisonne, A cet inconnu qui bourdonne.
Au secret qui nous environne De tous les spectres les meilleurs!
Gandalin, Galaor marchaient.
Tâchaient De gagner pays au plus vite.
43a Chant deuxième.
Leur rêve étant à leur poursuite, Rapidement ils approchaient.
Guettaient, cherchaient.
Dis! qu'entends-tu?
Chemin battu Ne mène à rien que de vulgaire!
N'en suivons guère !
Pour trouver les trésors sacrés,
Dans les fourrés
Étroits, serrés.
Sous les épines, sous les ronces.
Laissons-nous bien égratigner.
C'est là que nous pourrons gagner Des énigmes et leurs réponses !
C'était un fouillis merveilleux.
Vous dis-je!
Les lauriers croissaient autour d'eux.
Prestige !
Qui semblaient les complimenter.
Flotter Et s'entre-croiser sur leurs tempes.
Après vinrent les groseilliers,
Les framboisiers; Des noisetiers on vit les hampes; Et tous les végétaux du Nord Qui semblaient d'abord, à grand tort.
Avec effort Pousser racines hors de place.
Bientôt s'emparant des terrains
En souverains.
L* Arche de Merlin. 433
L'un apparaît quand l'autre passe.
— Arbres du sud, fleurs du midi, Disparaissaient devant les autres !
Retirez-vous! L'air refroidi, Le sol tourbeux ne sont plus vôtres !
Comme le gazon verdissait,
Partout poussait, Croissait, Richesse de la terre humide!
Comme le ruisseau jaillissait
Et bondissait Vers le marécage homicide !
Et là, baignant leurs pieds dans l'eau. L'aune, le hêtre et le bouleau.
Serrés par l'épaisse angélique.
Vêtus de mousse en fin velours.
Sous des nuages gris et lourds Chuchotaient un accent magique, Contre un coteau, sur le talus.
Grimpants, montants, prenant haleine Sous les rameaux touffus d'un chêne.
Auprès de saules chevelus.
udain, les deux amis aperçurent dans l'ombre le masse de pierre et verte et lourde et sombre, )nt la base s'ouvrait en un porche écrasé, Lii formait un portail largement évasé, était supporté par de sveltes colonnes \ porphyre, d'agate et de marbre africain, itaillé d'entrelacs et de dents de requin, , sur les chapiteaux, des rondes de personnes
434 Chant deuxième.
Bizarres et tordant des membres contrefaits. Avançant des museaux et des têtes cornues. Montraient aux regardants ces faces inconnues Dont l'alchimiste seul déchiffre les secrets. Galaor, Gandalin, sans y chercher malice, Entrèrent, tout courants, sous l'étrange édifice :
« Regarde! C'est Merlin ! » s'écria Galaor.
Merlin, pâle et défait, couché sur un drap d'or. De ses longs cheveux blancs inondait ses épaules; Ses yeux étaient fermés, et deux ruisseaux de pleurs S'écoulaient lentement sur sa peau sans couleurs. Épaissis comme l'eau sur la glace des pôles. Par moments, sa poitrine et baissait et montait ;
Un gémissement en sortait Et montrait qu'il était encore dans la vie; Mais il n'y tenait plus que par le désespoir. Et, sans l'interroger, d'abord on pouvait voir Qu'il ne gardait de rien la pensée ou l'envie. Tant son corps immobile annonçait clairement
Tout son renoncement.
Galaor, sans tarder, s'approche de la couche; Le vieillard étendu, de la main il le touche Et lui dit :
c< Instruis-nous! Que se prépare-t-il ?
L'honneur, le cœur, l'amour reviennent-ils d'exil ? Allons-nous voir tomber cette tourbe bourgeoise? Qui va la renverser et qui lui cherche noise? Est-ce à tort que je sens se réjouir en moi L'éternelle vertu de tout ce que je croi ? Réponds-nous! réponds-nous! Quoi! pas une parole?
U Arche de Merlin. 435
Sourd, muet ou haineux, n'es-tu plus rien pour nous ?
Pourtant Theure s'enfuit? L'occasion s'envole!
Et le marteau du temps frappe et compte avec nous !
Hâte-toi!... Pas un mot! Et, cependant, il pleure :
Est-ce regret, remords, chagrin ? Que penses-tu ?
Lui-même a-t-il choisi sa lugubre demeure
Sur ce funèbre lit qui le tient abattu ?
Il vit, mais il est mort, il est mort, mais il soufiFre !...
On respire en ce lieu comme une odeur de soufre...
Que ne nous apprend-il, cet homme qui sait tout.
Ce qui va s'écrouler ou demeurer debout ?
C'est un vase en débris gisant au fond d'un gouffre ! »
Et les deux jeunes gens le contemplaient surpris. Ils ne devinaient pas quel poids sur sa poitrine Pesant, le maintenait et contenait ses cris.
Ses membres étaient pris.
Mais ses yeux trahissaient une force intestine Qui rompait encor mieux son courage en débris... Et cette force était. .. Toi qui me lis, devine ! C'était l'effarement suprême du mépris!
Du mépris convaincu, du mépris pour lui-même
Poussé jusqu'à l'extrême.
Qui lui mordait le cœur, qui lui serrait le cou. Et ce mépris sans fin le faisait ivre-fou.
Comme tous les fripons des époques infâmes, Heureux ceux que le ciel a fabriqués sans âmes Et qui dans leurs départs ne réfléchissent pas S'ils doivent s'arrêter ou descendre au plus bas. Pour eux, nulle action n'a de saveur mauvaise; Ils respirent la boue et glissent sur la glaise;
436 Chant deuxième.
Ils n*ont d'autre souci, pour tout considérer.
Quand la honte leur sert, que de s'en emparer.
Le moyen, le chemin, ce n'est jamais la peine
D'en craindre le dégoût, la fatigue ou la haine :
On en rit, et ce rire à la face attaché
Est le trait dominant dont on reste entaché.
Merlin ne riait pas, n'avait pas ri naguère
En traînant le boulet pesant de sa misère;
Il était englué de vice et le savait,
Et ce qu'on peut sentir de honte, il l'éprouvait.
Et jusqu'au fond des os, dans sa chair palpitante,
La peine de l'enfer était partout présente.
Aussi, quand son oreille entendit cette voix. Dont il avait jadis admiré tant de fois L'accent pur, généreux, hardi, franc et sonore. Qui d'un ton confiant l'interrogeait encore, Ce fut un souffle doux qui sur son cœur passait. Lui portait de la joie et le rafraîchissait. Il remua les yeux, souleva sa paupière, Un instant contempla cette figure fière. Jeune, ardente, assurée et qui le soulageait. Lui sourit tristement, puis se dit :
c( Qu'il s'en aille!
Qu'il cherche les avis d'un homme qui le vaille! Moi, je n'ai plus d'avis... je n'ai plus de projet! En espérant la mort, il est bon que je pleure ! »
Il referma les yeux sans proférer un mot.
Cependant, Galaor, une heure et plus d'une heure, A genoux devant lui, le supplia tout haut,
L* Arche de Merlin. 43^
Et plus il s'obstinait, et non sans violence, Plus Merlin redoublait ses pleurs et son silence, Si bien que Gandalin s'écria tout à coup :
« Il ne vous dira rien, Galaorl Mais, debout, Voici venir mon maître et madame Oriane ! Voici venir Urgande, et nous allons savoir Si de leur résister il aura le pouvoir! »
Amadis se penchant alors :
c< Tout te condamne, Merlin, tout te condamne, et ton cœur égaré
S'est bien déshonoré !
Je n'y veux contredire,
Tu ne me croirais pas !
Mais de plus scélérats.
Regrettant leur délire,
Ont été pardonnes !
Tes sens désordonnés, Trames Par les fureurs d'un amour détestable.
Voilà les artisans qui t'ont rendu coupable,
Et toi, tu n'as fait rien!
Ton cœur dans sa démence
Reprend son innocence,
Et tu le comprends bien,
Puisque ta chute impie
Se relève et s'expie
Sous le fouet des remords I Et je dis maintenant à ton amour indigne : Sors de lui! quitte-le! Ver rongeur de la vigne, Serpent, démon, satan, menteur, va-t'en dehors ! »
438 Chant deuxième.
Amadis, Oriane, Urgande, sur la couche Du vieillard abattu se penchaient tous les trois : Il cessa de pleurer, on vit s'ouvrir sa bouche. On entendit ces mots que murmurait sa voix :
« Elle est là! je le sais; je le sens, elle approche! Faites-la s'éloigner! forcez-la de partir! Pour un être si vil, il n'est pas de reproche... L'injure de mon cœur se refuse à sortir. »
Et tous, se retournant, virent que Viviane S'écartait lentement et leur tournait le dos. Un regret s'éveilla dans l'âme d'Oriane, Un blâme s'éleva dans l'esprit du héros. Un sourire passa sur la lèvre d'Urgande : Elle n'estimait pas cette insulte trop grande. Et Merlin tressaillait, son cœur se réchauffait. Et Gandalin, charmé, s'écria :
c( C'est bien fait ! »
Alors, Merlin reprit :
« Tout vient, tout va, tout passe; La vie incessamment s'habille dans l'espace. Et rien de ce qui fut ne s'y montre deux fois. L'image du passé qu'on évoque en un songe Ne peut illuminer l'esprit que d'un mensonge. Car jamais ce qui fut n'est bien ce que tu crois. Un temps nouveau s'annonce, et le moment s'éclaire Où le mal va monter encor ! Tu peux t'y plaire. Tu t'y plais, j'y consens... Tu devines la fin!
L* Arche de Merlin. 43g
La fin plane déjà sur la nue orageuse,
Le monde sortira de la route outrageuse
Où tout ce qu'on vénère allait mourir de faim !
Mais que de maux, de pleurs, de honte, d'infamie
Sur la tourbe bourgeoise en sa graisse endormie
Et que les dieux vengeurs s'en vont exterminer!
Oui! qu'elle étouffe donc, la stupide assemblée,
Sous la mer de débris par elle accumulée.
Et dont les flots fangeux vont bientôt l'entraîner!
L'instant vient! il accourt! on l'entend! L'heure sonne!
Dans les clochers émus c'est le glas qui frissonne!
Ce qui reluit va pâlir !
Son œuvre de sabbat, le diable l'abandonne !
Ne songeons qu'à l'ensevelir! »
Merlin sur le tombeau laissa tomber sa tête
Sans prononcer un mot de plus. . .
On a beau le prier, inutile requête !
Tous les efforts sont superflus!
Enfin, Urgande a dit :
<c Quittons Brocéliande !
Quittons les bois, les champs, la lande. Quittons les étangs où les deux Calmes, sereins, n'ont rien à faire, A travers la pure atmosphère.
Qu'à baigner leurs longs voiles bleus.
Cherchons les campagnes fertiles.
Et les bourgades et les villes.
Descendons sur les grands chemins; Allons contempler les visages.
440 Chant deuxième.
Et les façons et les usages Qui font la gloire des humains.
— Allons, dit Galaor en éclatant de rire, Je n'ai pas beaucoup à leur dire, Mais beaucoup à les regarder.
Ce monde-là, ma foi, m'attire !
Car le moment de son martyre Va sans doute Tintimider!
— Rien de moins sûr, reprit la fée;
La vanité n'est étouffée
Qu'avec celui qui la ressent;
Mais tant qu'il vit, toujours pimpante.
On la voit descendre la pente
En disant : Qu'est-ce qui descend ? »
Amadis, Oriane, Urgande,
Et Galaor et Gandalin,
Sans renouveler leur demande.
Quittent le tombeau de Merlin.
Les voilà passant les montagnes.
Ils aperçoivent les campagnes;
Le soleil est sur son déclin.
Et de moissons et de cultures.
De pois, de choux, de pommes mûres
Jamais tableau ne fut si plein !
La troupe voyageuse arriva sur la brune Aux faubourgs d'une ville, et vit un bâtiment Dont les vitraux nombreux, aux rayons de la lune, Sur la façade énorme étaient là s'allumant.
L'Arche de Merlin. 441
On le vit s'éclairer de lampes par centaines, Un bruit immodéré de chaînes, de ressorts, De rouages, de fers, de tonnantes haleines. Soulevait un tapage à réveiller les morts.
Et sur cet édifice impur, puant, sordide. Un briquetage étroit s'élevait en tuyaux Pointus, d'où s'exhalait une vapeur fétide, Gluante, épaisse, noire et dont les lourds anneaux
Tournoyant sur les cieux, dégoûtés à sa vue. Se figeaient sur les toits, sur les murs, les créneaux. Sur l'oiseau qu'imprégnait cette suie imprévue. Sur les fleurs des jardins, sur les blés des coteaux.
En même temps qu'en bas, faisant tourner des meules. Un ruisseau violet, brun, vert et cramoisi. De soupiraux barrés assouvissait les gueules, Faisant trembler les ais d'un atelier moisi;
Et dans la puanteur, le désordre et l'ordure. Se pressait tout un peuple à l'aspect énervé. Impudent, insolent et de telle figure Qu'une eau propre, à coup sûr, ne l'a jamais lavé.
Hommes, femmes, enfants, jeunes garçons et filles Tournaient et travaillaient et jetaient aux échos. Comme des bâtonnets ricochant sur des quilles. Ce qu'ils pouvaient trouver de monstrueux propos.
Un orateur disait : « Vous êtes des Hercules, Des demi-dieux, des dieux libres et souverains!
44^ Chant deuxième.
Jadis, on vous tenait captifs aux ergastules, Et des fers comprimaient la force de vos reins !
— Maintenant, répliquait l'ironique canaille,
Nous mesurant le pain, vous nous faites la loi !
Mais nous vous prendrons tout et tout, vaille que vaille!
Dans Tunivers entier tout pliera devant moi ! »
En vingt lieux de la ville habitaient des portes. Des peintres, des sculpteurs, des rhéteurs, des savants; Une pensée unique habitait dans leurs têtes : De profits monnayés ils étaient poursuivants.
Par la splendeur de Dieu ! leur habile cervelle Ne se fatiguait pas à chercher l'inconnu ! L'un, des gros appétits tournant la manivelle. Démontrait le bon droit du brigand parvenu ;
L'autre prouvait comment on a raison de mordre. Et du fruit du prochain il vantait la saveur; Celui-ci détaillait les grâces du désordre. Et du vice tout nu conseillait la ferveur.
Celui-là, s'adressant à des âmes plus molles,
A d'heureux estomacs tenus chauds, bien remplis.
Célébrait les vertus en fades hyperboles.
Et de leurs manteaux blancs faisait valoir les plis.
Et tout cherche sa paye, et tout ment, et tout triche. Et tout récite un rôle et fait le matassin; Insulteur ou flatteur, on ne veut qu'être riche, S'acquérir de l'argent est l'unique dessein.
L'Arche de Merlin. 443
A qui cherche le diable, eh! tôt! on le détaille, On le vend par morceaux, gros ou courts, le voici ! Préférez-vous Jésus ? On y tranche, on y taille. Voilà pour votre goût! Dès lors, payez aussi!
Tout est là marchandise ! Il est facile à croire Quelle haine enragée et méchanceté noire.
Hors de toute mémoire, Une tourbe ainsi faîte, en tous lieux, distillait! Elle sentait, voyait comme tout s'en allait
Sous cette honteuse malice!
Elle courait à tout, et, furieux supplice,
Tout s'écroulait !
Tout s'écroulait? Comment? De cent mille manières! Dans les jours trop fréquents où l'on brassait la peur. Quand un vent de révolte agitait les bannières. Quand l'émeute aux longs crocs sortait de ses tanières. Quand les discours sanglants soulevaient leur vapeur, On répondait :
« Pourquoi tout l'univers s'écroule?
Pourquoi les nations s'abîment sous la houle ? C'est que le peuple a droit à tout et qu'il n'a rien ! Son pain est du métal ! Il préfère le tien ! Il le veut, il le prend, ou bien cherche à le prendre! Ah ! tu l'as fait pêcher au trouble pour saisir Ton luxe, ton orgueil, ton crime ou ton plaisir. Et comme un cormoran servile il devra rendre Sous tes doigts contractés qui serrent son jabot. Ce qui n'est pas à toi, misérable nabot! Tu verras ce qu'un peuple ose aujourd'hui prétendre! »
444 Chant deuxième.
Mais d'autres entonnaient un air tout différent :
« Ah! mon Dieu! Ton n'a plus de respea pour l'Église!
Le péril est bien grand !
On détruit les jalons, on ôte la balise! Tout ce qui fait la route aux peuples bien conduits. On en sort! Sur les rocs on traîne le navire; L'un veut passer à droite, et l'autre veut qu'on vire; La nef court dans les eaux des ténébreuses nuits ! >
Cependant, on est riche ! On rit, on se démène ! On tremble, mais on prend la coupe avec transport. On la comble du vin le plus dur, le plus fort. Et de l'ivresse en feu parcourant le domaine. Quand on ne voit plus rien on se dit dans le port.
Toujours nouveaux projets! toujours nouvelle note Qui sonne à chaque instant! Un nouveau conseiller S'élève et parle bien ! On change de pilote Tous les jours et l'on dit : Nous allons surveiller De plus près et si bien qu'on pourra sommeiller!
C'est ainsi que, chassant l'auguste Théophraste, On avait pris Jéhu qui boitait des deux pîés; Il eut pour successeur un drôle de sa caste. Remplacé par des gens qu'on a bien oubliés. Ils s'éteignirent tous, ces tristes météores. Après qu'on les eut tous vantés pour des aurores
Et reconnus pour des éclairs !
Des éclairs ? Certes, non ! de maladroites flèches Portant de çà, de là, de lugubres flammèches Et ne pouvant tromper longtemps les moindres clercs. Quand un prince tombait, c'était une habitude De prouver qu'il n'avait pas l'ombre d'aptitude.
L'Arche de Merlin. 445
Sauf un talent honteux, détestable et cruel, De pervertir le peuple en son bon naturel.
Tel avait trop usé de maximes dévotes ;
Tel portait un panache et paradait en bottes.
Soufflant à sa musique un ramage importun;
Le troisième était pire, il n'avait tort aucun,
Que d'avoir évité tous les torts des deux autres.
On lui criait : Faquin ! dans quel mal tu nous vautres I
Pour avoir trop mangé, nous voilà trop repus.
Hélas! nous le sentons, nous sommes corrompus I
Mais quel peuple sublime et quels esprits nous sommes !
Comme nous dominons de haut les autres hommes!
Ils ne manquent jamais la moindre occasion
De nous faire sentir leur basse aversion :
C'est le pur désespoir et la peur de l'envie !
Par nos vices charmants les pauvres gens heurtés
Voudraient, sans le pouvoir, éteindre nos clartés!
Ainsi tout ce ramas, chaque jour de sa vie,
Faisait le matamore et rendait ennuyeux
Le concert de ses cris aux hommes comme aux dieux.
Galaor a dit : « Oriane, Regardez ce monde qui vient!
Je ne sais pas ce qui le tient.
Il brait et grogne comme un âne. »
Mais Urgande dit à son tour :
a Voyez au front de cette tour
Ces. drapeaux mal teints qu'on agite! »
^^f} Chant deuxième.
Gandalin dit : <c Voyez là-bas Ce truand agitant les bras Devant la foule qu'il excite!
Elle menace, elle s'irrite...
Elle jette un bon frère à bas!
— Sur la ville, dit Oriane, Quelle terreur s'étend et plane !
Tout se disperse, tout s'enfuit, Comme les feuilles du platane Quand le vent du nord les poursuit.
— Voyez la femme qu'on renverse!
Voyez l'enfant qu'on foule aux pies!
Un incendie éclate et perce
Dans ces murs qu'on a dépouillés.
Les coups pleuvent comme la grêle, Beaucoup donnés, rendus très-peu...
L'agresseur ne s'en fait qu*un jeu; Il frappe, il jure, il interpelle.
S'éprend d'une vigueur nouvelle, D'abord qu'on ne résiste pas; Celte mollesse qu'on lui montre Le rend plus dur à la rencontre.
Double la force dans ses bras...
Voyez la tète ensanglantée Par des mains sordides plantée Au bout d'un infâme échalas...
— Voilà, dit Amadis, ce qui vaut à la tourbe D'être appelée un jour héroïque et sans pair; Voilà, dans sa grandeur, les tyrans qu'elle courbe,
L'Arche de Merlin. 44J
Et voilà sa justice et voilà son éclair,
Et là, vous contemplez son noble Jupiter! »
Jupiter laissait choir et la pique et la tête Qui saignait, distillant Thorreur et le dégoût, Et, barbu, chevelu comme une immonde bête. S'endormait aviné dans le fond d'un égout.
Quelques bourgeois disaient : « O guenille vivante! Hyène répugnante et servante des loups!
J'approuvais autrefois ce donneur d'épouvante. Mais, en ces temps passés, il combattait pour nous ! »
D'autres bourgeois disaient : « C'est à tort qu'on l'agite ! Il sufl&t de le mettre assis dans sa torpeur Et de le faire voir de loin; mais qu'on évite D'en tirer un parti plus grand que faire peur ! »
D'autres, mais des niais, se cherchaient pour se dire : « Qu'on apprenne à cet homme un moyen de bien lire. D'écrire la bâtarde et quelque peu compter. Il deviendra poli, doux, souple, serviable. Par d'aimables vertus il fera peur au diable. Il aura de l'esprit à vous épouvanter! »
La brute, en attendant, ronflait sans se contraindre, Et, s'éveillant, buvait, buvant se rendormait. On n'eût pu l'accuser de chercher à rien feindre : La brute étant la brute, en brute s'exprimait.
Vous n'avez pas cru, je l'espère.
Qu'aux souillures d'une atmosphère,
44^ Chant deuxième.
Toute fumée, odeur de sang, Cette divine compagnie S'était frottée en y passant ?
Assurément, non, je le nie!
Le ciel ne l'aurait pas voulu !
Et dans les chroniques j*ai lu Que, sans le savoir elle-même.
Ses pieds ne frôlaient pas le sol.
Ces brillants oiseaux, par leur vol.
Se maintenaient dans Tair suprême.
L'écume du pavé boueux Eût pu s'éclabousser sur eux.
Sur le sabot de leurs montures! Non ! sur les fers de leurs chevaux ! Nenni ! les nobles animaux Étaient de naissances trop pures!
Les blancs coursiers, leurs cavaliers.
Tranquilles sur les étriers, Étrangers à la foule immonde.
Contemplaient tout sans qu'on les vît.
Passant hors des yeux, hors du bruit.
Hors du frétillement du monde!
Que de grands esprits, de grands cœurs. Quand les appétits sont vainqueurs.
Ont ainsi passé sur la foule !
Comme ses regards impuissants.
L'effort émoussé de ses sens, Sans les toucher bave et s'écoule!
L'Arche de Merlin. 44g
L'or peut passer de main en main, Il peut gésir sur le chemin, L'or se pose bien sur les fanges; Mais rhonneur n'a pas ce défaut, On ne le voit qu'en montant haut.
Près de la région des anges.
Cependant, le tumulte excessif, haletant,
Allait en augmentant.
Le sang s'épaississait aux ruisseaux de la rue...
Allez ! la viande crue Ne coûtait guère à l'habitant!
On avait commencé par rompre les chapelles
Antiques, saintes, belles, Hors des tombeaux brisés on secouait les rois!
Et, parmi les bourgeois.
Beaucoup prêtaient la main aux doctrines nouvelles.
« Il faut un peu de mal pour engendrer un bien
Immense, et ce n'est rien Qu'un doigt de sang versé mêlé d'un peu de cendre; C'est un enfantement ! Vous allez voir descendre Un bonheur qui prendra l'équité pour soutien ! »
Tout à coup, Viviane accourt devant la troupe Des héros, et du geste, en barrant le chemin. Lui montre un suppliant qu'elle tient par la main. Du coursier d'Amadis elle touche la croupe Et s'écrie :
<t Ah ! reçois, adopte mon enfant !
Je le mets sous les pieds du bon droit triomphant!
45o Chant deuxième.
Je Tai sauvé I Je veux qu'il te nomme son père !
Si tu m'entends, son règne est certain et prospère !
Il oubliera pour toi ce qu'il a pu savoir
De honteux, et qui met sa mère au désespoir !
Il est le fils d'Ayglain et de l'ancienne race!
Couvre-le de ton nom I couvre-le de ta grâce !
Uunivers qu'on secoue est prêt à s'écrouler!
Ce qui reste de bon commence à s'ébranler !
Tous les trésors acquis et gonflés d'âge en âge.
Du vorace chaos seront-ils le partage ?
Uhomme a pris tant de peine et doit en prendre tant
Pour que la barbarie en son fort dégoûtant
Ne le retienne pas : voilà qu'on l'y ramène !
Entends-tu ces clameurs de bassesse et de haine ?
Amadis, Oriane, ayez pitié de moi,
Pitié de cet enfant qui vous jure sa foi,
Pitié du genre humain et pitié de vous-mêmes!
Arrêtez le courant de ces lâches blasphèmes
Et brisez les couteaux aux mains de ces maudits! »
Viviane embrassait l'étrier d'Amadis.
CHANT TROISIÈME
La Boue.
Ainsi s'écria Viviane.
Arnadis s'émut; Oriane Un instant ne s'aveugla pas.
« Fleur des ingrats, Dit-elle,
Ta querelle N'est pas la nôtre, et tu peux T'en aller aux précipices.
Toi, tes vices.
Tes complices, Et tes enfants, si tu veux !
N'es-tu pas la même fée,
Échauffée De haine ardente envers nous, De hideux serpents coiffée,
Étoffée De fureurs jusqu'aux genoux ? Si pliante, adroite, aperte,
4^2 Chant troisième.
Si diserte A prêcher les trahisons, Sachant tout ce qu'on doit lire Et dire Et cuire Et frire, Pour ajuster des poisons!
N'cs-tu pas cette harpie Accroupie Et tapie Sur la couche de Merlin ?
Qui nous a pétri l'outrage De sa rage, Bel ouvrage, Fier courage Soufflé par Tesprit malin ?
Quand je t*ai vue humiliée.
Déguenillée, Agenouillée, En deux ployée, Comme broyée Et sanglotant : Pardon ! pardon !
Le spectacle de ta misère M'a fait oublier la vipère, Et je n'ai pas répondu : Non!
Mais n'attends pas que je conspire Avec ta native âpreté.
Pour te restituer l'empire Saisi par ta déloyauté !
Ils l'ont de tes griffes ôtél Entre les loups et le vampire.
Qui donc aspire
La Boue. 453
A maintenir Tégalité ?
Dévorez-vous! »
Ah ! Viviane, En ce moment, tu voudrais bien Que ce pouvoir se trouvât tien, De mettre en lambeaux Oriane!
Comme on trouvait dans tous tes traits Le débordement de ta rage, Les scintillements d'un orage,
Des éclairs vrais !
Et ses cheveux se hérissaient.
Ses dents grinçaient.
Ses mains passaient A Tentour des pieds d*Oriane!
Mais toi, tu te mouvais trop bas!
Quoi ! tu prétends, toi, Viviane, Obscurcir Tétoile qui plane!
Vaincre Oriane !
Ah ! tout condamne Ta bassesse à ne pouvoir pas!
Urgande se penchant vers Tenfant taciturne.
Souffreteux, abattu.
Lui dit :
« Comme une eau claire échappée à son urne. Dis-nous ce que tu sais ! Parle, que penses-tu ?
— Je pense, dit Tenfant, que c'est grande injustice Si vous comptez ainsi vous détourner de moi. Mon père à vos aïeux a fait tant de service ! Et, vous Tavouez bien, il était votre Roi !
454 Chant troisième.
Perce val de le voir ne pouvait se distraire, Genèvre Técoutait; ce n'était pas en vain. Car on sait qu'il était le neveu de Gauvain; Amadis, en ce temps, l'avouait pour son frère. Mais comme il était sage et bon, il le tua!
— Voilà la vérité comme on l'institua.
Dit Amadis, alors qu'on fit l'ère nouvelle.
Voilà ce que l'enfant nourrit dans sa cervelle.
Que puis-je donc pour lui, si je dois t'écouter,
Viviane ? et pourquoi veux-tu nous consulter ?
Si j'étais assez fou pour embrasser ta cause.
Tout mon sang répandu n'y ferait pas grand'chose.
Je suis d'une façon, toi d'une autre, et nos cœurs
Voient affluer en eux de diverses liqueurs.
Si par quelques endroits notre aspect se ressemble.
Nos âmes ne sauraient jamais se fondre ensemble.
Et pour te dire franc mon avis, après tout.
Tes rivaux, moins que toi, m'inspirent le dégoût!
Que Théophraste tombe et Jéhu le remplace.
Qu'un autre aventurier s'ouvre la bonne grâce
De cette populace et serve à son besoin.
D'accorder leurs débats je te laisse le soin,
Jusqu'au jour où Celui qui forge et qui dispense
Au mal ainsi qu'au bien leur juste récompense.
Rassasié de voir ce long avortement,
Fera choir sur vous tous le dernier châtiment. »
Tandis qu'ils raisonnaient, la folle multitude S'amassait, accourait, voulait parler et voir. Et chacun se poussait par delà son pouvoir. Personne ne trouvait la fatigue trop rude;
La Boue. 455
jsl sueur ruisselait sur les membres crispés, D'un vertige pareil tous paraissaient frappés, It les yeux égarés, brûlants, blancs de délire, Is s'avançaient, hurlant la chanson qu'on va lire :
« Plus de rhéteurs!
Plus de docteurs!
Un artisan, c'est notre affaire!
Charpentier, couvreur ou maçon.
Pas de façon 1
Plus de leçon !
Qu'il ait ou n'ait pas de chausson.
De caleçon.
Voilà le roi qu'il nous faut faire, Et sonnez, trompette et basson ! »
La foule en grands éclats de rire Partit et se mit à danser.
On la voyait sauter, passer.
S'épuiser et recommencer.
Et c'est impossible à décrire.
Jacques prenait Margot, la soulevait, La saisissait comme il pouvait, La trimbalait et la mouvait.
Sans souci de ce qu'on peut dire.
Et de nouveau, l'on entendait :
« On nous vendait !
On nous tondait!
On nous rendait Affamés comme des esclaves !
On nous dépouillait jusqu'aux os.
456 Chant troisième.
Grâce à des mots,
A des propos Sonores comme des grelots, Aussi creux ! Mais, nous autres sots,.
Nous jetons en Tair nos entraves.
En criant : Victoire I aux échos. »
Cette tourbe se pâmait d'aise; Nulle boisson n'était mauvaise v On se bourrait de lard pourri.
De pain rassis, de mortadelle.
La foule sotte, sans cervelle,, Buvait à flots le vin aigri.
Rire sur rire, cri sur cri.
Par son ivresse promenée
Et ramenée
Et fascinée
Et détournée,
Tout étonnée; C'était un Cyclope ahuri.
Sur une large borne, un gros homme prit place.. L'intempérance heureuse éclatait sur sa face Plate, large, vulgaire; il remuait les bras Le Cyclope grognait et ne l'écoutait pas : Cependant, à la fin, il retourna la tête :
« Quelle noble journée et quelle auguste fête!
Criait l'homme en forçant une voix de fausset
Qui déchirait l'oreille, au cerveau s'enfonçait. — Peuple sublime, grand, incomparable athlète! Ton glorieux génie au pouvoir te poussait!
La Boue. 45j
Tu Tas pris, tu le tiens, et désormais personne
Ne doit, sans ton aveu, ressaisir la couronne
Que d'un geste vainqueur ton pied foule et contient;
Car le droit de régner, peuple fier, c'est le tien 1
On ne te verra plus, jouet des perfidies.
Réchauffer dans ton sein d'astucieux serpents I
Des fraudeurs démasqués tu vois les comédies!
On voudrait t'abuser, désormais tu suspends
Sur les fronts prosternés tes poings toujours frappants!
Il te faut pour guider tes larges destinées
Dans le pur dévouement des âmes obstinées.
Ne rêvant que de toi, n'adorant rien que toi.
Dont toi seul, ô grand peuple, es la foi, fais la loi !
Qui n'apercevant rien que ta seule lumière.
Au-dessus du soleil la placent la première.
L'admirent, et sortis des moelles de tes reins.
Ne connaissent que toi dans les dieux souverains!
Je suis du peuple, moi! Je prétends qu'on le sache!
Il se peut que maint autre en rougisse et s'en cache.
Je suis du peuple et prêt toujours à vous crier :
Je suis un simple, un franc, un honnête ouvrier ! »
Il faisait une telle mine, Moitié retors, moitié câlin, Et pour si peu qu'on l'examine, Allumait un œil si malin, S'attifant d'une peau d'hermine Sur son vrai poil de loup marin Aperçu par les entournures, Qu'on lui vomissait mille injures
Galaor dit à Gandalin :
458 Chant troisième.
a C*est ton hôtelier du moulin ! »
Il accueillait insulte, outrage.
Sans se piquer, sans se fâcher; Il suppliait son entourage D'écouter et se rapprocher; Il mettait la main sur sa panse, Criant :
a Oui! j'ai ma récompense!
On m'estime et l'on me comprend !
Le peuple est grand!
Bien différent Des plus grands des humains... que dis-je? de Dieu même! L'amour du serviteur qui l'aime, Il le lui rend! »
De près, de loin, partout, la presse se ramasse : On se disait : « Quelle grimace!
Franchement, c'est un bon garçon !
Je viens de lui jeter ma pierre!
Je l'ai bien atteint par derrière, Mais il n'en fait pas de façon !
— Il n'est pas ouvrier! — Si! — Non! je vous atteste Qu'il n'est pas ouvrier; il est meunier! — La peste! Qu'il soit ce qu'il voudra! C'est un foudre d'esprit ! Voyons! on le nasarde!
— Il se gendarme?
— Il rit!
La Boue. 45g
— Moi, je suis décidé; je le choisis pour prince!
— Plus de princes, mordicux! A ce nom ma dent grince! Plus de princes !
— D'accord ! En ce cas, que veut-on ?
— On veut garder la chose en effaçant le nom ! César ne fut pas roi, ce fut César ! La terre.
Pour n'avoir plus de roi, n'en fut pas moins prospère. Comment s'appelle-t-il, ton meunier?
— Barabbas!
— Très-bien ! très-bien! parfait! Prenons-le sur nos bras! C'est par un Barabbas que l'État se gouverne!
La lueur que l'on voit briller dans la lanterne S'appelle un Barabbas, et, sans plus longs discours. Crions à pleins poumons : Barabbas pour toujours! »
Barabbas, enlevé, porté par quatre drôles, Allait gesticulant du haut de leurs épaules. Envoyait des baisers à tous ses partisans. Essayait d'ébaucher quelques airs imposants Et, par instants, tombait en crises frénétiques. Assourdi qu'il était par toutes les musiques Éclatant en fanfare aussitôt qu'il parlait.
Le peuple, autour de lui, courait, bouillait, roulait. Les uns, plus affolés, plus ivres que l'ivresse.
46o Chant troisième.
Le couvaient de leurs yeux ainsi qu'une maîtresse.
Prêts à mettre en morceaux tous ceux qui n'étaient pas
Assez énamourés de ses divins appas.
Les autres se disaient : « Ce qui vient de la boue.
C'est là, précisément, ce dont mieux on se joue.
Et celui-ci, trouvant notre bras pour soutien.
Ne sera pas d'humeur à nous refuser rien. »
On s'en vint l'installer aux lieux où Théophraste Et tous ses successeurs avaient montré leur faste. Et, quand on l'eut laissé dans son particulier. Avec son complaisant, son fou, son sommelier :
c( Lançons tous nos bonnets haut par-dessus nos têtes! Cria-t-il, et riez! Riez, mauvaises bêtes!
Çà, çà, qu'on nous porte au plus tôt
Un hochepot, Du bœuf salé, des andouillettes!
Çà, çà, des rognons sur le gril.
Force persil!
De la boutargue et des rillettes!
Çà, çà, tout ce qu'on sait de bon.
Gibier, mouton !
Du zèle dans ce que vous faites !
Cave, ouvre-toi ! Tire-bouchon, Travaille, travaille, travaille!
Ripaille!
Enfoncons-nous dans le coton !
Du molleton.
Et qu'on nous amène des dames! »
Le lendemain, le Barabbas
La Boue. 461
Dit aux siens :
« C'est assez d'ébats !
Nous sommes tous de bonnes âmes!
Et, là, je demande entre nous, Faudra-t-il vivre avec les loups, Avec les brutaux et les fous.
En trois mots, avec la canaille.
Quand nous avons, grâce aux humains.
Qui nous servent vaille que vaille, Assez d'eau pour laver nos mains ?
Lavons-les donc! Fermons nos portes!
Refusons l'entrée aux cohortes.
Sales escortes Qui nous ont tous ici placés!
Rappelons les gens renversés !
Voilà qu'ils viennent empressés I Aucuns ne sont embarrassés!
Bien caressés.
Bien redressés.
Tous souriants, ouvrant l'oreille.
Ils nous serviront à merveille.
Et leurs rôles sont tout tracés ! »
Huit jours après, au lieu des andouillettes
Et des rillettes.
Le puissant Barabbas voulait du blanc-manger; Dans un bain de porphyre il aimait se plonger; Il contait volontiers que le vieux Théophraste N'était qu'un parvenu d'assez douteuse caste. II l'avait, quant à lui, découvert aisément Au luxe mal conçu de son appartement.
462 Chant troisième.
« En ce qui me concerne, avait-il rhabitude De dire à ses amis, je me fais une étude D'égaler pour le moins, s'il se peut d'effacer Ce que les temps anciens avaient pu ramasser D'excellent! c'est-à-dire ayant cet avantage De se moins rencontrer et coûter davantage. J'ai le goût délicat, je ne m'en défends pas, Et l'avenir saura ce que fut Barabbas.
On me parlait hier d'un trésor sans reproche. Sans tache, sans fêlure et sans un seul défaut. Je veux le posséder, je le veux! II le faut! C'est un lit d'or massif et de cristal de roche. Enchâssé de rubis, montrant tout à l'entour Des fleurs qu'à chaque coin entortille un Amour! Ces fleurs sont des saphirs! Cette œuvre sans égale. On l'avait fait venir pour Héliogabale, Qui devait la payer ce qu'elle vaut. Ma foi ! D'après ce qu'on m'en dit, je m'en contente, moi ! »
L'élégant Barabbas disait vrai. Sa nature
Le portait à trouver tout ce qui fait figure
Admirable. II aimait l'étalage et l'éclat,
Ce qui coûtait très-cher, ce que Ton disait rare.
Magnifique, pompeux, inusité, bizarre.
Barbare même aussi, fût-ce insipide et plat.
Si tout cela valait bien gros ! Trop délicat
Pour trouver du plaisir, comme il faisait naguère^
A ce qu'à peu de frais s'achète le vulgaire.
Il lui fallait de l'or et de l'or plein les mains.
Il sentait comme ont fait les empereurs romains.
Qu'on voyait se douloir d'un dîner détestable,
Lorsque leurs maîtres queux osaient mettre sur table.
La Boue. 463
Fût-ce en un plat murrhin et le mieux ciselé,
Des perroquets rôtis qui n'avaient point parlé!
Il regardait Néron comme, un grand personnage,
Pour avoir dépensé plus que nul dans son âge,
Avoir imaginé des plaisirs inconnus,
Chanté pour le public, dansé les membres nus,
Comme un dieu de TOlympe ou comme un ancien pâtre
D'Arcadie, et charmé tous les yeux d*un théâtre.
Il pensait, il disait que cet être estimé.
Des femmes de grand cœur l'avaient très-fort aimé.
Et que le goût inné, parfait en toutes choses
Qu'il montrait, quand, le soir, enguirlandé de roses.
Il récitait ses vers devant les centurions,
Ravissait les chrétiens et charmait les lions !
Mais, comme je le dis, la dépense était forte.
Plus forte qu'autrefois ne l'essayait Jéhu,
Oh! mais, beaucoup plus forte! Alors, on avait eu
Des indignations de mainte et mainte sorte.
On avait démontré, non sans peine! et, pourtant.
On avait démontré ce fait très-important.
Que lui-même, Jéhu, mangeait des pommes vertes !
Découverte, à coup sûr, entre les découvertes !
Et ce luxe effroyable, intolérable, outré,
A force de recherche on l'avait démontré.
Et ce n'était pas vrai ! Mais Barabbas lui-même
Avait sur cet excès lancé son anathème
Et prouvé que ce luxe insolent, à la fin.
Verrait le peuple entier mourir de malefaim.
Lui, ce qu'il dévorait, ce n'étaient pas des pommes !
Il répétait souvent : « J'aime les gentilshommes !
Je ne sais pas pourquoi l'on veut s'imaginer
464 Chant troisième.
Que je me trouve ici pour les exterminer. J'y suis venu, pressé de quitter sur la route La poussière d'en bas que je hais et redoute. Et que j'ai secouée autant que je l'ai pu. J'en ai mangé longtemps et j'en suis trop repu.
Je tends à ceux d'en haut une main fraternelle!
Je leur ouvre mon cœur et leur offre mon zèle.
Et pour peu qu'on me laisse asseoir au milieu d'eux,
Je les délivrerai des complots hasardeux.
Pour garder leurs plaisirs je risquerai ma tête!
Un pareil protecteur mérite qu'on l'achète.
Il faut donc qu'on m'accueille, et non du bout des dents;
Je veux être un égal, un frère, et qu'on me nomme.
Enfin, dans leur cénacle, un complet gentilhomme.
Je le veux! qu'on s'y tienne, et gare aux imprudents! »
C'était, dans ces temps, une règle Des gens qui se disaient bien nés.
Qui portaient le lion ou l'aigle Dans leurs ccussons couronnés.
Qu'ils étaient nobles sans contestes.
Si tout le jour dégagés, lestes.
Gonflés dehors, vides dedans.
Ils se tenaient les bras ballants!
C'était le premier point que n'avoir rien à faire. Il importait d'abord de n'être bon à rien!
Puis s'avançait alors un glorieux mystère :
Epouser une tille ayant beaucoup de bien. Dès lors, on était riche; on avait du mérite. Rien à faire, et l'honneur en était convenu :
La Boue. 468
Tout fier du grand métier d'époux entretenu. Et pour tout parfumer d'une très-fine essence, On ne vous demandait ni vertu ni naissance, Mais on vous imposait comme suprême loi D'être ferme, solide et complet dans la Foi.
La foi de qui ? du Christ ? de quoi ? de la doctrine Qui promena saint Paul et ses amis divers Dans les recoins surpris de ce bas univers, Et qui leur fit saigner leur trace purpurine Au fond de tous les cœurs par Tamour entr'ouverts ? La doctrine de ceux qui, laissant leur province. Leur château, leur maison, leur avoir large ou mince. Leur plaisir, leur étude ou leur tranquillité. Allaient vers le Tombeau de la sainte Cité, Promenaient, chancelants, la fièvre sur leur route. Et sans se rebuter, sans écouter le doute. Revenaient ou mouraient, mais trouvaient bien payé L'effort qu'ils avaient fait, pour l'avoir essayé ? La doctrine de ceux qui, pour gagner des âmes Au service de Dieu, parcouraient l'univers. Dédaignant sur la route et le glaive et les flammes. Doublant tous les chemins jusque-là découverts. Puis voguant, sans souci d'une juste épouvante. Dans une mer sans borne et sous le ciel ardent. Soit que l'Océan dorme ou qu'il tonne ou qu'il vente. Arrachaient les secrets du monde d'Occident?
Non ! rien de tout cela n'enflait ces fiers courages. Ils ne recherchaient pas de si rudes ouvrages. Et cette foi, la leur, habile à s'effrayer. Avec ces fiers devoirs n'alla jamais frayer.
^66 Chant troisième.
Un semblant d'abstinence, un respea authentique
Pour la forme usitée au rite catholique
Suffisait, et pourvu qu'on prit l'accent dévot
En citant Tarchevêque, en vantant le prévôt.
Le recteur, le doyen, le moine et sa sandale,
Son livre, son rosaire oublié sur sa stalle.
On avait accompli jusqu'au bout son devoir.
Et Ton savait de tout ce qu'il en faut savoir.
Si bien que Barabbas, considérant les choses,
Disait : « Qu'ont-ils besoin de ces mines moroses?
Ne suis-je pas tout prêt à leur accorder tout
Ce que je vois fort bien qui suffit à leur goût?
Des phrases sur leur foi, des phrases sur leurs hommes.
Quelques soupirs poussés sur les temps où nous sommes.
Et, je le dis tout bas, mais c'est le point urgent,
Je consacre à l'autel tant et tant plus d'argent. »
Il le dit, il le fit, et l'on cria miracle. Pour lui tendre les bras on ne vit plus d'obstacle. Ses dîners étant bons, son luxe étourdissant. Son ton pour les gens purs attirant, caressant. Sa conduite envers Dieu des plus irréprochables. « Je me veux, disait-on, donner à tous les diables Si quelqu'un de meilleur se rencontre aujourd'hui. Et ses amis anciens sont peu reçus chez lui! »
Il avait recueilli la noble Viviane
Et de ses partisans s'était fait un appui
« Son fils est un enfant que le malheur condamne.
Disait-il, à n'avoir qu'un destin très-borné;
Mais il est mon parent, étant assez bien né.
Je lui dois mon secours et, certes, le lui donne.
Tant qu'il ne voudra pas réclamer la couronne.
La Boue. 467
Car, ne Toublions pas! le peuple ayant voulu Reconquérir ses droits, le fait est résolu! Nous n'y reviendrons pas, et mort au téméraire Qui prétendrait jamais soutenir le contraire! Hors de là, j'aimerais à voir autour de moi Cet ancien dévouement, joyau d'un ancien Roi, Tel qu'en faisaient fleurir les héros des vieux âges. Et qu'on sut employer à tant et tant d'usages! Les esprits de nos temps en sont trop détournés. Cela ne se voyait que chez les gens bien nés. »
Il ne prétendait pas, mais le donnait à croire. Que c'était vérité très-conforme à l'histoire De supposer jadis sa mère, en son moulin. Très-sensible aux propos fleuris de Gandalin, Et comme Gandalin, de science certaine.
Avait une origine assez fière et hautaine. Et qu'on ne doutait pas, en y regardant bien. Qu'avec don Galaor il eût quelque lien, La conséquence était que Barabbas lui-même Avait un jour trouvé, non sans surprise extrême Et sans se soucier des dits et contredits. Qu'il avait de l'humeur et des traits d'Amadis.
Il ne le disait pas, oh, non! je le répète!
Mais un pareil mensonge allumé dans sa tête
Scintillait au dehors, et d'honnêtes amis
En parlaient, l'en vantaient comme s'il l'eût permis,
Et prenant, comme on fait à pareilles époques.
Des semblants pour le vrai, dressant des équivoques,
Ils disaient : <( Le gaillard est du plus noble sang !
Si le vin est trop jeune, aussitôt il le sent!
468 Chant troisième.
Un parfum Tinquiète, il s'irrite sans cause,
Il ne dormirait pas sur le pli d'une rose;
En un mot, quoiqu'il soit brave comme un soldat.
On ne connut jamais enfant si délicat.
— J'éprouve, disait-il, que mon dédain fermente Pour ce qu'autour de moi dénonce un air commun Mon indignation, à chaque instant, s'augmente Pour les populaciers. Je n'en souffre pas un! Plus je vis, plus je vais, plus mon goût se raffine^ Et dans le plus exquis s'enferme et se confine. Un mot mal prononcé me devient importun.
Autrefois, en amour, j'eus d'étranges visées.
J'étais peu difficile et défrayais mon goût
En le laissant vaguer sur des billevesées;
Il n'était (j'en rougis !) pas très-pur de beaucoup!
J'avais du cabaret tâté les habitudes;
Mais, depuis ce temps-là, vinrent d'autres études.
Pouah! fi! mon esprit changea du tout au tout.
Plus de béguins crasseux! plus de robe de toile! Plus de bergère en bure, étançonnant son pot Sur la tuile noircie! Il me faut une étoile. Une divinité qui ne soit pas Margot.
Du velours, du satin, des perles dans la tresse. Voilà ce qui convient à ma noble tendresse. Une princesse, enfin, si je tranche le mot!
Peut-être tu m'entends, céleste Diamante !
La beauté, le génie et le rang, et voilà
Ce qui m'indique au doigt ma véritable amante
La Bouc. 46 g
Vers elle mon amour dès longtemps s'envola. Galaor, m'a-t-on dit, eut Tâme très-touchce #
D'une pareille ardeur, mais ne Ta qu'ébauchée. Et son triomphe au mien jamais ne s'égala.
Tous les matins tombait chez Diamante De fleurs, de fruits une moisson charmante Qui coûtait cherl car on n'admettait pas Des fleurs, des fruits grandis dans ces climats; On les voulait des terres exotiques!
Les fleurs, les fruits offerts dans ces climats. Il en sortait des parfums frénétiques
Tous les matins!
Tous les matins, s'avançait une bande De grands laquais brodés de pourpre et d'or. Qui s'en venait attacher sa guirlande Au pied du lit où l'on dormait encor.
De grands laquais brodés de pourpre et d'or. Tous les matins tombaient chez Diamante; Ils apportaient leur odorant trésor.
Venus par mer à travers la tourmente.
Tous les matins!
Et tout le jour accourait de la ville De gros marchands la troupe fort civile, Pour étaler des tissus merveilleux Et des joyaux éblouissant les yeux!
C'étaient colliers, bracelets, diadèmes.
Tous ces joyaux éblouissant les yeux!
Ils ravissaient les orfèvres eux-mêmes!
Oui, tout le jour!
4^0 Chant troisième.
Oui, tout le jour, revêtant ces parures, Ne songeant rien qu'à se bien amuser, Dans les jardins, sous d'épaisses verdures. Le rire aux dents, on s'en allait muser. Ne songeant rien qu'à se bien amuser.
Oui, tout le jour, on voyait Diamante Causer, moquer, et mentir et ruser.
Sans qu'un instant sa gaité se démente !
Oui, tout le jour !
Et tous les soirs, redressant jusqu'aux nues Ses regards peints et ses épaules nues. Et son corsage et son bras hermine Sous les ardeurs du cirque illuminé.
On se montrait à la foule surprise.
Sous les ardeurs du cirque illuminé.
Du bruit, des chants, d'être vue on se grise.
Oui, tous les soirs!
Oui, tous les soirs, dans son palais splendidc. Où, sous l'agate et le marbre poli.
Parle l'archet, où la danse réside.
Vient Diamante avec son front pâli.
Oui, sous l'agate et le marbre poli.
Oui, tous les soirs on voyait Diamante Porter son cœur de plaisirs afladi.
Mourant d'ennui dans son rôle d'amante.
Oui, tous les soirs!
Ces façons ravissaient la tourbe des boutiques; La tourbe des salons ne les goûtait pas moins. Et tout cet étalage enchantait les témoins. Ils n'avaient pas besoin de splendeurs authentiques.
La Boue, 4yi
Et la magnificence où leur goût s'abreuvait
Ne leur distillait pas le beau des temps antiques ;
Mais on prenait la chose ainsi qu'on la trouvait.
L'esprit mal exigeant de tous ces imbéciles
S'accommodait au mieux d'élégances faciles.
La richesse était tout pour son ambition;
La grandeur se montrait dans la profusion;
L'insolence, à son gré, jouait bien la noblesse !
La douceur, la réserve eût passé pour faiblesse.
Et n'ayant jamais su ce qu'était la gaîté.
On s'excitait les nerfs avec la volupté.
Et, tout le long du jour, on allait sans relâche
Se répétant : Ma foi ! le monde est arrivé
A ce que de plus haut on a jamais rêvé!
Rien ne nous fait défaut! tout va bien! rien ne fâche!
Nous avons ce bonheur de voir régner sur nous
Un pleutre qui devrait nous servir à genoux.
Et parmi les plaisirs, c'est le plus fin, sans doute,
De mépriser tout plat le maître qu'on redoute.
II me prend mon argent, mais je suis bien vengé
Par l'excès du dédain où je le tiens plongé.
Et c'était un éclat de liesse éternelle
Que, du matin au soir, on entendait grincer
Dans l'alerte ironie, irritante crécelle
Qu'on tournait et virait sans jamais s'en lasser.
Un peuple qui se moque, un peuple qui se pique De rire à tous venants ainsi qu'à tous propos. D'abord de ce qu'on dit, puis de ce qu'on réplique. Et des convulsions qui font craquer ses os. Un peuple qui s'amuse avec ses propres larmes
Et qui trouve des charmes
4^2 Chant troisième.
A voir dans les bourbiers se teindre ses drapeaux ;
Un peuple qui ne voit, ne désire, n'estime
Que les aventuriers de Tastuce et du crime.
Les menteurs, les voleurs, les drôles, et qu'on voit
Choisir dans les partis les gens qu'on montre au doigt.
Les portant, pêle-mêle, à ses conseils suprêmes.
Si bien qu'on les y trouve à tous moments les mêmes.
Et qui, roulant ainsi de misère en péril.
De chute en déshonneur, de folie en ruine.
Toujours content de lui, se faisant bonne mine,
S'estimant admirable... où s'arrêtera-t-il ?
— Au sépulcre affamé que les siècles préparent!
Us ont la main sur lui; leurs griffes s'en 'emparent !
Ils le poussent du pied vers le gouffre où l'attend
Cet amas d'ossements des nations anciennes.
Dont il n'est pas beaucoup dont, toi, tu te souviennes.
Justice! Ce charnier sans nom n'en vaut pas tant!
Amadis, lassé de l'aspect immonde, Disait :
« Oriane, ainsi va ce monde !
N'as-tu pas désir de voir tout fini?
Ce tableau hideux m'ennuie et me blesse... Tout ce qu'il me donne et ce qu'il me laisse. C'est un vrai besoin que tout soit puni. Ces déclamateurs dont les cris m'irritent. Voilà, sûrement, le sort qu'ils méritent. Supplice d'esclave et mort de brigand!
Ce serait un mal si jamais ces drôles Venaient à mourir, non de coups de gaules. Mais sous un acier tenu dans un gant.
La Boue. 4'j3
— Et la chose encor qui me semble pire, Reprit Oriane, est de voir l'empire Passer, rouler, choir en de telles mains. Que Ton doute si Dieu mène encor les humains!
— Le Seigneur Ta permis. Dans ce temps pitoyable. Répondit Amadis, tout pouvoir vient du diable ! Ce n'est plus de nos jours que naissent les élus!
Et des maîtres hardis, francs et voulant bien faire, Tels enfin que l'Honneur les cherche et les préfère. Depuis assez longtemps on n'en rencontre plus! Même ces Rois sacrés, comme il s'en trouve encore. Ces rois issus des rois qu'un nom divin décore. Et qu'un sang descendu des sommets les plus purs. Pour le maintien constant des libertés humaines Animerait toujours des qualités germaines. Même ces rois sacrés ne sont pas restés sûrs !
Us ne sont pas restés dans l'idée adorable. Fermée, étroite, forte, entière, inexorable. Qu'ils étaient ici-bas pour régner ou mourir. Des conseillers abjects aimant les complaisances. Ils les ont laissés dire en leurs saintes présences Tout ce que leur fierté n'aurait pas dû souffrir.
Ils ont cherché la foule et voulu s'y confondre.
Aux propos insultants on les a vus répondre
Par des embrassements, et, donnant le pouvoir
A ceux qui le tiraient hors de leurs mains débiles,
Ils ont dit : « C'est au mieux! gouvernez, gens habiles!
Nous ne serons que rois ! On ne peut tout avoir. »
— Dès lors, bâtons flottants sur les eaux de Neptune, Résignés lâchement à la basse fortune.
4^4 Chant troisième.
Ils vont n'ayant pour eux que le nom des Césars^ Leurs trônes chancelants s^écroulent à toute heure. Laissant des partisans que leur faiblesse écœure. Découragés, lassés, dans tous les camps épars. n
Galaor poursuivit :
« Aussi les âmes ficres
Ont brisé leurs lisières.
Ont rompu les barrières Qui les attachaient à ces ç-ois!
Et ne reconnaissant personne.
Ne servant trône ni couronne.
Méprisant les stridentes voix Et le creux tambour qui résonne Pour le service du tribun, Elles ne livrent à pas un La liberté de leur pensée De tout servage dispensée.
Et qui, dans Tespace élancée, Et se maintenant sans soutien.
Dit : Je suis libre! et ne sers rien! »
Cependant Barabbas, las de tout, las des femmes. Las de ses longs festins, de son luxe, de tout, Sentant l'inquiétude avec toutes ses flammes Constamment repoussée, être toujours debout. Et lui prophétisant sa ruine et sa chute; Cependant Barabbas que le luth et la flûte Ne pouvaient rendre sourd aux bruits du craquement Qu'il entendait courir dans tout le bâtiment, Barabbas s'écriait, tout rempli d'épouvante :
« Que me reproches-tu, destin qui me tourmente ?
La Boue. 4^5
Je tranche la gangrène, et la gangrène augmente;
Je chasse la vermine, et je la sens grouiller
Sur mes membres que rien ne peut en dépouiller.
Je poursuis de respects les rabbins et les mages;
Je construis des moutiers et je peins des images;
Personne n'a jamais célébré plus que moi,
Depuis que je les tiens, les ressorts de la Loi;
J'honore les primats et je contiens la foule.
Et, pourtant, tout s'en va, tout se meurt, tout s'écroule!
Quel secret tenait donc ce monde du passé.
Que de trembler toujours il était dispensé?
Amadis ! réponds-moi ! Descends ! viens à mon aide !
Si tu sais un moyen, si tu vois un remède.
Viens sauver ce qui tombe et qu'il faut maintenir,
A moins que l'univers ne soit près de finir.
Je comprends ton mépris pour le sot Théophraste,
Et les gens de son rang et tous ceux de sa caste.
Traîtres, vains, envieux, et qui mirent à bas
L'édifice imposant soutenu par ton bras;
Mais nous? mais moi ? Je suis ton vengeur, et leur vice,
C'est moi, tu le sais bien, qui t'en ai fait justice !
— Chien maudit, répondit le héros, je voudrais
Venir à ton secours, que je ne le pourrais.
Que suis-je sans l'Honneur, dont tu ne sais pas même
D'où naissent la saveur et la grandeur suprême ?
Et qu'as-tu de commun avec la vérité.
Source de la noblesse et de la liberté ?
Tu vis sur la contrainte, et je suis la franchise;
Tu vis de la bassesse, et, s'il faut qu'on le dise,
Je vis de cet orgueil qui n a jamais plié
Devant ce qui te charme, et que j'ai sous mon pic.
416 Chant troisième.
Meurs avec tes suppôts, meurs comme tes victimes! Demeure le jouet, le vaincu de tes crimes! Il est bon, il est droit, il est sûr que jamais Ils ne sauraient donner ce que tu t'en promets! Toi qui les croyais forts, c'est à ta dernière heure Que tu viens invoquer une force meilleure ? Tu n'en saurais jouir, et, serviteur du mal, Tu ne gagnerais rien à chercher l'Idéal ! »
On entendait gronder aux taudis des mansardes. Sous les toits des maisons qu'empestait la chaleur. Derrière les cloisons qui crevaient en le'zardes. Dans les retraits impurs, asiles du malheur, On entendait gronder, rugir, hurler la bile Du crapuleux amas des malandrins barbus. Élément dangereux, bouillonnant et mobile. Qui de tous les travers concentrait les rebuts; On voyait de ces trous jaillir des faces blêmes. Des têtes de serpents plates, et des regards Propres à renverser de peur les anges mêmes, A faire reculer les héros sur leurs chars. Et cette multitude, éclatant en blasphèmes. Jurait :
(( Nous périrons, mais nous serons vengés! Leurs crânes, par nos dents vous les verrez rongés ! Pour tirer leurs marrons ils nous ont dérangés Bien des fois! Leurs gosiers tout seuls les ont mangés! Mort à ces charlatans, artisans de misère! »
Les hurlements haineux volaient à tous les vents, Strangulés, proférés par ces haillons criants; Hyènes et chacals sortaient de leur repaire;
La Boue. ^jj
Le mâle et la femelle et Tenfant agité
De la soif des larrons aussi bien que son père;
Comme un fleuve de boue épais et fermenté,
Puant, la populace errait en liberté,
Coulait, riait, chantait, commençait le désordre.
Brisait ce qui tombait à longueur de ses bras
Et voulait tordre Ce qu'avaient épargné les anciens scélérats.
« Ah! mon Dieu, mon Sauveur! s'écriait Barabbas, Et de moi c'en est fait, et de la sainte Église ! Les feuilles, fleurs et fruits des esprits cultivés,
Je les avais sauvés!
Je les vois écrasés, broyés sous des pavés! C'est l'esprit, le génie, oui, que l'on martyrise! Moi, je conservais tout! Du ciel j'étais béni. Et si je dois tomber, hélas! tout est fini! Amadis, Amadis, quelle erreur te transporte!
— Passez! faux mendiants qui frappez à ma porte! Je vous l'ai dit : ma main n'a rien à vous donner! La justice du Ciel doit rester la plus forte. Et son bras vigoureux commence à vous vanner!
— Ah ! criaient Barabbas, ses amis, Diamante, L'incendie est partout et le danger s'augmente; Nos palais vont crouler I A peine nous pourrons Fuir la chute des toits, des planchers, des chevrons ! Nous vivions dans la soie et mourrons dans la cendre ! Plus bas que nos berceaux nos tombes vont descendre ! A quoi nous a servi de nous guinder si haut ? Crions : Vive le peuple! et cédons, s'il le faut ! »
4t8 Chant troisième.
Mais la foule criait vengeance Et ne voulait plus d'eux.
Entre les doigts de cette engeance Combien de cadavres hideux!
Vengeance et rage et convoitise.
Impudence et sottise^ L'esprit populaire au complet,
Ignoble et laid,
Accumulait
Et rassemblait Les fagots sous tout ce qui brûle;
Le feu volait,
Le feu brûlait,
Le feu sifflait, Montait, se tournait, s'étalait,
Et s'enroulait Comme autour du bûcher d'Hercule!
Sur tant de fastueux lambeaux Qu'on avait déclarés si beaux.
Trésor brillant, mais ridicule.
Les murs, attaqués par le pié.
Maçonnage mal appuyé.
Mal étayé,
Bien habillé De surfaces de mosaïque.
Coûteuse et débile fabrique.
Se renversaient facilement
Au remuement Du pic, du levier, de la houe.
Et sous le poignet du bandit Qui sur ses deux pieds se roidit
Et les secoue,
La Boue, ^-jg
Et Ton entendait s'écricr
L'ébéniste et le teinturier Qui disaient : « Les beaux-arts sont tombés dans la bouc!
Malheur! malheur! les Maillotins Et les Bagaudes,
De la couronne des destins
Ont fait sauter les émeraudes !
Plus d'espoir! Le monde est fini !
Noirci ! terni !
Jamais on n'a senti des alarmes si chaudes ! L'esprit fin et savant est à jamais banni ! »
Maintenant, les truands, on les entendait rire. Mais rire en se pâmant, rire jusqu'au délire! Quand sous l'étoufFement le rire s'oppressait. Un silence était là qui tout d'abord cessait.
L'éclat recommençait.
On se tordait de rire, et l'on applaudissait Dans un bruyant transport impossible à décrire. C'est ainsi qu'en hurlant la populace admire :
Diamante dansait!
Elle avait dansé comme un ange.
Autrefois, autrefois, Pour Galaor... mais le temps change;
D'autres exploits, D'autres succès, un grand contraste.
En fit, au temps de Théophraste, L'admiration des bourgeois.
Elle avait changé de manière;
Ni pure, ni fière Était sa méthode, je crois;
480 Chant troisième.
La finance, à Tâme lascive, Aima son allure un peu vive; Pour tous ceux qui vinrent après.
Forçant les traits.
Elle devint très-provocante,
Et la Bacchante, Quittant le Cithéron, sauta dans le marais! L'y voilà jusqu'à la cheville!
Son pié
Mouillé, souillé.
Frémit et s'agite, et sautille
Et fait pitié !
Elle est à bout ! Sa gentillesse Prend les rides de la vieillesse.
Les paillettes des histrions !
Allons ! rions ! •
CHANT QUATRIÈME
Les Présages.
Depuis rancien royaume où naquit Oriane
Jusqu'aux derniers confins de ce nord reculé
Où sur les flancs transis de la vague océane
S'aiguisent les pitons des glaces de Thulé;
Depuis cette île Blanche et Tîle d'Émeraude
Jusqu'aux rochers battus par une mer plus chaude.
Vers les monts de Galice et ceux du Portugal,
L'Occident s'effrayait et comprenait son mal.
La mer laissait tirer du fond de ses abîmes
Et des sables mouvants de ses obscurs bas-fonds
Les instruments rouilles, outils des anciens crimes,
Qu'aux jours des châtiments, sous les gouifres profonds.
Avait vus s'engloutir la détresse romaine.
La mer les conservait! La mer en était pleine!
Perles et bijoux d'or, élégance malsaine.
Vaisseaux démantelés, fers aigus, courts poignards,
Des lances, des tridents, des épieux et des dards,
Et des vases d'argent creusés de ciselures.
Des fiasques de poison, des poinçons de tortures,
ti
482 Chant quatrième.
Tout sortait de Teati verte et venait s'échouer . Aux pieds d'admirateurs ardents à tout louer.
(( Voilà, criait la foule en courant le rivage, Voilà de nos parents le sublime héritage! Grâce, beauté, puissance, éclat majestueux. Personne n'eut jamais tous ces dons-là comme eux. »
Et la foule en délire allait de place en place.
Maniant les débris de la brutalité
Forgés par la bassesse, ébréchés par Taudace,
Et rehaussés du fard que vend Tantiquité.
Plus on trouvait aux crocs et des dents et des limes
Que le temps et les eaux et le sable avaient mis
Sur les rugueux dehors de ces engins de crimes,
Et plus on oubliait volontiers leurs victimes;
Les savants, les chercheurs étaient tous leurs amis.
« Voyez, criaient ceux-ci, c'est Tanneau, c'est la chaîne,
Cest le clou qui nous rive à la chose romaine!
Les temps sont révolus, nous reprenons haleine !
Voilà, certes, voilà la coupe et les bijoux
Que l'artisan Vulcain avait fondus pour nous.
Tout nous vient ! tout s'explique ! oh ! oui, tout se retrouve!
Le règne des Césars renaît à nos regards!
Sous nos pieds, sous nos mains quels trésors sont épars!
Prenons tout ! »
Et la mer leur tirait de sa douve Une autre antiquité, leur grand'mère, la Louve, Qui, la faim dans les yeux et s'élançant des eaux, La dent longue, en hurlant, sauta sur les coteaux. Ils ne la virent point (ils la virent peut-être!).
Les Présages. 483
Mais sans se désoler des jeux de cette ancêtre, Et tandis qu'Ahriman aussi s*aniusait d'eux, Ils ne refusaient rien de ces dons hasardeux.
« Donne-leur sans compter, c'est moi qui t'en supplie,
Donne-leur, dieu du mal, sans en rien regretter,
Tous les fléaux romains qu'admire leur folie,
Donne sans retenir, oui, donne sans compter!
O sainte, vénérable, adorable vengeance.
Droit si sacré que Dieu le garda pour lui seul 1
Pour ces nouveaux Romains ouvre un sanglant linceul.
Prépare-le bien large à cette vile engeance !
De tous les ossements qu'elle y pourra laisser
Que tout vienne en poussière et prompt à s'eifacer.
Et que le souvenir en disparaisse vite!
C'est assez qu'une fois la Louve ressuscite!
Mais il ne faudrait plus jamais recommencer! »
Tandis qu'elle effrayait et les champs et les vignes, Sous ses pattes de fer dispersant les cailloux. Fixant sur les hameaux ses prunelles malignes, Tournant entre ses dents l'esprit des mauvais coups, Amadis la montrait à la noble Oriane :
ce La voilà, cette bête ! Elle est née un matin, Dit-il, dans un hallier, sur un terrain profane, Sous des ronces, non pas dans l'herbage ou le thym. Sa tétine a livré son lait au couple infâme Issu d'une prêtresse inhabile à son vœu, Et qui ne fut pas mère et qui n'était pas femme. Et dont l'amant obscur se donna pour un dieu ! Un frère égorgea l'autre, et la Louve elle-même S'effraya des brigands, issus d'un anathème,
484 Chant quatrième.
Qu'elle avait pris pour fils, et qu'on vit s'occuper
A voler au Sabin sa fille après souper.
Ils volèrent partout, ils ne firent rien d'autre!
Pour eux le tien fut mien et le leur fut le nôtre.
Jusqu'au jour où croyant le monde abâtardi,
Content de se livrer au bras du plus hardi.
Ils frappèrent le monde et devinrent les maîtres!
Voilà, pour s'en vanter, de glorieux ancêtres !
Pillant, trompant, dupant et payant, à la fin.
Un Grec dégénéré pour avoir l'air plus fin.
D'un sophiste bavard soudoyant le génie.
Tirant un luxe fou d'un art à l'agonie.
Voilà ces fiers Romains, parvenus si vantés.
De butors qu'ils étaient devenant hébétés.
Que sont-ils ? Des rebuts de l'Italie antique ?
Aucunement! Beaucoup sont débarqués d'Afrique,
Carthaginois, Numide ou nègre, et j'en vois là
Tant d'autres dont l'Asie un jour se dégonfla.
A leur aspect on croit rôder en Phénicie,
Sur la côte pontique, à Sarde, en Cilicie,
Puis, des Celtes barbus, des Celtibériens,
Des Bretons sont mêlés à tous ces vauriens.
Chacun d'eux porte en soi, dans le cœur, dans la tête.
Des pays désertés une image incomplète.
Un fragment de ses dieux, quelque pâle façon
D'allumer des lueurs à sa pauvre raison.
Personne n'entend l'autre et ne voudrait l'entendre;
Personne à décider n'oserait plus prétendre.
On ne sait ce qu'on veut, et l'on n'a plus ce bien
De se tenir unis par un autre moyen
Qu'un servage sans borne et d'autant plus intense
Les Présages. 485
Que le néant commun Timpose et le dispense, Et que c'est pur hasard quand le chef tout-puissant N'est pas un misérable et de cœur et de sang. En ce temps-là, mentir est Tœuvre où Ton s'obstine! On se prétend issu de la race latine ! Latin, on est Latin ! De race, on n'en a pas, Et nommer son aieul est un grand embarras. Un matin, tout chancelle, et nos glorieux père«^ S'efforcent de sauver cet amas de misères. Ils ferment la frontière, ils labourent les champs. Des tristes légions ils protègent les camps. Accourant au secours quand la trompette sonne. Des Césars frissonnants ils gardent la personne. Mais l'ouvrage déborde et le poids est trop lourd. Le Romain tombe à bas, perclus, aveugle et sourd; Il ne reste que nous pour soutenir le monde.
Tout est souillé, rongé, brisé... Qui nous seconde?
Notre honneur ! notre soif de la gloire, et la foi
Que chacun d'entre nous a concentré dans soi.
Nous chassons d'Attila les hordes intrépides
Qui s'en vont éclater sous le fer des Gépides ;
Nous refermons l'Europe, et son sol agrandi
Se couvre de moissons au nord comme au midi.
Qu'avons-nous négligé quand nous fûmes les maîtres ?
Mais je vante surtout l'esprit de nos ancêtres.
Ce qu'ils ont découvert, tout ce qu'ils ont conçu.
Tout ce dont le Romain n'avait jamais rien su.
Nous avons montré l'homme et sans voile et sans masque.
Tel qu'il est, indécis, souvent trompé, fantasque.
Mais cherchant le bonheur dans un effort puissant.
Et malgré tout vainqueur, malgré tout triomphant. »
486 Chant quatrième.
Orîane écoutait, la main contre sa tempe.
« Parle encor, lui dit-elle, et son regard brillait.
Tu mets devant mes yeux les clartés de ta lampe.
J'aperçois, grâce à toi, ce que Ton oubliait.
Ainsi, rhomme ne vaut et ne devient sublime
Que par ce qu'il ressent, par le sceau qu'il imprime.
Par la sincérité de son émotion,
Qui transmet ce qu'il est à sa moindre action.
— Par rien d'autre! et jamais par le luxe et l'emphase Dont un pédant verbeux enorgueillit sa phrase. La faute s'ennoblit dans un cœur généreux. Se pardonne au savant, au saint, à l'amoureux. Au vaillant, quand Tardeur dans un tort les embarque Et, ce que ne font pas les pantins de Plutarque, Ces grands passionnés ont toujours su charmer. On les chérit quand même on ose les blâmer. Voilà tout ce qu'au monde ont appris nos poètes! Tandis que les Romains n'ont tiré de leurs têtes
Que de beaux ornements Plaqués sur les dehors d'ennuyeux monuments, Où venait s'embaumer dans la soie et la laine Une fausse, menteuse, aigre nature humaine. Ce que le cœur éprouve entra dans nos romans. Et dans le même temps, aux pages des Chroniques S'inscrivaient tous les faits simples ou magnifiques. On voyait des héros comme Villehardouin Racontant leurs exploits sans regarder plus loin. C'est ainsi qu'entassant de généreux volumes. Nous avons du passé rompu toutes les brumes Et sauvé, pour les yeux les plus indifférents.
Les Présages. 487
Les Gestes du Seigneur accomplis par les Franks. Oui! les Gestes de Dieu par les mains de la France!
— Ce sont bien là des mots d'une grande apparence, Répondit Oriane; et qu'en faut-il penser?
— Du grand! pour tout autant qu'on en peut embrasser!
Le Frank éleva dans la Gaule
Le pôle De la pure religion !
Quelle action!
On le vit, orthodoxe autant que l'un des douze.
Frapper l'arienne Toulouse!
Je ne veux pas tromper ta bonne foi.
Si j'en dis trop, contredis-moi !
On vit cette France hardie,
Sans perfidie, Saisir l'Europe entre ses bras.
Et ses soldats Commandaient de la Saxe aux rochers de l'Espagne!
La France portait Charlemagne !
Je ne veux pas tromper ta bonne foi.
Si j'en dis trop, contredis-moi!
La France envahit la Sicile,
Et rîle La sentit briser sur son sein
Le Sarrasin !
Elle la vit porter sa vaillance fleurie
En Grèce, à Byzance, en Syrie.
488 Chant quatrième.
Je ne veux pas tromper ta bonne foi^ Si j'en dis trop, contredis-moi !
La France envahit l' Angleterre-
Le taire, Oublier un si ferme exploit,. Eh I qui le doit ?
Ce fut la greffe heureuse à ce noble royaume •
Portant plus de grains que de chaume... Je ne veux pas tromper ta bonne foi.
Si j'en dis trop, contredis-moi !
Dans une sainte frénésie,
L'Asie A vu venir ses escadrons,
La flamme aux fronts!
Des gorges du Taurus jusqu'à Tibériade,. Elle a promené la Croisade.
Je ne veux pas tromper ta bonne foi.
Si j'en dis trop, contredis-moi!
L'univers la connaît ! Comme un son de trompette
Répète Son nom crié dans tant d'échos
Par ses héros !
Son nom, dont tout ce qui respire
Connaît l'empire, Son nom parmi les autres noms
Sans parangons!
Son nom si grand, sa force telle.
Que les meilleurs étant moins grands.
Son droit fut d'allumer la splendeur immortelle Des Gestes du Seigneur accomplis par les Franks !
Les Présages. 48g
— C'est vrai ! Tu dois le dire et le redire encore, Que tandis qu'énervés des vices des Romains, On voyait s'affaisser les malheureux humains Dans une nuit profonde et très-loin de Taurore,
Les Franks prenaient le soin, eux seuls dans l'univers.
D'arracher la science aux doigts de ces pervers.
Malgré les ouragans qui balayaient le monde.
Ils gardaient à T Esprit une glèbe féconde,
Comme un enfant blessé, malade, souffreteux,
Qui dans un incendie est demeuré sans mère,
Sans vêtements, sans pain, mangeant d'une herbe amère
Et que de durs soldats conservent avec eux,
L'Esprit, parmi les Franks, dans ces temps de détresses.
Trouva du pain, des soins, de l'amour, des caresses.
Et sans savoir pourquoi (mais des dieux inspirés
Rendaient pour le servir leurs volontés meilleures).
Ils couvraient son grabat de regards assurés.
Disant : Il ne faut pas, pauvre enfant, que tu meures !
— Et, par eux, il vécut, il grandit, et bientôt.
Non qu'il fût sans laideurs, sans tache et sans défaut.
Mais vivant, plein d'ardeur et malgré sa faiblesse.
Ardent, ingénieux, rempli de gentillesse.
Malgré ses âpretés et parfois ses hauteurs.
Il paya les efforts de ses puissants tuteurs.
De se passer de lui ne souffrant pas l'idée.
Leur âme à le servir demeura décidée.
On vantait au Midi, chérissait dans le Nord,
Le charme sans pareil de son moindre transport.
Les étrangers voulaient en tous lieux le connaître.
Ils vinrent l'écouter, il se trouva leur maître;
Si bien qu'il vint un jour où cet esprit français
490 Chant quatrième.
Ayant de toutes parts étendu son accès, Son propos fut le suc de la muse allemande; Il fut porté, traduit à celle de l'Islande, Et, dans ce même temps, on n'en ignora rien Chez le Toscan, le Grec, et chez rillyrien.
— Hélas! hélas! hélas! répondit Oriane,
Ces temps-là sont finis et sur eux la mort plane :
Toute clarté va se tarir!
Je suis le Moyen Age et je les vois mourir... J'entends sonner des pas, je te le dis encore. Sourds, pesants, menaçants, qui s'avancent vers eux. Je vois monter Téclat d'une sorte d'aurore... Le jour qui le suivra, ce sanglant météore,
Est gros de destins hasardeux! »
Dans les bois de Brocéliandc,
Marchant à l'écart de leur bande.
Raisonnaient ainsi les amants.
Allant aussi de compagnie,
Galaor et Briolanie
Passaient dans d'autres errements,
Et les mêmes pressentiments
Qui frissonnaient dans ces deux âmes
Y secouaient les mêmes flammes
Et tant de curiosités.
Qu'ouvrant les yeux, ouvrant l'oreille,
Bien sûrs qu'ils vivaient à la veille
Des plus étranges nouveautés, Galaor répétait : « Nous allons voir merveille! » Leurs coursiers galopaient sans éveiller d'échos...
Les Présages. 4g i
Le froid les entourait, pénétrant, humide, acre... Le bruit des pas frappait constant, opiniâtre. Sans pouvoir allégrir un douloureux repos. Cependant, tout à coup, mais de quelle manière ? Qui l'aurait pu savoir? tout vint à s'animer, Un frisson douloureux souleva la poussière... La campagne sembla gémir et se pâmer... Galaor s'écria :
a Prenons garde ! En arrière !
Un soupir de l'Enfer monte sous nos talons : Écoute ! »
Ils se trouvaient dans une vaste plaine... Celle-là qui s'étend de Langres à Chàlons. De sables emportés l'atmosphère était pleine. Ils semblaient se chercher, s'éviter, s'embrasser Et se perdre en efforts pour se débarrasser. Le vent n'en pouvait pas délivrer son haleine; Parfois il les croyait saisir et les tasser Dans un coin, mais alors ils montaient en nuages^ Simulaient dans le ciel de terribles images. Se dispersaient, volaient, descendaient, et soudain.
Comme un immense essaim
De frelons ou d'abeilles.
Assaillant les oreilles
D'un bruit comme un tocsin.
Soit hasard, soit dessein.
Ces atomes sans nombre.
Dont l'espace s'encombre.
L'un brillant, l'autre sombre.
Font tinter dans les airs
4g2 Chant quatrième.
Des froissements d'armures.
Redoutables augures, Des bruits de déchirures, Des récris de blessures, Et des fracas d'éclairs.
Et l'on a beau se dire :
C'est le vent qui respire!
On sent.
Entend, Comprend, Attend, Ah ! certes, l'on attend des choses effroyables ! Que gémissent les voix qui semblent s'élever.
Commencer, achever.
Des plaintes redoutables?
Dans ces amas poudreux.
Ténébreux, Dont le vol emporté, vibrant, aventureux. Jusqu'au front du soleil fait s'emporter les sables!
Et l'on voit tout à coup Debout, Partout, Se dresser des colosses Menaçants, noirs et longs.
Sortant des tourbillons.
Des dunes et des fosses :
On les voit, on les voit. On les montre du doigt Dans la campagne entière !
Au seuil de leurs maisons les manants rassemblés. Une larme d'effroi glissant sous leur paupière.
Les Présages. 4g3
Se disent : Gare aux blés !
C'est signe de disette !
— C'était signe de pis ! La tête, Les épaules, les bras, les corps Des spectres traversant Tespace, En tous lieux emplissaient la place :
On les contemplait sans efforts.
Chaque grain de poussière
Disait à l'autre : « Frère,
Tu formais avec moi
Telle ou telle nature.
Telle ou telle figure.
Telle ou telle stature !
Pas d'émoi!
Pas d'effroi !
Collons-nous l'un à l'autre!
Même chair était nôtre,
Et mon pareil, c'est toi !
Je suis tombé, tête fendue.
Du fer mordue, Bras déplié, jambe étendue Au revers de ce mamelon !
— Laisse-les dire, ces atomes, Se racontaient d'autres fantômes; Ici, j'ai chu tout de mon long.
C'est là, c'est là, je me rappelle !
Mon poing mit à nu sa cervelle.
C'est là!
Viens, que de nouveau je la tue,
4g4 Chant quatrième,
La horde en ce jour combattue De ces compagnons d'Attila ! »
Et les manants, pris d'épouvante, Se montraient dans les champs du ciel Une bande, après la suivante...
Uorage hurle, il pleut, il vente, On voit tomber du sang, du fiel Sur chaque feuille, et chaque goutte
Coûte La vie à ce qu'elle a touché.
Si c'est un ruisseau, l'onde entière
S'altère,
S'éclaire D'un éclat rouge... et, desséché.
Son lit, épais de pourriture.
Répand dans toute la nature Une odeur infecte, et l'eau pure Tarit dans le goulot qui reste en vain penché.
Cependant, sous la nue, au milieu des ténèbres, A travers les éclairs, tressaillements funèbres.
De l'univers soufflant l'horreur.
On voit passer, briller, s'éteindre en maintes places. Les casques, les écus, lés glaives, les cuirasses.
Les dards répandant la terreur, On voit luire des yeux que la colère enflamme. Ici vole un pennon, là-bas une oriflamme.
Un blanc cimier...
De pesantes vapeurs ruissellent...
Et s'éparpillent, s'échevèlent
Comme les branches d'un palmier...
Et sous ce feuillage morose
Les Présages. 4g5
Pousse une fleur qui semble rose, Mais aussitôt qu'elle est éclose Dans un jet terrible et puissant, Regardez mieux! C'est l'incendie, C'est la couleur rude et hardie, Oui, c'est bien l'incarnat du sang!
Et la fumée ouvrant ses meurtriers repaires. Voyez les aspics, les vipères.
Les feux qui sortent à foison.
Un brûlement immense Commence, Menaçant d'embraser le tour de l'horizon ! Et l'on entend le bruit des roues.
On entend crier les soldats,
Là-bas !
L'effroi pâlit toutes les joues.
Brise la force en tous les bras.
On regarde, on tremble, on regarde...
Sans remuer, on se hasarde A contempler ce qui fait peur.
Enfin, vapeur.
Fumée étrange.
Affreux mélange De spectres, de charbons, d'armes horrible apprêt.
Tout se dérange, Et sans qu'on puisse voir comment tout disparaît! Les cieux sont délivrés... Le jour est là qui brille. La foule qui tremblait se calme et s'éparpille.
Beaucoup ont cru rêver. Mais la plupart, songeurs, inquiets, Tâme atteinte.
Se disent avec crainte :
« Que va-t-il arriver ? »
4g6 Chant quatrième.
Le monde épouvanté s'est rempli de présages,
Vous le savez déjà ! Ce sont de vieux usages,
Et l'univers ressent ce que l'homme devient.
Par des liens étroits il se noue à cet être.
Son fruit, son possesseur et sa honte peut-être.
Il l'entoure, il le sert, il le mène, il le tient.
Il ne souffre jamais que l'homme se repose,
De soucis renaissants constamment il l'arrose.
Puis, s'il vient à tomber sous un trop dur effort.
C'est alors qu'il s'écrie en pleurant : « Pan est mort! »
Alors il s'attendrit de la rigueur des astres.
Il gémit à voix haute et prédit les désastres.
Et trace sur les cieux, d'un doigt ensanglanté.
Tout ce qu'il a su lire en la fatalité.
« Galaor, Galaor, dis-moi ce que j'ignore! Ces apparitions, en sais-tu les secrets ? Pourquoi ces combattants au-dessus des guérets ? Ces fantômes, pourquoi ? Pourquoi ce météore ? Pourquoi cet arc-en-ciel dont l'éther se colore
Et qui nous fait prévoir
Un jour de désespoir?
II est fauve, il est noir, Un effrayant éclat de son flanc s'évapore ! »
Et Galaor lui répondit :
« C'est le passé qui rebondit Jusqu'à nos sens et les éclaire!
Regarde autour de toi ces lieux Témoins de combats merveilleux.
Antique arène de colère !
Les Présages, 4gy
Ce sont les plaines de Châlons Qu'en ce moment nous contemplons, Où des lutteurs à large épaule, Les Huns ici, les Franks par là, Les Goths étranglant Attila, De ses mains ont tiré la Gaule.
Cette poussière, c'est la leur.
C'est leurs os, leurs peaux, leur malheur. C'est leur triomphe, leur douleur Qui s'éparpilla dans ces plaines!
Ces bruits sont les rauques haleines.
Ce sont les hurlements poussés Par une implacable agonie; Ces feux, chère Briolanie, C'est le dernier soupir des temps qui sont passés. Et maintenant que se prépare Un temps pareil à celui-là.
Que le menaçant Attila, Le Hun, le Mongol, le Tartare, Par le vent de l'est apportés.
Ici seront bientôt jetés.
Heurtés,
Portés, Un jour comptés.
Chantés, Comme des vainqueurs, des ancêtres.
Ceux qui sont morts depuis longtemps. Depuis des étés, des printemps.
Ceux dont les éléments sont maîtres.
Ont tressauté dans leurs tombeaux, A l'annonce des temps nouveaux Qui viennent souffler sur leur cendre;
^fgS Chant quatrième.
Chacun d'eux reprend ses débris, Ils ont tout entendu, compris.
Comme les morts savent comprendre, Et les voilà recommençant, Cherchant à se tirer le sang Qui, jadis, coulait dans leur veine.
Non pour pouvoir le retrouver.
Mais pour nous donner à rêver Que rien ne peut plus rien sauver.
Que le sort prend le monde et le mord et l'entraîne !
Un chef-d'œuvre d'horreur va bientôt s'achever. »
Voilà ce que disait Galaor. Combien d'autres
Commençaient à sentir, quoique moins fortement.
L'avenir qui pointait! Ici, là, des apôtres
Dénonçaient l'embryon d'un dur événement.
Parmi les hurlements de la foule avinée.
Quand les rhéteurs criaient : Honneur aux temps nouveaux!
On entendait se plaindre une voix obstinée;
Le destin fatigué brouillait ses écheveaux.
Jadis, quand la menestraudie Allait, sonnait.
Franche, hardie, Qu'elle tournait Et bourdonnait A travers le vallon sonore.
Te souviens-tu ? Quand frémissait Et retentissait Le tambourin maure.
Comment, auprès du feu.
Regardant la flamme et son jeu, Était assis un tout jeune homme
Les Présages. 4gg
De même, te souviens-tu comme Un homme maigre, au front blanchi, Ayant beaucoup lu, réfléchi.
Songeait dans une maison basse ?
C'étaient des gens de noble race.
Et qui n'avaient rien du Romain, Rien du Gaulois, aucun mélange Qui, dans leur sang, eût mis la fange, Ni souillé leur cœur ou leur main.
En voyant sortir de la scène.
Quitter Thumidité malsaine.
Tous les héraldiques faucons, Ils dirent :
« Avec eux, sans doute, Il faut tenter une autre route.
Honte à nous, si nous y manquons! »
Et depuis lors, dans Tombre obscure, Que jetait sur eux le brouillard.
Leur esprit cherchait Taventure, Leur désir tâtait au hasard.
Troublés, aveuglés, sans boussole, Errant au travers des bandits, Cherchant partout la banderole, Du pennon lointain d'Amadis,
La perdant, la trouvant sans cesse.
Et rinvoquant dans l'air vibrant, Non sans frayeur, non sans faiblesse.
Mais luttant contre le torrent,
5oo Chant quatrième.
La plupart, beaucoup, mais qu'en sais-je ?
Quelques-uns, du moins on le crut.
Sortirent du brouillard, du froid et de la neige. Passèrent, et le reste à jamais disparut.
Quand ils se rencontraient, ils se répétaient : « Frère^ Malgré ce qu'on prétend, Amadis n'est pas mort! Tu n'es pas de ces gens dont le cœur désespère ! Pensons ce qu'il pensait, il n'a jamais eu tort! »
Et pourtant, en ces jours, au milieu des adeptes.
Parmi les laudateurs des triomphes ineptes,
Le ton des premiers temps s'était fort adouci.
La joie avait cédé la place au noir souci.
Le doute, la douleur, l'ennui, l'inquiétude
Dans leurs veines dardaient un dangereux poison.
Se conserver debout devenait leur étude;
Ils sentaient qu' Amadis contre eux avait raison.
Plusieurs des plus lassés s'attachaient à prétendre
Qu'Amadis à leurs cris devait enfin se rendre.
Répondre à leurs appels, prendre leurs faix trop lourds,
Se charger de leur crime et leur porter secours.
Mais le héros, passant sans daigner les entendre;
Loin de ces suppliants se maintenait toujours.
Puis, quand il entendit, hors du froid marécage.
Dans les bois, sur les monts d'ombrages dépouillés.
Des gens qui lui tenaient un tout autre langage.
Et qui, le regard fier, sur leurs reins appuyés.
Le regardaient en face et demandaient son aide.
Il arrêta près d'eux son coursier et leur dit :
« Quelle terreur vous étourdit ?
Tous les malheurs ont un remède!
Les Présages. Soi
Qu'attendez-vous? que voulez-vous?
Certes, il va tomber des coups !
Le châtiment vient! Tout lui cède!
— Eh bien, allons!
Nous le voulons!
Nous chancelons !
Nous irons rouler dans la tombe!
Ce n'est pas là ce qui nous chaut!
Il faut Qu'avec son honneur on y tombe!
Nous n'avons point grossi nos yeux Parmi tous ces séditieux, Nous ne sommes pas de leur bande.
Et s'il faut subir tout comme eux Le juste sort qui les gourmande, Au moins donnez-nous ce bonheur D'échapper à leur déshonneur!
Voilà le bien qu'on vous demande!
— Oui, leur dit Amadis, je serai parmi vous! »
Ils n'étaient pas nombreux, les complices fidèles Qui cherchaient Amadis dans le fond des déserts! Au-dessus de leurs fronts s'agitait un bruit d'ailes, Autour d'eux des chansons éclataient dans les airs. Comme un vol excité d'agiles hirondelles Pépiaient de partout ces pénétrants concerts. C'étaient Urgande et d'autres filles.
Familles Pour ceux qui sont gonflés d'un noble sentiment;
5o2 Chant quatrième.
Pour ceux-ci, la vie ordinaire
S'éclaire D'un sublime éblouissement !
Devant ces esprits extatiques Naissent comme des fleurs magiques^ Ou comme des êtres divins, Bondissent en vrais faons sauvages Les indescriptibles images Des vœux qui soulèvent leurs seins.
Tout ce qu'ils sentent se raffine.
Devine Les secrets au monde cachés.
Et leur âme qui se déplie, S'étale au loin, s'étend et s'attache et se lie
Aux purs esprits de l'air qui se sont approchés. Ainsi l'âme des forts, de la sorte excitée. De la sorte conduite et poussée et portée, S'abandonnant aux bras d'Urgande et d'Ariel^ Monte sans hésiter jusqu'aux portes du ciel.
Mais pour les gens de bas étage.
C'était la peur.
Ils se disaient avec stupeur :
« Notre héritage Va nous manquer!
Et qui va donc nous attaquer, Nous provoquer?
Nous allons rejoindre Carthage Et Babylone, et, c'est trop sûr, Ninive aux grands tombeaux d'Assur !
Les Présaffes. 5o3
Tout va crouler dans Tédifice Où nous avons volé nos nids Par le mensonge et l'artifice.
Hélas! hélas! quel maléfice Tord nos destins qui sont finis ? »
Fout à rheure on a vu qu'aux plaines de Champagne,
Sous les poussières d'Attila,
Un présage se révéla, Effrayant et la plaine et toute la montagne.
On avait bien compris partout
Que rien n'allait rester debout,
Puisque les morts, quittant leur couche. Paraissaient dans le ciel la menace à la bouche.
Mais, las ! ce n'était pas assez!
Il fallait encor plus d'avis bien adressés.
Poussés, Dressés, Versés
Devant les yeux, dans les oreilles.
Pour apprendre à ces fripons-là
Que le soh mettant son holà.
Allait renverser leurs corbeilles.
Un soir, le ciel, baigné de malsaines lueurs. Éclairant d'un jour faux de livides flueurs Devant des spectateurs pris de peurs non communes,
Étala quatre lunes!
On s'écriait : « D'où vient cela ?
C'est pire encore qu'Attila !
Ce sont d'épouvantables runes! »
5o4 Chant quatrième.
Une autre nuit, un vieux berger
Dont les moutons s* allaient ranger.
Pour s* endormir, entre leurs claies.
Vit tout à coup les vastes cieux
Se teindre en noir, et, soucieux,
II cherchait par-dessus les haies.
Quand il sentit un dur rayon
Qui s'abattant sur son sayon
Le renversa dans la poussière.
A peine eut-il même le temps.
Traînant ses membres palpitants.
De fuir jusqu'au bois en arrière
Et de se jeter éperdu
Sous un grand rocher suspendu
Qui le couvrit de sa visière.
Et, là, ne se possédant pas.
Poussant des cris, tordant ses bras.
Il vit s'abattre sur la plaine
Une averse d*épais cailloux.
Portant la fumée et les coups
Et changeant l'herbage en arène ;
Et, rutilants comme rubis,
Ces cailloux tuaient les brebis,
Hachaient les blés, tranchaient les arbres;
Ils rebondissaient sur les marbres
Et leur faisaient sortir du sein
Le glas lugubre du tocsin.
ce C'est vrai, tocsin ! disait la foule.
Roule, roule.
Avertissement de la fin !
Tout croule !
Les Présages. SoS
L'un mange trop et l'autre a faim !
Le monde est bourrelé de crimes !
Abîmes,
Engloutissez,
Pressez, pressez
Tant de victimes.
Tous les brasseurs de ces méfaits !
Et vous, arceaux des cathédrales.
Dans ces ruines générales. Du monde soutenez le faix ! »
Et, d'un pas solennel, se rendant aux églises.
Surprises D'une dévotion qu'on ne connaissait plus, La foule se piquait d'inventer des pratiques
Mystiques, Plus catholiques.
Mais qu'on ne pouvait pas dire plus authentiques Que celles dont s'étaient contentés les élus. Puis, on avait beau faire et chanter des antiennes. Les moutiers restaient froids et ne s'émouvaient pas; Peut-être emplissait-on de plaintes très-chrétiennes Les bas côtés, les nefs, les chapelles d'en bas. Les chapelles d'en haut, le chœur, les galeries. L'âme des lieux sacrés ne disait rien aux cœurs Qui les persuadât de demeurer vainqueurs. Les cloches, en battant leurs longues sonneries. S'ennuyaient, poursuivant un devoir sans vertu. Et la vierge debout sur la sainte colonne, Suivant des pèlerins le refrain monotone. Restait pierre et semblait penser : Que me veux-tu ? On dit, on dit pourtant que dans leur reliquaire
5o6 Chant quatrième.
Les ossements des saints se brisaient^ même aussi Que Ton avait trouvé saint Ausbert, saint Macaire Retournés, contournés et le corps rétréci. Et Ton criait :
« Voyez ! ce prodige condamne !
— Mes filles, murmurait cependant Oriane A celles dont Tesprit ne se démentait pas.
Tenez vos cœurs ! dressez vos bras !
Prenez garde! un moment approche Où les femmes vont oublier Fleurs et rubans, bague et collier!
Vous ne voudrez plus rien que d'être sans reproche! L'ennui qui vous tient à présent. Découragé, traînard, pesant.
Vous laissera fuir transportées !
Vos âmes seront exaltées.
Car nous touchons à ce moment Où, quittant son accablement.
Telle de vous que je sais mienne, N'agissant plus que par amour^ Son front va s'inonder du jour!
Dieu la conduise et la soutienne! )>
Cétait un bonheur enivrant.
Pour les meilleures de ces femmes^ Que d'entendre au fond de leurs âmes Frapper ce propos pénétrant :
« Vous aimerez! vous serez fières De tout risquer pour vos amours ! »
Ces mots sont autant de lumières.
Que Ton voit resplendir toujours!
Les Présages. 5oj
On ne souhaitait autre chose, Aimer, aimer! Faut-il souffrir?
Pour ses amours faut-il mourir ?
A tout subir on se dispose !
On est heureux! Et, tout d*accord.
Du moment que l'on se dévoue, On a le rire sur la joue.
On marche au-devant de la mort.
Cest le tempérament des femmes.
Sujet d'éloges ou de blâmes.
S'agit-il d'amants, de maris.
De parents, de fils ou de frères.
On ne les voit jamais contraires A soutenir de fiers paris.
Et le cœur de beaucoup, ce jour-là, monte, plane Et se jette au-devant des discours d'Oriane, Et voulant en saisir ce qu'ils ont de plus beau. Se livre et du ciel même emprunte le flambeau!
Mais l'homme a dans son être un peu moins de tendresse! Rarement, à tel point, il se désintéresse. Et plusieurs, alarmés des désastres prédits, Osaient interroger, en ces mots, Amadis :
a Nous voulons t'écoutcr ! nous voulons te comprendre! Mais que peux-tu pour nous? Sauras-tu tout sauver? Les respects d'autrefois, nous allons te les rendre. Et même de plus grands que nous allons trouver! Mais, toi, nous donnes-tu des moyens infaillibles, Des moyens inconnus que tu nous bâtiras ? Et nous en deviendrons tellement invincibles.
5o8 Chant quatrième.
Que le sort doit plier sous l'effort de nos bras ? Le peux-tu ? le sais-tu ? Veux-tu bien condescendre A dresser Timpossible, afin de nous défendre ? Alors, compte sur nous, qui sommes tes soldats ! »
Amadis se prit à sourire,
A dire :
ce Ce sont là vos conditions ?
Au moment de nous mettre en route.
J'écoute,
Vous prenez Témeri du doute
Pour aiguiser vos actions ?
Vous n*avez pas la foi complète.
Ni dans la tête.
Ni dans le cœur, ni dans les bras ?
Vous calculez sans confiance
Ce que peut valoir la vaillance.
Le coup de lance.
L'ardeur qui pousse aux coups d'éclats ? Je vous réponds : La foi n'est pas une denrée! On ne la donne pas pesée ou mesurée ! D'après ce qu'on y gagne on ne la donne pas ! Elle-même est sa fin avec sa récompense ! On la tient, on la sent, c'est assez, et je pense Que, sans le repentir, je mettrais saint Thomas Au-dessous de Pilate et bien près de Judas! Ce que je vous promets, ce n'est pas la victoire. Au bout de ces malheurs qu'il vous faut assaillir! Si vous la prétendez, allez vous recueillir Avant de vous lancer dans des flots d'onde noire. Et je dis à celui qui se risque avec moi :
Sois prêt et croi!
Les Présages. Sop
Et que la liberté t'enivre!
Viens, nous irons!
Viens, nous tiendrons !
s aurons bien sujet d'user nos éperons ! Les plumes de nos ailerons Certes, bien, nous les brûlerons!
Il nous importe peu de vivre!
Si les exploits que nous ferons De lauriers fleurissent nos fronts, Si de la honte on nous délivre !
Non, non, je ne vous promets rien, Que de vous garder gens de bien Et de vous mener à la tombe,
Honorés, Séparés îux qui dans les fers se seront égarés, , blancs et sans souillure ainsi que la colombe! »
Entendant ce qu'il dépeignait.
Plus d'un courage s'éteignait.
Ce fut un âge misérable.
Mais s'il ne put conserver tout.
Comme il eût été préférable.
Un peu, pourtant, resta debout.
CHANT CINQUIÈME
Florizel.
Si le secours des dieux jusqu'à la fin me restc^ SMIs me couvrent, ces dieux, d*un regard de merci, J'aurai fait cet exploit de composer ici La dernière chanson de geste.
Un cavalier passa, vieux, cassé, fatigué.
Oh ! gué !
Avec la mine soucieuse.
Ses traits étaient changés, brouillés.
Ses yeux étaient tout éraillés Sous les doigts d'une vie en tout calamiteuse.
Il n'avait que trop prodigué.
Oh! gué!
Son âme entière avec ses forces !
II avait mangé les amorces
Des plaisirs qui ne valent rien !
Il avait livré tout son bien,
Son cœur avec son héritage.
Il aurait livré davantage.
Flori\el. 5ii
S'il en avait eu le moyen.
C'était la ruine complète.
Fort peu de cheveux sur la tête, Une taille un peu contrefaite^ Le nez crochu d'un papegai^
Oh! gué!
riais avec ces défauts, il avait la figure D'une bonne, sensible et noble créature Que l'erreur, non la faute, égara loin du ciel!...
Et c'était Florizel !
Il montait un cheval de trente ans, j'imagine; Aussi maigre que lui, rudement efflanqué,
Mais qui gardait la mine D'un ancien champion qui n'a jamais manqué.
C'était coursier de race Et que rien n'embarrasse Quand il s'agit de cœur...
Malheur!
L'âge le tient, le glace.
Mais le pouvoir perdu Au pauvre être est rendu Par le sang qui l'anime.
II devient magnanime Sitôt qu'il est sanglé,
Oh! gué!
Et tous deux, sur la pente D'un torrent qui serpente.
Ils passaient lentement.
Tristes comme deux ombres :
C'étaient de vrais décombres !
Un froid d'enterrement Roidissait ces fantômes.
5i2 Chant cinquième.
Ils semblaient morts... mais deux atomes. En eux, tenaient le corps nargué.
Oh! gué!
Deux atomes d'honneur brûlaient dans les deux âmes
Du gentilhomme et du coursier.
Deux atomes d'honneur entretenaient leurs flammes
Dans ces débris, dans ce poussier; Deux atomes d'honneur, c'est assez, je le jure,
Pour hausser la nature Et lui faire passer le gué.
Oh! gué!
Ils passèrent le gué de Tonde convulsive. Et quand tous deux à l'autre bord Eurent escaladé la rive, Et non pas sans un rude effort, Florizel flatta la crinière Du vieux cheval :
« Ce n'est pas mal.
Pas mal à notre heure dernière.
Dit-il, je vois que nous tiendrons, Bon serviteur, et nous irons.
Sans coups de mors ni d'éperons.
De noble et galante manière.
Comme il convient à deux bannis^
Dûment punis.
Mais, là, de naissance assez fière !
Oui ! nous irons.
Nous voguerons.
Nous flotterons
Sur la rivière,
Floriiel. 5i3
Jusqu'au jour que déjà nous avons tant brigué^ Où, par la mort enfin, le foc sera cargué,
Oh! gué! »
Et ce disant, le cavalier soupire; Il avait sur la lèvre un douloureux sourire,
Des larmes plein les yeux.
Il flattait de la main sa vaillante monture Dont les sabots heurtant contre la roche dure.
En arrachaient des feux.
Alors il vit venir sur la chaussée étroite,
A droite, Sous Tombrage du bois qui partout s'étendait. Retenant de la brise une furtive haleine, Galaor, qui passait, descendant vers la plaine* Avec Briolanie, et partout regardait.
a Ah! mon compagnon, dit sur Theure Florizel, que vois-je? Est-ce toi?
Est-ce vous? Avant que je meure, O Briolanie, oh ! pourquoi Vous aurai-je revue à ce moment suprême?
— Cest pour retrouver ceux qu'on aime Qu'il est si bon d'avoir vécu, Dit Galaor; c'est toi, toi-même?
Par le temps tu semblés vaincu ; Mais c'est bien toi que je retrouve ?
Dans tes regards un chagrin couve,.
Tu n'as plus ton air convaincu, Tu n'as plus la ferme assurance.
Tu n'as plus la sûre espérance
5i4 Chant cinquième.
Qui te remplissaient autrefois.
Celui que devant nous je vois, C'est pourtant Florizel! Raconte, Sans peur de reproche ou de honte,
Raconte à tes amis ce qui t'a ramené
Vers ces déserts perdus, ce monde abandonné Que tu ne voulais plus connaître ;
Raconte-nous pourquoi le déserteur pénètre Dans un souvenir profané.
Ce qui t'avait séduit n'a pas tenu parole. Tout son enchantement s'envole.
Tu reviens, oublieux, voulant te rappeler
Ce qui t'avait paru ne plus valoir la peine Qu'on se tînt en haleine Pour l'empêcher de s'envoler.
Tu reviens, appelant les promesses perdues! Les jouissances prétendues.
Tu n'en veux plus. O Florizel, Tu sors vaincu du carrousel Où tu croyais gagner la bague.
Pauvre enfant! le cœur extravague Quand, se livrant à l'inconnu.
Il quitte tout et reste nu. »
Florizel se prit à sourire, Et se penchant vers Galaor :
« Il prêche encor!
J'aurais trop de choses à dire!
Tu ne me crois pas accompli; Mais toi, sans un trou, sans un pli A la tunique! tu m'étonnes!
Toi, devenu prédicateur!
Flori^eL 5i5
Toi qui t'indignes et qui tonnes, Condamnant de telle hauteur Les erreurs des pauvres personnes!
C'est vrai ! j'ai beaucoup navigué,
Oh! gué!
Mais, certe, en erreurs tu foisonnes !
— Ah ! dit Briolanie, es-tu déjà content D'accuser qui t'accueille et t'embrasse, et te tend
L'abri grand ouvert de son âme ? Si tu ne sais pas mieux, tu n'as pas bien appris ! Tu n'as pas bien jugé, tu n'as pas trop compris
Ce qui vaut l'éloge ou le blâme !
— Il a pourtant raison, répondit Galaor,
Et s'irriter au son du cor Convient au guerrier qu'on provoque.
Mais je n'en pensais pas si long!
Te voyant monter ce vallon, Après une si longue époque Où tu ne cherchais rien de nous, Mon plaisir fut si grand, si doux.
Que je t'ai grondé comme un frère.
Un peu trop fort! Voyant tes traits Si fatigués et si défaits, J'en devins un peu téméraire; J'en ai trop dit, comme je croi :
Mon Florizel, pardonne-moi ! »
Ce disant, il mit pied à terre, Vint à son compagnon et voulait l'embrasser ;
Celui-ci pensait se baisser, Mais il réfléchit mieux, et, sautant de la selle,
5i6 Chant cinquième.
Courut au chevalier en étendant les bras, Et ne retenant pas les soupirs, les hélas.
L'éclat d'une douleur cruelle, Ne sachant, ne pouvant non plus se contenir. Aux pieds de Galaor il voulut se tenir.
Pris d'une sorte d'agonie.
Et se mit à baiser, ne pouvant en finir,
Les deux mains de Briolanie.
La jeune dame alors quitta son palefroi.
« Il faut, dit Galaor, vous asseoir avec moi. Tous deux, dans le couvert flottant de ce mélèze. La mousse est sèche, épaisse, et nous serons à l'aise
Pour t' écouter sous ce toit frais et vert. Florizel, viens ici! dis-nous à cœur ouvert, N'est-ce pas? ton histoire, et méprisant la crainte, Mon frère, il te faudra nous parler sans contrainte Des ennuis, des regrets et du chagrin souffert. Commence! »
Tous les trois étaient là sous l'ombrage, Un ombrage léger et qui ne pesait rien. Où le soleil frayait aisément son passage Dans l'ombre qui flottait et retrouvait le sien. L'herbe allait, tapissant la marge contournée Du chemin que l'ornière entamait tout au loin; Par les arbres feuillus la route était bornée. Et de plus de silence on n'avait pas besoin.
En ces mots Florizel commença son histoire :
« Je vais vous réciter ma complainte assez noire •, Dit-il. Et son regard, d'ironie aiguisé,
FloriieL Bij
Viontrait qu'il avait peur de se voir excusé
3u plaint; et, cependant, il voulait laisser croire
iju'il était très-heureux, s'étant fort amusé.
t J'étais, en ces temps-là, si facile à conduire.
Si facile à séduire !
Il ne me fallait pas beaucoup !
Et, là, voulait-on me réduire, Moi, je me rendais tout d'un coup.
J'aimais ce qui savait reluire.
En ces temps-là, j'étais si gai.
Oh! gué!
Un soir, je venais d'une noce.
D'une noce de paysans; Monté sur mon bidet d'Ecosse, Avec ses harnais bien luisants.
Content, ravi de ma jeunesse.
J'avais seize ans!
Et riche, par mon droit d'aînesse
Ayant du bien ; Vraiment, je ne songeais à rien Qu'à broder et broder sans cesse Un frais plaisir, une promesse.
Un espoir sur mon sentiment.
Je rentrais du lointain village.
Je sifflais. Tout le paysage.
Le ciel me paraissait charmant.
C'étaient des champs, c'était la dune Arrondie au bord de la mer.
Bientôt l'horizon fut moins clair ;
5i8 Chant cinquième.
Le soleil descendit de Tair; Parut une étoile opportune; Et, tout auprès, la blanche lune, En pâlissant, Dans l'azur assombri promena son croissant.
Et comme les sentiers et toute la nature. Sans pourtant s'attrister, devenaient plus songeurs. Se bleuissant partout d'une lueur obscure Qui du jour disparu remplaçait les rougeurs. Je sifflais, mais, pourtant, quelque mélancolie Se glissait dans mon cœur et me faisait trouver Qu'à cette heure du soir ne va plus la folie.
Que la gaîté s'oublie.
Et qu'il vaut mieux rêver.
Je rêvais! J'inventais quelque chose de tendre
Que je ne savais pas trop bien. J'espérais, je voulais, je croyais presque attendre Qu'un désir étranger vînt s'enlacer au mien. Je cherchais à lui dire, à cette âme inconnue. Vers qui déjà courait mon être entièrement :
— Oui, sois la bienvenue!
Écoute ton amant !
Écoute ton amant, et livre à ma pensée Cette éternellement désirée, embrassée.
Adorée, attirée, étreinte, caressée Maîtresse que j'appelle et veux à ce moment!
Je sifflais cependant, et toute ma prière Débordait dans mon sein, mais je ne parlais pas. J'entendais les poissons sauter dans la rivière,
Flori^eL 5ig
La tourbe fléchissait sous chacun de mes pas; Les herbes ondulaient sur la rive inondée Que tourmentait la brise, et des éclats d'argent Frissonnaient sur l'osier à la tête émondée, Sur l'eau que piétinait mon coursier diligent. Et comme je passais au long d'un bois de saules, Où le soir descendu m'empêchait de rien voir, Quelque chose sembla passer sur mes épaules. Et mon front tressaillit, car il crut recevoir Un baiser! Je cessai de siffler. J'eus la honte De sentir un frisson de crainte. Oui, j'eus peur! La terreur m'envahit! Mais bientôt je la dompte. Et reprenant ma force et jetant ma stupeur. Je dis (et je dis haut, car, dans cet instant même. Le timbre de ma voix tout d'abord me surprit!). Je dis : J'en jure Dieu! c'est un moment suprême! Quel être m'écoutait? me connut? me comprit?
Le silence profond redoublait; ma monture
Restait sans mouvement et sous moi frémissait!
Elle allongeait la tête; au loin, sur la verdure.
Comme un pâle rayon naissait et s'effaçait,
Et, comme j'étais maître enfin de mon courage.
Je pus regarder mieux et je vis, devant moi.
Une fille!... vraiment! à peu près de mon âge!
Et charmante et touchante, et comme je vous voi,
Briolanie! O ciel ! je vivrais bien d'années
Une centaine et plus, que je n'oublierais pas.
Fût-ce aux heures d'angoisse au mal abandonnées.
Fût-ce à cette minute où viendra mon trépas^
Ses yeux bleus imprégnés d'une lueur céleste,
Son sourire entr'ouvert comme un fruit rouge et frais.
520 Chant cinquième.
Ses longs cheveux cendrés, son cou blanc I Et j'atteste. J'atteste tous les dieux, témoins de mes regrets. Non ! je n'oublierai pas de sa taille si fine Les contours enivrants, si réservés, si purs. Et ses doigts lumineux et blancs comme Thermine!... Ses pieds semblaient flotter sur les gazons obscurs! Non! je n'oublierai pas, quand elle fut venue Pour la première fois auprès de son amant. Comment m'est apparue, à ce divin moment.
Mon Urgande la déconnue!
D'ailleurs, en ces temps-là... ces temps-là... j'étais gai!
Oh! gué! »
Florizel en ses doigts enferma son visage Un instant et reprit :
« Vous pensez, je le vois.
Que rencontrer pareil bonheur au fond d'un bois
N'est pas d'un très-commun usage. Urgande! Et, cependant, on voyait dans ses yeux Comme un éclair malicieux Et méchant même!
Elle rougit, mordit Sa lèvre, puis me dit :
— Crois-tu, par hasard, que je t'aime ? Vous autres, fils tombés d'Adam Et de la pauvre innocente Eve, Vous nagez dans un océan De rêve, de rêve, de rêve !
Je n'ai voulu tant seulement Que te guider dans ton voyage.
Flori^el. 52 1
Te voilà sur un marécage Qui peut t'étreindre à tout moment!
Regarde un peu mieux, je le prie, Les beaux sentiers où te voilà !
— La lune éclaira la prairie Et, pour un peu, se dévoila Pendant une minute à peine!
Et je m'aperçus que la plaine N'était pas un chemin ferré, Et que je m'étais égaré.
Ce n'étaient qu'ajoncs misérables.
De maigres paquets de fleurs d'eau.
Et des bourbiers, et, sur les]sables.
Un saule, une ronce, un bouleau...
Et la profonde solitude!
Et d'une blanchâtre vapeur Tombait la froidure assez rude !
Et mon cheval tremblait de peur!
Mais je n'avais pas l'habitude De m'abreuver d'inquiétude.
En ces temps-là... j'étais si gai!
Oh! gué!
Et je dis à la blanche fille :
— O belle, dont le regard brille Et qui veux sauver un humain.
Si tu consens à me conduire, A me mettre dans mon chemin.
Viens! recommence à me sourire Et laisse-moi toucher ta main.
522 Chant cinquième.
— Imprudent! insolent! dii-elle, Tu sauras d'abord ce que vaut D'importuner une immortelle Et d'oser regarder trop haut!
Elle étendit un doigt, et sans rien craindre. Je le saisis et le baisai.
« Il n'est besoin de me contraindre!
Je vais te suivre! »
Je l'osai !
Sa main, sa main était de glace !
Et je la serrais cependant!
Urgande flotte, et moi, je passe.
Hardi, joyeux et peut-être imprudent.
Mais peu m'importe! Je l'embrasse.
Emporté d'un amour ardent.
Et je lui crie :
— O chère fée, Oh! tout mon être! oh! tous mes vœux!
Ils sont à toi, si tu les veux!
Toute autre idée est étouffée En mon esprit! Mon cœur est tien!
Elle sourit :
— Nous verrons bien!
Je courais dans le marécage, Les bras autour de son corsage.
Floriiel. S2S
Je n'avais plus la tête à moi!
Je sentais contre mon visage Sa joue, et j'étais sans effroi.
— Oui, prends courage, Lui répétais- je bien souvent;
Marche en avant!
Bénis ce trop heureux voyage!
Ah ! quels plaisirs et quels transports!
Parfois, sur le terrain qui croule,
Je m'enfonce jusqu'à mi-corps.
Et me roidissant en efforts.
Je remonte en haut de la houle.
Car l'eau soufflait, bouillait, montait.
Et tout le gouffre s'agitait
Pour m'engloutir au fond des ondes.
Mais mon pied, mon cœur et mon bras
Luttaient, ne se démentaient pas.
M'arrachaient aux haines profondes.
Je crois que la fée, au début.
Attendait un cri de détresse
Ou quelque lâche maladresse.
Une défaillante faiblesse.
Quelque manquement qui m'émût
Et qui divertît ma tendresse.
Elle allait toujours vers son but.
Sans m'encourager, sans me plaindre;
Elle m'entraînait, et sans feindre
De s'offenser de mon baiser.
Le recevait sans le croiser
D'un seul baiser qui me vînt d'elle!
524 Chant cinquième.
Blanche, d'une blancheur cruelle,
Elle riait quand j'étais las.
Riait et secouait son bras;
Puis, à la fin, elle fut triste.
Une rougeur subite envahit tous ses traits; Il lui vint dans les yeux un éclair de regrets. Elle me dit tout bas :
— Il faut que je t'assiste !
Elle dit et, dès lors. Je glissai sur le sol.
Et mes pieds le touchaient à peine dans leur vol.
Et je n'enfonçais plus sur les gazons torpides.
Et portés par Télan de chères passions.
Nous semblions tous deux un couple d'alcyons
Intrépides !
Nous gravîmes un roc qui plongeait dans Téther
Et dominait la mer.
Dont les vagues mouvaient par bandes innombrables;
Urgande, regardant mes yeux.
Soupira :
— Fais-moi tes adieux Et va retrouver tes semblables.
Le désespoir me prit; je ne m'attendais pas A la voir, à cette heure, échapper à mes bras Et me laisser là solitaire; Mais Urgande quittait la terre Et descendait vers les flots bleus.
Libre comme eux!
Flori^el. S 25
Je ne réfléchis pas. Je n'avais pas deux âmes, Mais une seule et tout attachée à l'amour! Je ne calculai pas s'il était d'autres femmes, Et je plongeai dans le gouffre à mon tour I
Oui, j'avais tout donné : l'espérance, la vie. L'horreur de la fatigue et la peur de souffrir.
Je voulais bien mourir; Mais perdre la beauté que j'avais tant suivie!... Je me sentis serré dans ses bras ! Sur son cœur, Je me sentis porté de toute sa vigueur.
Je me sentis gagné par elle !
Je me sentis aimé pour la première fois. Et, dans ce moment même où j'étais aux abois. Inondé d'une joie infinie, éternelle.
Dans l'excès du bonheur me sentant m'épuiser, Ravi, mon être entier lui rendit son baiser. Et je m'évanouis sur sa chère poitrine.
Je ne sais pas alors ni ce que je devins,
Ni sous quels flots profonds, ni dans quels creux ravins
Je roulai, me perdant sous la vitre marine.
Quand je revins à moi, je n'eus qu'un sentiment,
J'étais amant!
J'aimais! j'étais aimé! je possédais Urgande! Une félicité plus poignante et plus grande. Je n'en peux concevoir l'idée un seul moment! Je vivais ! Que je veille ou bien que je sommeille, Ma vie étincelait, éclatante merveille ! Je n'expliquerais pas quel sort était le mien. Sinon que je vivais et ne désirais rien ! S'il se passa des ans, des jours ou des minutes,
520 Chant cinquième.
Je ne le saurais dire et n'en eus pas souci. J'aimais! j'aimais! j'aimais! j'étais vivant ainsi, Et méprisais la gloire aussi bien que ses chutes I Et je crois qu'à la fin je me fusse endormi, Pour jamais endormi dans ce bonheur suprême. Sous l'ensorcellement de ce fier diadème. Et n'aurais plus senti l'univers qu'à demi. Quand j'entendis la voix de mon enchanteresse Qui disait :
— Florizel, laisse là ta paresse!
Prouve-moi, prouve-moi que j'aime un chevalier! C'est trop m'aimer! c'est trop vouloir tout oublier! Ne sais-tu plus mouvoir la lame d'une épée?
Me suis-je donc trompée ?
N'as-tu plus rien à faire en ce monde là-bas ?
Et je me relevai, honteux, plein d'embarras,
Car je voulais lui plaire!
Oui, je me relevai honteux, plein de colère,
Et lui dis :
— Tu vas voir!
M'égalant au vainqueur de Lerne, J'allai frapper dans sa caverne Un rude centaure au pied noir! Et je montrai ma force et ma chevalerie, Les superbes élans de mon âme aguerrie. Et les bras et les reins que je devais avoir,
Quand mon honneur me le commande!
Alors, je retournais consolé vers Urgande, Quand je me vis surpris, un soir, par Agolant.
FloriieL 52j
II m'enferma, non pas dans un arbre tremblant, Non pas dans un manoir dont les charmes magiques Sur la porte trompeuse ont rivé des verrous, Non dans le corps d'un cerf harcelé par les loups, Comme Pont éprouvé des hommes héroïques : Il m'enferma dans un ruisseau !
Ah ! vaillant Amadis, sans cette connaissance Où tu parviens de tout, certes, sans ta puissance. De toutes tes vertus la couronne et le sceau. Non ! sans ton dévouement à tout être qui souffre. Je restais à jamais sous le cristal du gouffre Qui me tenait dissous dans son mince réseau. Et je revins aux pieds, dans les bras de ma dame! Là, je repris ma vie et je repris mon âme. Là, je repris mon être et redevins heureux!
Mais, bientôt, on sortit des temps chevaleureux ! Le présent s'effeuillait! l'avenir était trouble; Partout grandit la peine et le doute redouble; Devant tout ce qui naît, l'esprit est chancelant. C'est un temps sans respect, c'est un siècle insolent; Tout se dissout, se fond, refuse, questionne; Personne n'est sincère ou franc avec personne ; Le terrain ébranlé partout est vacillant. Et tel que tu me vois, je connus l'infortune
A tant d'autres commune.
De me trouver sans guide, ignorant mon chemin. Urgande, jusqu'alors, m'avait tenu la main. Elle m'avait conduit; je ne connaissais qu'elle !
Sa raison telle quelle,
C'était là ma raison !
528 Chant cinquième. •
Quand Urgande ordonnait, c'était la raison même!
C'était la loi suprême!
Et le pire poison Que Ton pût me verser, la plus cruelle peine Qu'eût découverte enfin la plus cruelle haine, Et qu'elle eût pu me préparer, C'était bien de nous séparer !
Je l'attendis un jour sans voir s'ouvrir ma porte.
Sans voir son pied furtif entrer dans le réduit
Où je comptais sur elle! et que sa vue accorte.
Aimable, nécessaire au cœur qu'elle conduit.
M'apportât mon plus cher et mon meilleur déduit!
Je l'attendis en vain, jusqu'environ minuit!
Je regardais, cherchais dans l'atmosphère obscure
Si je ne voyais pas sa céleste figure
Planer dans le nuage, et cent fois je le crus.
Qu'elle volait vers moi! Mais non! tu disparus!
Tu ne m'écoutais plus! Dans mes cris, dans mes plaintes
Dans mes pleurs, j'adjurai toutes les choses saintes.
Pour qu'il leur plût d'entendre et de me pardonner!
Non! tu n'aurais pas dû jamais m'abandonner!
Tu le fis! J'entendis les horloges lointaines
Frapper dix, onze, douze ! Et les forêts des chênes.
Et la montagne au loin et le chœur des échos
De l'airain, sans pitié, répétaient tous les mots!
Tu ne m'approchais plus ! des ombres, des mensonges
Flottaient dans l'air béant et n'avaient rien de toi!
J'avais beau m'exalter, m' attacher à des songes
Et m'imposer la Foi, Non! ce n'était plus toi ! non! Et je connus bien... Tu m'avais oublié! je ne t'étais plus rien!
FlorilcL 52g
Quand j'entendis sonner une heure à la paroisse, J'étais, je vous l'avoue, au bout de mon angoisse. Je sortis dans l'air libre et, sans but, sans espoir. Je marchai devant moi, marchai dans le ciel noir. Marchai sur le sol dur, marchai par la nuit froide. Je marchai devant moi, résolu, calme, roide. Assuré désormais de ne plus la revoir!
Qu'avais-je fait? Pourquoi me quitter ? Quelle peine Avais-je méritée ? Oii m'avait pris sa haine ? Elle était tout pour moi ! Bonheur, parents, amis! Elle m'emportait tout, la perfide sirène! Après qu'elle m'avait, tant de fois, tant promis! La cruelle suivait quelque nouveau caprice! La cruelle, sans doute, a cent fois pourpensé Que son amour était lassé.
Et m'avait trop récompensé Pour mon service!
En ces temps-là, j'étais si gai.
Oh ! gué !
Eh bien! il faut que j'obéisse!
Et puisque je suis renvoyé, Bien délié, Très-oublié, Du moment que l'on me délivre,
Je saurai vivre Tout comme m'en voilà prié!
Et je m'en allai sur la lande.
Marchai, marchai sans m'arrèter!
Par instants, je criais : « Urgande! » Et sentais le vent emporter
5So Chant cinquième
Et ma colère et ma prière !
Et je regardais en arrière, Et je regardais tout autour!
Quand il fit jour, J'interrogeai la plaine entière, Jusqu'au plus subtil horizon !
Je regarde et cherche et demande :
« Urgande! »
J'avais raison.
Je pouvais bien attendre!
Elle ne voulait plus ni me voir ni m'entendre! Dans ces temps-là, j'étais si gai !
Oh! gué!
Je pris mon parti comme un brave !
Non comme un fou, comme un esclave..
Me quitter sans un mot d'adieux!
Je dis : a Soit! Et que Dieu me damne! Tout est arrangé pour le mieux ! »
Et je rencontrai Viviane!
Vous la connaissez comme moi.
Elle me prit la main, elle emmiella ses phrases; Elle allongea ses yeux dans ses façons d'extases.
Jouant Tamour, le doux effroi.
Elle trembla, sourit, me vanta Diamante, Me perça de ses yeux qu'en parlant elle aimante.
Me jetant un propos malin, Me laissant deviner combien elle est sensible.
Et me traitant comme Merlin.
De tous ses traits j'étais la cible :
En ces temps-là, j'étais si gai.
Oh ! gué !
Flori^el. S3i
Je lui dis : « Sur l'honneur, madame »
Non ! voyez, mes pauvres amis !
Non! j'avais beau m'exciter Tâme, Bien que mon cœur se fût soumis Et que je mérite le blâme !
J'étais encor trop attaché.
J'en suis fâché!
Mais je l'aimais trop, cette Urgande!
Viviane en vain m'emmena, Di amante me promena, J'ai fêté. Dieu sait quelle bande!
En ces temps-là, j'étais si gai.
Oh ! gué !
Que j'ai fait d'absurdes folies!
Des femmes... oui! de bien jolies,
Fines, polies.
Galantes, frisques, l'œil au vent,
Bien avenant,
Bien entraînant,
Bien fascinant
Et lutinant Le cœur, les sens, l'esprit, la tête ! En ces temps-là, j'étais si gai,
Oh! gué!
Et ma vie était une fête!
Mais au fond de l'âme, après tout.
Je gardais un peu de dégoût.
Et je me répétais : « Urgande, Urgande, hélas! par vanité, Par caprice de volupté,
Futilité,
Etrangeté,
S32 Chant cinquième.
Légèreté, Par cruelle méchanceté, Hélas! pourquoi m'as-tu quitté?
Voilà ce que je te demande. »
D'ailleurs, il faut bien l'avouer, Je trouvais plaisir à louer Cette existence misérable...
En ces temps-là. J'étais si gai.
Oh ! gué !
Nulle folie fut comparable!
Un jour enfin, malgré mon goût, Au fond ne trouvant rien du tout.
Ni fantaisie ou sainte flamme.
Entre le plaisir et le blâme Je me sentais très-fatigué...
J'étais si gai!
Oh! gué!
Toujours occupé d'une femme.
Je m'ennuyais.
Et j'essayais De faire entrer l'ivresse en ma fade existence. Mais tout y faisait résistance.
Et je me trouvais tout usé.
Et, franchement, bien épuisé.
Viviane me dit :
<c Viens commander mes bandes!
Viens chasser Amadis et frapper tes amis!
— Est-ce là ce que tu demandes ?
Est-ce donc là ce que tu t'es promis?
Flori:{eL SSS
Suis-je le compagnon, Tassocié, le reître.
Le complice du traître, Du fripon que je vois autour de toi bailler?
Penses-tu m'enrôler ?
Jamais! tu peux Tinscrire à mon nom sur ta liste! Je te dis : Non et non ! Tout mon sang te résiste,
Et tu peux t'en aller!
J'ai vu mourir Ayglain et je dis à tes pleutres Qui voudraient m'entraîner à combattre pour lui :
Je suis parmi les neutres!
Et je me meurs d'ennui!
Car, pour quelque pantin qu'à bon droit on me nomme. J'ai pourtant conservé l'âme d'un gentilhomme.
Et dans mon sein, l'Honneur a lui !
Ah ! si l'on n'avait pas déserté mes tendresses ! Si je n'étais pas seul en ce monde, ici-bas! Si j'avais préservé mes bras Des fers souillés de mes fausses maîtresses! J'irais, je le dis et redis, J'irais retrouver Amadis, J'irais... Ah! mensongère Urgande! »
En ce moment un bruit s'éleva sur la lande, Et le vieux chevalier ouït dans la rumeur Une divine voix qui lui calmait le cœur :
La vérité saisit son âme.
Il la reçoit avec transport.
Et les bras étendus vers le ciel, il proclame Qu'un supplice éternel est moins grand que son tort.
« Oh! non, lui dit Urgande, approchant sur la mousse Et de sa douce main caressant son front gris,
534 Chant cinquième.
Malheur à l'esprit vain qui condamne et repousse
Ce fidèle chagrin qu'il n'aura pas compris.
Tu ne m'as pas trahie, oh! non, pauvre infidèle.
Qui n'as quitté jamais cet amour diverti
Qu'il ne retrouvait plus et qu'il croyait parti!
Quand Urgande était loin, la mort était sur elle!
Pouvais-tu le savoir et comment te punir,
Toi qui, seul, n'as jamais songé qu'à me venir?
J'étais ta vie, oh! oui, ton souffle et ta lumière!
Tu m'as aimée? oh! oui! moi seule! et la première
Et la dernière ! Et là, mourant que je te vois.
Tu me chéris encor, tout autant qu'autrefois!
Le peu d'éclat qui brille en tes yeux qui s'éteignent
Dans tes regards errants me contemple. Ils m'atteignent
Dans le fond de mon cœur, tes yeux! Ah ! Florizel,
O mon ami, tu meurs!
— Urgande, je meurs tel Que j'ai vécu... t'ayant aimée!
T'aimant! ma pensée embaumée Dans le pardon ! Ta chère main Daignant ici toucher la mienne!
Heureux, autant qu'il m'en souvienne, Autant qu'on peut l'être en chemin A quatre doigts de l'autre monde.
Oui ! la joie en mon âme abonde.
D'ailleurs, je fus toujours si gai.
Oh ! gué ! ))
Le pauvre Florizel mit la main de la fée Sur sa bouche tremblante : une plainte étouffée. Un soupir s'échappa de son cœur, et, d'abord,
Il était mort !
FloriieL 535
Les trois contemplaient en silence Ce cadavre étendu sur le tapis des bois. Un oiseau, de chagrin, fait résonner sa voix Dans un arbre songeur qu'un coup de vent balance :
C'était fini.
Un cœur avait vécu... brillé... s'était terni... S'était éteint... Son âme entrait dans l'Infini.
« Ah ! pauvre âme envolée au-dessus des étoiles, S'écria tout à coup Urgande aux yeux d'azur. Sors du faux, sors du vain, sors des terrestres voiles, Noble vie emportée au monde toujours pur !
Etre cher dont l'amour a payé les souffrances.
Racheté les erreurs, montré les sentiments.
Tu comptes désormais parmi nos espérances.
Et tu ne connais plus d'inutiles tourments 1
C'est le temps des chagrins, c'est le temps des tristesses.
Galaor, tout n'est plus ici qu'empêchements.
Nous allons traverser de lâches petitesses,
Mais aussi des efforts et de grands dévouements!
Il faut que la terreur de nos cœurs soit bannie!
Toi... héros! que veux-tu? que veut Briolanie?
A quoi vas-tu te préparer ?
Nous n'avons plus le temps d'attendre et d'espérer! C'est l'heure où l'on va voir commencer l'agonie.
• — C'est l'heure, tu le dis, répondit le soldat. Où va commencer le combat.
C'est le début de la bataille !
Tous les vaillants, tous les hardis.
Nous courons auprès d'Amadis,
Vaille que vaille!
J'y suis toujours! j'y vais aussi
536 Chant cinquième.
Ce soir, demain, là-bas, ici, Je suis à côté de mon frère.
Crois-tu que j'irai me retraire Comme un traînard d'effroi transi Quand Amadis a pris la tête ?
Ofête!
O bonheur! c'est le jour des coups!
Nous allons tous Où notre guide nous invite!
Il nous appelle, il nous excite.
Il a dit qu'il comptait sur nous!
— Et moi ! reprit Briolanie, A Galaor je suis unie; Le nœud qui nous attache est peu fait pour s'ouvrir Quand Galaor s'en va mourir! »
Urgande regardait Florizel immobile, Et triste, répondit :
« Allez!
Votre sort vous est bien facile, Faites ainsi que vous voulez! »
Aussitôt, les héros reprirent leurs montures. Le soir s'assombrissait sur toutes les figures. Couvrait la route au loin, et le cours du ruisseau.
Et les feuilles de l'arbrisseau.
Et comme chaque instant augmentait les ténèbres, Urgande demeura dans ces déserts funèbres. Et s'assit près du mort dont la nuit s'emparait. De ses longs voiles bleus elle s'était couverte...
Et, là, tout près, sur l'herbe verte.
Le pauvre cheval expirait.
CHANT SIXIÈME
Les fragments qui vont suivre ont été recueillis parmi des vers non encore corrigés et qui devaient former trois autres chants. Nous conservons les titres de ces chants, et nous comblerons par quelques notes les lacunes qui ne permettraient pas au lecteur de suivre la pensée du poëte.
L'Asie.
Du sable... des rochers... du sable... un sol aride,
Crevé de ci, de là, par un marais putride,
Et la mer reflétant Tazur olympien
Dans les bords dentelés du marais Caspien.
L'eau, s' enorgueillissant de sa longue étendue,
Berçait de flots en flots la pensée éperdue,
Et lui montrait au loin la sèche aridité
Des monts circonvoisins dans leur immensité.
Les étroits défilés se traînant sur la base.
Sur les flancs décharnés, déchirés du Caucase,
La jetaient au Volga, que les peuples fuyards
Prennent pour rendez-vous en cherchant les hasards.
Chant sixième.
Description des différentes routes qui, de tout temps, ont été suivies par les peuples asiatiques pour se répandre dans TEurope occidentale.
Cependant les Baschkyrs attendaient, bien avides.
Intrépides; Ils attendaient serrés au marais Caspien, La misère est leur lot; sans rien tenir, sans rien. Dans les plaines sans fin, sur les landes stériles Où leurs maigres troupeaux broutent malaisément. Ils déplacent Tabri de leurs tentes mobiles.
Kyrghizes et Kalmouks, Cosaques, Turcomans, Ces autres tourbillons de meurtriers ferments Bouillonnent sur la steppe, épouvantable amphore Où la perte du monde en tout temps s'élabore.
D'où la mort s'évapore Quand le monde vieillit, et que sort de son sein
La fin !
Le fossoyeur du monde, assis sur sa monture.
Accourt, grognant, hargneux, au teint jaune, au nez plat,
A l'œil étincelant d'un sanguinaire éclat,
A la face élargie de grossières pommettes.
Il remplit son carquois de flèches toujours prêtes.
Et proclame, en hurlant, un départ général
De toutes les tribus, de la Perse à l'Oural.
Voilà, bande féroce, impassible, hagarde,
Des temps désemparés l'éternelle avant-garde!
Ils sont faits pour détruire, et, quand naissent les jours
L'Asie. 539
Où tout doit disparaître, ils en pressent le cours! La corne du sabot de leurs coursiers sauvages Des peuples condamnés écrase les visages, Et qu'on les nomme Huns, ou Mongols, ou Tatars, L'incendie à leurs cris s'allumant dans les villes Atteint tout, brûle tout de ses flammes subtiles. Et leur main ne produit que des charbons épars. On ne les vit jamais, s'éprenant de la gloire.
Se jeter sur les forts.
Ils ne s'étonnent pas du blâme de l'histoire, Ils ne se grisent pas de vaniteux transports. Ils n'ont jamais rêvé de fonder sur la terre Un État scintillant d'une clarté prospère; Rien ne leur semble beau que la stérilité, Ils ne se piquent pas d'élancer jusqu'aux nues Des monuments fameux à dômes de vermeil. Redoublant sur leurs toits les rayons du soleil,
Ils veulent places nues!
Description des différentes peuplades asiatiques de race jaune, des guerres qu'elles avaient à soutenir les unes contre les autres, et qui avaient pour résultat d'entraîner les vaincus à la suite des vainqueurs.
Confondant volontairement les temps anciens avec les temps modernes et les temps futurs, Tauteur va nous dépeindre les Chinois subissant la loi de leurs dominateurs. Il entrait dans ses convictions que Tavenir doit inévitablement amener une conquête de la Chine par les Russes. Ceux-ci pouvant former avec leurs nouveaux sujets des armées innombrables, les jetteront sur TEurope, et cette nouvelle invasion des peuples d e race jaune, avec toutes ses conséquences, forme la conclusion de ce poëme.
(c Résous-toi! Va, renonce à d'inutiles larmes! Contemple avec respect les drapeaux lumineux
540 Chant sixième.
Que la victoire agite aujourd'hui sur nous deux. Avec toi je partage et ma gloire et mes armes; Le joug qui t'écrasait est maintenant rompu, Tu pourras la moitié de tout ce que j'ai pu ! Les coups se martelant sur l'univers qui tremble Sont des coups qu'à présent nous assénons ensemble! »
L'homme de Kambalou, Vain menteur, demi-fou, Se roidissant le cou, Vient répondre à son maître :
« Je l'ai toujours pensé.
Vous étiez trop sensé Pour m'oser méconnaître, Je suis ce peuple adroit.
Sûr du vrai, sûr du droit.
Docteur en toute chose.
Aux champs, dans la maison.
Ayant toujours raison Et qui de tout dispose!
La science, c'est moi.
Croire ce que je croi, C'est la sagesse même ; Vivre comme je vis, Écouter mes avis.
C'est le bonheur suprême.
J'habite, comme un Dieu, L'empire du Milieu, Je sers d'exemple au monde.
Et le peuple compté Dans mon immensité Abonde, abonde, abonde!
L'Asie. 541
Eh bien, dit le vainqueur en étendant les bras, n ferai des soldats, des soldats, des soldats !
Qui vont se mêler à mes hommes,
Et puisqu'ils sont aussi nombreux,
Nous n'en serons pas économes!
— Soyez-en généreux.
Ils laissent derrière eux
Tant de fils et de filles.
Et la mort ne peut pas
Te donner l'embarras
D'épuiser mes familles.
Contemplez, calculez encor Ce que je tiens d'argent et d'or.
Infini malgré vos pillages, Ce gouffre empli sera bientôt Plus large et plus vaste et plus haut Que ne l'ont vu les anciens âges.
Oui, le ciel a voulu.
Par décret absolu.
Que tout ce qu'on estime
Or, perle et diamant,
Mêlés confusément,
Les coraux de Tabîme,
Le jade le plus pur,
La turquoise d'azur.
Le gain de toute mine
Vienne par tous chemins
S'engouffrer dans les mains
Du peuple de la Chine!
Nous sommes et serons
Riches! nous puiserons