SCENE VIII, Les Mêmes, LA. MÈRE JAULIN
Mme JAULIN.
Bonjour, bonjour, mes enfans.
Elle les emLrasse.
Bonjour, mère.
Mme JAULIN.
Comment que ça va ici?
GABRIEL
Ne m'en parlez pas, elle nage dans l'or et l'argent.
Je ne peux pas me plaindre, je gagne ce que je veux.
Mme JAULIN.
C'est ce qu'on dit, car tu passes par la langue de bien du monde.
Quandon réussit, les envieux ne vous manquent pas... mais vous êtes bien bonne de perdre votre temps à les écouter.
Mme JAULIN.
On prétend que t'as des amoureux.
AMANDINE, riant.
Ça serait bien plus drôle si je n'en avais pas.
Mme JAULIN.
Qu'il y a tous les jours des querelles, des disputes à ton sujet ; qu il y a des messieurs et des seigneurs qui se sont battus à cause de toi.
GABRIEL
Eh bien, mère, est-ce que ça ne vous fait pas plaisir que tout le monde soit épris de votre sang? Mme JAULIN, sévèrement.
Ça ne vaut rien qu'une femme fasse parler d'elle, ni qu'elle se laisse compter un tas de fariboles.
Où est donc le mal?
Air : Partage de la richesse»
On me dit que je suis jolie, Que mon costume est de bon goût, Qu'on m'aimerait à la folie ; Je les laisse dire : après tout, En accueillant sans conséquence Et leurs propos et leurs soupirs, Je laisse à tous de l'espérance, Mais aucun n'a de souvenirs.
Aucun d'eux n'a de souvenirs.
Et puis, à la fin de chaque conversation, c'est toujours un bouquet ou deux de vendus.
GABRIEL
Entend-elle le commerce!
M"'eJAULIN.
Pourquoi que tu ne te maries pas? que tu refuses tous les partis que je t'olïïe?... v'ià M.Borniquet l'orfèvre qui t'aurait bien convenu.
Il a trente-six ans, j'en ai seize; dans trois ou quatre ans nous ne pourrions plus marcher ensemble.
Mme JAULIN.
M. Chaboisseaule rôtisseur... un établissement sur un bon pied, toujours des quinze à vingt volailles à la broche.
GABRIEL
Vingt-quatre volailles à la broche, ça me semble assez joli.
Il a rendu sa première femme bien heureuse !
Mme JAULIN.
Dame, c'était un mariage d'inclination, et c'est les plus mauvais de tout.
Qu'est-ce que vous dites donc?
Mme JAULIN.
J'y ai passé, je sais ce qu'en vaut l'aune.
Quand on s'aime bien tous les deux...
Mme JAULIN.
Il n'y a rien qui vous aveugle comme l'amour, et rien qui vous ouvre les yeux comme le mariage; les hommes sont si câlins quand ils vous font la cour, ils vous promettent plus de beurre que de pain; une fois mariés, ils sont d'une paresse... l'ouvrage leur fait peur, ils restent les bras croisés devant... Ils ont le front de vous dire qu'ils vous croyaient mieux que ça... C'est pas l'embarras, quand on est demoiselle on secontrefait joliment aussi... ça fait qu'il y a du mécompte des deux cô1 tés... Parlez-moi d'un mariageoùsqu'on nes'aime pas d'abord... ah! Dieu! que j'aurais été heureuse si dans le temps j'avais épousé un homme que je ne pouvais pas souffrir!
Moi, je ne veux ni de votre joaillier, ni de votre rôtisseur, ni de...
Mme JAULIN.
Qu'est-ce que tu veux donc épouser?... le père Éternel?
amandine, souriant.
S'il était plus jeune...
Mme jaulin; Eh bien ! je viens pourtant t'en offrir encore un... ce n'est pas un marchand, un homme de boutique ; c'est un homme de bureau... un notaire.
GABRIEL, flatté.
Un notaire!
Mme JAULIN.
Et un fameux, quoique jeune .. une belle étude cinq croisées de face sur la rue des Deux-Portes.
GABRIEL
J'aimerais assez avoir pour beau-frère un notaire; d'abord il ferait mon contrat de mariage gratis, et puis le tien ne te coûterait pas grand' chose.
Mme JAULIN.
Gentil garçon, vingt-cinq ans... un blond.
Je ne les aime pas.
Mme JAULIN.
Qui fait des affaires superbes.
GABRIEL
Écoute donc, sœur, un notaire, ce n'est pas de la petite bière.
Voulez-vous que je vous dise, puisque vous m'y forcez?... eh bien! j'aime !
Mme JAULIN.
Allons, encore une bêtise.
Non, car celui que j'aime ne s'en doute peutêtre pas ; j'aime sans savoir si je suis aimée comme je veux l'être ; mais tant que celui-là me tiendra au cœur, il n'y aura de place pour personne... je renverrai autant de prétendans qu'il s'en présentera. {A sa mère.) Je suis fùchée de vous contrarier, mais c'est comme ça. [Lui donnant sa bourse.) Tenez, mère, voici un échantillon de mon bonheur de cette semaine.
Mme JAULIN.
Des louis !
GABRIEL
C'est sa monnaie blanche.
UN COMMISSIONNAIRE
Mademoiselle Amandine ?
C'est moi, mon garçon, qu'est-ce qu'il y a pour ton service?
LE COMMISSIONNAIRE
Mademoiselle, voilà ce qu'on m'a chargé de vous remettre.
Il lui ilonnc un bouquet.
GABRIEL
Le bouquet de Ludovic!
Qu'as-tu dit?... répète, mon frère.
GABRIEL
Je dis que c'est M. Ludovic qui a commandé ce bouquet-là, il y a une demi-heure.
Vraiment ?
GABRIEL
Fleur par fleur !
Il m'aime!... je suis son premier amour, il me jure d'être constant, il m'offre sa main.
GABRIEL, j
Elle lit ça tout couramment.
Mme JAULIN.
Sa main? mais qui?
Lui!
VILLE DE BRUXELLES - STAD SRUSSEL «Archives - Axchief
MAGASIN THEATRAL
M,ne JAULIN.
Qui, lui?
M. Ludovic, l'ami de mon frère.
Ce jeune Allemand !...
LE COMMISSIONNAIRE
Mademoiselle, y a-t-il une réponse?
Oui, oui, c'est juste, il m'en demande une... ohl il n'a rien oublié. Dites-lui qu'il vienne la chercher lui-même.
LE COMMISSIONNAIRE
Oui, mademoiselle.
Il sort.
Mme JAULIN.
Réfléchis, Amandine. D'après ce que je vois, ce jeune homme me fait l'effet d'être sans fortune.
J'en ai pour deux.
Mme JAULIN.
Sans état.
Et le mien donc? puisqu'il veut se marier avec la bouquetière, c'est qu'il a l'intention d'épouser la boutique; le commerce que je fais en mon nom, il le fera au sien... eh! qui sait? la bouquetière a d'assez belles pratiques au faubourg Saint-Germain pour lancer son mari sur le chemin de la fortune... Quoique vous en disiez, ma mère, l'essentiel est que je l'aime, qu'il m'aime! Ahl voilà un bouquet qui ne me quittera de la vie.
Heureusement que ce ne sera pas encore demain. Je retourne à la halle ; quand je n'y suis pas, tout va de travers. Gabriel, mon garçon, tu es raisonnable, toi, sermonne-la ; empêche-la de faire une folie.
AlR : Final de Marie Re'moncl.
Prends la raison pour guide ;
Et, sans plus de façon,
Donne un congé solide
A ce pauvre garçon.
Yeux-tu faire un bon mariage?
Prends moins un amant qu'un ami; Pour avoir la paix en ménage, Faut pas êtr1 folle d" son mari.
ENSEMBLE
Prends la raison pour guide, Et sans plus de façon Donne un congé solide A ce pauvre garçon.
GABRIEL
Eir prend son cœur pour guide ; ft'a-t-elle pas raison ? . . .
C'est lui qui la décide A recevoir son nom.
Je prends mon cœur pour guide, Eh ! n'ai-je pas raison ?...
Une alliance solide Me donnera son nom.
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