‹ AmantsChapitre 11 sur 77 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

CLAUDINE, VETHEUIL.

CT A' -^'NE. — Vous la connaissiez cette Henric Jamine?

VÉTHEUIL. — Oui, je me suis trouvé avec elle déjà plu3ieui-s fois.

CLAUDINE. — Elle est très gentille, et jolie ! On n'est pas plus jolie qu'elle. Je ne la vois pas très souvent et je le regrette, sa conversation m'amuse énormément... pas vous?

VÉTHEUIL. — Oh! moi aussi... Elle. a dit des choses très bien tout à l'heure.

CLAUDINE. — Oui, mais elle peut dire tout ce qu'elle veut... c'est quelquefois ridicule, mais c'est toujours charmant.

VÉTHEUIL. — Elle donne aux choses les plus grues une grâce infinie.

CLAUDINE. — Voilà!

.VÉTHEUIL. — C'est votre portrait?

Il désigne le tableau.

CLAUDINE. — Oui, c'est mon portrait dans VAge de raison.

Vétheuil se lève et va regarder.

VÉTHEUIL. — C'est bien. De qui estce?

CLAUDINE. — De Sargent.

VÉTHEUIL. — C'est très bien... Ah!

que vous étiez jolie dans VAge de raison et quel délicieux souvenir vous nous avez laissé! Quel malheur que vous vous soyez retirée sitôt du théâtre... en pleine jeunesse, en plein succès! Pourquoi n'avezvous pas continué?

CLAUDINE. — Parce que c'est à cette époque que j'ai connu le comte de Ruyseux, qui n'aimait pas beaucoup me voir dans ce milieu-là... et puis alors j'ai eu ma fille. A partir de ce moment-là, j'avais un autre rôle à jouer, le plus merveilleux qu'on ait jamais écrit et dont on ne se lafese pas plus à la centième qu'à la millième, parce qu'il change tous les jours, tout en restant le même.

VÉTHEUIL. — Alors, vous ne regi'ettez pas le théâtre?

CLAUDINE. — Oh ! pas du tout !

VÉTHEUIL. — Pourtant la gloire, le public idolâtre et ce vertige, cet éblouissemeut dont parlent nos meilleurs auteurs... qu'en faites-vous?

CLAUDINE. — Oui, il y a de bons mo-

ments ; mais si vous saviez à quel prix on les achète et quel triste métier ! Quand je pense que moi, moi qui suis autoritaire au delà de toute expression, qui n'accepte jamais d'observations même très douces ot de gens que j'aime bien, qui suis pareseeuse, adorant mes aises, en un mot qui ne fais que ce qui me plaît... quand je pense que je me levais de bonne heure, que je déjeunais à la hâte pour aller répéter, que je passais des après-midi entiers derrière des jx^rtants, que je recommençais une scène vingt fois selon le caprice d'un auteur ou d'un directeur!... quand je pense à tout cela, voyez-vous, ça métonne moi-même... je me demande

CLAUDINE

Et vous partez biextot?

maintenant... maintenant que c'est un peu loin, n'est-ce pas? je me demande comment j'ai pu faire tout ça.

VÉTHEUIL. — C'est-à-dire qu'un amant aurait eu le quart de ce: exigences, vous l'auriez envoyé jDromener.

CLAUDINE. — Plutôt deux fois qu'une.

VÉTHEUIL. — Evidemment'

CLAUDINE. — Non, voyez-vous, pour nous qui connaissons les dessous des des-

sous et les coulisses des coulisses... Et puis la méchanceté des camarades : vous ne vous doutez pas de ce qu'on est rosse dans co monde-là!

vÉTHEUiL. — Oh! si je m'er. doute.

Dans tous les mondes d'ailleurs ; comment voulez-vous qu'il en soit autre-ment ? L'autre jour, j'étais chez de bons bourgeois qui ont une propriété aux environs de Mantes : ils ont tapissé leurs couloirs avec les premières pages du Courrier Français. Ainsi maintenant, dans les campagnes, Forain a remplacé l'andrinople!... N'est-ce pas symbolique?

CLAUDINE. — Très !... Oh non ! je ne regrette pas le théâtre. Bien plus, je suis devenue très bourgeoise... j'ai pris Iç monde en horreur, je ne vois presque personne.

vÉTHEUiL. — Comme nous nous entendrions bien!... Nous avons absolument les mêmes dégoûts... Ainsi, lorsque arrive cette époque de l'année, j'ai une telle lassitude de Paris, une telle nausée de la noce, des demoiselles, des chères madames, des demi-vierges, qu'il faut que je parte, il le faut !

CLAUDINE. — Je comprends ça.

VÉTHEUIL. — Alors je me i^etire à la campagne dans un trou... je pêche, je chasse, je lis des livres reposants, je réfléchis... en un mot je vis, je vis... ici je ne fais rien qui vaille.

CLAi.'DiNE. — Vous avez raison. Moi aussi, j'adore la campa^e... Et vous partez bientôt ?

VÉTHEUIL. — A la fin du mois.

CLAUDINE. — Vous partez seul?

VÉTHEUIL. Oui.

CLAUDINE, incrédule. — Hum ! hum !

VÉTHEUIL. — Oh! absolumenl... aussi 'sûr...

CLAUDINE. — Qu'un et un font deux.

VÉTHEUIL. — Pas du tout... je pars soûl... Pourquoi en doutez-vous?

CLAUDINE. — C'est que vous avez une réputation... Si ces demoiselles vous donnent des nausées, il faut croire que co sont d'agi'éables nausées, car on vous rencontre toujours avec elles.

VÉTHEUIL. — Qu'est-ce que ça prouve?

Je fais les gestes d'un qui s'amuse, mais si vous saviez comme jai le cœur vide au milieu de tout ça !

CLAUDINE. — Si vous avez assez de la noce, mariez- vous.

vÉTHEUiL. — Oh ! pas du tout... j'ai le cœur vide maie pas fatigué...

CLAUDINE. — Comme c'est aimable pour celle que vous épouserez uu jour ce que vous ven^'z de dire là. Voulez-vous boire ?

VÉTHEUIL. — J'aime mieux ça.

CLAUDINE, elle sonne. — Qu'est-ce que vous voulez boire ?

VÉTHEUIL. — Ce que vous voudrez.

CLAUDINE. — Brandy and soda?

VÉTHEUIL. — Oui, brandy and soda.

Entre Prosper.

CLAUDINE. — Prosper, vous apporterez du cognac et des sodas.

PROSPER. — Bien, madame.

CLAUDINE. — Est-ce que Mies est sortie avec Bébé ?

PROSPER. — Non, madame, pas encore.

CLAUDINE. — Vous direz à Mies que Bébé vienne membrasser avant de partir.

PROSPER. — Bien, madame.

Il sort.

CLAUDINE. — C'est dommage que vous ne vouliez pas vous marier.

VÉTHEUIL. — Pourquoi?

CLAUDINE. — Parce que je connais une jeune fille ravissante et qui a une très grosse dot.

VÉTHEUIL. — Donnez-la à un pauvre.

CLAUDINE. — Vous la connaisscz jîeutêtre, c'est M"® Valréal.

VÉTHEUIL. — Oui, je la connais, elle n'est pas extraordinaire.

CLAUDINE. — C'est tout de n.ême étonnant que les hommes qui sont si indulgents pour les femmes qui les ruinent,^ soient si difficiles pour celles qui leur apportent de l'argent.

VÉTHEUIL. — C'est pour conserver notre indépendance.

CLAUDINE. — Alors VOUS ne voulez pas vous marier. (-4m domestique qui revient ■apportant le brandy et les sodas.) Posez ça là. (A Vétheuil.) Et vous avez assez de

ces demoiselles. C'est grave! Il voue faudrait une iDassiou pour quelque grande dame.

VÉTHEUIL. — Mes moyens ne me le permettent pas.

CLAUDINE. — Comme c'est vilain ce que vous dites là. Elles ne sont pas toutes comme ça. Laissez-moi croire. Dieu merci, qu'il y a encore des fenunes du monde qui font l'amour jnour rien.

VÉTHEUIL. — Pour moins que rien.

CLAUDINE. — Ayez une intrigue avec une jolie bourgeoise, une femme mariée.

VÉTHEUIL. — C'est très dangereux maintenant les femmes mariées, elles vous font promettre de les épouser... Et puis, la femme mariée, ça n'est plus roniauesque. Je me souviens, quand j'avais (fixhuit ans et qu'on disait de l'un d'entre nous : Il a pour maîtresse une femme mariée, celui-là avait comme une auréole, il pi-enait à nos yeux des proportions fantastiques ; mais aujourd'hui, c'est une aventure que dédaignerait un élève de seconde, tant c'est devenu banal.

CLAUDINE. — Voyons, voyons, vous exagérez : l'amour existe encore. C'est extraordinaire que ce eoit moi qui sois obligée de défendre ces femmes-là ; mais iî n'y a pas que des coquines, il y en a qui aiment et qui savent aimer.

VÉTHEUIL. — Bien peu.

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