SAUVEE
Dans un coin de Provence, à Fabri du mistral, Gît un havre coquet, l'orgueil du littoral; Et le nocher du port, qui revient de sa pêche, Sous la falaise, entend une voix douce et fraîche Accueillir son retour.
Jeanne, la blonde enfant, Idole du marin, dont le chaume fumant.
Se dessine alentour, sur le sable se grise D'air pur, l'œil sur la mer, les cheveux à la brise. Cinglant sa blanche épaule; à ses pieds, un gros chien Au poil fauve. Chacal, le fidèle gardien, Camarade choyé, qu'un matin sur la plage Elle trouva sans gîte, et quand par le village On les voit gambader, le sourire amical De tous s'adresse à Jeanne ainsi qu'au bon Chacal. C'est qu'un jour, la marée, en sa grande furie. Menaçait d'engloutir une barque chérie; En vain le naufragé, devant tous, éperdu, Prodiguait ses efforts, on le disait perdu. Aucune voile au port, les pêcheurs sont au large. Une vague soudain, en roulant se décharge, Etreint la faible barque et la remplit du flot; Quand au gouffre quelqu'un s'élance; un matelot?. .. Quel cœur!. . . non, c'est Chacal, qui de sa large
[gueule.
Happant le corps qui sombre, aux genoux de l'aïeule, Vient déposer un fils, tout meurtri mais vivant.
Tous chérissent Chacal et sa jeune maîtresse. — Ensemble, aux jours d'été, sur ces bords que caresse La vague moutonneuse, ils passent leurs loisirs. Sous les rocs arrondis, leurs plus charmants plaisirs.
C'est prendre la limace, ou chasser la crevette;
Bien souvent, sur le large en la barque coquette
Ils errent dans la brise et les acres senteurs;
Intrépides nochers, des périls amateurs!
Si la lame fraîchit et creuse la falaise,
Sitôt dans son esquif Jeanne tressaille d'aise;
Son gardien sur le banc inspecte l'horizon.
Le dogue qu'on dirait enrichi de raison;
Il lit, dans le regard de sa jeune maîtresse,
Le moindre des désirs et Jappe d'allégresse.
Et quand la mer se calme, alors comme un luth d'or.
Une voix sur les flots prend son joyeux essor.
C'est un cantique d'ange et sous chaque cabane.
Souriant, on se dit :
— " C'est notre chère Jeanne!
Tous ont le souvenir du gros dogue vaillant.
Qui du gouffre sauva le pêcheur pantelant. Ainsi dans le hameau Jeanne passe sa vie. Par les rudes marins respectée et servie. Seul, un être haineux par les siens éloigné. Mais que Jeanne si bonne au grabat a soigné, Trame de noirs desseins.
Un matin, sur la plage, Jornic le vagabond fut surpris en pillage Des pêches de la nuit du père Clorkiment; Le vieux gabier, mauvais, sans perdre le moment, Lui cassa son gourdin sur le dos, et c'est Jeanne Qui paîra pour son père, et le lâche ricane Quand il songe d'avance à son plan inhumain, Aux noirs pensers, aux pleurs qui couleront demain Sous le toit du pêcheur.
L'enfant doit disparaître.
La mer garde un secret, et désormais le traître Cherche l'occasion d'accomplir son forfait.
Bonne pêche aujourd'hui . . . nulle barqiie apparaît,
Les marins attardés aux rocs de la batture, Doivent être contents de si bonne capture. Mais dans le ciel, noir d'encre, un point grandit, s'é-
[tend; C'est un grain. . . Au hameau, d'heure en heure on
[s'attend A voir se dessiner les rapides barquettes. Seules à l'horizon des bandes de mouettes Tirent vers le rivage.
Un canot, dès l'instant.
Se détache du bord et gagne de l'avant, L'aviron à la main, c'est Jeanne qui le guide. On dévore des yeux ce nocher intrépide, Près de Jeanne, Chacal, grogne de temps en temps.
" Paix, chéri "...
Mais le chien fixe ses yeux ardents Sur le pâle rameur qui fait voler la barque. Sur Jornic l'assassin, qui tout à l'heure embarque, Sous prétexte d'aider la courageuse enfant A braver la tempête. Il est là triomphant Prêt à frapper — le lâche!. . . une frêle colombe; Vautour au regard faux, ne fixant que la tombe, Le crime.
Sur le bord, pâle, le vieux curé Est accouru, d'enfants, d'épouses entouré. Son œil fouille le large. . . encor nul équipage! Et déjà l'ouragan hurle son cri sauvage.
Dans les roulis du flot la barque disparaît. Soudain Jornic l'infâme enlève un couperet De dessous son habit, laisse tomber les rames Et le canot dérive au caprice des lames. Un rire satanique a crispé son regard.
Ce fauve fait briller dans sa main le poignard.
Aux yeux de Jeanne blême et ne sachant encore Cet horrible projet que Jornic élabore.
Et toujours ricanant, debout dans le canot, Il répète à l'enfant:
" Pense à ton Dieu, Jeannot, ^ Tu vas mourir sur l'heure "...
Au lointain la [flottille Des pêcheurs se dessine, elle s'en vient tranquille ; Jornic ne la voit pas, il s'apprête à frapper. " A moi, Chacal," dit Jeanne, et cessant de japper, L'animal a bondi comme un brasier de forge. Il happe le maudit et l'étreint à la gorge. C'est ^^n combat farouche aux yeux des caboteurs. Qui contemplent la lutte, atterrés spectateurs. Jornic dans un blasphème a transpercé la bête, Qui rougit de son sang Jeanne jusqu'à la tête. Et râlant, l'assassin échappe son poignard. S'écrase sur le chien, sans un cri, l'œil hagard; Et Jeanne, Jeanne est sauve!
Enfin voici la flotte.
Le père de Jeannot vers son enfant pilote, Il a tout vu. . . le drame et l'heureux dénouement. Il sanglote de joie en pressant son enfant, La couvre de baisers; Jeanne de même pleure, Car son amour est là, que le trépas effleure, Et dans son amertume, elle l'étreint au cou, Lui donnant un baiser elle dit:
" Tiens, vieux fou! "