SI
si je n'ay moyen de parler à vous, n paroles qu'il prononce en versant de telles larmes « que l'eau file à file luy couloit sur la face. »
Amadis reste peu de temps près d'Élisène et de Périon. Sous prétexte d'aller à la recherche de Galaor, il prend le, chemin de la Grande- Bretagne. Trois nouvelles aventures lui arrivent en route, que je passe sous silence pour abréger. Il a rencontré sans le reconnaître Galaor, qui, témoin de l'un des trois exploits, fins inévitables de ces trois aventures, s'est fait armer chevalier par lui et court aussitôt provoquer le géant de la roche Galtares. Je cite ce combat pour montrer que Galaor est le digne frère d'Amadis :
Le géant sort de son château (( monté sur un cheval de proportionnée grandeur à la sienne : car il sembloit un Eléphant, et luy dessus faisoit mieux souvenir d'un colosse, ou d'une montaigne se mouvant, que d'un Chevalier. Or s'estoit il armé d'unes lames de fer si longues, qu'elles le couvroient depuis la gorge jusques sur la selle du destrier. En sa teste portoit un fort armet clair et luysant, et en sa main une pesante masse d'acier, qui estoit le baston avec lequel plus communément il combatoit. Grandement furent espoventez les Escuyers et Damoyselles de le
voir,ei Galaor mesmes ne fut si asseuré, qu'il ne s'en estonnast : toutesfois il se résolut^ de sorte que tant plus il s'aprochoit et moins estimoit ceste grande masse. Quand le Gean le vid si audacieusement marcher vers luy, il luy dist : Je m'esbahy, demy homme, comme tu oses si hardiment atendre ta mort : celuy qui t'y a envoyé dev^oit empreunter ton courage, ou toy sa corpulence : mais il m'a voulu abiller ce desjeuner avant le repas entier. Galaor, qui ne fut content de tel mespris, luy respondit : Penses- tu, grand animal, que ton abayement puisse faire, ou toy mieux, ou moy moins valoir.? J'ay fiance en celuy qui abaissa l'orgueil du grand Philistin, qu'il te rendra plus vil que ce sable. Trop marry se trouva le Gean de ces paroles : parquoy, sans autre chose dire, haussa la masse pour l'acabler, et sembloit à son de'smarcher que ce fust une tour qui se renversast. Lors Galaor, léger et adroit, baissa la lance, et au plus roide courir de son cheval l'ataignit en l'estomac si vivement, qu'il fit perdre à ce grand Polyphemus un des estriers, et la lance vola en esclatz. Au passer, le cuida le Gean ataindredesa masse: mais il coula outre trop soudainement , et cheut le coup en vain, et la masse qui estoit lourde et comparable à une grande poutre, tirée de la fou-
droyante force du bras, s'avalla de telle roideur que le Gean mesmes ne la sceut retenir qu'il n'en donnast par les flancs de son cheval si merveilleux coup, qu'il l'assomma, et tomba mort dessouz luy, dont le Gean demeura long temps sans se pouvoir relever. Ce pendant Galaor retourna à luy, et tant luy fit passer le cheval sur le ventre, qu'il ne se pouvoit bonnement resourdre : car aussi tost qu'il y essayoit, Galaor le pressoit de si près, qu'il luy faisoit donner du nez à terre : mais à la fm, le cheval mesmes de Galaor bruncha pour l'espesseur du corps, au moyen dequoy il tomba bas, comme le Gean. Toutesfois, voyant le danger où il estoit, par sa dextérité promptement se releva, et s'aprochant de son ennemy, mit la main à l'espée... avecques laquelle, ainsi que le Gean levoit sa masse, il luy donna tel coup dessus le manche, qu'il le mist en pièces, et ne luy en demeura que bien peu au poing, dont il frapa Galaor de telle roideur, qu'il fut contraint mettre une main à terre, pour se soustenir. Ce nonobstant il ne le peult estonner, ains vint au Gean, qui tenoit encores haucé ce reste de masse, pour luy en donner de rechef, dont il se sceut bien garantir : car en se destournant, il luy jetta un revers de si grand'force, qu'il luy coupa le bras joignant
de l'espaule, et de force passa Tespée outre, rencontrant la jambe du Gean, laquelle il fendit quasi à moylié : parquoy il sentit si grand'douleur, qu'il s'escria à haute voix : Ah moy malheureux! je suis deffait par un seul homme, et de rage qu'il avoit se cuyda avancer pour saisir Galaor : mais pour la grand'playe qu'il avoit en la jambe, ne peut marcher plus avant, et fut contraint se seoir à terre. Ce pendant Galaor s'aprocha (ainsi que le Gean avançoit le bras pour le prendre) et au descouvert luy donna tel coup, qu'il luy emporta la plus part de la main droite. Par ce moyen, fut le Gean desnué de ses forces : car il s'estoit tant travaillé, qu'il cheut en la place, sans avoir plus le pouvoir de se relever. Adoncques Galaor aysément lui trencha la teste, laquelle il fit emporter par ses escuyers. »
La belle Aldène , princesse de je ne sais où, — le texte ici manque de clarté, — est la récompense de ce premier exploit de Galaor; mais n'allez pas croire à un mariage ou même à quoi que ce soit d'approchant. Si Galaor rappelle son frère en face des braves , au pied des belles il forme avec lui le plus parfait contraste. En amour, l'un représente le type le plus accompli de la constance , l'autre de l'infidélité. Amadis
est un des ancêtres de Werther, Galaor un des prédécesseurs de Don Juan.
J'en trouve une première preuve quelques pages plus loin. Galaor délivre une damoiselle qu'un chevalier félon avait enfermée dans son château. « Puis se mirent en chemin, devisans ensemble de divers propos. Or estoit la Damoyselle sage , bien aprise et de bonne grâce : au moyen dequoy elle sceut si pertinemment respondre et entretenir Galaor qu'il en devint tresamoureux : et de fait , ne pouvant plus suporter ce nouveau feu d'amytié, voulut sentir d'elle si elle le voudroit aymer, lui disant: Damoyselle, mamye, vous sçavez que je vous ay délivrée de prison : mais en vous donnant liberté, je me suis captivé et mis en grande langueur, si ne me secourez. En bonne foy, respondit elle , mon Seigneur , la chose seroit bien difficile que je ne feroys pour vous obéir , estant tant obligée à vous : car faisant autrement , je meriterois estre mise au reng des plus ingrates Damoyselles du monde, veu la misère de laquelle m'avez n'agueres délivrée : et pourtant soyez seur que je suis autant vostre, que vous le sçauriez souhaiter. En ces propos se mirent si avant , que l'exécution de ceste nouvelle amour s'en ensuyvit, goustans ensemble du fruit
qui cause tant de contentement à ceux à qui si bonne avanture avient, tellement qu'en telle aise passèrent ceste nuit aux pavillons d'aucuns veneurs , qu'ilz trouvèrent de fortune dans la forest. ))
L'auteur laisse Galaor « en telle aise » pour suivre son beau-frère Agraies sur la route de Norwége. Un vaisseau jette l'ancre au bord de la mer sous les yeux du jeune prince. Ce vaisseau porte précisément Olinde, que son père envoie « pour estre nourrie avec la royne Brisene >'>, et qui, craignant une tempête, fait tendre ses pavillons sur la côte. Agraies pénètre en secret sous la tente de sa maîtresse. « Adoncq' furent embrassemens et baisers par miliers , adonc caresses et tous bons traitemens que deux amans (en liberté) se peuvent faire, furent en saison, et tant que l'exécution de l'amour s'en ensuyvit la nuit mesmes, dont ilavintquela gentile Damoyselle en perdit le nom de pucelle, avec tel contentement que celles qui le semblable ont essayé (et non autres ) peuvent estimer : et tant eurent ce plaisir agréable, qu'ilz séjournèrent six jours ensemble, faisans grand devoir de contenter l'un l'autre par affection réciproque, ettoutesfois si secrètement, que de tous ceux de la troupe (fors paç deux Damoyselles) ne furent aperceuz. » Olinde
— SI — se rembarque , et l'heureux Agraies ayant dès les premiers pas atteint le but de son voyage, retourne auprès de Languines, puis va chez Lisvart avec l'oncle Galvanes. Je vous tiens quitte des exploits que ces deux chevaliers accomplissent en chemin , ayant déjà fort à faire d'enregistrer ceux de Galaor et d'Amadis.
J'ai laissé ce dernier cheminant et ferraillant avec son écuyer Gandalin entre la Gaule et la Grande-Bretagne. Le voici incognito à Vindilisores, où Lisvart tient sa cour. Personne autre qu'Oriane ne l'a reconnu. Permettez-moi de vous citer tout entière la première entrevue secrète de ces deux amants , parce qu'elle fait le plus délicieux contraste avec les amours grossières d'Agraies et de Galaor, et que le style, sauf quelques taches de préciosité, en est véritablement remarquable, surtout si l'on songe que, comme je l'ai dit plus haut, des Essarts écrivait avant Calvin, Amyot, Rabelais et Montaigne.
« Venue l'heure de dormir, chacun se retira comme ilz avoient de coustume : et peu après voyant Amadis temps commode à son entreprise, se leva, et trouva Gandalin qui avoit mis ja son cas en ordre, parquoy il s'arma et montèrent à cheval, prenant leur chemin vers la ville, et arrivez près le jardin, qu'Oriane le soir de devant avoit
monstre à Gandalin , descendirent, et atacherent leurs chevaux joignant une touffe d'arbres, puis entrèrent dedans le jardin par un trou que les torrents avoient n'agueres fait à la muraille, et s'aprocherent de la fenestre, qu'Oriane avoit monstrée le jour précédant à Gandalin : lors frapa Amadis tout bellement contre. Pas ne dormoit à l'heure celle qui atendoit leur venue : ains ayant ouy le bruit esveilla Mabile et luy dist : Ma cousine, je croy que vostre cousin frape à ceste fenestre. Mon cousin? respondit Mabile , il peult bien estre : mais vous avez plus de part en luy que tout son lignage ensemble. Lors se leva Mabile, et print un flambeau qui estoit caché derrière une tapisserie , et esclaira à Oriane qui se leva, et ensemble vindrent ouvrir la fenestre, ou elles trouvèrent Amadis non moins atendu qu'atendant. S'ilz furent bien aises il ne s'en faut enquérir : car tous les contente mens du monde ne sont qu'ennuy en comparaison de celuy qu'ilz receurent de s'entrevoir. Et sans point de doute, ilz en avoient tous deux raison : car outre la nourriture qu'ilz avoient prise ensemble des leur jeune aage, et leur première amytié, continuée par la souvenance et bonne opinion qu'ilz avoient toujours eue l'un de l'autre, leur beauté estoit si grande, que quand
ilz ne se fussent jamais entreveuz que lors , si avoient ilz cause de s'entr'aymer. Oriane qui l'atendoit s'estoit coiffée à son avantage si proprement, que jamais n'avoit esté mieux pour la nuit : car par dessouz un blanc et délié couvrechef mis bien arrière, paroissoient les plus blonds et les plus crespes cheveux que jamais fit Nature. Sur ses espaules avoit jeté un manteau de toile d'or figurée, etrehaucé de menues fleurettes, découpé et enrichy de la meilleure grâce du monde : et bien que de soy elle eust le plus beau et le plus cler taint qu'il estoit possible, l'ayse et l'émotion , en quoy elle estoit, luy avoient d'avantage aporté une couleur si vive et si belle, qu'il sembloit que Nature se fust délectée à la faire première en toute perfection. Je vous laisse doncq' penser quel jugement en fit Amadis, lequel ( quand bien elle eust eu moins de beauté ) l'aymoit tant , qu'il eust trouvé en elle tout ce qui y estoit : l'y trouvant doncques et l'aymant, ne sçavoit s'il se trouvoit luy mesme. Et devint si esperdu, que son grand ayse cuyda (pour ocuper trop de place en son cueur) en chasser l'asme dehors. Dequoy elle s'apercevant, s'aprocha, et parla la première, disant: Mon Seigneur, si je vous ay donné la privauté (contre mon devoir et ma cdustume) de me laisser voir
en tel lieu, et à telle heure qu'il est, vous en donnerez, s'il vous plaist la coulpe à la seureté que m'a promise de vous nostre première nourriture, et à la bonne opinion que depuis en ont augmenté voz grandes vertuz, qui ne vous ont aquis en moy moindre faveur qu'en tous autres lieux grande renommée. Amadis, pour ne demeurer muet , ayma mieux ouvrir la bouche et laisser sortir paroles à l'avanture, que, se taisant, sembler, ou peu estimer ce grand heur, ou moins aymer qu'elle, qui avoit eu la force de commencer, et dist ainsi : Ma Dame , je ne me sens si favorisé de fortune que je n'estime l'honneur d'avoir esté des premiers en vostre service le plus grand bien qu'elle m'ayt jamais fait : ny ne me sens tant tenu à ma vertu, que je ne reste trop obligé à ceux qui font bon raport de moy : mais quand bien l'un ne l'autre ne seroit point, si ay-je amytié envers vous si grande, et une servitude si affectionnée, qu'elle seule ne pouvoit riens moins mériter que vostre fiance et privauté : laquelle, quand bien il vous auroit pieu me donner encores plus grande , elle auroit bien peu acroistre mon obligation : mais non point l'affection, qui est telle, que pour bien que me sçachiez faire elle ne sçauroit augmenter, ny pour peine diminuer. Et ne sçay s'il seroit bien
séant à un homme confesser les extremitez en quoy je me suis , infinies fois , veu par ceste passion. Le moindre ennuy que j'en ayereceu a esté la perte du repos : et avoir banny le sommeil de mes yeux, si ce n'a esté pour encores plus me travailler, me représentant en songe ce que mon esprit voit et désire incessamment. Quantesfois m'est il avenu, pensant en vous, me ravir tellement qu'a ceux qui me voyoient, je semblois non seulement privé du sens commun : mais de la vie mesmes. Quelle femme, quel enfant bien batu , versa jamais tant de larmes, que moy Chevalier au mylieu des plus fortes entreprises en ay respanduës pour vous ? Non pour ne me sentir trop heureux sujet en amour : mais pour m'en sentir avoir trop peu de mérite, et encores moins d'espérance. Et bien que ceste faveur que vous me faites de me daigner ouïr, soit plus grande que je n'eusse osé espérer, si est elle si surmontée de ma passion, que je ne puis en exprimer la moindre partie de ce que je sens, et demeure ma langue presque inutile, et non sçachant son office. Mais atout le moins ceste impuissance de parler m'aydera à vous tesmoigner ce que toutes les paroles du monde ne sçauroient assez au vray vous exprimer. Car tout ainsi que toutes autres beautez et perfections
devant la vostre deviennent riens , ainsi devant mon affection, toutes les autres puissances de mon ame disparoissent et deviennent nulles. Vueillez donc ma Dame par vostre courtoisie supléer mon insuffisance, et délibérez de (avec pitié) me rendre la vie et moymesme, et conservez ce qui ne peult estre, s'il n'est vostre. Ces paroles proferoit Amadis si interrompues de sanglotz, et de fréquentes larmes, qu'il declaroit assez qu'il n'y avoit point de fainte, et qu'il sçavoit plus souffrir que dire. Dont Oriane ayant compassion luy dist : Je ne fais doute , mon amy, que vous ne m'aymez, tant pour les peines qu'avez prises pour moi que pour ce que vous me dites, et quand je n'en aurois nui enseignement de parole ne d'effait , si suis-je contente de le croire, pource que mon cueur n'a autre désir, et en cela me sens grandement satisfaite : mais le tourment en quoy je vous voy, et l'impatience que vous vous donnez trouble monaise : car vous ayant asseuré par assez d'espreuves, et mesmes par ceste cy , que je vous ayme, il me semble que vous n'avez plus docasion de si fort vous affliger, et que deviez tempérer voz peines, lesquelles (pour l'union de noz espritz) je sens non moins que vous mesmes. Si doncques vous ne les apaisez pour l'amour de vous, je
VOUS prie le faire pour l'amour de moy, mesmemerit qu'ayant ( s'il vous plaist ) à nous entretenir souvent et en publicq, cela ne pourroiî servir sinon à descouvrir ce que nous voudrions esîre incogneu, dont trop de mal nous pourroit avenir, et, pour le moins, empescher ce que nous desirons le plus. Ma Dame, dist Amadis, j'ay tant de bien et de félicité de vous voir et ouir, que ne me trouvant forces pour soustenir le fais de si grand contentement, je suis contraint de tomber dessouz, expérimentant non moindre la peine du non accoustumé plaisir que celle de la continuelle tristesse, et m'esbahy comme j'ay peu ne mourir point icy . Si doncques je vous ay offensé de ceste transportation , pardonnez la à vous-mesme, qui m'avez aporté cest heureux malheur, et donné ceste nuysante médecine, et soufrez qu'usant d'elle plus avant, et de l'asseurance de vostre bonne grâce, je m'acoustume peu à peu à la suporter, et à sçavoir vivre content, et excusez en ce grand heur mon aprentissage, qui n'en sçait encores prudemment user. Amour est maladie, et soit il favorable, ou contraire, il ne peult estre sans passion, qui rend à chacun l'effait que vous reprenez en moy. Bien dites vous, amy (respondit Oriane), que vous estes encores aprentif , et bien le monstre
vostre propos, qui ne voulez amour pouvoir estre sans passion : j'espère voir le temps, que vous ayant de luy encores plus grande et plus parfaite partie que vous n'avez, serez en plus grande tranquilité d'esprit, que peult estre vous n'estimez que l'on puisse avoir en ce monde : et ce ne vous aviendra par l'amiration de ce que pour ceste heure vous aymez le plus, et qui est le moins, mais pas la fruition de ce ou gist la félicité, la cognoissance dequoy unit eteslieve les espritz jusques au ciel. Et bien que j'aye encores si peu d'aage et d'expérience que je ne me puisse exempter du mal dont vous plaignez, si nesuis-je despouneuë du désir de nous voir ensemble dehors, et vivre quelquefois heureux et contens. Ah, ma Dame, dist Amadis, l'espérance de celle heureuse journée me fera passer cette pénible vie en patience, suportant pour l'honneur de vous les peines intérieures le plus couverte::i:ntque je pourray, et entreprenant celles de dehors le plus courageusement qu'il me sera possible : mais je vous suplie me faire ceste grâce de me dire quand elle sera. Bien cogneut Oriane qu'elle n'avoii pas esté du tout entendue, et en souzriantluy dist : Elle estdesja commencée, mais votre œil esblouy ne la voit point. Lors commença Amadis à devenir pensif tenant
l'œil arresté sur elle : et elle, pour l'en divertir, mit la main hors du treillis, et empoigna la sienne, et Amadis se mit à la baiser mille fois , sans sonner l'un ne l'autre un seul mot. Ce que voyant, Mabile s'aprocha et leur dist : Seigneurs, vous vous oubliez. Amadis levant lors le visage, la salua de bon cueur, et elle luy : et après quelques propos communs de sa bien venue, et du long désir qu'elles en avoient eu , Mabile luy demanda combien il deliberoit demeurer en celle cour. Autant qu'il plaira à ma Dame Oriane, respondit Amadis. Ce sera doncques tousjours, dist Oriane, et de ma part je vous en suplie si le Roy vous en requiert. Ma Dame, dist il, s'il me fait cest honneur, je luy obeiray et à vous : mais ce sera après longue dissimulation. Ce sera bien fait, dist Mabile, et ce pendant je vous prie nous voir souvent. Et voulant continuer plus longuement leurs devis, Gandalin, qui faisoit le guet, vid que l'aube du jour aparoissoit : parquoy dist à Amadis : Mon Seigneur je sçay que je vous seray importun, mais il fault que vous en acusiez le jour. Amadis n'en tenoit conte et prolongeoit son propos : mais Oriane voyant que Gandalin disoit vray , et craignant qu'ilzne fussent aperceuz, dist à Amadis : Mon Seigneur, allez vous en, s'il vous plaist, car il en
est temps, et ne m'oubliez vostre promesse. Lors il print de rechef sa main, et la baisa. Puis monta à cheval et revint au boys. »
L'incognito d'Amadis ne dure pas longtemps. Ses exploits le font reconnaître. Le bruit de ceux de Galaor lui arrive. Il part à la recherche de son frère. Des aventures qui arrêtent notre héros sur les grands chemins, je ne citerai que celle du château enchanté, parce que le merveilleux apporte en cet endroit du livre un élément d'intérêt nouveau.
Un nain mène devant certain château Amadis qui lui a promis un don. u Et quand il fut entré dedans il regarda d'un costé et d'autre et ne vid personne, parquoy dist au Nain : Ce lieu me semble habandonné. Par Dieu, mon Seigneur, respondit il, aussi fait il bien à moy. Pourquoy doncques, dist Amadis, m'y as-tu amené? Ou est le don que tu veux que je te donne .-^ Certes, Seigneur, respondit le Nain, j'ay veu céans le plus brave Chevalier, et plus roide aux armes que je pense de ma vie avoir veu, qui occist joignant ce portai deux Chevaliers, l'un desquelz estoit mon maistre , lequel il fit mourir trop cruellement, sans jamais en avoir mercy, et à ceste cause, je vous voulois demander la teste de ce trahistre, laquelle j'ay plusieurs fois failly
à avoir : car tous ceux que j'y ay amenez y ont perdu la leur, ou esté mis en grande captivité. » Arcalaus, l'enchanteur, est le nom du châtelain. (( Lors Amadis passa plus outre et jetta sa veuë de tous costez pour voir s'il apercevroit aucun : mais ce fut en vain ; parquoy s'apuyant sur son cheval, demeura coyjusques sur les vespres qu'il dist au Nain : Que veux-tu que je face meshuy céans ? Seigneur, respondit il, la nuit aproche, il me semble pour le meilleur que nous devons desloger d'icy. Par Dieu, dist Amadis, je n'en partiray jusques à ce que le Chevalier vienne, ou quelque autre, qui m en die nouvelles. Certes, respondit le Nain, si je puis je n'y demeureray pas : car je crains trop qu'Arcalaùs me cogneust, et qu'il sçache que je travaille pour le faire mourir. Toutesfois, dist Amadis, tu me tiendras compagnie : aussi je ne me veux excuser du don que je t'ay promis. Et ainsi qu'ilz devisoient Amadis avisa une court plus arrière, dans laquelle il entra et n'y trouva personne : mais il apercent un lieu fort obscur, et uns degrez qui alloient souz terre. A l'heure Gandalin tenoit le Nain qui s'en vouloit fuyr, et prenoit Amadis si grand plaisir à le voir en telle tremeur, qu'en se gaudissant luy dist : Nain, asseure toy, et dévalons ces degrez pour sçavoir qu'il y a la bas.
Mon Seigneur, respondit il, pour Dieu mercy, il n'y a chose pour qui j'entrasse en lieu tant espouventable. Helàs, je vous suplie laissez rrioi aller: car je meurs tant j'ai de paour! Si ne partiras-tu de céans, respondit Amadis,que tu n'ayes le don que je t'ay promis, ou que tu ne cognoisses le devoir que j'en feray. Ha, respondit le Nain, je vous quite , et m'en tiens pour bien content. Et moy non, dist Amadis, pour ce qu'après tu pourrois dire que je t'aye failly de promesse. Seigneur, respondit il, sur ma foy je vous en quite et me tiens plus que satisfait, et s'il vous plaist, j'atendray vostre retour sur le chemin par où nous vinsmes. Or y va doncques en bonne heure, dist Amadis, et je demeureray en ce lieu pour ceste nuit jusques au matin atendant si le Chevalier viendra. Par ce moyen eschapa pour ce coup le pauvre Nain. Adonc Amadis dévala les degrez, et estant au plus bas il se trouva en un lieu plein, si obscur toutesfois, qu'il ne sçavoit quelle part il estoit, ce nonobstant il ne s'arresta, ains tastonnant çà et là des mains rencontra une muraille, contre laquelle (en cheminant) il s'apuya, et marchant plus outre entrevid une barre de fer, à laquelle pendoit une clef qu'il print, et en ouvrit un cadenas, qui fermoit une porte coulisse. Lors ouyt une
voix trop lamentable, qui disoit : Làs, Seigneur Dieu! jusques à quand serons nous en ceste misère? Helàs, Mort, que ne tardes-tu à secourir ceux qui t'apellent pour leur dernier refuge ! Adonc Amadis s'arresta coy et escouta un long temps : mais pour Theure la voix se teut, au moyen dequoy il continua son chemin et entra dans une voulte tenant l'escu et l'espée nuë au poing, et passant plus avant se trouva dedans un grand palais, à l'entrée duquel estoit une lampe ardante, et six homes armez dormans. » Amadis éveille ces six hommes, en déconfit trois ou quatre et se fait ouvrir par les survivants la porte d'un cachot où était une damoiselle « atachée d'une grosse chesne parle col, qui avoit tous ses vestemens rompuz, et si pourriz, que sa chair nuë paroissoit en plusieurs endroitz. » Notre héros jette sur la prisonnière un manteau d'écarlate et remonte avec elle dans la cour, oii il délivre Gandalin et le nain, que d'autres gardes avaient pendus par les pieds à un arbre audessus d'un feu « plein de puantes et mauvaises odeurs ». Mais voilà que toutes les portes du château sont fermées. Il fait nuit. Amadis aperçoit à la clarté de la lune un cheval dans une cour voisine, enfonce la porte de cette cour, enfourche ce cheval et se résout à attendre ainsi.
Tépée au poing, le double lever du soleil et d'Arcalaùs. On bavarde. Il va sans dire que Grindaloya, la damoiselle captive, raconte son histoire. Enfin le jour paraît. Ne Lors Amadis avisa un Chevalier estant apuyé sur une fenestre qui luy demanda : Est ce vous qui avez occis mon Geôlier et mes gens? Comment? lui respondit Amadis, estes vous celuy qui si meschamment faites mourir Chevaliers et forcez Dames et Damoyselles? Par Dieu, vous estes bien l'un des plus laschespaillardz dont j'ouysse oncques parler. Encores ne sçavez vous ce qui en est, dist Arcalaùs : mais de bref vous en aurez l'expérience, et vous osteray désormais lenvie d'amender chose que je face, soit à droit ou à tort. Et ce disant, se retira de la fenestre, et de là ne tarda gueres à venir en la court, bien armé de toutes pièces, et monté sur un grand cheval bay. » Amadis contraint u le lasche paillard » à la fuite ; mais en le poursuivant à travers son château, il arrive sur le seuil d'une chambre enchantée et perd connaissance. « Dame, dit Arcalaùs à Grindaloya, cherchez quelque autre qui vous délivre de prison, car de celuy qui vous en tira me suis tresbien depesché. » Et se tournant vers sa femme : u. M'amye, incontinent que ce chelif sera mort, renvoyez la Damoyselle en la
prison ou elle estoit n'agueres : car je m^en voys en la cour du roi Lisvart, déclarer comme je me suis combatu contre Amadis... et si obtiendray la plus grand-gloire du monde, ayant vaincu celuy qui vaincoit tous autres. )) Puis fait enfermer Gandalin et le nain, et part, revêtu des armes d'Amadis. Mais sans la bonne fée a compté le maudit enchanteur. Urgande accourt, et après quelques cérémonies bizarres : « Seigneur Amadis, dit-elle, levez vous, vous avez trop longuement dormy à malayse. » Puis elle disparaît avec sa damoiselle suivante. Notre héros se lève incontinent, revêt l'armure de l'enchanteur, délivre de nouveau son écuyer, son nain et Grindaioya, et va droit aux prisons, « qui estoient fort obscures et pleines de tristes captifz. Et pour vous déclarer quelles elles estoient , entendez que c'estoit une voulte ayant bien cent toises de long, et un pied et demy de large seulement, sans air ou clarté aucune : et (qui pis est) si pleine de prisonniers, qu'ilz n'eussent peu estre autrement que debout. » Je vous laisse à deviner la joie de tous ces pauvres gens, dont cent quinze est le nombre, parmi lesquels trente chevaliers. (( Seigneur, disent ils à leur libérateur, l'obligation grande que nous avons en vous nous oblige tant à estre vostres que nous som-
mes entièrement délibérez d'obéir à ce qu'il vous plaira nous ordonner. Mes amys, respondit Amadis , face un chacun ce qu'il avisera pour le mieux Seigneur, dirent ilz, encores que ne nous cognoissez, ne sçavez de quel pais nous sommes, nous vous cognoissons tous pour vous servir quand il vous plaira et qu'entendrons qu'aurez besoin, sans que vous nous mandez. » Tout ce monde, enchanté d'être désenchanté, se sépare. On fait grâce du feu au château, par égard pour la femme d'Arcalaiis, u qui, d'autant que son mary estoit enclin à vice et cruauté, estoit vertueuse, et pitoyable, et avoit grand ennuy en son ame des maux exécrables qu'il faisoit, si que continuellement en ses prières suplioit à Dieu de l'amender »; et Amadis court de nouveau les aventures avec son écuyer et le brave nain, — brave n'étant pas pris dans le sens de courageux, — lequel demeure à son service.
C'est au moment où ils vont s'entretiier que les- deux fils du roi Périon se reconnaissent. Les voilà en route pour rejoindre le père d'Oriane. Un hasard les sépare encore. Chacun d'eux accomplit de son côté de nouveaux prodiges, Galaor surtout, avec lequel se perdent habituellement les damoiselles qu'il vient de sauver, u Et pource que la chaleur du jour estoit véhémente, Galaor
osta son armet pour se refraischir, et... de tel œil le regarda la fille d'Antebon, qu'amour à l'instant mesme la navra si au vif que postposant honneur et crainte le vint baiser et acoler, luy disant : Mon Seigneur et amy, j'ay bien cause de vous aymer plus qu'autre personne vivante .. Et ainsi qu'ilz devisoient entrèrent eux deux seulz en une chambre basse : ce pendant les deux autres Damoyselles s'amusoient à chercher vivres par le chasteau : au moyen dequoy Galaor voyant lieu et saison commode à prier d'amour celle qui lui monstroit tant bon visage (laquelle estoit jeune, belle et de bien bonne grâce, nommée Branduete, et luy convoiteux et actif à choses semblables) luy dist : Ma grande amye, si Ralingues — le ravisseur de Branduete — vous aymoit comme j'ay entendu, il en avoit bien raison... car moy-mesmes qui ay si nouvelle acointance à vous, me sens tant vostre, que je me reputerois heureux, si vous me vouliez le bien que je désire, m'acceptant pour vostre amy et serviteur. Lors la jeune Damoyselle, qui de luy n'estoit moins aymante qu'aymée, luy respondit : Mon Seigneur, je vous ay ja dit que je vous ayme plus qu'autre personne vivante : doncques (puis qu'ainsi est , vous povez tenir asseuré que je suis celle qui désire vous obéir et complaire
en toutes choses. Or la lenoit Galaor durant ce propos embrassée, et la baisoit et caressoit tellement, que l'exécution de la jouissance s'en ensuyvit, avec tel contentement, que la Damoyselle, qui avoit résisté si long temps à Ralingues, gardant sa virginité, la perdit entre les bras de son amy Galaor. »
Un autre hasard rassemble de nouveau les deux frères, et ils arrivent enfm à Vindilisores, où Lisvart leur fait le plus chaleureux accueil.
Mabile, qui vient de ménager à son frère Agraies une entrevue avec Olinde , en ménage une de même à son cousin Amadis avec Oriane. u Lors commença Amadis à deviser à sa Dame, et pensant lui déclarer la grande affection que souz bonne espérance il nourrissoit, l'amour forte et extrême luy osta entièrement la facilité du parler : toutesfois les yeux usans de leur office supléerent le default de la langue, rendant bon tesmoignage à celle qu'ilz regardoient, combien le cueur triste et langoureux estoit transi par trop d aise et de plaisir. Ce que cognoissant Oriane luy print secrètement la main souz son manteau : puis luy serrant estroitement les doigiz, luy dist en souspirant : Mon amy, quelle douleur, quelle angoisse me donna l'autre jour ce trahistre qui aporia céans nouvelles de votre mon !
— is —
— C'est d'Arcalaùs que parle Oriane. — Croyez qu'oncques pauvrette ne fut en tel péril que moy, et non sans cause, car jamais femme ne fit telle perte que j'eusse faite en vous perdant. Et tout ainsi que je suis mieux aymée que nulle autre vivante, ma fortune m'a tant favorisée que ce soit de celuy qui vault mieu que nul qui vive. Lors Amadis baissa la veuë de honte qu'il eut de s'ouyr si fort louer par celle à qui il estimoit toutes louanges estre deuës, et sentit son esprit tant altéré, que, s'esforçant de respondre, la parole luy demouroit en la bouche. Dont Oriane s'apercevant continua son propos, luy disant : Mon amy, comment seroit il possible que je ne vous aymasse plus que chose du monde, quand ceux mesmes qui ne vous virent oncques vous ayment et estiment? et moy estant celle que vous aymez et estimez si fort, n'ai-je pas bien ocasion de vous aymer plus que moy-mesmes ? Sur ma foy, ma Dame, respondit Amadis, vostre doux et gracieux parler est suffisant pour me faire mourir de mille morts, et revivre autant de foys : mais quoy? je vous suplie pour ceste heure avoir seulement pitié de mon extrémité, qui me rend encores pire que mort, pour vous aymer trop ardemment : car si je fusse finy, comme Arcalaiis raporta, telle fm m'eust esté
commencement de repos et grand soulagement, si elle m'eust apellé premier que vous cognoistre. Et combien que l'heure de votre cognoissance soit ma félicité entière : toutesfois je me sens en telle passion, qu'il seroit impossible que mon cueur ne fust consumé par ennuy, sans le plaisir qu'il reçoit en vous faisant service, et le bien aussi que vous luy faites par le seul souvenir que vous avez de moy. Mais la nécessité le contraint vous suplier avoir de luy plus de mercy qu'il ne mérite, et le traiter par recompense non méritée : ains selon le besoing qu'il en a pour tousjours luy augmenter la force de vous obéir, atendu que s'il n'est de bref secouru, sa cruelle fm ne peult tarder. Disant ces paroles les grosses larmes tomboient de ses yeux, qui luy couloient le long de la face, sans qu'il les peust contenir, et de fait il se trouva si transy, que si amour ne l'eust consolé par l'espérance dont il paist et entretient ceux qu'il tormente, l'ame à l'heure mesme se fust départie, pour donner plus de lieu au plaisir qu'il avoit par la faveur que luy faisoit sa Dame, luy serrant ainsi les doigtz à chacun mot qu'il proferoit, qui portoit certain lesmoignage du désir qu'elle avoit de luy faire meilleur traitement, si le lieu et le temps quelquefois le permettoit. Et pour luy en donner
encores plus parfaite asseurance, elle respondit : Làs, mon amy, pour Dieu, ne me tenez jamais propos de vostre mort! car le penser seulement m'est insuportable, comme celle qui sçait certainement que vous mourant elle ne pourroit vivre une seulle heure après : mesmes que si je treuve plaisir en ce monde, c'est par vous qui y vivez, vous asseurant, mon amy, que je suis toute certaine de ce que vous m'avez maintenant dit, pource que par moy-mesmes j'en ay fait la preuve, endurant tout tel tourment que vous faites : et si le vostre semble plus extrême, ce n'est pour autre raison, qu'estant mon vouloir tout tel que le vostre, et me défaillant semblable ■ pouvoir que vous avez, pour mettre en effait ce que noz deux cueurs désirent tant, l'amour et la douleur se manifestent en vous plus extrêmes qu'en moy. Mais je vous prometz ma foy, mon amy , si Fortune ou nostre moyen ne nous monstre de bref chemin pour satisfaire à nostre repos, que moy-mesme le trouveray quoy qu'il en puisse avenir, fust haine de père, de mère, et de tous mes parents et amys : car il me seroit impossible de plus retarder nostre grand plaisir, et ainsi endurer et désirer, ayans dequoy nous exempter et estaindre ce grand feu, qui s'allume et croist d'heure à autre en noz cueurs. Làs
combien ce propos pleut à Amadis! certes ceste espérance grande le faisoit encores plus soufrir. et tellement qu il ne pouvoit autre chose faire, que regarder la Princesse d'un œil si piteux, qu'elle mesme endurcit outre sa passion partie de celle d'Amadis : et le voyant transporté, mit le pied sur le sien, luy disant : Dea mon amy, je ne sçay pourquoy vous vous desconfortez ainsi ? je vous prie ne vous ennuyer : car je vous tiendray ce que je vous ay présentement promis. »
On voit que l'amour dont Oriane et Amadis brûlent l'un pour l'autre , bien que respectueux de la part de celui-ci et contenu de la part de celle-là, n'en est pas moins ardent. Et l'on devine sans labeur que notre héros et notre héroïne ne laisseront pas échapper la première occasion qui s'offrira « d'esteindre ce grand feu... quoy qu'il en puisse avenir. )>
Cette occasion se présente.
De Vindilisores, Lisvart commande « qu'au cinqiesme jour ensuyvant, tous les Seigneurs de son Royaume se trouvassent à Londres , pour aviser sur Testât de la chevalerie, qu'il avoit délibéré maintenir et acroistre au plus grand honneur qu'il luy seroit possible. » Bien des aventures, dont quelques-unes fort étranges, sont les seuls fruits de cette bizarre convocation.
Galaor, devenu par surprise avec Amadis le prisonnier d'une dame aussi belle et aussi amoureuse que déloyale, Madasime , solde sa rançon et celle de son frère en nature. Lisvart ayant promis solennellement à certaines conditions un don à un chevalier inconnu, est contraint frauduleusement de remettre entre les mains de ce personnage mystérieux sa propre fille Oriane. Un autre chevalier venu également incognito l'enlève lui-même par trahison quelques heures après. Ces trois pièges sont inventions d'Arcalaùs pour faire épouser de force Oriane et usurper le trône de la Grande-Bretagne par Barsinan , prince de Sansvègue. Mais Galaor reprend Lisvart aux hommes d'Arcalaùs, Amadis, Oriane à Arcalaùs lui-même, puis tous deux ensemble Londres à Barsinan, lequel est brûlé vif avec un cousin de l'enchanteur. C'est entre la délivrance de la princesse et celle de la capitale que Voccasion s'offre et n'est pas le moins du monde repoussée.
« Arrivèrent — Amadis, Oriane, Gandalin et la damoiselle du Danemarck, qui a suivi la princesse jusque chez Arcalaiis — en un lieu assez près de la ville, où il y avoit un boys fort espes d'arbres. A l'endroit duquel grand sommeil print à Oriane, comme à celle qui n'avoit oncques
dormy la nuici précédante, et dist à Amadis : Je vous asseure, mon amy, que l'envie de dormir me prend si fort, que je ne me puis plus tenir. Ma Dame, respondit il, descendons en ceste valée, ou vous reposerez. Et laissants le grand chemin, trouvèrent un petit ruisseau bruyant doucement, joignant l'herbe et les arbrisseaux tout à Tentour, qui donnoient grand umbrage au lieu. Là descendirent et dist Amadis à la Princesse : Ma Dame , s'il vous plaist, nous passerons icy la chaleur , et dormirez tandis que la fraischeur viendra, et ce pendant j'envoiray Gandalin en la ville pour nous aporter vivres. Vous dites bien, respondit Oriane : mais qui luy en baillera ? Il en empruntera, dist Amadis, sur ce cheval qu'il mènera, et retournera à pied. En bonne foy , respondit elle , nous luy ferons mieux. Il vendra cest anneau , lequel jamais ne nous servira si bien, qu'il fera maintenant. Et le tirant de son doigt, le bailla à Gandalin, qui s'en partit, et passant près d'Amadis, luy dist : Qui a temps à propos et le pert , tard le recouvre. Amadis entendit assez pourquoy il le disoit, combien qu'il n'en fit semblant : mais se print à desarmer, tandis Oriane faisoitestendre le manteau de la Damoyselle de Dannemarc sur l'herbe, et se coucha dessus : puis se retira la
Damoyselle un peu après dans le taillis, et s'endormit, comme celle qui en avoit grande envie. Ainsi demeura Amadis seul avec sa Dame , tant plein de grand aise... qu'il ne pouvoit oster l'oeil de dessus elle en se désarmant, qui le faisoit faillir, et tant plus il avoit de haste , et moins il s'avançoit. Mais en fin estant en pourpoint, et à son aise, si ses mains avoient esté lentes en leur office de le désarmer , tout le reste de ses membres ne l'estoit point : car il n'y avoit celuy qui ne fust en son devoir , le cueur estoit ravy en pensée, l'œil en contemplation de l'infinie beauté, la bouche au baiser, et les braz à rembracer,et de tous n'en y avoit un seul mal content, sinon les yeux qui eussent voulu estre en aussi grand nombre qu'il y a d'Estoiles au ciel, pour mieux la regarder : car ilz ne pensoient sufire à assez clerementvoir chose si divine. Hz estoient en peine aussi de ce qu'ilz ne voyoient point leur lumière, car la Princesse les tenoit cloz, tant pour ne sembler avoir sans raison parlé de dormir, que pour la discrète honte que son grand plaisir luy aportoit, ne luy permettant oser voir hardiment ce qu'elle aimoyt le plus en ce monde. Et pour ceste mesmeocasion, tenoitlesbraznegh'gemment estenduz comme endormie , et avoit pour le chauld laissé sa gorge descouverte, et monstroit
— Si -
deux petites boules d'Albastre vif, le plus blanc et le plus doucement respirant que Nature fit jamais. Lors oublia Amadis son acoustumée discrétion, et à la charge d'estre importun, il lascha la bride à ses désirs si avantageusement, que quelque prière et foyble résistance que fist Oriane, elle ne se sceut exempter de sçavoir par espreuve, le bien et le mal joint ensemble qui rend les filles femmes. Grande fut l'astuce et bonne grâce qu'eust la Princesse de sçavoir si bien tempérer son grand plaisir receu avecques une délicate et féminine plainte de Taudace d'Amadis, et au visage monstroit ensemble un si gracieux courroux et un si content desplaisir, qu'en lieu de consumer le temps en excuses , Amadis print encores la hardiesse de la rebaiser et de luy donner nouvelle cause de le tenser. Ce que ( voyant que c'estoit peine perdue, et qu'il estoit obstiné) elle ne fit point ; mais convertit tout son propos à se r'apaiser, et par leur avis donner ordre à pouvoir le temps avenir continuer leur jouissance si sagement, que nulle partie du plaisir fust troublée par ennuy et empeschement. Dequoy ilz devisèrent grand 'pièce, entremeslants leurs paroles d'infiniz baisers, et des plus délicates caresses dequoy amour se peult aviser. ^ Arrivé à ce point du roman, tout lecteur
fera comme moi cette réflexion : Pourquoi Amadis ne demande-t-il pas à Lisvart la main d'Oriane? Lisvart qui le sait fils et héritier d'un roi puissant, Lisvart qui lui doit cette même fille et son propre royaume, ne peut qu'agréer sa recherche. Et je crois bien que l'unique explication que tout lecteur se donnera à part soi de cette singularité est la seule où je m'arrête moi-même, à savoir qu'un tel ayangement arrangerait trop vite les choses et feroit manquer Amadis au premier devoir du chevalier errant, qui est... d'errer.
Amadis , en effet, s'arrachant aux délices de Londres , part avec Galaor et Agraies pour le royaume de Sobradise , qu'il reconquiert sur l'usurpateur Abiséos et restitue à sa légitime souveraine , la belle Briolanie. Cette princesse devient amoureuse de son bienfaiteur. On se rappelle le sonnet que l'infant don Pedro écrivit à Vasco de Lobeira, l'auteur de l'Amadis portugais, pour l'engager à faire fléchir en faveur de Briolanie la fidélité rigoureuse vouée à Oriane par le flls de Périon. Le texte français, suivant en cet endroit le texte espagnol , ouvre cette parenthèse.: « Toutesfois le Seigneur Infant de Portugal, ayant pitié de ceste belle Briolanie , a voulu desguiser l'histoire , descrivant
tout autrement les amours d'elle el d'Amadis . . >i Don Pedro avait-il publié lui-même un remaniement du récit de Lobeira? Montalvo commet-il une erreur bibliographique en attribuant à Don Pedro l'Amadis de Lobeira remanié par 1 auteur selon le vœu de Don Pedro sur la première édition, ou même sur le manuscrit ? Je n'aurai pas le ridicule de porter mon lumignon au milieu de ténèbres si profondes, et je reprends une citation dont l'utilité me semble incontestable, parce qu'elle démontre, à mon avis, l'existence, sinon d'une version espagnole antérieure à la version portugaise, tout au moins d'un thème populaire plus ancien que celle-ci. « A quoy, il ne se doit donner foy : car il dit qu'estant Briolanie restituée en son Royaume, faisant guérir Amadis et Agraies qui estoient navrez, elle tousjours tant amoureuse d'Amadis , voyant que par nulle manière ne le pouvoii faire condescendre à la traiter comme amye, retira à part » une u Damoyselle, à laquelle Amadis » avoit « promis un don... et luy descouvrant le secret de son cueur, avec une grande abondance de larmes et affectionnez souspirs, luy demanda conseil et remède à ses amoureuses passions. La Damoyselle compassionnée du mal de sa maistresse, luy promist d'y pourvoir. Et pour ce faire, dist à Amadis que
le don qu'elle vouloit avoir de luy estoit qu'il entrast en une tour, de laquelle il ne partiroit jusquesà ce qu'il eusi engendré à Briolanie filz et fille. Parquoy Amadis, pour ne faillir de promesse, obéit à la Damoyselle, sans toutesfois vouloir parnule manière touchera Briolanie. Au moyen dequoy il se melancolia tant, qu'il n'en perdit non seulement le boire et le menger : mais tomba en si grand danger de sa personne, qu'il cuida mourir. Ce qu'entendu en la cour du roy Lisvart, et l'extrémité ou il estoit, Oriane ( pour ne le perdre ) luy manda qu'il fist ce que la Damoyselle vouloit. Et qu'à ceste cause Amadis, considérant ne pouvoir autrement sortir, ne sa parolle estre vraye, engendra filz et fille à Briolanie, lesquelz elle eut d'une ventrée. Mais ceste histoire est fainte et mensongère. »
Ainsi donc, voilà un fait établi. Amadis demeure fidèle à Oriane et ne dépasse pas dans ses relations avec l'infortunée Briolanie les bornes de la pure amitié. Il faut en prendre notre parti. L'infant de Portugal lui-même a lutté en vain contre cet ordre de choses Ce n'est pas nous qui pourrons rien y changer. Je me console donc, comme le fera tout à l'heure Brio'anie ellemême, et je passe au récit d'aventures bien autrement merveilleuses que toutes les précédentes,
non sans avoir toutefois introduit sur la scène un personnage nouveau, Florestan, fils aîné du roi Périon.
Cette dénomination de fils aîné vous jette en quelque étonnement ? Oui, fils aîné, et, de plus, fils dont le père ignore l'existence. Voici l'explication de ce double mystère. L'histoire laisse peut-être à désirer sous le rapport de la décence, mais elle peint au vif ce temps barbare où c'étaient le plus ordinairement les femmes qui faisaient aux hommes les premières avances, et cela avec une effronterie .... dont voici un échantillon :
(( Au temps que le roy Perion cherchoit les
avantures estranges logea en la maison
du Comte de Salandrie, ou il fut tresbien receu, tant pour la bonne réputation de luy qu'aussi pource que le Comte mesmes avoit esté autresfois Chevalier errant... Et après plusieurs festimens faitz par le Comte , chacun se retira : et le roy Perion fut conduit en une chambre en laquelle il trouva tout ce qui luy fut nécessaire pour passer la nuit, et se coucha peu après dans un lit de parement ou il s'endormit aussi tost, comme celuy qui esloit las d'un long chemin qu'il avoit fait. Mais estant au plus fort de son somme, il se sentit embracé et baisé d'une personne , sans sçavoirqui. Lors
en sursault s'esveilla et cuyda se lever, toutesfois il fut détenu si ferme, qu'il ne peut quasi se mouvoir, et luy dist celle qui le tenoit : Comment, Sire, ne prendrez vous pas plus de plaisir avec moy, me tenant vostre, qu'à estre seul? Lors le Roy ouvrit les yeux, et à cause de la lumière qui ardoit en la chambre, cogneut que c'estoit l'une des plus belles Damoyselles qu'il eust onques veuë, parquoy il luy respondit : Je vous prie ma grand' amye, me dire, doncques qui vous estes. Toute telle que je suis, dist la Damoyselle, je vous ayme trop affectueusement, et comme celle qui se donne du tout à vous. En bonne foy, respondit le Roy : je sçauray premier qui vous estes , s'il vous plaist. Ha dist elle, que vous me faschez de ceste importunité : toutesfois Dieu sçait qu'il n'est en mon pouvoir d'user de plus de continence que je fais. Si convient il respondit le Roy, que je vous cognoisse si vous voules estre m'amye. Et bien, dit elle, puis que c'est force, je suis fille seule du Comte qui vous a tant bien receu. Par Dieu, ma Dame, respondit le Roy, vous me pardonnerez. Car j'aymerois mieux mourir, que de faire ce tort à personnage à qui je suis tant tenu. Comment? dist la Damoyselle , vous me refusez doncq' ? Vrayement vous estes bien le Prince du monde
le plus mal aprins, chassant de vous ce que devriez tout le temps de vostre vie travailler pour avoir. Et croy que vostre entendement esblouy ne mérite que vostre corps ayt le bien que je luy désire. Vous direz ce qu'il vous plaira, respond le Roy Perion : mais je feray ce qui sera convenant à vostre honneur et au mien, non pas chose tant à vostre desavantage que pourchassez. Ouy .? dist elle : et je feray que mon père aura plus de desplaisir de vous, que si vous me satisfaisiez comme je vous prie. Lors se leva et print l'espée du Roy qui pendoit joignant son escu, et estoit celle que depuis Ion mist avec Amadis dans le cofret, quand il fut jeté en la mer, laquelle elledesguesna : puis joignit la pointe nuë auprès de son cueur, disant : Or sçay-je bien que mon père mourra par la mort que vous me moyennez? Et ce disant, faignit d'estendre le bras pour se tuer. Ce que voyant le Roy fut trop esmerveillé, et se levant promptement saisit l'espée, puis luy dist : Ma Damoyselle, je vous prie ne vous fascher : car je feray tout ce que vous voudrez. Adonc la baisa et embraça doucement, puis la jeta dessus son lit, et fit tant qu'il satisfit à l'afection de la Damoyselle, et avec tant de plaisir, que la nuit mesmes elle devint grosse d'enfant, sans
que le Roy la vit onques puis : car le lendemain du grand matin il print congé d'elle et du Comte, et se retira en Gaule. »
Amadis et Galaor se sont reconnus au moment où ils s'allaient entrecouper la gorge : c'est de même dans un combat singulier contre Galaor que le fils aîné du roi Périon se nomme à son jeune frère. Et tous deux, quittant la belle Corisande, « amye » de Florestan, rejoignent Amadis et Agraies à la cour de Sobradise, après avoir délivré en route trois damoiselles, dont l'une est rendue à un chevalier qu'elle aime et qui la paye de retour, dont l'autre console Florestan, et dont la troisième est consolée par Galaor.
Je puis passer maintenant aux nouvelles et merveilleuses aventures dont je vous ai promis plus haut l'analyse.
Les citations précédentes sont extraites de l'édition in- 12, imprimée à Paris, en 1550, (( pour Jan Longis Libraire, tenant sa boutique au Palays en la galerie par ou l'on va à la Chancelerie. » Cette édition n'est postérieure à la première que de dix années seulement. Le texte en a été revu avec plus de soin. Les mêmes gravures s'y retrouvent, débordant un peu la justification, bien qu'on les ait privées des riches encadrements que permettait le format
primitif. J'ai donné plus haut un spécimen de ces gravures. Il y en a autant que de chapitres. Le premier volume se termine par le dizain suivant, qui indique nettement le but que se sont proposé les nouveaux éditeurs :
Or avez-vous, Dames de cueur humain^ Vostre Amadis en si petit volume^ Qae le pourrez porter dedans la main Plus aysement beaucoup que de coustumc.
Recevez doncq' de ceste docte plume Les traitz dorez et propos gracieux, Si que voz cueurs^ par danger soucieux, Puissent trouver remède à leur malayse Dans ce sujet d'amour délicieux^ Qui tout cnnuy^ dueil et courroux apaise.
Les citations qui vont suivre seront prises dans l'édition de 1 577 « à Lyon, par François Didier, à l'enseigne du Fenix», de beaucoup plus petite encore, et à cause de cette petitesse même la plus populaire de toutes. Amadis est d'ailleurs, dans cette nouvelle édition, ce reveu, outre les précédentes impressions, et corrigé en une infinité de passages qui estoyent corrompuz, » Il est intéressant de voir quel changement subissait l'orthographe à cette époque en vingt-sept an-
nées. Gean a pris un t final ; Damoyselle s'écrit maintenant Damoiselle; cueur est devenu cœur; etc. On redouble volontiers la consonne : efforty supplie, apporté, approche, au lieu de eforî, suplie, aportéj aproche. On abuse moins du z à la fm des mots. Mais l'incertitude est aussi grande, plus grande peut-être, et l'on trouve parfois dans la même phrase, subjet et subjecî; amy et ami ; lit et lict; dens et dents; voisin et voysin; donc, donques et doncques.
[( Il y eut un Roy en Grèce , marié avec la sœur de ^Empereur de Constantinople, de laquelle il eut deux fils excellens en toute perfection de corps et d'esprit. Spécialement l'un , nommé Apolidon ; lequel fut si bien nay et nourri, qu'il ne trouvoit son égal, en quelque acte vertueux, ou il s'apropriast. Cest Apolidon estudia en toutes sciences : ausquelles il profita tellement, que outre qu'il fut l'un des meilleurs Chevaliers du monde, il reluisoit par son sçavoir entre les hommes de son temps, comme fait la Lune entre les estoilles; mesmement en l'art de Nigromance, par lequel il fit maintes choses qui paroissoyent excéder le pouvoir des hommes. » Le roi est très -vieux et sur le point de mourir. Il règle d'avance sa succession entre ses deux fils. L'ainé, Apollidon, aura son royaume;
le plus jeune, « tous ses trésors et biens meubles ; entre lesquels y avoit maints excellens livres d'inestimable valeur. » Ce dernier, qui n'est probablement pas un enragé bibliophile, manifeste tout haut son mécontentement. Sire, dit alors Apollidon au bonhomme , « ces jours passez j'ay entendu de plusieurs, que mon frère n'est content du partage qu'il vous a pieu nous ordonner : et pource que je sçai l'ennuy que ce vous est, voyant l'amitié entière de luy et de moy en bransle d'esire rompue, je vous supplie humblement reprendre tout ce qu'il vous a pieu me donner, et l'en pourvoir; car je me tiendray heureux de faire chose qui donne repos à vostre esprit, et très bien appanné d'avoir ce que vous luy avez laissé. Lors le Roy voyant la bonté de son fils Apolidon et l'obéissance qu'il luy rendoit, se trouva tant aise et surprins de si grande joye, que l'esprit de luy (cognoissant qu'il ne pourroit laisser son corps en plus de contentement) s'en voila au ciel : laissant ses deux enfans en l'amitié qu'il desiroit. n
Amis sont les deux frères, mais non inséparables, car aussitôt après la mort du vieux roi, Apollidon part avec quelques siens chevaliers pour Rome, où règne l'empereur Suidan,dont je n'ai jamais oui parler que dans Amadis. Ce
Suidan accueille magnifiquement Apollidon, qui — pour être vertueux l'on n'en est pas moins homme — reconnaît son hospitalité en lui enlevant sa sœur Grimanèse « la plus belle Dame de la terre. » Les deux amants jettent l'ancre sur les côtes de l'Ile ferme. Un monstre, roi de cette île, veut s'approprier la princesse. Le prince tue le monstre, hérite de sa seigneurie et y fait bâtir (( un des plus beaux palais qu'on eust sçeu trouver en toutes les autres Isles de l'Océan : lequel il embellit de tant de doreures et richesses, que le plus grand de la terre eust trouvé difficile d'en pouvoir faire un second. »
Quinze ans se passent. L'empereur de Constantinople, oncle d'Apollidon, va « de vie à trespas, sans aucun héritier procréé de son corps. » Les princes du pays somment Apollidon d'accepter l'Empire, ce qu'il fait volontiers, « suyvant le naturel des hommes, desquels le désir n'est jamais content. » Mais Grimanèse, « ayant regret de laisser l'Isle tant délectable,» supplie son ami de faire en sorte, « avant leur partement... par son art et grand sçavoir... que de là en avant, nul n'en fust Seigneur, s'il n'estoit autant bon Chevalier et loyal en amour )> que lui-même, u Vrayement, ma dame, » répond Apollidon, w pour l'amour de vous je feray encores mieux :
car nul n'entrera en ce palais, s'il n'est tel que vous lavez devisé : et si vous dis davantage, que dame ou Damoiselle n'y mettra le pied, si elle n'est aussi belle que vous, et accomplie aux perfections que vous avez. »
« Lors — il faut lire attentivement ce passage, pour bien comprendre la suite du roman — fit faire à l'entrée d'un verger (planté de maintes sortes d'arbres) une voûte, au dessus de laquelle il mit une statué d'homme de Bronze, tenant une trompe, comme s'il en eust voulu sonner : et sur la porte de son palais assit les images de luy et de Grimanese, si bien taillées, qu'elles paroissoyent vives : vis à vis desquelles il planta une haute pierre de jaspe, et à demy traict d'arc près, tirant au jardin, un Perron de fer de la hauteur de cinq coudées. Ces choses ainsi ordonnées, il demanda à Grimanese si elle sçavoit pourquoy il avoir ce fait. Non sur ma foy, respondit elle. Je le vous diray présentement (dist Apolidon); asseurésvous, madame, qu'homme ne femme, qui aye faussé ses premières amours, ne passera sous cete voûte: car s'ils s'y aventurent, l'image que vous voyez sonnera un son si espouvantable, et jettera par ce cor telle flamme et puanteur, qu'il leur sera impossible de passer outre; et seront rejettez si
lourdement qu'ils demeureront esvanouis et repoussés au dehors de la voûte. Mais s'il avient qu'un loyal amant ou amante essaye l'aventure, l'image sonnera un chant tant mélodieux qu'il donnera grand plaisir aux escoutans : et y pourront passer ces loyales personnes sans aucun empeschement. D'avantage , ils verront nos pourtraits, et leurs noms escrits en ce jaspe, et ne sçauront qui les y a gravez... » Que deviendra, dit alors Grimanèse à Apollidon, « cete riche chambre, en laquelle vous et moy avons eu tant de contentemens? Vous le sçaurez maintenant, dist-il. Lors fit apporter deux autres Perrons : l'un de marbre, qu'il mit à cinq pas près de la chambre, et l'autre de cuyvre à cinq autres pas plus avant. Puis, dist à Grimanèse , Ma dame, je vous avise que d'icy en avant, homme ne femme n'entrera en cete chambre, que premier n'y soit entré celuy qui me surpassera en prouesse et chevalerie, ou celle qui vous excédera en beauté... Puis escrivit au Perron de cuyvre tels mots, Selon la bonté du Chevalier qui essayera l'aventure, il passera le Perron : les uns plus outre, les autres moins. Sur celui de marbre, Nul ne s'avanture passer cete pierre, pour entrer en la chambre, s'il ne passe en chevalerie Apolidon. Et sur l'entrée de la chambre,
Celui qui entrera céans excédera en armes Apolidon , et sera après luy Seigneur de ce pays... Et venu le temps, dist Apolidon, que cette isle aura recouvré le Seigneur qui luy est promis, ces enchantemens ne nuiront plus aux hommes, et en seront exempts: non pas les femmes, jusques à ce que la belle dame y soit entrée, par laquelle toutes les autres seront affranchies. Puis establit un gouverneur pour recevoir le revenu de la contrée, attendant celuy qui la meriteroit, comme il avoit dit : et quelques jours après s'embarqua pour Constantinople. »
Cent ans se sont écoulés depuis le départ d'Apollidon.
Amadis, impatient de revoir Oriane, quitte avec ses compagnons d'armes la belle et infortunée Briolanie. Les voyageurs rencontrent en route le gouverneur del'lsle ferme, qui leur persuade d'en venir éprouver les enchantements. Je conduis nos héros jusqu'au seuil du palais d'Apollidon, près de l'arc des loyaux amants, et je rends la parole à des Essarts.
(( Agraies mit prontement le pied à terre, et aprochant du pas défendu, dist assez haut, Amour, si onques je vous fuz loyal, ayez souvenance de moy. Ce disant, passa outre et entra au dessouz de l'arc. Lors l'image de Bronze
commença à sonner un son tant mélodieux, que ceux qui l'ouyrent en furent tous esjouiz : et Agraies ne s'arresta, et vint jusques au Palais, où estoient les Images d'Apolidon et de Grimanese, qui lui semblèrent proprement vives. Et aprocha près la pierre de jaspe. . . où estoit escrit, C^est le nom d'Agraies fils de Languines Roy d'Escosse... Quand Amadis vid que son cousin estoit entré sans empeschement quelconque, il dist à ses frères, Ne voulez-vous pas essayer l'avanture comme luy? Non, respondirent ils... Lors entra hardiment souz l'arc : et ainsi qu'il passoit. l'image de Bronze sonna de sa trompe un autre son encores plus harmonieux qu'onques elle n'avoit fait. Et d'avantage, au lieu de feu et flamme puante, qu'elle lançoit contre les desloyaux : fleurs et fueilles odoriférantes sortirent si abondamment de sa trompe, que la place en fut toute couverte, et Tair souef. Mais, pour tout cela, Amadis ne s'arresta, ains passa outre tout joignant les Images d'Apolidon et de Grimanese : lesquelles luy semblèrent si bien faites, qu'il n'y restoit que la parole... Ce pendant Galaor et Florestan, ennuyez de si longuement les attendre » — Agraies et Amadis, — « prièrent Ysanie (gouverneur de l'isle) leur montrer la chambre défendue : ce qu'il fit... Lors se recommandant
à Dieu, )) — Florestan — « embrassa son escu, et tenant Pespee au poing, marcha droict au lieu défendu. Mais il n'alla gueres avant, qu'il se sentit battre et si souvent outrager de coups de lances, et d'espees, qu'il luy fut bien avis qu'il estoit hors de puissance des hommes de les souffrir longuement : ce neantmoins baissant la teste (malgré toute résistance) marcha plus outre, frapant à tort et à travers, sans sçavoir sur qui. Combien qu'il luy sembloit, que ceux qu'il attaignoit fussent si bien armez, que son espee ne les pouvoit endommager : et passa le Perron de cuyvre, jusques près celuy de marbre, contre lequel il tomba, ne se pouvant plus tenir sur bout : car il se trouva tant las, et cassé des outrages qu'il avoit souffers, qu'il pensoit estre mort. El en même instant fut enlevé hors du lieu si rudement, qu'il perdit toute cognoissance : dont Galaor receut tant de déplaisir, qu'il se jugea digne de blasme s'il ne le vengeoit. Et pour ce faire print ses armes, et courut droit à la chambre défendue : mais il ne se peut tant diligenter qu'il ne fust encores plus soudainement battu, et tant rebattu, qu'à grand peine vint-il au Perron de marbre, contre lequel il s'arresta, pensant prendre aleine. Toutesfois le chamaillis des coups orbes, etpesans, ne cessa de l'outrager : qui
luy enflamma la colère dételle sorte, qu'il s'avança un peu plus outre, pensant encores y résister. Lors luy fut avis que ses ennemis se renforcèrent, et que pour un qui souloit le fraper, il estoit pressé de deux : dont il perdit entièrement ses forces, et tomba sur le champ trop plus affoibly, que n^avoitesté Florestan. Durant telles escarmouches, Amadis et Agraies visitans le plaisant lieu où ils estoyent entrez, apperceurent une nouvelle escriture au pilier de jaspe, qui contenoit, Cestuy est Amadis de Gaule, le loyal amant, fils du Roy Perion. En mesme instant Galaor fut lancé hors des Perrons, dequoy le Nain se print à crier, Jésus, Mon seigneur Galaor est mort. Cete voix fut entendue d'Amadis et d'Agraies, lesquels sortirent incontinent... Ceneantmoins, Agraies pensant que puis que fortune l'avoit favorisé souz l'arc des loyaux amans, qu'elle ne feroit moins pour luy contre le péril de la chambre, (sans s'amuser à ses cousins) embrassa son escu, et tenant l'espee au poing, baissa la teste courant droit au Perron de cuyvre. Toutesfois il n'eut gueres marché avant, qu'il se sentit chargé de tant de coups, qu'à grand peine peut-il résister. Mais il avoit le cœur tant bon, que malgré tous empeschemens, il passa jusques près le Perron de marbre : et là fut con-
traint s'apuyer, sans avoir pouvoir de plus se tenir sur pieds, tant estourdy, qu'il perdit cognoissance : et fut rejette hors, aussi rudement qu'avoyent esté ses cousins Ce que voyant Amadis trop desplaisant, commença à maudire l'heure de leur foie entreprinse : et s'adressant à Galaor qui desja estoit sorty de pasmoison, luy dist. Par Dieu, mon frère, à ce que je voy, ce me sera force d'aller après vous, et y deusse-je mourir... Lors tenant l'espee nue, tresbien se couvrit de son escu, et en faisant le signe de la croix, s'escria, 0 ma chère dame Oriane, de vous seule m'est venu tout l'effort et hardiesse que j'eu onques 1 Je vous supplie, ayez maintenant mémoire de celuy qui requiert tant vostre aide et bonne souvenance. Adonc courut si légèrement vers la chambre, que malgré tous empeschemens, il vint sans prendre aleine jusques au Perron, combien qu'il sentist tant de coups tomber sur luy, qu'il pensoit combatre plus de mil Chevaliers ensemble : toutesfois l'effort qu'il print souz le souvenir d'Oriane, l'avantagea tant, qu'il fit plus qu'onques Chevalier n'avoit fait. Lors furent entendues une infmitéde voix,disans, Si ce Chevalier faut à cete avanture, il n'y a aujourd'hui homme vivant pour y parvenir. Neantmoins pour toutes ces choses il ne laissa
loi —
à poursuyvre sa pointe : car tant plus il s'avançoit, et plus s'augmentoit en luy le désir d'aprocher : de sorte que non obstant l'effort de diables, ou de gens incogneuz,qui lui donnèrent mains coups lourds et pesans, il gangna Pentree de la chambre : de laquelle il aperçeut sortir une main et un bras couvert de samin verd, qui le tira au dedans. Et à mesme heure fut ouye une autre voix, qui disoit, Bien soit venu le gentil Chevalier, qui passe en armes celuy qui establit tant de merveilles céans, lequel ne fut de son temps second à nul : mais cestuy le précède, et partant la seigneurie de cete Isle luy est justement aquise, l'ayant devant tout autre méritée. »
Voilà notre héros seigneur et maître de l'Isle ferme. On pourrait croire que ses épreuves vont cesser, que l'heure du repos et de la joie va sonner pour lui. Eh bien, c'est tout le contraire qui arrive. Ce temps est pour Amadis celui de la plus grande infortune, et tous ses maux lui viendront précisément d'où il a mis toutes ses espérances.
Oriane apprend queBriolanie retient Amadis à la cour de Sobradise. Transportée de jalousie par un rapport mensonger, elle charge l'écuyer Durin, frère de la damoisellede Danemarck, de porter à son amant une lettre furibonde où elle le
bannit à jamais de sa présence. Le désespoir d'Amadis en recevant cette épître vaut bien un bout de citation. Je laisse le lecteur rapprocher lui-même dans sa mémoire de la page suivante certaine autre de Don Quichotte. Il verra combien peu Cervantes exagère ses modèles et quel bon goût ce grand artiste porte jusque dans la caricature.
« Lors print la lettre, et sans faire semblant quelconque, tourna le dos à Durin, à ce qu'il ne cogneust en luy aucune mutation de couleur: car de grand aise le cœur luy commença à esjouir, de sorte qu'il ne sçavoit bonnement quelle contenance tenir. Mais ceste nouvelle altération fut soudain convertie en plus de desespoir, pourceque lisant les rigoureux propos d'icelle, et le bannissement que l'on luy signifioit, la tristesse le surprint si grande, qu'il n'eut de là en avant puissance de la dissimuler, et se print si fort à pleurer, et souspirer, qu'il sembloit fondre en larmes. Dont Durin se repentit fort d'avoir apporté si malheureuses lettres, encores qu'il ignorast le contenu d'icelles : mais il n'y pouvoit plus donner ordre, et si n'osoit approcher près d'Amadis : lequel se trouvoit si confus, qu'il se prosterna sur l'herbe, et en tombant, les lettres qu'il tenoit lui cheurent des mains. Toutesfois il
les releva prontement, et derechef se remit à les lire : car le commencement l'avoit tant troublé, qu'il n'avoit encores veu la fin. Lors jetta Toeil sur la souzscription, qui contenoit ces mots : Celle qui n'aura regret à mourir, sinon pour autant que vous en estes homicide. Adonc jetta un souspir comme si l'ame luy fust partie du corps, et cheut à la renverse : dont Durin se trouva fort esbahy, et courut pour luy donner secours, mais il le vid sans mouvoir non plus que une personne morte. Parquoy craignant si grand inconvénient, cuida appeller Galaor, ou quelque autre : toutesfois il pensa qu'il en pourroit venir scandale : au moyen dequoy il différa, et s'aprochant d'Amadis le releva. »
La suite est vraiment touchante. Amadis monte à cheval et s'éloigne avec Ysanie et Gandalin. Arrivé devant un ermitage, le malheureux met pied à terre, fait une oraison, et après avoir étreint son fidèle écuyer dans ses bras, lui tient ce discours : « Amy Gandalin, toy et moy avons esté eslevez d'un mesme laict, et nourriz tousjours ensemble, tellement qu'onques je n'euz travail ou ennuy, que tu n'y ayes eu bonne part. Ton père me tira de la mer estant encores si peu de chose, comme créature née seulement de la nuict mesmes : puis avec ta mère, me
fit traiter autant doucement que si j'eusse esté leur enfant bien aimé. Or ai-je souvent expérimenté ta loyauté, cognoissant tresbien les services que tu m'as faits, lesquels j'esperoy, avec le temps et l'aide de Dieu, recompenser : mais ceste trop grande infortune m'est survenue : laquelle je treuve plus aspre et cruelle que la propre mort, veu mesmement que je suis contraint de t'abandonner : n'ayant autre bien pour te faire que l'Isle que j'ay nouvellement conquise, laquelle je te donne, et commande à Ysanie et à mes subjets (sur la foy et hommage qu'ils m'ont jurée) de te recevoir comme leur Seigneur aussi tost qu'ils seront acertenez de ma mort. Toutesfois je veux que tes père et mère en jouyssent leur vie durant, et toy puis après : et ce pour recognoissance du bien que j'ay receu d'eux, auquel je pensois plus satisfaire selon leur mérite et mon désir. «
Gandalin se récrie. Amadis l'empêche de le suivre, lui donne ses armes, le prie de se faire armer chevalier par Galaor, et après l'avoir embrassé ainsi que Ihonnête gouverneur auquel il recommande son nain : « Or mes amis, leur dit-il, puis que je n'espère jamais vous voir, je vous prie, priez Dieu pour moy, et sur vos vies que nul de vous ne me suive. »
On pense bien que le fidèle écuyer n'a garde d'obéir à cet ordre. Gandalin prend congé d'Ysanie et, avec Durin qu'il rencontre, suit les traces d'Amadis. « Lors vint si près de luy qu'il l'avisa dormant le long d'un ruisseau. » Le pauvre amoureux se réveille. Je vous fais grâce de ses lamentations : « Helas, fortune trop légère... Ah, amye Oriane. . . 0 Roy Perion, mon Seigneur et père... 0 mon second père Galvanes... Ah ! bonne cousine Mabile .. » etc.. etc.. Il y en a plus de quatre pages. Tout à coup, à deux pas d'Amadis, une autre voix se fait entendre, qui entonne cette chanson :
Amour amour je vous suis redevable Trop plus que nul gentilhomme vivant, Veu que tousjours vous me rendez aymable Envers la dame, où je suis poursuivant : Tesmoing en est la Royne Sadamire, Que fay aymee en amitié profonde:
Et maintenant j que d'elle me retire, J'ayme la fille au meilleur Roy du monde. C'est Oriane, où grand beauté se renge, Qui n'a son per, comme estant la plus belle : Heureux me sens de chanter sa louange, Mais plus heureux d'estre tant aymé d'elle.
Amadis, pensez-vous, va bondir de colère et
pourfendre l'inconnu. Pas le moins du monde. Il faut que Gandalin, sortant de sa cachette, fasse remarquer à son maître que cette chanson est une insulte pour lui. « Je l'ay — répond Amadis à Gandalin après lui avoir reproché sa désobéissance— je l'ay entendu aussi bien que toy:à cete cause, je suis content aller chercher ailleurs repos, et m'esloigner de ce lieu, où tout malheur me suit. Quoy ? respondit Gandalin ; est ce tout ce que vous avez délibéré de faire .? Que veux tu plus, dist-il ^ Que vous le combatiez, respondit Gandalin, luy faisant cognoistre son outrecuidance. Je croy, dit-il, que tu penses dire autre chose, veu que tu sçais bien que je n'ay esprit, cœur, ou force quelconque, ayant tout perdu, perdant celle qui me donnoit la vie, de sorte que maintenant, je vaux encores moins qu'un homme mort : et n'y a aujourd'huy chevalier en la grande Bretagne si recreu, qu'aisément ne me desfeist, si je me combatoy ^ luy, tant je suis malheureux, et désespéré. »
Les instances de Gandalin, la présence de Durin, triomphent de l'abattement d'Amadis. Il monte à cheval, prend ses armes, échange avec rinconnu les malhonnêtetés d'usage aux temps héroïques entre deux guerriers qui vont se prendre corps à corps, et remporte une nouvelle victoire.
Patin, ou le Patin, frère et unique héritier de Sidon, empereur de Rome, — encore un monarque dont l'histoire n a pas recueilli les faits et gestes — est le nom du vaincu. Ce Patin, amoureux de Sadamire, reine de Sardaigne, a fait le voyage de Rome à Londres, pour soutenir contre tous les chevaliers de la Grande- Bretagne que son amie dépasse en beauté Oriane elle-même ; mais, aussi volag.e que présomptueux, ils'est, oubliant l'une, épris de l'autre, et a demandé celle-ci en mariage à Lisvart. Accueilli poliment, mais sans enthousiasme, par le roi, reçu froidement, mais sans morgue, par la princesse, notre jeune fat se persuade que tous deux raffolent de lui et croit qu'il est de son devoir de courir un peu les aventures pour faire connaître tout à la fois au monde entier son bonheur et sa vaillance. Mal lui en prend au début, comme vous voyez, puisqu'il est rossé d'importance par Amadis et raillé cruellement par Durin.
Pendant que le Patin se remet de sa déconfiture, que Galaor, Florestan et Agraies cherchent vainement de tous côtés leurs frère et cousin, que Gandalin et Durin, abandonnés par celui-ci dans un bois pendant leur sommeil, portent à Oriane des nouvelles qui vont la déses-
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pérer, notre héros arrive au bord de la mer, en un lieu appelé la Roche Pauvre à cause de sa stérilité. Là demeure un saint ermite qui confesse le malheureux amant, l'accepte pour compagnon de solitude, et lui donne le nom de Beau Tépébreux. Un jour, le Beau Ténébreux, moins abruti que de coutume, compose et chante cette chanson :
Puis qu'à grand tort la victoire Méritée on me dénie, Alors que fine la gloire.
Gloire est définir la vie.
Et aussi par mcsnie mort Meurent mes plus grands malheurs :
Mon espoir et mon confort, Amour mesme et ses chaleurs.
Mais tousjours aura\ mémoire De perpétuel esmoy :
Car pour fin mettre à ma gloire, On meurtristma gloire et moy.
Cette chanson n'est pas un chef-d'œuvre, dites-vous? Sans doute; mais elle va rendre quelque espérance à l'inconsolable Oriane. En effet, Corisande, qui s'est embarquée pour Londres à la recherche du frère aîné d'Amadis^
aborde un jour près de la Roche Pauvre, où elle écoute chanter le jeune ermite. Arrivée à la cour du roi Lisvart, l'amie de Florestan dépeint à Oriane le singulier personnage qu'elle vient de voir, lui répète les couplets mystérieux qu'elle vient d'entendre, et lui fait part des doutes qu'elle a conçus, après un entretien de quelques minutes , sur la prétendue basse origine du Beau Ténébreux. Et il n'en faut pas davantage à notre héroïne pour reconnaître sous ce masque l'objet de ses remords et de son amour.
Cependant , une tempête jette sur la Roche Pauvreladamoiselle du DanemarcketDurin,qui, envoyés par Oriane à la découverte d'Amadis , l'ont vainement cherché en Ecosse. Un autre hasard met les naufragés en présence du Beau Ténébreux, qu'ils reconnaissent, consolent et ramènent à Londres.
Notre héros ne pouvait choisir temps plus à propos pour son retour. Cildadan , gendre et héritier d'Abies, roi d'Irlande, naguère défait par lui, vient de se révolter contre Lisvart. Convention a été passée entre le suzerain et son vassal qu'ils mettraient chacun en bataille cent de leurs chevaliers, et que, vaincu, celui-ci payerait à celui-là double tribut, vainqueur, serait affranchi désormais de toute redevance envers lui. Quel-
ques jours après, un chevalier apportait au roi ce singulier cartel : « Roy Lisvart, je te deffie, et tous tes alliez, de par les puissans Princes Famongomad Géant du lac bruslant, Cartadaque son neveu Géant de la montagne défendue , Mandafabul son beau frère Géant de la tour vermeille, don Quedragant frère du feu Roy Abies d'Irlande, et d'Arcalaùs l'enchanteur : lesquels te mandent tous par moy qu'ils ont juré la mort de toy, et des tiens. Et pour ce faire, ils se trouveront en l'aide du Roy Cildadan, pour estre du nombre de cent Chevaliers, qui te ruyneront asseurément. Toutesfois si tu veux bailler ton héritière Oriane à la belle Madasime, fille du tresredouté Famongomad, pour la servir de Damoiselle, ils te laisseront vivre en paix, et seront tes amis: car ils la marieront avec le Prince Basigant, lequel mérite bien estre Seigneur de tes pais, et de ta fille aussi. Pourtant Roy Lisvart, eslis de ces deux conditions la meilleure : la paix, comme je te devise, ou la plus cruelle guerre qu'il te sçauroit venir, ayant affaire à Princes tant puissans et redoutez. » En conséquence, Lisvart a retenu à Londres pour cette affaire Galaor, Florestan et Agraies, qui s'y étaient donné rendez-vous.
Amadis, sur lequel personne ne compte et
dont tout le monde ignore l'arrivée , fait à lui seul presque toute la besogne des cent chevaliers. Il rencontre d'abord par hasard Quedragant, le défie , le défait et lui fait jurer qu'il ira se rendre au roi Lisvart, lui pardonnera la mort de son frère, retirera pour sa part le défi qu'on vient de lire , et ne portera oncques les armes contre nul de ses serviteurs. Vient ensuite le tour de Famongomad, puis celui de Basigant. Tous deux ont la tête tranchée. Et notre héros se rend à Mirefleur, villa près de Londres, où Oriane l'attend avec impatience pour le dédommager de ses souffrances passées.
La scène se passe dans un jardin qu'Amadis escalade avec l'aide de Durin et de Gandalin. Oriane et Mabile sont d'avance au rendez-vous. « Ainsi qu'il vouloit mettre le genou à terre, pour faire la révérence à la Princesse, le courut embrasser, et le baisant se cuyda pasmer entre ses bras. Mais qui sçauroit penser le bien qu'ils se donnoyent l'un à l'autre? Amadis trembloit comme lafueille, sans qu'il eust pouvoir de dire un seul mot, et ne faisoit que souspirer , tenant sa bouche serrée contre celle de son Oriane : laquelle, quasi transie, le regardoit d'un œil qui les faisoit tous deux vivre et mourir ensemble. Ainsi se tindrent plus d'un grand quart d'heure, et
jusquesà ce queMabile, souzriant, distàOriane, Ma Dame, aumoins avant que mon cousin trespasse, que nous le voyons s'il vous plaist. » On entre alors en conversation. Oriane demande pardon à Amadis du mal qu'elle lui a causé. (( Laissons tels propos pour meshuy, distMabile, vous avez eu tous deux tort, pensez de l'amender : et pour éviter le serain (qui vous pourroit faire mal) retirons nous à couvert. Vous n'estes pas hors de propos, respondit Oriane. Lors fut conduit Amadis en sa chambre, et aussi tost Mabile et la Damoiselle de Danemarc (sçachans qu'elles leur faisoyent plaisir deles laisser seuls) sortirent, faignans entendre à autres affaires. Adonc la princesse pria Amadis de se seoir dans une chaire couverte de veloux, qui estoit à un coing, et demeura debout appuyée sur luy, pour plus à son aise le baiser et accoller : au moyen dequoy luy survaincu d'extrême passion amoureuse... » Mais faisons, il n'en est que temps, faisons comme la damoiselle du Danemarck et Mabile : «faignons entendreà autres affaires. «Cette étude aurait été incomplète sans quelques morceaux de ce genre : un de plus, et l'on m'accuserait de mettre à plaisir en lumière les nudités de mon modèle.
Je saute, pour en arriver à la bataille des cent,
un certain nombre de pages dont plusieurs mériteraient cependant de nous arrêter quelques minutes, si nous en avions le loisir, et je transcris d'abord, comme échantillon du style oratoire de des Essarts, les harangues que les deux chefs font à leurs soldats avant cette bataille.
a Mes compagnons et grands amis — la parole est au roi Lisvart — je croy qu'il n'y a celuy de vous tous qui n'entende assez comme nous avons entreprinsceste bataille à bon droit, mesme pour défendre l'honneur, et réputation du royaume de la grande Bretagne : lequel le Roy Cildadan, et ceux d'Irlande, veulent abastardir, en nous déniant le tribut que de tout temps ils ont payé à nos prédécesseurs, pour recognoissance des biens qu'ils avoyent receus d'eux, par le passé. Or sçay-je assez, qu'il n'y a celuy de vous tous, qui n'ait le cœur entier et magnanime : parquoy il n'est besoin de vous animer d'avantage contre ceux, à qui vous avez affaire: ayant vostre honneur devant les yeux, que vous estimez plus que cent vies, s'il estoit possible les avoir l'une après l'autre. Pourtant donques, mes amis, marchons hardiment, sans avoir esgards à quelques Geans cruels et pleins de sang, qui sont de leur troupe : car l'homme n'est estimé d'avantage, pour avoir les membres gros
et lourds, mais pour le bon cœur qu'il a. Vous voyez souvent le lévrier venir au dessus du beuf, et l'esprevier, ou esmerillon, battre le milan. Noz ennemis se fient en la force de ces monstres , sans avoir esgard au tort qu'ils ont , et nous espérons en Dieu : lequel comme droiturier nous donnera l'effort de les vaincre, par la dextérité de noz personnes et le devoir que nous ferons. Marchons donc mes amis, hardiment, estimant chascun de soy estre suffisant pour combatre, et deffaire le plus brave de leur troupe, vous asseurant que si nous gangnons cejourd'huy l'honneur de la bataille, que outre ce que nostre renommée et gloire environnera la terre universelle, jamais ennemi de la grande Bretagne, ne lèvera la teste pour nous regarder de mauvais œil. »
Écoutons maintenant le roi Cildadan : « Gentils Chevaliers d'Irlande, si vous entendez pourquoy vous allez combatre , il n'y aura celuy de vous qui ne blasme son prédécesseur , d'avoir tant tardé le commencement d'une si glorieuse entreprinse. Les Roys de la grande Bretagne, usurpateurs et tyrans (non seulement contre leurs sujects, mais sur leurs voysins) ont autresfois prins sans aucun droit sur noz ancestres, un tribut tel que vous sçavez assez, que l'on a souvent