‹ Amadis de GauleChapitre 2 sur 9 · M DCCC LXV II · texte numérisé non relu

M DCCC LXV II

• Pi

^''-^'ORIGINE, la formation du roman dont je voudrais vous donner au-

ji jourd'hui quelque teinture, l'enthou- ^ siasme que ce roman a soulevé durant plusieurs siècles sur toute la surface du monde chrétien, l'oubli profond où il est tombé ensuite, me semblent choses tout aussi étonnantes que les prouesses de son héros. Et je serais peu surpris de vous voir prendre autant d'intérêt à

l'histoire du livre lui même qu'à l'analyse des types qu'on y met en scène et à l'exposé des situations dans lesquelles ces types se trouvent jetés. On se fait des romanciers de la fm du moyen âge une idée fausse. On s'imagine que c'étaient des hommes de peu d'art et de beaucoup d'imagination. De peu d'art, je l'avoue; de beaucoup d'imagination, je me vois forcé d'y contredire. Ces bonnes gens contaient pour le simple plaisir de conter, ou dans le simple espoir de gagner leur vie en contant Nul d'entre eux ne se tenailla oncques le cerveau pour en surexciter les fibres inventives. Jouissances de la conception, labeurs de la gestation, tortures de l'enfantement, leur furent également et parfaitement inconnus. La plupart se bornèrent à donner des formes nouvelles, de nouveaux développements aux histoires merveilleuses dont ils trouvaient le fond dans certaines fictions orientales ou septentrionales, dans certaines chroniques latines antérieures aux croisades. Quelques-uns même se contentèrent de mettre en prose les remaniements que leurs devanciers du quatorzième siècle avaient faits en quinze ou vingt mille vers des courts poèmes composés au treizième par les troubadours d'après les chansons de geste du douzième, qui n'étaient elles-mêmes qu'agré-

gâtions artificielles de vieilles cantilènes nationales ou mises en œuvre des antiques fictions et anciennes chroniques auxquelles je viens de faire allusion. Je suis donc sévère peut-être, mais non injuste assurément, lorsque j'avance que la qualité dominante des romanciers de la fin du moyen âge ne fut pas précisément l'imagination.

Mais ces conteurs naifs qui habillent tous leurs personnages à la mode du temps où ils écrivent nous peignent du moins les mœurs de ce temps, dont les historiens ne soufflent pas mot. Relever dans le cours de leurs récits des dates, des filiations, des points géographiques, serait peut-être une entreprise aussi aventureuse que toutes celles de Tristan^ de Renaud et d'Amadis : ces récits jettent certainement un grand jour sur la plupart des pratiques militaires, féodales ou religieuses, sur tout ce qui concerne les armures, les armoiries, les droits et les us de la noblesse, les rapports entre suzerains et vassaux. Chapelain l'avait admirablement compris, qui donnait à Lancelot du Lac le nom de Grand coulumier.

Et d'ailleurs, pour n'avoir rendu le dernier souffle que sous les coups redoublés d'adversaires comme Arioste, Rabelais et Cervantes, il

faut que les romanciers du moyen âge aient eu l'âme chevillée au corps, ou, pour parler plus noblement, qu'à défaut d'imagination et d'art, ils fussent doués de quelque autre vivifiante qualité, le naturel par exemple. Au naturel, à la bonhomie, s'attache toujours une certaine grâce. Or je ne sais rien de plus naturel, de plus bonhomme (passez-moi le mot) que le style des romanciers de la fm du moyen âge, qui, tout en ne se mettant jamais en scène eux-mêmes, semblent toujours parler de personnages qu'ils auraient connus, d'événements qui se seraient passés sous leurs yeux.

Je crois donc pouvoir conclure des observ^ations précédentes que l'étude de celui des romans de la fin du moyen âge qui obtint la vogue la plus étendue et la plus durable donnera à mes lecteurs une idée suffisante de tous les autres et ne leur semblera dépourvue ni de charme ni d'intérêt.

La première version d'Amadis de Gaule, ou du moins celle qu'on donne généralement comme la première, est portugaise et remonte à la fin du quatorzième siècle. Cette version, aujourd'hui disparue, aurait, dit-on, pour auteur Vasco de Lobeira, officier du roi Jean 1". La

preuve en serait dans le sonnet suivant, attribué à l'infant don Pedro, et qui démontrerait, en outre, que l'ouvrage eut dès son apparition un succès éclatant :

« Vasco de Lobeira, — je cite la traduction de M. Raynouard, — ô vous que distinguent une noble naissance et un bon caractère, vous avez raconté avec grâce l'histoire de l'amoureux Amadis et vous n'en avez rien omis.

(( Le sujet nous a plu; il est si beau que vous serez désormais célèbre et réputé bon parmi les hommes qui vous lisent et parmi ceux qui vous liront à l'avenir.

« Mais pourquoi avez-vous présenté la belle Briolanie éprise de celui dont elle n'est pas aimée? Changez cette partie de l'ouvrage, et que cette belle soit heureuse.

(( Car je suis trop attendri quand je suis témoin de l'infortune de cette amante ; sa beauté touchante, sa bonté, intéressent, et je regrette que son cœur n'obtienne pas un juste retour. »

Que le premier Amadis dont il soit fait mention ait été composé ou non par Lobeira, — car, en dépit du sonnet qu'on vient de lire, les érudits ne sont pas bien d'accord sur ce point , — peu nous importe , sûr que nous sommes qu'il n'y a pour ainsi dire pas de pre-

mier Amadis. Un vieux poète, nommé Ayala, parle en effet, vers 1 567, d'un roman espagnol alors connu sous ce même titre. Et d'ailleurs, l'origine celtique de presque tous les noms de lieux et d'hommes qu'on trouve dans la plus ancienne version qui soit parvenue jusqu'à nous (Gaula^ pays de Galles et non pas Gaule; Norgalkj Galles septentrionale ; Vindilisores, Windsor; Bristoya, Bristol; Lisvart. Lych-warc'h ; etc.), les imitations manifestes de Tristan et de Lancelot qu'elle contient, démontrent surabondamment que le rédacteur n'a fait que délayer un thème plus ancien, puisé lui-même à la source commune des romans de la Table ronde, c'està-dire dans les traditions de la vieille Armorique transportées au pays de (ialles.

Don Garcia Ordonez de Montalvo avait rédigé ce texte, dont la première édition connue est un in-folio gothique à deux colonnes, imprimé en 1 5 19 par Antonio de Salamanque.

L'Espagne était encore tout imprégnée des sentiments chevaleresques dont Amadis de Gaula lui offrait un si charmant tableau. Elle accueillit ce roman avec enthousiasme; et le récit de Montalvo avait déjà plusieurs éditions, plusieurs continuations même, lorsque, vers 153^, Bernardo Tasso, grand-père de la Jérusalem délivrée, vint

en Espagne comme ambassadeur de Ferrante Sanseverino, prince de Salerne.

« Cette histoire d'Amadis, écrivit alors Bernardo, est la plus gracieuse, la plus attrayante que je connaisse. » Et comme lui-même était poëte, il composa d'après elle deux ébauches tirées de ses principaux épisodes, Amadigi et Floridante, ébauches qu'il réunit plus tard, sous le titre à' Amadigi di Francia, en un seul poëme, pour lequel son fils Torquato professa toujours la plus grande estime.

Voilà donc Amadis de Gaule , dont le texte primitif, d'évidente origine bretonne, avait sans doute passé de France dans la péninsule ibérique avec les troubadours et la littérature provençale, dont une version espagnole, probablement fort courte, et une version portugaise, beaucoup plus développée, étaient depuis longtemps déjà populaires à Tolède et à Lisbonne, voilà donc Amadis de Gaule fixé à tout jamais dans la langue du Cid et traduit dans celle du Dante. Il ne manquait plus guère à la consécration de ce manuel de la chevalerie chrétienne que d'être transcrit dans le langage qu'avait parlé Duguesclin et que parlait Bayard. La captivité de François V^ à Madrid lui valut cet honneur.

François I^^ professait pour la chevalerie l'enthousiasme tardif et factice qu'excite parfois chez certains esprits généreux quelque grande institution déchue. Ainsi l'empereur Julien s'était efforcé de remettre en honneur la mythologie ; ainsi les Médicis avaient tenté de restaurer le platonisme. François F'" paraissait quelquefois devant sa cour vêtu comme un preux, la barbe teinte. On se rappelle son défi à Charles-Q^uint. Brantôme cite de lui plus d'un mot, plus d'un trait, qui se ressentent d'une lecture assidue des romans de chevalerie : « Nous sommes quatre gentilshommes de la Guïenne, disait-il un jour, qui combattrons en lice et courrons la bague contre tous allans et venans de la France, moi, Sansac, d'Essé et Chastaigneraie. » Il était tout simple que, victime de son imprudence chevaleresque, François I" lût en prison les romans espagnols. Amadis de Gaule devait lui plaire entre tous. Il lui plut à ce point, qu'en 1540 paraissait à Paris, superbement imprimée et enrichie de magnifiques gravures, la traduction française de Nicolas de Herberay, seigneur des Essarts, à lui dédiée, commandée et patronnée par lui.

Quel était ce des Essarts ? Un gentilhomme picard. « Commissaire — fait-il mettre en tête de sa traduction — Commissaire ordinaire de

l'artillerie du Roy, et Lieutenant en icelle, espaïs et gouvernement de Picardie, de monsieur de Brissac, Chevalier de l'ordre, grand maistre et Capitaine gênerai d'icelle artillerie. )) Outre Amadis de Gaule et trois romans espagnols qui lui font suite, Esplandian^ Périon et Lisvart de Grèce^ Amadis de Grèce, il traduisit encore, dit un critique, le premier livre de la chronique du très-vaillant et redouté don Florès de Grèce, les sept livres de Flavius Josèphe, l'Horloge des princes, et composa lui-même quelques opuscules parfaitement oubliés. Un autre critique ajoute qu'il mourut vers 1552. C'est, à peu de chose près, tout ce que nous savons sur l'heureux traducteur d'Amadis de Gaule.

Heureux traducteur, en effet ! Son ouvrage eut un succès si prodigieux qu'il provoqua lui-même des traductions, des imitations, des continuations, en italien, en allemand, en anglais, en hollandais, en hébreu même. Rien que dans notre pays, ce qu'on nommait alors les Livres d' Amadis, forma bientôt plus de trente volumes. Un imprimeur lyonnais ajouta même à cette collection une compilation en deux volumes dont le titre seul montre de quelle vogue elle jouissait encore en 1 582 : « Trésor de tous les livres d'Amadis de Gaule, contenant les ha-

rangues, epistres, concions, lettres missives, et autres choses plus excellentes, pour instruire la jeune noblesse à l'éloquence, grâce, vertu et générosité. » Les grands seigneurs se passionnèrent pour Amadis au point de porter des habits de ce nom. Amadis pénétra partout — jusque dans les couvents. Témoin cette apostrophe burlesque du révérend père Possevino : « Venerat hic liber aliéna lingua in Gallias : Luthero autem jam Salarias utebatur tanquam mancipio in Germania, quae pêne omnis aut ceciderat, aut nutabat ad casum; cumque in solidissimae fidei regnum vellet invadere, Amadisium curavit in gallicam linguam eleganter verti. Ha^c prima fuit illecebra, et tanquam sibilus, quo inescavit nobilium Aulicorum ingénia, etc. » Témoin ce passage caractéristique des Discours politiques et militaires du grave Lanoue : « De tout temps il y a eu des hommes diligents — d'escrire et mestre en lumière des choses vaines. — Les vieux romans dont nous voions encore les fragments, à sçavoir de Lancclot du LaCy de Pcrceforcst, de Tristan, Giron le Courtois et autres, font foi de ceste vanité antique. On s'en est repu l'espace de plus de cinq cents ans ; jusques à ce que nostre langage estant devenu plus orné, et nos esprits plus frétillans,

il a fallu inventer quelque nouveauté pour les esgayer. Voila comment les livres d'Amadis sont venus en évidence parmi nous en ce dernier siècle. Mais, pour en parler au vray, l'Espagne les a engendrez, et la France les a seulement revestus de plus beaux habillements ; sous le règne du roy Henri II, ils ont eu leur principale vogue; et croy que si quelqu'un les eust voulu alors blasmer, on luy eust craché au visage, d'autant qu'ils servoient de pédagogues, de jouet et d'entretien à beaucoup de personnes. )> Témoin Brantôme qui confirme, presque dans les mêmes termes, les dires de Lanoue. Témoin l'ode suivante de Du Bellay :

(( Celuy qui chanta jadis

En sa langue Castillane

Les prouesses d'Amadis,

Et les beautez d'Oriane^

Par les siècles envieux

D'ung sommeil oblivieax

Ja s'en allait obscurci,

Quand une plume genîile

De cete fable subtile

Nous a l'obscur eclerci

Or entre les mieux appris

Le chœur des muses ordonne

Qii'à Hcrberay soit le pris De la plus riche couronne^ Pour avoir si proprement De son propre acoutrement Orné l'Achille Gaulloys, Dont la douceur alléchante Donne à ce'uy qui le chante^ Le nom d'Homère François.

Sij'dvoy' r archet divin De la harpe Ronsardine, Le bas fredon Angevin Diroit la gloire Essardine :

Néantmoins tel que je suis, Je la diray^ si je puis ^ Non icy tant seulement^ Mais en cent papiers encore^ Afin que son bruit décore Le mien éternellement. »

Témoin cette assertion du savant Pasquier dans ses Recherches : « On peut cueillir dans ce Roman toutes les belles fleurs de notre langue Françoise. Jamais Livre ne fut embrassé avec tant de faveur que cestuy l'espace de vingt ans ou environ : et néantmoins la mémoire en semble estre aujourd'huy esvanouie. « Témoin le pédant Abel Mathieu lui-même dans son Devis de la

langue françolse : « Nicolas de Herberay jeta es mains du peuple quelques Discours d'Amour, lesquels furent reçus avec si bon visage que lors il fut estimé de chacun comme une règle du beau parler. Et néanmoins il n'avoit pas (ainsi que je croy) beaucoup rongé le laurier, ne longtemps sué sous le harnois et travail des Lettres humaines et bonnes Disciplines. Son parler me sembloit un peu affecté : me sembloient aussi quelques liaisons douces et gracieuses et quelques autres rudes, disjointes et mal plaisantes, qui me faisoient soupçonner que le jugement de Lettres et le savoir défailloit en l'homme. Avecque ce, il prenoit plaisir ,-. offrir au peuple mots nouveaux et estranges, desquels le son m'étoit plus ennuyeux et plus déplaisant à mes oreilles que n'eust été le son d'une cloche cassée. Aussi le peuple n'en a pas fait cas et a laissé ensevelir tels mots en oubli avec le corps de Herberay qui les avoit offers et présentés. Autre avis ne puis-je donner de tous iceux Discours ; car je ne me suis pas amusé à les lire, désirant employer le temps et mon entendement en choses meilleures et de plus grande conséquence. ))

Un tel succès, constaté par tant de témoignages authentiques, ne peut, malgré la valeur intrinsèque du roman espagnol et les circon-

Stances favorables au milieu desquelles se produisit la traduction française, un tel succès ne peut s'expliquer que si l'œuvre de des Essarts a elle-même un mérite personnel. Je trouve ce mérite dans le style qui, à une époque où la plupart des savants dédaignaient encore la langue maternelle, où Rabelais, Calvin, Amyot, Montaigne, n'avaient encore rien publié dans cette langue, se trouve, grâce aux efforts que fait l'écrivain pour imiter la marche noble et périodique de la phrase castillane, doué de deux qualités d'autant plus remarquables qu'elles nous manquaient alors complètement, le nombre de la période, le choix des mots, je veux dire d'une part l'harmonie, de l'autre l'abondance, l'élégance, la variété. Des Essarts se garda bien d'ailleurs de traduire servilement Montalvo. Il retrancha certains passages qui en France auraient paru fastidieux; il colora certains autres de ce ton enjoué qui pour nous est de l'afféterie, mais que nos ancêtres traitaient alors d'érudition ou de subtilité ; il en ajouta de licencieux qui ne pouvaient manquer de plaire aux compatriotes et contemporains de Rabelais. Enfin, pour flatter tout à la fois l'amour-propre national et la haine que nous portions alors aux Espagnols, il feignit de croire que Gaula veut dire P'rance et que Montalvo n'avait fait lui-

même que traduire en espagnol un manuscrit picard : «. M'estant tombé es mains le livre

d'Amadis de Gaule en langue Castillane ay

prins plaisir à le communiquer par translation (sous vostre auctorité) à ceux qui n^entendront le langage Espagnol, pour faire revivre la renommée d'Amadis (laquelle par l'injure et antiquité du temps estoit estainte en ceste nostre France) et aussi pour ce qu'il est tout certain qu'il fut premier mis en nostre langue Françoise, estant Amadis Gaulois et non Espagnol. Et qu'ainsi soit : J'en ay trouvé encores quelque reste d'un vieil livre escrit à la main en langage Picard, sur lequel j'estime que les Espagnolz ont fait leur traduction, non pas du tout suyvant le vray original, comme l'on pourra voir par cestuy : car ilz en ont obmis en aucuns endroitz et augmenté aux autres. Parquoy supliant à leur obmission, elle se trouvera en ce livre, dans lequel je n'ay voulu coucher la plus part de leur dite augmentation, qu'ilz nomment en leur langage Consiliaria^ qui vaut autant à dire au nostre, comme avis, ou conseil, me semblant telz sermons mal propres à la matière dont parle l'histoire. »

Ce dernier stratagème eut un plein succès. Tout le monde prit ou feignit de prendre Tasser-

tion de des Essarts au pied de la lettre. Personne ne lui demanda quand et où il avait vu le manuscrit picard d^Amadis de Gaule. On sentait bien que si ce manuscrit eût existé, des Essarts se serait empressé d'en fournir la preuve, mais on lui savait gré de sa petite supercherie patriotique. Je trouve la preuve de cette complicité tacite générale, non-seulement dans l'ode de Du Bellay, mais encore dans une foule de petits poëmes que les rimeurs contemporains adressèrent à des Essarts, et qui émaillent les diverses réimpressions de son livre. Je me contenterai de deux citations.

Le dizain qu'on va lire est de Michel le Clerc, seigneur des Maisons, et se trouve en tête du premier livre :

Qui voudra voir maintes lances briser^ H arnois froisser, escus tailler et fendre , Qui voudra voir l'amant amour priser, Et par amour les combatz entreprendre.

Vienne Amadis visiter et entendre, Que des Essars, par diligent ouvrage^ A retourné en son premier langage :

Et soit certain qu'Espaigne en ccst affaire Cognoistra bien que France a davantage Au bien parler autant comme au bien faire.

L'épître suivante est anonyme et précède le livre IV. Mais la fin nous suffira. Il est naturellement question de l'ouvrage de des Essarts, cet ouvrage :

Qui tout esprit à demy esbauché Rendra parfaict^ tant soit il peu touché Des riches fleurs proprement assorties Qui du translat d'Amadis sont sorties^ Et si dedans (comme il n'est rien sans si) Il se trouvoit quelque reste d'orties De ce terroir, elles ne sont parties , Mais l'Espagnol en est remply ainsi.

Il va sans dire que je ne cite ces deux pièces que pour l'assentiment qu'elles donnent au subterfuge de des Essarts et pour le sentim.ent dont elles sont animées à l'égard des compatriotes de Monîalvo.

Mais le pédant Abel Mathieu et le savant Etienne Pasquier, tout en constatant le prodigieux succès d'Amadis de Gaule, insinuent, le premier, que les tentatives de des Essarts pour faire passer dans la langue française certains mots « nouveaux et estranges » furent vaines; le second, que sa popularité dura a l'espace de

vingt ans ou environ ». Qu'y a-t-il de vrai dans ces deux assenions ?

Sans doute, quelques-uns des changements essayés par des Essarts, comme calonier pour calomnier, amoncsîcr pour admonester, ne réussirent pas ; mais notre langue lui a de telles obligations, que l'un des deux écrivains qui nous ont fait le mieux connaître la littérature du seizième siècle, M. Philarète Chasles, ose dire : a On pourrait, sans trop de hardiesse, le nommer le Balzac de son temps. »

Sans doute , l'enthousiasme qu^Amadis de Gaule avait soulevé lors de son apparition en France ne fut pas de longue durée. Henri II étant mort d'un coup de lance dans un tournoi, le tournoi passa de mode, la chevalerie avec le tournoi, le roman d'aventures avec la chevalerie. Mais Amadis, Galaor, Oriane, Corisande, gardèrent longtemps leur popularité. Ces noms illustres reviennent à tout moment sous la plume des écrivains du seizième et du dix-septième siècle. Faire le beau Ténébreux, suivre sa Dariolette, aller chez Guillot le Songeur, sont presque des proverbes. Et il ne fallut rien moins qu'un changement complet dans les tendances de notre littérature, changement qui substitua malheureusement à la mise en œuvre de l'histoire natio-

nale l'imitation des antiquités grecque et latine, pour nous faire oublier avec Amadis de Gaule Nicolas de Herberay, seigneur des Essarts.

Et l'oubli poussait alors depuis longtemps en Espagne sur la tombe de don Garcia Ordonez de Montalvo!

Mais achevons l'histoire des diverses incarnations d'Amadis.

Vers la fm du dix-huitième siècle, un homme de beaucoup de monde et de beaucoup d'esprit, le marquis de Paulmy, se mit à la tète d'une entreprise littéraire dont la conception ne manquait pas d'une certaine grandeur. Il ne s'agissait de rien moins que de publier sous ce titre : la Bibliothèque universelle des romans, les fictions les plus célèbres, les plus populaires, les plus anciennes de tous les peuples. Par malheur, l'exécution ne répondit pas à la conception. Au lieu de traduire fidèlement les textes anciens ou étrangers dans la langue française du dix-huitième siècle, ou du moins d'en refléter la physionomie par de fidèles analyses, le marquis de Paulmy ne put s'empêcher de les embellir, et il les embellit tellement que tous ces héros légendaires anglais ou persans, chinois ou espagnols,

indiens ou turcs, se présentèrent aux lecteurs de la Bibliothèque universelle avec juste autant de monde et le même monde, avec juste autant d'esprit et le même esprit que leur aimable introducteur. « La Bibliothèque des romans, s'écrie M. Léon Gautier dans son Histoire des épopées françaises, c'est une Estelle et Némorin en cent douze volumes. C'est long! »

Au nombre des organisateurs de cette singulière mascarade, où il s'agissait de revêtir d'un uniforme commun des personnages de toutes les époques et de toutes les provenances, était un écrivain de non moins de monde et de non moins d'esprit que le marquis de Paulmy et appartenant comme lui à la noblesse, le comte de Tressan. Permettez-moi de vous présenter cet écrivain auquel Amadis de Gaule doit une nouvelle résurrection.

Tressan naquit en 1705, au Mans, dans le palais de son grand-oncle, évêque de cette ville. De là il fut envoyé à la Flèche, puis à Louis-le- Grand. A treize ans, le jeune comte partageait les études et les amusements du petit Louis XV. Bien fait de sa personne, doué d'une imagination vive, d'un grand désir de plaire, d'un goût égal pour les sciences, les lettres et les arts, Tressan se lia sans peine avec la société brillante qu'on

rencontrait alors au Palais-Royal. Il connut là Fontenelle, Voltaire, Montesquieu^ Massillon, Moncrif, Gentil Bernard et autres beaux esprits, comme on disait encore.

En 1723, nous le trouvons au régiment du Roi, puis à celui du Régent avec le brevet de mestre de camp.

Quelques années après, son oncle l'envoie en Italie à la suite d'un ambassadeur. Il découvre dans la bibliothèque du Vatican une collection unique de romans de chevalerie en langue romane.

La mort de sa mère et celle d'un autre oncle, archevêque de Rouen, le ramènent à Paris.

Survient la guerre entre le roi de France et l'Empereur, à propos de Stanislas. Tressan part comme aide de camp du duc de Noailles. Il assiste au siège de Kehl. Il est blessé l'année suivante au siège de Philippsbourg. On signe la paix. Le voilà brigadier et enseigne de la compagnie écossaise des gardes du corps.

La guerre se rallume en 1741 . Le comte part pour la Flandre. Il obtient, en 1744, le grade de maréchal de camp, et sert en cette qualité aux sièges de Menin, d'Ypres et de Furnes. A la campagne suivante, il fait, sous Louis XV, le

siège de Tournay, puis est blessé devant P^ontenoy à la cuisse et au bras.

On l'envoie alors, comme officier général, au secours du Prétendant, et l'expédition étant contremandée, on lui donne le commandement de l'armée des côtes de la Manche.

C'est vers cette époque, en 1 749, je crois, que Tressan rédige un traité de l'électricité qui devait lui ouvrir les portes de l'Académie des sciences.

En 1750, le comte est gouverneur du Toullois et de la Lorraine française. Appelé par le père de Stanislas à la cour de Lunéville comme grand maréchal, il établit une académie à Nancy.

Certains couplets imprudents refroidissent Louis XV à son égard. Frédéric, instruit de cette disgrâce, lui fait offrir une brillante position à Berlin, u Je suis P'rançois, répond Tressan, je me dois au roi mon maître et à ma patrie : vous ne m'honoreriez plus de votre estime, si je cessois de leur être fidèle. )> Belle réponse, surpassée encore par cette lettre au roi Stanislas qui lui reprochait certaines opinions philosophiques : « Je conviens de mon tort, mais je supplie Sa Majesté de se rappeler qu'à la procession de la Ligue il y avoit trois mille moines et pas un philosophe! »

Revenu à Paris, le comte se lie avec M. de Paulmy et traduit, pour la Bibliothèque des romans, Roland furieux, Ogier le Danois, etc. Il est alors nommé académicien aux lieu et fauteuil de Condillac, et meurt, en 1785, âgé de soixantedix-huit ans, d'une chute de voiture faite un soir après souper.

Je ne vois, dites -vous, rien que de fort honorable dans toute l'existence que vous venez de me retracer. — J'en conviens. — Et peu d'hommes ont réuni, comme M. de Tressan, autant d'aptitudes si diverses. — Je l'avoue. — En sorte qu'au lieu de discuter le succès qu'il obtint de son vivant, vous devriez plutôt remettre en mémoire ses ouvrages, qui me semblent fort oubliés. ~ Je ne discuterai pas plus le succès que l'oubli. L'un fut légitime, l'autre est irrévocable. M. de Tressan écrivit uniquement pour ses contemporains : M. de Tressan ne peut avoir de lecteurs que ses contemporains ; la seconde proposition se déduit de la première comme un théorème de géométrie du théorème précédent, et M. de Tressan lui-même en conviendrait, qui était à la fois un bon mathématicien et un homme de trop d'esprit.

Oui, de trop d'esprit. Laissez-moi vous mon-

trer jusqu'à quel point le comte de Tressan poussait la paresse, l'insouciance, la frivolité, et cela dans les travaux même de l'érudition, qui exigent, comme vous savez, tant de peines, de soins et de conscience. Vous connaissez, au moins de réputation, la Chanson de Rolande Eh bien! voici comment M. de Tressan, chargé par M. de Paulmy de reconstituer pour la Bibliothèque universelle ce splendide poëme du douzième siècle, sorte d'Iliade française, comprend sa mission. « Sans nous amuser, prend-il soin d'écrire lui-même, à déterrer dans la poussière des bibliothèques quelques fragments imparfaits et barbares de cette chanson, sans recourir à la supposition d'un manuscrit dans lequel cette chanson se trouveroit transcrite dans son langage originel, imaginons plutôt quels pouvoient en être le sens et l'esprit. »

Imaginons plutôt est du dernier sans gêne. Et le comte, se méprenant sur le sens du mot chanson, imagine, en effet, toute une chanson militaire en un très-grand nombre de couplets.

Roland y étant petit garçon ,

Faisoit souvent pleurer sa mère;

Il éîoit vif et polisson.

<( Tant micuXf disoit monsieur son père.

(( A la force il joint la valeur, « Mauvaise tête avec bon cœur, (( Cesî pour réussir à la guerre. »

Soldats françois, chantons Roland:

De son pays il fut la gloire^ Le nom d'un guerrier si vaillant Est le signal de la victoire.

Je vous tiens quitte du reste.

Ce que devint Amadis de Gaule sous la plume de cet aimable écrivain, vous pouvez maintenant vous en faire quelque idée : » Le tendre et fidèle Amadis, la sensible et fidèle Oriane ^M. de Tressan possède un magasin d'épithètes inépuisable) restèrent seuls Le Ciel reçut leurs serments, et depuis ceux que nos premiers parents proférèrent dans le jardin d'Éden (dindédenvCtsl pas heureux), jamais deux cœurs plus unis et

plus loyaux n'en élevèrent à l'Éternel O

vous (M. de Tressan abonde en invocations de ce genre), ô vous dont les âmes pures et soumises à la foi sacrée du serment n'ont pas besoin de lois pour la garder (M. de Tressan ferait de la philosophie jusque dans un madrigal) et qui n'avez pas même l'idée du parjure, vous qui conservez la lumière et la candeur de votre ce-

lesie origine, non, vous ne pourrez condamner la charmante Oriane d'avoir cru voir dans

Amadis le protecteur, etc Que les voiles de

la pudeur et que les ailes de l'hymen cachent

aux regards profanes, etc Heureux ceux et

celles qui pourront, etc Plus heureux mille

fois ceux et celles, etc., etc »

Ne craignez rien. Mes citations seront peu nombreuses et courtes. Je veux seulement examiner le reproche d'immoralité que Tressan fait à des Essarts. « Plusieurs aventures de ce roman, dit le comte, sont écrites avec des expressions supportables à peine dans la langue latine ; il est même étonnant que des cours aussi polies que l'étoient celles de François F^ et de Henri II n'eussent pas déjà banni des ouvrages d'agrément des expressions grossières, des images maussades et révoltantes dont la sécheresse ou le mauvais ton n'ont dû plaire en aucun temps. ■')

Rien de plus injuste que ce reproche. Sans doute V Amadis de Herberay n'est pas un livre à introduire dans les lycées impériaux, mais aucune maîtresse de pension n'autorisera celui du comte dans son établissement. Pour n'otïrir ni expressions grossières, ni images révoltantes et maussades, des passages du genre de ceux-ci ne

sont pas moins d^une moralité que j'ose qualifier de contestable : u Pour le jeune Galaor, il éprouva souvent la reconnaissance qne lui marquèrent plusieurs dames de la cour de Brisène, et toutes ces dames se disoient l'une à l'autre en souriant : « Il faut convenir qu'il est un peu vo- (v- lage ; mais Galaor est un héros !...)> « Elle ne fut pas longtemps sans s'apercevoir qu'elle étoit trompée ; mais Galaor étoit un trompeur si séduisant et si capable de réparer ses torts, qu'elle prit le parti de le croire fidèle; et Galaor, toujours plein de courage, soutint avec honneur l'idée qu'il crut qu'elle avoitde sa fidélité. »

J'en passe, et des plus scabreux.

Je vous parlais tout à l'heure du sans-gêne de M. de Tressan. Vous en avez maintenant une seconde preuve. Aucun des passages que je viens de citer n'est dans VAinadisde Herberay.

Le germe s'y trouve, dites-vous? Soit. Y trouverez-vous aussi le germe du passage suivant ? « Galaor s'amusa beaucoup à causer avec ces deux aimables enfants, qui savoient les plus jolis contes et qui les tenoient de plusieurs fées douées d'autant d'imagination que de pouvoir ; malheureusement les manuscrits de ces contes se perdirent alors et furent bien des siècles avant d'avoir été retrouvés par Hamilton, le

chevalier de Boufflers et M. de Marmontel. » Il faut croire que de toutes ces fadeurs le dixhuitième siècle était affolé, puisque VAmadis de M. de Tressan eut un succès énorme. Et l'on ne peut attribuer ce succès uniquement à la donnée primitive, car un autre écrivain, M"^ de Lubert, venait de publier un abrégé en quatre petits volumes d'Anhhiis de Gaule, lequel abrégé était tout aussi inconnu que si on ne l'eût jamais imprimé.

Heureux temps, sinon pour les lettres, du moins pour les littérateurs, où si peu de chose donnait tant de réputation !

Réputation éphémère, il est vrai. Survint la Révolution. Un nouveau personnage qui accomplissait réellement, celui-là, des exploits prodigieux, le peuple français, s'empara tout à coup de toute l'attention du monde entier. Amadis tomba pour jamais dans l'oubli. Qui de nous, sauf les auditeurs du cours si attrayant que fait M. de Loménie au collège de France, sauf les quelques personnes qui ont lu l'excellent ouvrage de M. Baret : Amadis de Gaule et son influence sur les mœurs et la littérature au seizième et au dix-septième siècle, qui, dans la génération actuelle, connaît, de ces aventures dont raffo-

lèrent nos ancêtres pendant plus d'un siècle, autre chose que le titre ? Quant au comte de Tressan et au seigneur des Essarts, leurs noms eux-mêmes sont en quelque sorte des points d'interrogation pour les contemporains de Paul de Kock et de Ponson du Terrail.

Il y a de l'injustice dans cette indifférence. Injustice envers la plupart des metteurs en oeuvre du thème romanesque : je crois en avoir donné des preuves suffisantes ; injustice à l'égard de ce thème lui-même : une analyse et quelques citations achèveront de le démontrer.

Mais, d'abord, quelle version suivrai-je ? Celle de Montalvo ? Beaucoup ne l'entendraient pas. Celle de Tressan? Aucun ne l'écouterait. Celle

de des Essarts? Pourquoi non? Elle rend

mieux que toutes les traductions que je pourrais faire la physionomie du texte original ou soidisant tel, et l'on ne perdra rien à troquer mon style du dix-neuvième siècle contre un des meilleurs du seizième.

Donc, je vais entreprendre de faire tenir en quelques pages quatre gros volumes d'aventures. Ce ne sera pas trop pour me suivre de toute votre attention . ^ ^ .^ /^ o,

Nous sommes dans la petite Bretagne, peu de '

temps après la passion de Notre-Seigneur Jésus- Christ. Le roi Garinter, instruit en la loi de vérité, a deux filles dont l'une vient d'épouser Languines, roi d'Ecosse, et lui donnera un fils, Agraies, et une fille, Mabile, desquels l'histoire présente fera souvent mention, et dont l'autre, plus belle encore que sa sœur, combien que plusieurs princes et grands seigneurs l'aient maintes fois courtisée, a jusqu'à présent refusé toutes les offres et sollicitations matrimoniales.

Survient Périon, roi de Gaule, que Garinter festoie. Un regard échangé entre lui et la princesse suffit pour enflammer leurs deux cœurs au point que Périon répond à Dariolette, suivante, confidente et par occasion entremetteuse d'Élisène : « Je suis en trop d'extrémité tourmenté de son amour, et telement que je ne me puis excuser de la mort, si de brief je ne treuve allégement; » et qu'Élisène s'écrie, en apprenant cette réponse : (( Ma grand' amye, quand viendra l'heure que je tiendray entre mes bras ce mien Seigneur que vous m'avez donné ? »

Faire attendre des amoureux aussi ardents serait vouloir leur prompte consomption. Dariolette, après avoir demandé au roi une promesse de mariage que celui-ci donne sans la moindre hésitation — il en donnerait plutôt cent qu'une, —

arrange les choses pour que cette union se consomme le soir même. Je laisse ici la parole à des Essarts, le gaulois dans les mots bravant

l'honnêteté que nous bravons dans les

actes.

{( Venu le temps que chacun plus communément prend repos, Dariolette, qui pour le contentement de sa maistresse avoit fait diligence extrême, vint luy dire : Ma Dame, il est saison de parachever nostre entreprise, allons, s'il vous plaist. Quand Elisene l'entendit, croyez qu'elle ne donna ocasion d'estre reprise de paresse, ains hastivement se leva, et sans tarder, jeta seulement un manteau sur ses espaules, et se mist à chemin : puis entrèrent elles deux au jardin . Le temps estoit lors gracieux et serain, la Lune belle, et luysante, qui donnoit clarté aux deux Damoyselles. Mais certes l'une avoit plus d'ocasion d'estre contente que l'autre, qui eust tresvolontiers pris ce bien, ou un semblable, pour elle mesme, si elle en eust eu moyen, et tant en donnoit de cognoissance, qu'Elisene voyoit bien qu'il n'y avoit faute que d'exécuter pour y satisfaire : car ceste Dariolette, sentant en son esprit l'ayse prochain que devoit recevoir celle qu'elle conduisoit, ne se pouvoit tenir de luy manier, puis l^s tetins, puis les cuisses, et quelque chose

d'avantage, et de trop véhémente ardeur souspiroit souvent, tout ainsi que si elle eust deu participer à ce bien futur de la Princesse Elisene, à laquelle elle disoit : Helàs ! ma Dame, qu'heureux est le Prince par lequel vous recevrez ceste nuit tant de plaisir ! Vous dites vray, respondit Elisene : mais quoy P ne vous semble il que la fortune me soit autant favorable qu'à luy ? car si je suis belle, n'estil l'un de plus parfaitz que l'on sache, soit de personne, bonne grâce ou hardiesse? Croyez, Dariolette m'amye, que je me sens si heureuse, que je croy qu'il me seroit impossible de plus : et pour Dieu hastons nous, je vous en prie. Ceste parole disoit elle de telle affection, qu'elle trembloit comme la petite fueille sur le hault arbre. Et ainsi qu'elle achevoit ce propos, arrivèrent à la porte de la chambre ou estoit couché le roy Perion : lequel, tant pour l'estrangeté de ceste nouvelle flamme amoureuse, que pour l'espérance ou l'avoit mis Dariolette, n'avoit encores aucunement reposé. Toutesfois à l'heure agravé de travail, et de sommeil vaincu, commençoit (ainsi que Ion ouvroit l'huys) à sommeiller : et songeoit que l'on entroit en sa chambre, par une fausse porte, sans cognoistre qui ce fust : mais il se sentoit mettre les mains dans les costez et arracher son cueur.

puis en sa présence le voyoit jeter dans la rivière, et disoit le Roy. Pourquoy faites vous telle cruauté? Ce n'est rien de cecy (respondit celuy qui le mal faisoit) car il vous en demeurera encores un autre, que je vous osteray outre mon gré. De grand'frayeur s'esveilla en sursault, et se recommandant à Dieu, fit le signe de la croix. Desja avoient les Damoyselles ouvert l'huys, et entroient dans la chambre : pourquoy il entendit le bruit et eut lors soupçon de trahison, mesmement pour le songe qu'il avoit songé : et levant la teste aperceut entre les courtines la porte ouverte, de laquelle il ne sçavoit riens, puis à la clarté de la Lune entrevit l'ombre des Damoyselles, qui estoient entrées. Et a ceste cause d'efroy saillit du lit, print son espée, et s'en alla au lieu où il les avoit entreveuës. Mais quand Dariolette le vid si effroyé, elle parla, disant : Que sera ce cy? Sire tirez vous les armes contre nous, qui sommes envers vous de si petite défense? Le Roy, qui aussi tost les cogneut, mesmes Elisene, que tant desiroit, jeta ce qu'il tenoit en terre, et d'un manteau qui assez près de luy estoitj se couvrit soudainement. Lors de grand' affection vint vers celle que mieux que soy mesme il aymoit, laquelle il baise, embrasse, caresse, et luy fait si bon visage, que rien plus.

Ce voyant, Dariolette, jalouse et envieuse de ce bien, dist à Elisene : Or estes vous quasi contente : car (à ce que je puis juger) combien que, jusques icy, de plusieurs vous vous soyez défendue, et luy, au semblable, à maintes ait résisté, toutesfois, pour le présent, Tun ne l'autre n'avez la force, ou moyen, de vous sçavoir garenîir^ ne défendre. Et ce disant, regardoit de tous costez en quelle part le Roy avoit jeté son espée, de laquelle elle se saisit, pour lesmoin du serment et promesse qu'il avoit faite sur le mariage futur d 'Elisene et de luy. Puis tirant l'huys après elle rentra au jardin, et demoura le Roy seul avec s'amye : laquelle (après plusieurs amoureux embrassemens , intînité de baisers , et exécution de jouissance) il contemploit, et bien luy fut avis que toute la beauté du monde estoit en elle, se reputant au demourant plus que trop heureux, de ce qu'Amour Tavoit conduit à un tel aise, et bonne avanture. )>

Périon demeure dix jours chez Garinter, et tous les soirs Élisène revient le trouver comme la première fois. Il part enfm, donnant à sa maîtresse un anneau, comme gage de leur union future.

Pas n'était besoin de cet anneau. Le roi laissait à la princesse un autre gage dont elle se fut

— 3S — même bien passée; car, sans l'adresse de Dariolette, il eût rendu sa faute publique et sa mort inévitable. Neuf mois en effet après le départ de Périon, Élisène accouche secrètement d'un garçon que Dariolette, après lui avoir attaché au cou l'anneau dont je viens de parler et un parchemin où sont écrits ces mots : « Amadis, filz de Roy », met dans un coffre de bois avec l'épée de son père et expose au milieu d'un fleuve, comme jadis Moïse sur le Nil.

Arrivé en pleine mer, Amadis « par le vouloir de Dieu, lequel, quand c'est son plaisir, fait les impossibilitez faciles » rencontre un navire qui ramenait au pays Gandales, gentilhomme écossais, avec sa femme et un enfant au maillot, appelé Gandalin. Gandales recueille le petit abandonné, lui fait donner le sein en même temps qu'à son propre fils et le conduit à Antallia, où tout le monde le prend pour un frère de Gandalin.

Six ans après, le roi Languines passe à Antallia avec la reine, sa femme, et son fils Agraies. Le damoisel de la mer, — c'est le nom que Gandales donne à Amadis , — exerce sur eux une telle séduction qu'ils l'emmènent à la cour d'Ecosse avec Gandalin pour terminer son éducation et l'attacher à leurs personnes.

Retournons maintenant avec des Essarts au roi Périon. Ce monarque reçoit un jour une lettre d'Élisène qui lui apprend que Garinter vient de mourir et que Languines s'empare de la petite Bretagne. Périon accourt, traite avec le roi d'Ecosse, épouse la princesse et l'emmène en Gaule, où elle accouche successivement d'un fils qu'on baptise sous le nom de Galaor, et d'une fille sous celui de Mélicie.

Le songe qu'avait eu le roi à la cour de Garinter devait s'accomplir jusqu'au bout. Un jour, comme le petit Galaor, âgé de deux ans et demi, jouait au bord de la mer, un horrible géant apparaît tout à coup, se saisit de l'enfant sous les yeux mêmes d'Élisène et l'emporte sur un navire qui bientôt lève l'ancre. Ce géant, seigneur d'une île nommée Gandalan, n'était point malfaisant, comme le sont d'habitude ses pareils. Il entretenait même chez lui un ermite auquel, portant le jeune Galaor: « Père, prenez cest enfant, dit-il, et me le nourrissez, et enseignez en tout ce qui est convenable à Chevalier, pource que je vous puis asseurer, qu'il est filz de Roy et de Royne. Ah ! dist l'Hermite, pourquoy avez vous fait telle cruauté ? Je le vous diray, respondit le Gean. Vous devez sçavoir, qu'ayant entrepris d'aller combatte le Gean Albadan,

qui occit meschammentmon père, comme avez peu entendre, et qui encore me détient par force la roche de Galtares, laquelle de droit m'apartient, estant ja embarqué pour exécuter ma pensée, vint vers moy une Damoyselle qui me dist : Tu t'abuses : car ce que tu penses se doit achever par le filz du roy Perion de Gaule, qui aura beaucoup plus de force et d'adresse que tu n'as. Et je luy demanday en sa foy si elle disoit vérité : Cela pourras-tu voir, dist elle, en la saison que les deux branches d^un arbre se joindront, qui à présent sont séparées. Puis m'enseigna ou je trouverois celuy duquel elle me parloir, lequel à présent je vous baille en garde, d'autant que vous m'aymez. »

Laissons croître Galaor près de l'ermite, Amadis à la cour d'Ecosse, et se lamenter en Gaule Élisène avec Périon. Il nous faut introduire sur la scène de nouveaux personnages qui joueront aussi par la suite des rôles importants.

Brisène, fille du roi de Danemarck, « la plus belle Dame qui se trouvast lors en tout le Septentrion », Lisvart, son mari, et Oriane, leur fille, âgée de dix ans, « l'une des plus belles créatures qui jamais fust veuë », tels sont ces nouveaux personnages. Lisvart, en traversant

l'Ecosse pour aller prendre possession du sceptre de la Grande-Bretagne, que le roi son frère vient de lui léguer en mourant et que des rebelles lui disputent, confie Oriane à Languines. Le Damoisel de la mer, bien qu'il n'ait encore que douze ans, devient amoureux de la petite princesse. Cet amour lui met au cœur un tel désir de se rendre célèbre, qu'il supplie le roi de le faire chevalier, malgré sa jeunesse. Languines hésite, lorsque arrive Périon, qui, attaqué par Abies, roi d'Irlande, vient demander du secours à son beau-frère. Le Damoisel de la mer se jette aux pieds du roi de Gaule pour en obtenir l'accolade. Oriane et Mabile joignent leurs sollicitations aux siennes, et Amadis, armé enfin chevalier par Périon, se met en route pour la Gaule avec Gandalin, sachant depuis peu qu'il n'est pas le fils de Gandales, mais ignorant toujours que Périon est son père.

Voilà donc le Damoisel de la mer faisant sur les grandes routes l'apprentissage de chevalier errant. Ses coups d'essai sont des coups de maître, comme bien vous pensez.

Dès les premiers jours, Amadis défait trois chevaliers félons , et ne leur accorde la vie qu'à la condition qu'ils iront se mettre en son nom à la merci du roi Languines. Notre héros rencontre

ensuite deux damoiselles dont la première, envoyée de Danemarck à Oriane, réclame sa protection, et dont l'autre, la bonne fée Urgande « la Descogneuë, » ainsi nommée parce qu'elle change à volonté de visage , lui offre la sienne en ces termes : a Seigneur, prenez ceste lance, laquelle je vous donne, pource que je vous puis asseurer, que dedans le troisiesme jour elle vous servira tant, qu'en délivrerez de mort la maison de laquelle premier vous saillisîes. » Le lendemain, après avoir trouvé l'hospitalité dans un château, Amadis se remet en route. La damoiselle du Danemarck est arrêtée devant lui à l'entrée d'un pont par six hallebardiers « qui la vouloient forcer faire serment de n'avoir jamais amytié à son amy, s'il ne luy promettoit ayder au roy Abies, contre le roy Perion..,. Trahistres vilains, s'écrie Amadis, qui vous a commandé mettre la main à ceste Damoyselle estant en ma conduite ? Et en disant ceste parole, s'aprocha du plus grand des six, auquel subtilement il arracha la hache , et luy en donna tel coup qu'il l'abatit à terre. Adonc tous ensemble deschargerenl sur luy ; mais se destournant, en rencontra un qu'il fendit jusques aux dens, et peu après l'un des autres se cuydant avancer n'en eut pas moins : car l'espaule droite luy fut sepa-

rée d'avecques les costes. Quand les trois qui restoient virent leurs compagnons si mal acoustrez, se mirent à fuir, et le Damoysel à les poursuyvre de si près, qu'en fuyant il arracha à l'un des fuyans sa hache, de laquelle luy donna tel coup, qu'il luy coupa la moytié de la jambe : et laissant aller les autres, retourna ou estoit demourée la Damoyselle, à laquelle il dist :... N'ayez paour : car en part ou les Damoyselles sont mal traitées (qui doivent par tout estre en seureté) n'y peult avoir homme qui riens vaille. » Vous voyez que notre jeune chevalier n'y va pas de main morte. Mais ce que vous venez de lire n'est rien encore. Le pont où a eu lieu le combat mène à une forteresse daîis laquelle Amadis rencontre Périon attaqué par deux chevaliers et dixhallebardiers qui veulent aussi le contraindre à promettre secours au roi Abies. « Trahistres paillardz , leur crie Amadis , qui vous meut de si laschement vous adresser au meilleur Chevalier du monde? par Dieu vous en mourrez tous pour luy. A ceste parole l'un de ces deux Chevaliers laissa le Roy, prenant avec soi cinq hallebardiers, et vint s'adresser au Damoysel, lui disant : Il convient que vous jurez vous mesmes, sinon vous n'eschaperez non plus que l'autre. Comment? dist il, jureray-je doncq' contre mon vou-

loir? Si Dieu plaist, il ne sera pas ainsi. A l'heure ceux du chasteau crioient au portier qu'il fermast la porte. Parquoy le Damoysei aperceut qu'il estoit saison de se défendre. Et sans plus marchander courut le plus roide qu'il peut contre le Chevalier, lequel il chargea de telle sorte, qu'il le renversa par dessus la crope du cheval mort en la place : car en tombant se rompit le col. Ce que voyant le Damoysei, sans s'arrester aux hallebardiers, vint à l'autre Chevalier, à qui le roy Perion se combatoit : et d'arrivée, sans que l'escu ne le haubert le peussent garentir, luy mit la lance au travers des costez, de sorte qu'il alla tenir compagnie au premier. Quand le roy Perion se vid ainsi secouru, le cueur luy creut, de sorte qu'il s'esvertua mieux que devant contre le reste de cette canaille : tellement que peu après à grands coups d'espée les fit reculer, et ce pendant le Damoysei de la Mer ( ainsi à cheval qu'il estoit ) se mesla parmy eux, et les escarta, frapant l'un, tombant l'autre si rudement, que la plus grand' part demeurèrent en la place. Au moyen dequoy (et par l'ayde du Roy) peu après ilz furent tous massacrez, fors aucuns qui peurent fuir, lesquelz gaignerent le hault de la muraille. Ce que voyant le Damoysei se mit à pied pour les suivre, dont

fut leur paour si augmentée qu'ilz se laissèrent tous tomber du hault à bas , reste deux, qui de vistesse gaignerent une chambre ou ilz se cuidoient garentir : mais ilz furent suiviz de si près par le Damoysel , qu'il entra pesle mesle avec eux, et leans trouva gisant en un lit un tant vieil Chevalier, que pour son ancien aage ne luy restoit que la parole, avec laquelle il increpoit ceux qui fuyoient, disant : Lasches pendardz, devant qui fuyez-vous si effroyez ? Devant un Chevalier ( respondit l'un de ces deux) qui fait là bas diablerie : car il a tué voz deux neveux et tous noz compagnons. Et presque n'eut ce soldat achevé ceste parole, que le Damoysel entra en la chambre, et empoigna ce dernier qui parloit, luy disant : Paillard, dy moy ou est le Seigneur de céans, sinon c'est fait de toy. Le pauvre diable se voyant en tel péril, luy monstra ce vieillard couché : mais quand le Damoysel l'aperceut si cassé d'ans, il en fut tout esbahy, et s'adressant à luy se print à le blasmer et luy dist : Comment , faux vilain, tu as la mort entre les dents, et neantmoins tu fais maintenir la meschante coustume de céans ? Par le Dieu vivant bien te prend que l'aage t'excuse de plus porter armes : car présentement je te feroiscognoislre ta mesprison. Et ce disant faignit luy vouloir trancher la teste :

parquoi le vieillard (qui eut paour) s'escria : Helàs, Seigneur, pour Dieu mercy ! C'est pour néant, respond le Damoysel : car tu es mort si ne me jures que jour de ta vie ne consentiras que l'on face céans ny ailleurs telles trahisons. Je le vous prometz , dit le vieillard. Or me dy maintenant, responditle Damoysel, pourquoy tu as cy devant fait establir ceste coustume ? Pour l'amour du roy Abies d'Yrlande(dit le vieillard) qui est mon ne.veu, auquel pource que ne luy puis ayder de ma personne en la guerre ou il est, je desirois le secourir par les Chevaliers errans passans par cy. Faux vilain , respondit le Damoysel, qu'ont affaire les Chevaliers errans de ton désir? et donna du pied au lit si lourdement qu'il renversa le challit, et le vieillard dessouz. Puis le commandant à tous les diables, le laissa, et retourna en la court. )>

Après cette seconde aventure, Amadis se sépare du roi, qui retourne en Gaule, et de la Damoiselle du Danemarck, qui reprend le chemin de l'Ecosse.

Notre héros n'a, jusqu'à présent, combattu que contre des guerriers peu redoutables. Nous allons le voir face à face avec un adversaire digne de lui, sinon par la vertu, du moins par le courage.

Cet adversaire, dont Amadis rencontre la forteresse (( tresbien bastie », est un gentilhomme nommé Galpan. a Ce Galpan estoit lors le plus vaillarrt et adroit Chevalier qui se trouvast en toute celle contrée, et pourtant il estoit craint et redouté de tous ses voysins : car souz umbre de ceste place, et de sa prouesse, il maintenoit une si lasche et malheureuse coustume, qu'oubliant Dieu, qui entre tous l'avoit favorisé et fait cognoistre, il s'adonnoit et habandonnoit du tout au service du diable, contraignant toutes Dames ou Damoyselles, qui par devant son chasteau passoient, d'y entrer : puis en faisoit vilainement son plaisir, et de ce non content, les forçoit de jurer que tant qu'il vivroit elles n'auroient bonne volonté n'affection à autre qu'à luy, et s'elles estoient contredisantes, leur faisoit payer au trenchant de l'espée le tribut de nature. Pareillement, tous Chevaliers y passans estoient contrains combatte un seul contre deux de ses frères, et si ceux de dedans estoient vaincuz il forçoit encores le vaincueur contre luy mesmes recommencer, qui estoit, comme cy devant a esté dit, le plus adroit qui se trouvast en ce pais. Et s'il avenoit qu'ilz fussent les plus foybles, il leur ostoit tout ce qu'ilz avoient, et les laissoit aller à pied, après les avoir fait jurer

qu'ilz se nommeroient tant qu'ilz vivroient les vaincuz de Galpan : autrement luy mesmes leur ostoit la vie. )>

Une Damoiselle dont ce Galpan vient de faire vilainement son plaisir — pour employer l'expression pittoresque de des Essarts — se jette aux pieds d'Amadis, qui entreprend aussitôt de la venger, comme c'est le devoir d'un chevalier errant. Notre héros rencontre d'abord quatre hommes d'armes, dont il ne fait qu une bouchée : « Aprocha d'eux l'espée au poing, de laquelle il donna à un (qui hauçoit une hache pour le fraper) tel coup qu'il luy coupa le bras, et de grand douleur, en criant, se laissa tomber, puis en chargea un autre qu'il fendit d'un revers par les narines jusques aux aureilles.» Leurs camarades prennent la fuite. Il y a de quoi. Survient un des frères de Galpan. « S'en vint au plus roide qu'il fut possible contre le Damoysel : toutesfois il faillit à l'ataindre, mais le Damoysel, qui couroit de droit fil, luy donna tel coup de lance en l'escu, que nulle armeure ne le peut garentir que le fer ne luy passast au travers des espaules, de sorte qu'il tomba mort en la place. )> Un autre frère succède au premier. Amadis le désarçonne. Trois hallebardiers viennent à la rescousse et tuent le cheval du vainqueur. Amadis, forcé de

combattre à pied, n'en donne pas moins de sa lance « si vivement au Chevalier desarmé droit au visage, qu'il luy fit passer le fer outre le chignon du col : par ainsi mourut sur l'heure. » Et, se retournant versPun des hallebardiers, « luy avalla l'oreille avec la pluspartde la joue, et de roideur l'espée coula le long de sa poitrine, tellement qu'elle fendit tout ce qu'elle rencontra. » Les deux autres hallebardiers s'enfuient. On s'enfuirait à moins. Parait enfm Galpan lui-même, mais désarmé, u Ruffian infâme, lui crie Amadis ... va tost t'armer, autrement je te tueray ainsi nud que tu es : car à toy ny aux meschanis qui te resemblent Ion ne doit avoir esgard. » Galpan profite de cette permission généreuse, mais imprudente, «et ne tarda gueres qu'il ne vint armé, et monté dessus un cheval blanc. » Le combat de ces deux braves mérite d'être cité entièrement : « Lors laissèrent courre leurs chevaux au plustost qu'ilz peureni, et mettans les lances aux arrestz, lesquelles estoient fortes et roides, faucerent leurs escuz et harnois de telle furie, qu'elles entrèrent dedans leur chair : et se joignirent de corps, d'escuz et d'armetz, si lourdement, qu'ilz tombèrent tous deux à terre : toutesfois il avint si bien au Damoysel de la Mer, qu'il ne perdit les resnes de son cheval, et pource il se releva plus

promptement que Galpan : lequel peu après fit comme luy. Adonc mirent les espées aux poings, et leurs escuz au devant : puis vindrent l'un contre l'autre se donner de grands et merveilleux coups, telz que ceux qui les regardoient s'en esbahyssoient, car souvent ilz faisoient voler en la place les pièces des escuz et des harnois : et (qui plus est) leurs armetz furent en peu de temps tant effondrez, qu'ilz ne pouvoient garder que les espées ne donnassent souvent au vif, si que la place ou ilz se combatoientestoit toute vermeille de leur sang : mais de fortune Galpan fut navré en la teste, et luy couloit le sang sur les yeux, au moyen dequoy il se retira pour s'essuyer. Comment? dist le Damoysel, où veux tu aller? Galpan. Ne te souvient il que tu combas pour la teste : si mal tu la gardes, mal pour toy. Ayes un peu patience, respondit Galpan, et reprenons noz aleines, nous avons assez de temps pour achever. Cela n'est raisonnable, dist le Damoysel : car je ne combas à toy par courtoysie, ains pour faire amender à la Damoyselle le deshonneur que tu luy as fait : et ce disant luy donna autre tel coup sur la teste, qu'il luy fit ployer les deux genoux à terre. Toutesfois il se releva promptement, et se defendoit bien, non pas que le Damoysel de la Mer ne le rengeast à sa vo-

lonté : car il estoit desja tant hors d'aleine, qu'à peine pouvoir il tenir son espée, et n'entendoit à autre chose qu'à se couvrir de son escu, qui luy fut coupé jusques à la poignée, si qu'il ne luy en demeura que bien peu. Et lors voyant qu'il n'avoit en soy plus de remède, commença à fuir devant l'espée de son ennemy ou il pouvoit. Puis à la fin (pour dernier refuge) il cuida se sauver en une tour ou estoient ses gens : mais le Damoysel le devança, et le prenant par l'armet, le lira si rudement, qu'en tombant il luy demeura es mains. Parquoy luy donna au descouvert tel coup d'espée sur le chinon du col, qu'il luy fit séparer la teste d'avec le corps. Adonc dist à la Damoyselle : Dame, m'amye, vous povez choisir desmainlenant autre amy, si voulez : car celui à qui aviez promis vous quite de promesse. ))

La pauvre fille, porteur d'un message amoureux pour le prince Agraies, reprend le chemin de l'Ecosse, où elle trouve la Damoiselle du Danemarck et les trois chevaliers expédiés par Amadis à Languines. Tous ces personnages secondaires témoignent devant la cour des premiers exploits du héros, à la grande jubilation d'Oriane qui, réclamée par son père Lisvart, se met en route pour la Grande-Bretagne, en compagnie

de la princesse Mabile, non sans avoir toutefois redépêché préalablement vers Amadis la Damoiselle du Danemarck avec une lettre des plus tendres.

Revenons au Damoisel de la Mer. Le voici en Gaule, après avoir, dans une quatrième aventure, désarçonné sur sa route un chevalier arrogant. Agraies le rejoint avec les troupes écossaises. Daganil, cousin du roi d'Irlande, est tué dans la bataille. Abies, furieux, accepte un combat singulier avec Amadis, et, vaincu par lui, meurt après avoir restitué à Périon ceux de ses États dont il s'était emparé.

Voilà cinq combats qui, pour n'être pas tous singuliers, n'en sont pas moins tous fort extraordinaires. Il serait temps de reprendre haleine. L'auteur Pa compris et passe de lui-même à des tableaux plus riants.

C'est d'abord l'arrivée de la Damoiselle du Danemarck avec l'épître d'Oriane. Cette page vaut un bout de citation, quand ce ne serait que pour montrer le peu d'exagération qu'il y a dans les passages de Don Quichotte qui paraissent en contenir le plus. N'est-elle pas comique par elle-même, la faiblesse que montre alors ce pourfendeur à outrance?» Quand il entendit nommer celle de la mémoire de laquelle il vivoit seule-

— moment, il fui si perplex, que sans entendre les propos que la Damoyselle luy tint, il print la lettre, et aussi tost la laissa choir à terre, et luy mesmes y cuida choir et esvanouir. » C'est ensuite la reconnaissance d'Amadis par Élisène et Périon au moyen de l'épée, de Panneau et du parchemin. Je vous laisse à juger si chacun félicite et festoyé le nouveau prince. Agraies quitte son cousin pour aller vers la belle- Olinde, fille du roi de Norwége, qui vient de lui envoyer l'amoureux message dont j'ai parlé plus haut, et qu'il a connue lors d'un voyage avec son oncle Galvanes, frère de Languines, surnommé Galvanes sans terre : « pource que de tout son apanage ne luy estoit demeuré qu'un pauvre chasteau : car le surplus il avoit despendu à suivre les armes et entretenir Gentilz-hommes. » Amadis prend avec Agraies rendez-vous » a la cour du Roy Lisvart, ou l'on m'a dit que chevalerie est maintenue, en la plus grande liberté et honneur qu'en nule autre maison d'Empereur, ny de Roy, » et envoie la Damoiselle du Danemarck vers Oriane, avec ces paroles : « Vous luy direz que bien tost je seray vers elle pour luy obéir, et porteray pareilles armes que celles que me vistes au combat du roy d'Yrlande, à ce que plus aisément vous et elle me puissiez cognoistre,

Page 1