‹ Amadis de GauleChapitre 6 sur 9 · SS · texte numérisé non relu

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ils sachent dissimuler leur colère, et leur donner response gracieuse, pour le respect de l'estat auquel ils sont appeliez. Sire, je vous suplie me pardonnner si j'ay usé de telle remonstrance envers vous, vous jurant sur mon Dieu que je ne l'ay fait pour doute que nous ayons eu de l'asseurance qu'il vous a pieu nous donner : mais pour louer grandement la vertu de si bon Prince, qui tant librement nous a octroyé l'entrée de ses pays. Or Sire, ^occasion de nostre venue, vers votre majesté, est par le commandement du meilleur Chevalier que l'on cognoisse, Amadis de Gaule^ et généralement de la part de tous ceux qui sont avec luy en l'Isle Ferme, lesquels vous mandent par nous, que traversans pays et contrées estranges, cherchant aventures ainsi que les autres Chevaliers errans sont coustumiers de faire, spécialement pour secourir les foibles que l'on veut outrager sans raison, ils ont esté avertis par plusieurs que vous. Sire, suyvant plustost une volonté légère et désordonnée, que la justice et équité, avez voulu (sans croire le conseil de nul des vostres) déshériter au plus grand tort du monde ma Dame vostre fille, la donnant pour femme outre son gré à l'Empereur Patin, et de fait ne prenant compassion d'elle ny de ses larmes et pleurs, et moins regardant la fin

de cette entreprinse et mescontentement de vos sujets, l'avez par violence livrée à ceux qui la vous ont demandée, et pource que telles voyes de fait et injustes, ne sont desplaisantes à Dieu seul, ains à tous ceux qui en oyent parler , il a permis que nous y missions remède, et que les Romains qui la conduisoyent avec les Dames et Damoiselles vinssent en nos mains, lesquels se mettant en défense contre nous ont esté deffaits, les uns occis, et les autres prisonniers, et quant à elles je vous avise, Sire, qu'elles sont de présent en l'Isle Ferme avec bonne et grosse troupe de Chevaliers, délibérez de leur porter tout l'honneur qu'il leur sera possible : car leur intention ne fut onques ne pour vous fascher, ny elles aussi : mais pour maintenir l'équité, et les garder de force et violence , ainsi que vous mesmes leur fistes jurer quelque fois àVindilisore, et pourtant ils vous suplient , que préférant vertu et raison à toute passion, il vous plaise reprendre ma Dame Oriane vostre fille , et la traiter d'oresenavant non comme estrangere : mais ainsi que père doit son enfant, sansl'eslongner ainsi de vous, ne des pays, desquels si Dieu plaist, elle sera Dame et Royne après vous, et si vous sentez injurié, ne voulant obtempérer à leur requesie, ils vous prient que pour eux

— 1^7 — vous ne luy desniez vostre bonne grâce : mais qu'en régnant en vostre court, comme elle souloit estre, vous essayez puis après si bon vous semble , à prendre telle vengeance d'eux que vous pourrez, vous asseurant, Sire , qu'ils sont délibérez si vous les assaillez d'eux bien défendre, pourtant avisez, s'il vous plaist, à nous faire responce : car vous avez en vos mains ou la paix ou la guerre. » Courte est cette réponse, dont voici la fin: «Ce n'est à vous à qui je dois rendre conte de ce que je fais, mais à Dieu seul qui m'a (Câpres luy) constitué souverain en ce pays , pour le gouvernement d'iceluy et du peuple qui y habite : parquoy je ne suis délibéré d'entrer en nul traité de paix avec eux , jusques à ce qu'ils m'ayent fait réparation de l'injure que j'ai receuë, lors j'aviseray à ce qu'ils me prient et non plustost . >» Et, congédiant les ambassadeurs, le roi se prépare à la guerre.

Petit est le nombre de ses alliés si on le compare au nombre des alliés de son adversaire. Le plus considérable est Patin, Empereur de Rome, auquel Lisvart dépêche Guilan le pensif. Brandoyvasserend d'abord par son ordre à Mongaze, pour demander du secours au mari de Madasime, Galvanes, puis en Irlande, où il adjure Cildadan d'amener quant et lui le contingent que ce mal-

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heureux souverain est tenu de fournir en pareil cas. Enfin Filipinel est expédié de même vers Gasquilan , roi de Suesse, ennemi acharné d'Amadis.

Voici quel est, de part et d'autre, le résultat de toutes ces démarches.

Briolanie accourt à l'Ile Ferme, pendant que Tantiles lève par son ordre dans ses États douze cents hommes de guerre. L'Empereur de Constantinople met à la disposition d'Elizabet le marquis de Saluder et son propre neveu Gastilles avec huit mille hommes. Libée, neveu d'Elizabet, lève deux mille hommes sur les terres de la reine Grasinde. Le roi Périon, accompagné de Gandalin etde Mélicie, amènetrois millehommes. Lasinde obtient du marquis de Bonne mer son fils Bransil et six cents chevaliers. Tafinor, roi de Bohême, donne à Ysanie Grasandor son fils à latèiedevingichevaliersetlecomteGaltinesavec quinze cents hommes. Languines, roi d'Ecosse, envoie quinze cents hommes à son fils Agraies. Enfin Ladasin, roi d'Espagne, fournit deux mille hommes: la reine d'Irlande, un nombre qui n'est pas déterminé; et Balays deCarsante, l'un des captits tirés par Amadis des griffes d'Arcalaiis, arrive lui-même en compagnie d'une vingtaine de chevaliers.

Ce qui porte l'effectif de l'armée d'Amadis à plus de vingt mille hommes.

Lisvart n'en peut réunir que dix-sept mille : dix mille Romains, deux cents Irlandais, huit cents hommes du pays de Suesse et six mille levés dans ses propres États. Galvanes s'est excusé, ne voulant pas combattre son neveu et ses amis.

Lisvart commande d'une part avec Patin, Périon de l'autre avec Amadis.

Amadis et Brunéo arment chevaliers, avant le combat, leurs écuyers Gandalin et Lasinde.

Deux jours entiers dure cette bataille. Le premier jour, Amadis tue à l'Empereur deux de ses parents et meilleurs chevaliers. Périon accorde le soir à Lisvart une trêve de vingt-quatre heures. Le lendemain, l'Empereur lui-même est tué, encore par Amadis, et Lisvart prend la fuite. La guerre serait terminée à l'avantage des chevaliers de l'Ile Ferme, sans la petite trahison que notre héros, aveuglé par l'amour qu'il porte à Oriane, croit pouvoir se permettre envers eux. « Monsieur — dit-il au'roi son père — nos ennemis s'en fuyent, je vous prie sans hazarder nostre fortune contentons nous de l'honneur que nous avons eu ce jourd'huy : car si nous les poursuyvons plus outre, la nuit nous pourra surprendre.

et peut estre eux comme désespérez voulans venger leur mort nous porteront quelque grand dommage, laissons les aller, et faisons retirer nos gens qui sont las et travaillez. Et bien respondit le roi Perion. Comment, dit Agraies, maintenant que nostre victoire se présente vous la voulez donc refuser? Par Dieu mon cousin vous n'estes pas digne d'estre jamais autre que Chevalier errant. Voulez vous, respondit Amadis, que nos gens se tuent l'un l'autre, il est ja Soleil couché et la nuict si prochaine que s'ils r'entrent au combat, ils ne se pourront cognoistre entre nos ennemis. Contentons nous, je vous en prie. Bien cogneut Agraies lors à quelle fin Amadis faisoit cette excuse , parquoy sans luy répliquer de grand coUere tourna bride et s'en alla d'autre costé : car Amadis fit sonner la retraite. Adonc chacun retourna arrière et se campa l'armée du Roy Perion au lieu mesmes ou avoit esté le combat pour signe de victoire, pensant le lendemain parachever mieux que devant : mais peu après arriva un héraut demandant le corps de l'Empereur, et autres trefves pour quatre jours, durant lesquels on pourroit enterrer les morts, ce qui luy fut accordé contre l'opinion de plusieurs par le moyen d'Amadis. » Cette trahison d'Amadis était une inspiration

du ciel. La trêve de quatre jours va en effet, grâce à une intervention tout à fait inattendue, je l'avoue, se changer en une paix beaucoup plus avantageuse pour lui et même pour ses compagnons d'armes que la victoire la plus éclatante.

On se rappelle la naissance dû fils d'Oriane. J'ai laissé ce pauvre petit entre les mains de l'ermite Nascian et les pattes de la lionne fascinée par le saint homme. Besoin nous est maintenant de remonter jusqu'à ce jour.

Nascian prie sa sœur de démailloter l'enfant pour lui donner le baptême. « Et ainsi qu'elle luy ostoit ses langes, elle aperceut les caractères, qu'il avoit sous les telins, et les monstra à l'Hermite, lequel mit si grand peine à les entendre, qu'il cogneut escritaux Lettres Latines, ce mot, Esplandian : mais il ne peut rien comprendre aux Grecques. Et à ceste cause, pensa que puis qu'il avoit apporté tel nom du ventre maternel, qu'il ne luy seroit osté, et de fait le lui conferma, et fut nommé Esplandian. »

Quatre ans après, Termite redemande à la bonne femme son petit nourrisson d'aventure, et, le voyant si beau, le garde auprès de lui pour « l'endoctriner et approprier à tous actes à quoy Gentilhomme se doit acheminer. »

Esplandian, accompagné, comme d'habitude,

du neveu de l'ermite, son frère de lait, s'assied un jour dans la forêt sur le bord d'une fontaine et s'endort. « Là survint — dit Herberay — la Lyonne, de laquelle cy devant, vous a esté parlé, qui trouvant ceste nouvelle proye se print à la fleurer, comme si Nature luy eust interdit de ne faire mal à la créature qu'elle mesmes avoit au premier eslevee : et de fait recogneut si bien celuy qui avoit esté nourri de son lait , qu'à l'instant (sans luy faire mal quelconque) se coucha à ses pieds. Ce que voyant le compagnon dEsplandian, qui veilloit, eut telle frayeur qu'il s'enfuit vers l'Hermite, luy criant qu'il avoit laissé son frère qu'un grand chien vouloit manger, ainsi qu'il dormoit joignant la fontaine. » L'ermite accourt et avise « la Lyonne et Tenfant sejouans ensemble, lequel, voyant l'hermite aprocher, luy dist, Père, ce beau chien est il nostre? Mon ami respondit Nascian, il est de Dieu seulement à qui appartiennent toutes choses. Certes, père, dist Esplandian, je seroy fort aise s'il estoit à nous, et l'ainieroy bien pour aller à la chasse. Quand le preudhomme l'ouyt parler si asseurément, il fut tout asseuré et s'approchant plus près d'Esplandian, vid qu'il baisoit la Lyonne comme il eust fait un Espaigneul. Et à ceste cause il luy dist, Mon fils voulez vous

luy donner à manger? Je vous en prie, respondit Esplandian. Adonc l'Hermite tira de sa bezace la cuisse d'un Daim, qu'un veneur lui avoit donnée, et la bailla à l'enfant, lequel la jetta à la Lyonne, luy disant, Tien chien mange. La Lyonne print la venaison et tandis qu'elle la devoroit, Esplandian luy manioit les oreilles la queue et les pâtes, ainsi que bon luy sembloit, sans que la beste luy fist non plus de desplaisir, qu'elle eust fait à l'un de ses petis faons, ains le recogneut si bien, et d'un instinct naturel l'ayma tant chèrement, qu'elle le suyvit jusques en l'Hermitage, sans gueres l'abandonner de là en avant : mais y retournoit chacun jour, après avoir pourchassé sa proye, ny plus ny moins que si domestiquement elle y eust esté nourrie. Dont il avint que les enfans prindrent telle familiarité avec elle, que bien souvent ils la menoyent à la chasse, ainsi qu'ils eussent fait un petit braquet. Ce que voyant Nascian, s'avisa de leur faire un arc selon leur force, desquels neantmoins ils tuoyent ordinairement maint Cerf, Biche ou Chevreul : avec l'aide de la Lyonne, laquelle estoit duite de courir après, aussi tost qu'elle les voyoit navrez. »

Un an s'écoule encore depuis l'entrée des deux frères de lait à l'ermitage. Puis le roi Lisvart,

chassant un jour dans la forêt, rencontre le damoisel et sa lionne, qui prennent le cerf levé par lui : u Mon enfant — dit-il à son jeune rival — je vous prie dites moy qui vous estes, et là où vous demeurez. Sire Chevalier, respondit le Damoisel , Nascian l'Hermite m'a jusques icy nourri, et est comme je croy père à mon compagnon et à moy. ^ Fort étonné de cette réponse, Lisvart va droit à l'ermitage et interroge le saint homme, qui le reconnaît » comme celuy auquel il avoit fait maints bons services du temps quil hantoit les armes, )- et lui raconte le peu qu'il sait de l'histoire d'Esplandian. ce Or bien donques dist le Roy, je vous prie de vous trouver demain à la fontaine des sept Fouteaux, où je seray avec la Royne et bonne compagnie, et amenez Esplandian et la Lyonne avec vostre neveu, à qui je feray du bien pour Famour de Sergil son père , lequel j'ay autresfois cogneu pour bon Chevaher. »

Le roi trouve, en revenant sous sa tente, une lettre apportée le jour même à la reine par une damoiselle richement vêtue que conduisait un nain et qui est partie au galop de son cheval aussitôt après l'avoir remise : u Treshaut et trespuissant Prince — - je cite cette lettre tout entière — Urgande la Descogneuë qui vous

ayme et désire faire service, vous avise et conseille, pour vostre tresgrand profit, qu'au temps que le Damoisel (alaité de trois diverses nourrices) comparoistra devant vostre majesté, vous le retenez, entretenez, aymez et gardez bien chèrement : car il sera cause de vostre repos, en vous délivrant du plus grand danger où vous fustes onques. Il est yssu de semence Royale des deux costez, et tiendra du naturel des créatures qui lont alaité. Par celuy de la première il sera tant fort et magnanime en courage, qu'il obscurcira toutes les prouesses des meilleurs Chevaliers, qui ont esté par cy devant, estant toutesfois si doux et débonnaire, qu'il en sera aymé et estimé d'un chacun, et ce luy causera la nourriture de la seconde nourrice. Quant à la tierce, croyez, Sire, qu'onques Gentilhomme ne fut de meilleur esprit, plus catholique, naccompli en toutes bonnes conditions : en sorte qu'il s'adonnera à faire œuvres plaisantes à Dieu, fuyant les choses vaines, ou la plus part des autres Chevaliers s'adonnent communément. Et (qui plus est) luy seul sera cause de mettre paix immortelle entre vous, Amadis, et toute sa lignée. Pourtant, bon Roy, retenez mon conseil, et bien vous en prendra. »

Le lendemain, arrivent « le bon Hermite et les

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deux damoiseaux, Esplandian et Sergil, avec deux Vavasseurs parents de Nascian... Esplandian avoit sur ses espaules un grand Lièvre et deux Perdrix qu'il avoit tuées de son arc en chemin. Sergil menoit la Lyonne en lesse, attachée d'une petite corde, et les suyvoyent Nascian et les deux autres, l'un desquels portoit le Cerf que la Lyonne avoit prins le jour précédant devant le Roy... et l'autre tenoit les deux braquetz d'Esplandian couplez. » Les dames ont peur de la lionne. Esplandian les rassure et leur offre sa venaison de la meilleure grâce du monde. Le roi fait raconter devant tous par Nascian l'histoire du damoisel, puis il annonce publiquement sa volonté de le garder près de lui avec son frère de lait. « Je vous supplie donc — dit la reine — me les laisser, jusques à ce qu'ils soyent plus grands pour vous servir, et vostre tille aura Esplandian, et moy Sergil. » Soit, répond le roi. Et Oriane, l'heureuse Oriane qui a reconnu son fils, se confesse secrètement au bonhomme avant qu'il ait repris avec la lionne le chemin de sa retraite.

Ces détails rétrospectifs, outre l'intérêt qu'ils me semblent avoir par eux-mêmes, étaient nécessaires à la compréhension du dénoûment.

Le bonhomme Nascian est en effet le Dcas ex

machina qui surgit tout à coup au moment où les choses sont le plus embrouillées pour les dénouer toutes à la satisfaction générale. Il apprend de sa solitude la bataille qui se prépare entre le père et le grand-père d'Esplandian, et, montant au plus vite sur son âne, se rend à l'Ile Ferme, où Oriane lui permet de révéler au besoin le secret qu'elle lui a confié naguère. L'armée de Périon et d'Amadis est malheureusement partie de l'Ile Ferme avant son arrivée. Il se hâte de la rejoindre. Plus malheureusement encore, cette armée en est venue aux mains avec celle de Lisvart et de l'Fmpereur, comme il vous a été dit plus haut. « 0 Seigneur Dieu 1 — s'écrie le pauvre homme en versant un torrent de larmes— pour l'honneur de vous mesmesje vous suplie qu'il vous plaise avoir pitié de ce peuple! et me donner la grâce que je puisse pacifier si grand desordre ! » Le Seigneur Dieu exauce ce vœu charitable. Lisvart, instruit par Termite de l'origine d'Esplandian et de la promesse de mariage que se sont faite Oriane et Amadis, prie Arban de Norgaleset Guilan le Pensif de s'entendre avec Brian de Moniaste et Quedragant d'Irlande, et les deux armées s'éloignent l'une de l'autre pendant ces négociations pacifiques. Le service que rendait à Lisvart l'intervention

de Nascian était plus grand qu'on ne pouvait le supposer, même après la défaite de ce malheureux roi. En effet, Arcalaùs, profitam, comme toujours, des embarras que lui suscitait cette guerre générale, venait d'envahir ses États avec Aravigne, roi des îles des Landes, Barsinan, Seigneur de Sansvègue, dont le père était mort à Londres, par son ordre, sur un bûcher, et tous les parents de Dardan le Superbe, une des plus illustres victimes d'Amadis. Cette suspension d'armes indéfinie permet à Lisvart de faire face aux troupes de l'enchanteur. Malheureusement une nouvelle défaite le containt à s'enfermer dans la ville de Lubanie.

Amadis vient à son secours. Aravigne est vaincu et abandonne une partie de ses États. Barsinan est vaincu et dépouillé de sa seigneurie. Arcalaùs est vaincu et fait prisonnier. La femme dePenchanteur obtient malheureusement d'Amadis, à force d'obsessions, la mise en liberté de son époux.

Peu de temps après la démarche du saint ermite, presque tous les personnages que j'ai nommés dans le cours de cette étude étaient réunis ù nie Ferme. Le bonhomme, avec le consentement de Lisvart et de Brisène, d'Êlisène et de Périon, mariait Amadis à Oriane. Galaor épou-

sait la reine Briolanie ; Florestan la reine Sardamire, à qui le nouvel empereur de Rome, Arquisil, donnait le duché de Calabre; ce même Arquisil, Léonor, sœurd'Oriane ; Agraies,samie Olinde; Grasandor, fils de l'empereur de Constantinople, Mabile, sœur d'Agraies; Brunéo, Mélicie, sœur d'Amadis, avec moitié du royaume d'Aravigne pour dot; Quedragant, la reine Grasinde, enrichie des terres de Barsinan ; Dragonis, la princesse Étoilette, reine de la Profonde Ile; et Guilan, la veuve du duc de Bristoye, « pour laquelle il avoit tant souffert qu'il en avoit acquis le nom de Pensif. »

Et le même jour toutes les dames de l'Ile Ferme passaient sous l'arc des loyaux amants, mais Oriane seule pénétrait jusqu'à la chambre défendue, où « furent ouyes une infinité de voix humaines, disant... : Bien soit arrivée céans la plus excellente Dame qui ait esté depuis Grimanese, et qui la précède en toutes beautez. »

Là finirait Amadis de Gaule, si Esplandian ne devait pas lui faire suite. C'est pour amener cette continuation que Montalvo et, après lui, des Essarts, troublent, par divers incidents qui n'ont pas d'autre raison d'être, un dénoûment fort clair. Je passerai sous silence la plupart de ces incidents. Tout au plus me crois-je forcé à dire

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que la bonne fée Urgande, montée sur un vaisseau d'une forme bizarre, auquel nos chevaliers donnent le nom de la grande Serpente, aborde à l'Ile Ferme pour prendre part aux joies qu'elle a prédites; que le roi Lisvart vient de tomber par trahison aux mains d'un enchanteur inconnu qui l'a emporté dans son navire ; qu'Urgande, consultée à ce sujet par Amadis, donne à entendre qu'Esplandian seul peut délivrer le père d'Oriane; qu'on arme le damoisel chevalier avec une armure toute noire apportée par elle dans la Serpente; qu'Amadis recommande à son fils d'aller voir l'empereur de Constantinople après la délivrance du roi ; qu'Esplandian arme à son tour chevaliers Talanque, Manély, fils l'un de Galaor, Pautre de Cildadan, et engendrés par eux durant leur captivité chez Arcalaùs après le combat des cent, de deux nièces d'Urgande qui vinrent alors en son nom les guérir de leurs blessures et les faire sortir de leurs cachots , Garinter, roi de Dace, jeune prince récemment rétabli dans ses Etats par Brunéo , Bransil et Angriote, et Ambor, fils de ce même Angriote, qui doivent tous quatre partir avec lui à la recherche de son grand-père; et que toute l'assistance s'endort tout à coup sur la Serpente après cette cérémonie au son de six trompes enchan-

tées et se réveille dans le parc d'Apollidon, bien surprise de ne plus revoir ni Urgande la Déconnue, ni la Serpente merveilleuse, ni aucun des cinq chevaliers nouveaux.

Et Amadis, s'éveillant avec les autres, trouve dans sa main une sorte de pancarte où est écrite cette prédiction que je demande à vous citer tout entière, à cause de sa forme poétique d'abord, etensuite parce qu'elle peut être considérée comme un second dénoûment : « Vous autres Roys et Chevaliers qui estes en l'Isle Ferme, retournez en voz pays prendre repos, et contentez vos esprits, laissant la gloire et prix des armes à ceux qui commencent à monter au haut de la muable roue de fortune, vous contentant de la faveur qu'elle vous a fait jusques icy. Et toi Amadis de Gaule (qui depuis le jour que le Roy Perion ton père te fit Chevalier à la requeste de ton Oriane) as vaincu maints Chevaliers et Géants braves et cruels, eschapant tant de périls ou tu t'es trouvé, suffise toy de l'heur que tu as eu, et plus qu'autre qui ait esté devant toy, aprens maintenant à gouster les cirops et amertumes que les principautez et dominations atirent à elles : car ils te sont appareillez, et ainsi qu'en tes jeunes ans tu as longuement fait estât de simple Chevalier errant et secouru maints qui en avoyent

nécessité , semblablement à ceste heure que tu es entre les grans biens , auras plus que tu n'euz oncques besoin d'estre aidé pour les grans affaires ou tu te trouveras, regrettant maintesfois ta première façon de vivre , et ton nain seul sur qui tu avois commandement. »

Cy finit le quatrième et dernier livre d'Amadis de Gaule, traduit par le seigneur des Essarts. On trouvera peut-être la présente analyse un peu bien longue. Mais, outre que je désirais vous faire assister pour ainsi dire par vous-mêmes, au moyen de quelques citations , à autant de scènes qu'il s'en trouve de différentes sortes dans l'original, pouvais-je donner en moins de pages une idée tant soit peu nette de cette composition luxuriante, que je comparerais volontiers à ces forêts inextricables où se perdent , se cherchent et se retrouvent pour se reperdre encore les preux chevaucheurs dont elle nous retrace, un peu au hasard, les destinées errantes? J'en doute fort. Autant de feuillets, autant d'aventures. Et Amadis comporte, dans la petite édition, plus de deux mille dix huit pages de vingtneuf lignes à quarante et un caractères, soit plus de deux millions quatre cent mille lettres, ce qui ferait une centaine des feuilletons que les journaux politiques servent à leurs abonnés, si

le romancier s'astreignait à y mettre en tout, comme des Essarts, cent dix-neuf paragraphes... ce à quoi oncques feuilletoniste ne s'astreindra, ayant de trop bonnes raisons pour imiter plutôt en cela l'auteur des Trois Moascjuetaires que le traducteur de Montalvo.

Et maintenant, je crois pouvoir, grâce à l'analyse que je viens de vous faire lire , me ranger, sans craindre vos sarcasmes, à l'opinion du barbier de Don Quichotte, lequel barbier, peu suspect de partialité en faveur des livres de son client, puisqu'il jette au feu presque toute sa bibliothèque, déclarei4ma£^/5 de Gaule un ouvrage unique en son genre. Le cadre est vieux, me direz-vous, flagrante l'imitation des romans de la table ronde ? Oui, mais les sentiments généreux qui sont le propre du génie castillan, mais l'exquise politesse importée en Espagne par les Arabes andalous, mais la connaissance qu'avait certes l'arrangeur espagnol des beaux poëmes de l'antiquité grecque et romaine, ont donné à cette œuvre complexe un caractère tout particulier, que je recherche en vain dans les compositions chevaleresques où elle a cependant pris naissance et origine. Sans doute le merveilleux n'y porte plus ce cachet de sincérité qui me le faisait presque admettre; sans doute un enjouement

douteux y remplace Tancienne naïveté dont j'aimais à sourire; mais j'y trouve enfin un plan général, des personnalités distinctes, et, revenant par la pensée sur bien des pages qui pourraient être intercalées sans faire trop disparate au milieu de nos meilleurs romans du XVll' siècle, je vois, avec M. Eugène Baret, poindre dans ri4m^^zs et se dégager de la rouille des vieux âges les premières lueurs du génie moderne.

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