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tant d'honneur et de faveur? Seront les Damoiselles de sa compagnie enlevées par force et bannies pour jamais de leur propre pais? Sur mon Dieu, si nous le soufrons, nous serons dignes d'en recevoir blasme, sans avoir moyen , ou excuse, pour nous en sauver, et tomberons en réputation de Chevaliers recreuz et malheureux.» Agraies, frère de Mabileetamantd'Olinde, — ces deux jeunes filles doivent, par ordre du roi, suivre Oriane à Rome, — Agraies donne le signal des applaudissements. « Sur mon Dieu — s'écrie la reine Grasinde, présente à cette réunion — vostre entreprise est haute, et digne de tresgrande louange, veu que outre le bien que vous faites à celle que vous allez secourir , vous acheminez les autres bons Chevaliers (soyent de ce pais ou estrangers)à ce que doresenavant (vous imitans) ils ne permettront que Ton face tort à Damoiselle quelconque. Et pourtant vous les rendez tant voz redevables, qu'elles, et celles qui sont, et qui viendront d'icy à cent ans et plus , vous en doyvent sçavoir gré. » Et tous, pleins d'enthousiasme, prennent aussitôt la mer sur les navires de l'Ile Ferme, anéantissent l'escadre du prince Salluste Quide, et ramènent en triomphe au palais d'Apollidon , Oriane avec toutes les dames ou damoiselles qui devaient l'accompagner jusqu'à Rome.
La suite, je devrais dire la fin d'Amadis de Gaule, est d'une grande beauté. Des Essarts, comme Montalvo, y prend le ton de l'épopée antique. Il ne manque à leur récit, désormais grave et imposant, que les splendeurs de la versification pour être digne de prendre place parmi les œuvres immortelles dont je parlais plus haut. Comme dans les deux premières, le Ramayana et V Iliade , c'est une femme qu'on se dispute, et c'est l'Orient d'une part et l'Occident de l'autre qui se mordent aux entrailles pour la possession de cette femme.
Les Chevaliers de l'Ile Ferme , en effet, ne doutent pas que l'enlèvementd'Orianene pousse à bout la haine que leur porte déjà le roiLisvart, et, tout en lui adressant par Brian de Moniaste et Quedragant d'Irlande des paroles de paix, n'en préparent pas moins la guerre. Amadis expédie Tantiles sur la route de Sobradise pour demander du secours à la reine Briolanie, Ysanie versTafinor, roi de Bohême, avec même mission, etCandalin en Gaule, près du roi son père, quil prie en outre d'amener sa sœur Mélicie aux dames de l'Ile Ferme, «avec lesquelles elle pourra voir et apprendre beaucoup. » La reine Grasinde envoie Elizabet lever des troupes en Romanie et solliciter l'alliance de l'Empereur de Constanti-
nople. Agraies dépêche Gandales vers l'Ecosse avec charge expresse de faire entendre au roi Languines le besoin qu'il a de son aide paternelle. Quedragant fait partir Landin pour l'Irlande, où il suppliera la reine sa nièce de lui envoyer à l'insudeCildadan, auxiliaire contraint de Lisvart, bon nombre de preux chevaliers. Et Brunéo de bonne mer sollicite par son écuyer Lasinde des subsides en hommes et en argent du marquis son père et de son frère Bransil.
Un mot sur Oriane avant de nous transporter auprès du roi son père. Vous pourriez croire que notrehéroïne, libre désormais de toute contrainte, va se gaudir avec notre héros, sans souci du qu'en dira-t-on. \'ous vous tromperiez singulièrement. Si le mérite incomparable d'Amadis a pu séduire Oriane au point de lui faire oublier en secret son devoir, l'honneur , à défaut de la vertu, n'en est pas moins demeuré pour elle chose plus précieuse que la vie, plus précieuse même que toutes les voluptés de l'amour partagé, de l'amour satisfait. Écoutez le discours qu'elle adresse à ses libérateurs : « Je vous suplie... estre contens que durant mon séjour par deçà, moy et mes femmes soyons séparées de toute autre compagnie, et nous promettez que nul de vous quel qu'il soit, ne nous verra sang
nostre congé et permission : car vous sçavez qu'estant la destrousse que vous avez faite de nous sur les gens de l'Empereur divulguée, il sera malaisé que mains qui n'entendront la fm de vostre intention , et nostre innocence, n'en parlent à nostre desavantage : mais quand ils entendront la religion, en laquelle nous desirons vivre jusques à ce que le Roy mon père m'ait r'apelee en sa bonne grâce, je croy qu'aisément ils convertiront ce mal parler en excuses pour nous toutes, qui ensemblement vous faisons ceste requeste tant raisonnable, de laquelle ne serons, s'il vous plaist, refusées, estant la première que nous vous avons demandée, n II va sans dire qu'Amadis accepte au nom de tous cette condition; « espérant neantmoins — dit le malicieux des Essarts, que je soupçonne fort d'avoir prêté là au héros une pensée que celui-ci n'avait pas — espérant neantmoins, si le jour luy desnioit tel bien, que la nuit l'en recompenseroit quelquefois, encores que ce ne fust si souvent comme il le desiroit. «
Cependant, Lisvart vient d'apprendre la défaite des Romains et l'enlèvement de sa fille. Il entre dans une telle fureur que trois jours d'une chasse vertigineuse peuvent à peine le calmer. La reine, qu'une lettre d'Oriane met au courant
de la situation , essaye d 'inten'enir entre les chevaliers de l'Ile Ferme et son mari. Noble est la réponse du roi, et dans un beau langage qui rend bien l'ampleur de la phrase castillane : u Ma Dame, les ambassadeurs seront icy de bref à ce qu'elle vous mande, ayez patience jusques à ce que je les aye ouy parler: car ils pourront user de telle satisfaction envers moy que l'injure que j'ay receuë par eux sera oubliée, et aussi ils me pourront dire telle chose, que je consentirois plus tost à la ruine de moy et de mes estats qu'à la paix , aymant trop mieux mourir en honneur pauvre et déshérité , que vivre Roy puissant malheureux et pusillanime, sous couleur des larmes de vous et de vostre tille. »
Arrivent Quedragant d'Irlande et Brian de Moniaste. Quedragant met un genou en terre devant le roi. « Sire — lui dit-il — c'est une vertu tres-louable et digne de recommandation entre les Roys et Princes, d'entendre par grand patience ce que les Ambassadeurs des estrangers ont charge de leur declairer, ostans d'entour d'eux toute passion, à ce que si l'Ambassade qui leur est faite les contente, ils en reçoivent plus de joye, et soyent les Ambassadeurs mieux recueilliz et favorisez, et au contraire s'ils leur dient chose qui leur desplaise, que ce nonobstant