‹ Amador de LatourChapitre 46 sur 50 · L'EXPIATION · texte numérisé non relu

L'EXPIATION

Enserrés dans Burgos par trois mille Espagnols, Le trépas nous guettait. Déjà, de larges vols De sinistres oiseaux, aux pieds de la falaise, Tournoyaient lentement; dans les rangs, un malaise Apre nous étreignait et, lutteurs acharnés, Nous frappions l'assaillant sur ces glacis minés; Mais la plaine toujours vomissait à l'attaque Les rangs épais.

Leur chef, sorte de grand cosaque, Sous son fez enrougi, le torse sillonné D'armes crachant le feu, s'était imaginé De nous prendre vivants, car n'ayant plus de poudre, Nous luttions au sabre et gaîment à découdre Ces fils de l'Ibérie.

Or, les bruits de Tairain Cessèrent sous les murs, leur lugubre refrain; Leurs rangs s'ouvrent et, pâle, un des nôtres s'a-

[vance :

C'était notre aumônier, frappé par cette engeance. Dans la lutte d'hier, en soignant les blessés. Nos glaives dans le dos, ils s'étaient empressés. Les lâches! — de saisir en fuyant ce vieux prêtre, Qu'ils traînent sous nos yeux, ligotté comme un

[traître.

Notre glaive en repos et loin de soupçonner Quel sauvage projet ils allaient inventer. Nous attendions l'échange, une heure d'armistice: C'était notre aumônier qu'on déléguait d'office. Les canons s'étaient tus; depuis quelques moments, J'apercevais là-bas de loins attroupements, Scintiller au soleil mille piques brillantes; Des nôtres les secours: deux brigades vaillantes.

Et déjà dans nos mains un drapeau s'agitait;

Mais c'était attirer les soupçons du piquet.

Qui s'avangait toujours malmenant le vieux prêtre.

Son visage serein ne laissait apparaître

Nulle crainte, il marchait comme un fier paladin,

Devant les Espagnols, surpris d'un tel dédain;

Le front plein de reflets, ainsi qu'une parure

Qui venait éclairer sa mystique figure.

Rendu près des fossés, le groupe s'arrêta.

Et ce que j'entendis alors me révolta.

Le chef avait tranché les épaisses entraves,

Et nous montrant du doigt:

" Prêtre, vois-tu ces [braves?. . .

" Ils devraient expirer sous nos poignards vengeurs ; " La cartouche est trop noble à ces vils ravageurs ; "•Ils ont franchi les monts et souillé nos demeures. " Pour se livrer à nous, je leur donne deux heures; " Nous leur ferons quartiers s'ils livrent leurs dra-

[peaux, " Sinon nous les traitons comme de vils troupeaux. " Tu comprends bien : à nous leurs armes et leurs

[aigles, " Et sans honneurs aucuns qu'ils subissent nos règles. " A tes frères maudits sers-moi de factotum, " Marche, vieille soutane, apprends l'ultimatum, "Mais prends bien garde, un mot, qnohine^ o-^^tes

[contraires, " Je te brise le crâne et n'épargne tes frères."

Je savais l'espagnol, je bondis malgré moi; Ainsi l'on nous outrage au mépris de la loi Des braves ; et je vis pâlir le noble prêtre. C'était un cœur français, on le croyait un traître ; Je pensai que, soudain, il allait s'élancer Sur l'indigne soldat qui voulait l'outrager;

Et je le bénissais de garder le silence,

De montrer qu'un Français ne trahit pas la France.

Mes hommes excités réprimaient des jurons,

Et voulaient s'élancer aux appels des clairons;

Mais la consigne!. . . et tous, ressaisissant le glaive,

Nous étions sur le point de rompre cette trêve.

" Eh bien parleras-tu?. . . va, dis-leiir de traiter; " Ta tête en répondra, s'ils osent résister.

— " Bien, je vais obéir, leur transmettre ton ordre.

Notre aumônier s'avance!

Un doute vient me mordre, Cet homme à cheveux blancs, qui devant le trépas, Enflammait notre ardeur et ranimait nos pas, Il nous exhorterait à déposer les armes!. . . Nous en étions encore à ces noires alarmes, Nos lèvres maudissaient ce Français égaré, D'un poids lourd s'oppressait notre cœur atterré, Quand sa voix s'éleva:

— " Luttez avec vaillance " Frères, pour vos drapeaux, luttez . . . Vive la

[France!

Et ce héros s'écrase impassible et mourant, Les bras levés au ciel, à genoux, implorant Pardon pour son bourreau.

Sitôt un cri de rage S'échappe de nos rangs, et là-bas, un nuage De poussière s'élève aux clameurs: — "En avant!" Les nôtres, les voici, devant eux tout bravant. " Frères, à l'arme blanche, en avant!". . . m'écriai-je. Mes hommes du rempart s'élancent, mais j'abrège.

La vengeance dans Tâme, on les enferme tons, Le Cosaque et les siens, grands diables andalous; On les taille su^ place et, malgré leur vaillance, Ils se rendent enfin, convaincus d'impuissance. Seul, l'assassin du prêtre, au gibet qui l'attend Cherchant à s'échapper, l'œil en feu, se défend. Comme un fauve blessé sur le chasseur s'élance, îvTe voulant que périr avec qui le relance; L'Espagnol nous affronte et s'expose à dessein. Nous l'accablons enfin; étreignant l'assassin. Je l'écrase à genoux.

Il ne doit pas mourir Du trépas d'un guerrier; pour venger le martyr, Xous plantons le gibet, mais un Basque l'assomnie De sa crosse en sifflant.

" La pareille, mon homme."

Et comme les captifs regardaient, en tremblant, Sur le sol rejaillir le crâne tout sanglant; Que nous restions muets devant cette vengeance, Devant ce justicier qui fixait la sentence; Regardant les vaincus aux yeux de peur chargés, Le Basque ricana:

— " De deux, si vous bougez!

Page 1