SCENE V
DE LATOUR fils, DE LAÏOUR père.
DE LATOUR SR
Mon fils, pèse bien mes raisons.
Nous fûmes entassés dans d'infectes prisons: Les pontons, noirs cachots, d'oii la joie est bannie, Où le forçat endure une lente agonie.
Je traînai le boulet, je blêmis sous l'affront Quand le fouet, chaque jour, me meurtrissait le front. Le désespoir au cœur, je perdis espérance. Car Louis qui régnait sur le trône de France, Indifférent devant ces lâches attentats, Ne daigna racheter ses fidèles soldats.
C'est alors qu'il me vint un désir de vengeance : Je reniai Louis et changeai d'allégeance . . .
DE LATOUK JR, l'interrompant.
Pour servir un tyran . . .
DE LATOUR SR
Par qui je fus comblé:
Titres, honneurs, respect; tout grandit l'exilé. Vois, je commande en chef l'escadre britannique.
DE LATOUR JR.
Je le sais trop, hélas!
DE LATOUR SR
Permets que je m'explique.
Tu préférais me voir croupir dans ma prison, Dis!
DE LATOUR JR.
Y mourir plutôt que cette trahison!
C'est chèrement payer un jabot de dentelle.
DE LATOUR SR
Qui me donne le droit.
DE LATOUR JR.
De nous être infidèle, Parjure à notre Eoi, parjure à votre nom, Et souiller en un jour un passé de renom.
DE LATOi'R SR. aniôieiiieut.
Tu parles de Louis, le roi de la mollesse, Tandis que ses soldats meurent avec noblesse î Louis!. . . le fier monarque, ami du courtisan, Des faibles l'oppresseur, du fort le partisan! Louis!. . . fils du fauteur des sombres épopées. Qui virent se lever les sanglantes épées Sur nous, fils de Calvin, et tu sers un tel Roi!. . .
DE LATOUK .JK.
Vous le serviez hier, il était votre loi. Et vous m'avez appris, dès la plus tendre enfance, A prendre contre tous, en tous lieux, sa défense. Que m'importe le Roi! la France a mes serments. Et je lui dois ce bras, mon père, à tous moments.
DE LATOUR SR
J'espère rencontrer tes volontés viriles. N'engendrant en ces lieux que faits d'armes stériles. Ambitieux, tu l'es, n'aspirant qu'aux sommets, De la gloire adorant les magiques reflets. Ton esprit, façonné pour subjuguer les masses, Peut-il sans aiguillon accomplir ces audaces?. . . Prodigue pas en vain tes nobles facultés, Mais laisse-moi t'ouvrir des chemins convoités. Charles t'accorde tout si les couleurs anglaises Remplacent ton drapeau sur ces hautes falaises, Si tu remets les clefs et reconnais ses lois.
DE LATOUR JR. sur un ton railleur.
Et quel serait le prix de si brillants exploits?. . .
DE LATOUR SR
Charles m'a délaissé discrétion entière.
Je te sacre à l'instant duc de la Jarretière, Cet ordre tant prisé par les nobles anglais. L'honneur est grand, mon fils, bien rarjs les Français Qu'ont ainsi décorés nos cousins d'outre-Manche.
DE LATOUR JK.
A ces titres pompeux croyez-vous que je penche? Il suffit à mon cœur de régner en ces lieux, Suivi de mes soldats braves, audacieux.
Ils sont Français, mon père, et leur désir extrême : Ne jamais forligner, avoir l'honneur suprême De répandre leur sang pour sauver le pays: C'est mon ambition!. . .
DE LATOUR SR
J'ai cadeau plus exquis.
Cadeau royal, mon fils. Ce vaste territoire. Où ton bras intrépide, enchaînant la victoire, A l'emploi de Louis demeure suzerain.
Tu peux en devenir l'unique souverain.
Vois: ces terres que l'œil avec ivresse embrasse. Sont à toi; rends tes clefs, dépose la cuirasse. .
DE LATOUR JR.
Eh quoi! livrer ces murs, engager mes guerriers A vous rendre leurs fers, nos drapeaux, nos mortiers; Vous croyez votre fils si lâche caractère! Assoifl^é d'or!. . . ce sol que Charles d'Angleterre Abandonne en pâture aux nobles émigrés, Et, sans vergogne, taille en fiefs tout préparés. Ce sol qu'ont défriché nos mains laborieuses Appartient à la France, et, tâches glorieuses.
Nous saurons le défendre envers et contre tous, Et Charles, votre maître . . .
DE LATOUR SB
Apaise ce courroux, Et raisonnons, mon fils.
DE LATOUr. JR.
Ni raison, nulle amorce Ne peut me décider, encore moins la force, A livrer les drapeaux du souverain français. Que diraient m^s guerriers si je les trahissais?. . Ah! cette boue au front des nobles armoiries, Laissez-moi l'effacer par mes chevaleries.
DE LATOUR SR
Tu restes sourd, mon fils?.
DE LATOrR JR.
Je dois vous décevoir Et me meurtrir le cœur pour remplir mon devoir. Et Charles, l'orgueilleux! caresse de vains rêves S'il croit que Je pourrais livrer mes murs, ces grèves. Aux demandes d'un père. . .
DE LATOtJR SR.
Ainsi tu ne veux pas?
Tu refuses ce jour de marcher sur mes pas? Où donc est ton amour?. . .
Amador, je t'en prie.
Voudrais-tu que demain sous la mousqueterie L'un de nous succombât, que les voix du remord Vinssent nous reprocher sans cesse cette mort?
DE LATOUR JR.
Mon père, Je vous aime, oh! ma peine est amère! Mais je plains vos erreurs, je plains votre chimère. Quand même il me faudrait mon amour terrasser. Votre haine encourir, je vous dois refuser. La France, ma patrie, a foi dans mon courage. Dans ma fidélité, je lui ferais outrage!. . . Avant de me devoir, mon père, à votre amour. J'appartiens à la France, à son Roi sans retour.
DE LATOUR SR, se levant violemment.
Sache donc, fils ingrat, que ton âme obstinée. Sourde à ma voix, ce jour scelle ma destinée. Les lords anglais, jaloux de mon royal mandat. Si je ne revenais vifctorieux soldat.
Seront mes détracteurs et, banni d'Angleterre, En perdant mes pouvoirs, quitterai cette terre.
DE LATOUR JR.
Si vos amis royaux vous refusent accueil, Eevenez en ces lieux, le maître sous mon seuil!
DE LATOtTR SR.
M'abriter sous ton toit, quand tu seras la cause De ma chute. . . jamais!
DE LATOUR JB.
Serait-ce indigne chose D'adoucir vos regrets et vous aimer encor?
DE LATOUR SR
Rien ne peut te fléchir, les titres et cet or
Que mon souverain t'offre avec tant de largesse?
DE LATOUR JR.
Encore espérez- vous qu'à ce point je m'abaisse?
DE LATOUR SR
Tu dédaignes ma main, refuses mon haiser?. . .
(Il saisit un verre placé sur la table et, dans un moment de colère, il le brise par terre.)
Oh! comme ce cristal je saurai te briser.
Mes canons dans l'instant vont fouiiroyer lavplace :
Vous n'êtes à mes yeux que vile populace.
DE LATOUR JR.
Un soldat doit lutter, dédaigneux de la mort : Tomber pour son drapeau serait-il plus beau sort ?
DE LATOUR SR
Sur les pontons jetés, en proie à la souffrance. Trop tard vous pleurerez votre folle arrogance.
DE LATOUR JR.
Nous souffrirons l'exil, le front haut dans les fers, Supportant sans fléchir vos tortures d'enfers.
DE LATOUR SR
p]st-ce ton dernier mot?. . .
(Le pf-re et le fils se regardent fixement, sèchement.) Tu décrètes ta perte!
DE LATOITR JR.
J'accomplis mon devoir.
DE LATOUR SR
Cette plage déserte, Où l'herbe verdira les ruines de ce fort, A tous proclamera la puissance du fort. Je veux que tes canons aillent servir à fondre Un piédestal géant dans un carré de Londre.
DE LATOUR JR.
D'un trop facile espoir ne vous enivrez pas.
Vous n'aurez mes canons qu'en nous hachant les
[bras.
Vous apprendrez de nous comme on sert sa patrie.
DE LATOUR SR
Adieu, mon fils! Je pars, mais craignez ma furie, Tous les moyens sont bons pour atteindre mon but.
DE LATOUI4 JR.
Je le puis constater d'après votre début.
DE LATOUR SR
Je voulais m'épargner une amère conquête. . .
DE LATOUR JR, l'interrompant.
Et je veux me garder d'un acte malhonnête.
DE LATOUR SR
Adieu, monsieur, craignez votre témérité. . .
DE LATOUR JR.
Craindre!. . .aurais-je besoin de générosité?
DE LATOUR SR
Vous préférez ma haine, eh "bien! je vous la donne. Et, commandant l'assaut, à nul je ne pardonne.
DE LATOUR JR.
Nous vous préparerons un accueil magistral.
DE LATOUR SR, se retirant.
A bientôt, commandant!
DE LATOUR JR.
A bientôt, amiral!