SCÈNE VUI
CLAUDINE, VETHEUIL, quand Miss et Denise sont parties.
CLAUDINE. — C'est un type ma fille.
(Petit silence.) Non, décidément, je pense à ce que nous disions tout à l'heure : le bonheur, le vrai, c'est de consacrer sa vie à ces êtres- là !
VÉTHEUIL. — Oui, mais pour moi, c'est gelé ce bonheur-là.
CLAUDINE. — Vous n'aimez pas les enfants ?
VÉTHEUIL. — Je les adore, mais je n'en ai pas.
CLAUDINE. — Ayez-en.
VÉTHEUIL. — Il faut être deux.
CLAUDINE. — Ça se trouve.
VÉTHEUIL. — Pas quand on cherche...
et puis il y a neuf mois terribles à passer.
CLAUDINE. — Qu'est-ce que nous dirons alors, nous?
VÉTHEUIL. — Oui, mais quand on a le cœur bien placé, n'est-ce pas pitoyable d'avoir mis une créature que l'en prétend aimer dans cette position grotesque et dangereuse, car on ne sait jamais comment que ça se terminera.
CLAUDINE. — Heureusement que tout le monde ne raisonne pas comme vous.
VÉTHEUIL. — Et puis il y a une grosse responsabilité... si ou a fait un monstre! CLAUDINE. — Vous prenez les cas extrêmes.
VÉTHEUIL. — Ou même un imbécile, c'est pire ! car un monstre a toujoui-s des chances do se tirer d'affaire... il y en a moins ; non, j'aimerais bien prendre un enfant tout fait, tout élevé, dont je serais sûr qu'il est intelligent et joli, comme votre fille par exemple.
CLAUDINE. — Vous n'êtes pas dégoûté.
Enfin, vous ne voulez pas bâtir vousmême ; vous êtes comme ces gens qui achètent des propriétés tout installées, qui attendent une occasion.
VÉTHEUIL. — Ça s'appelle profiter de la bêtise des autres.
CLAL" DINE. — C'est gracieux pour lo père de Denise ce que vous dites là.
vÉTiiEuiL. — Je no le connais pas. (Se levant.) Il faut tout de mémo que je men aille.
CLAUDINE. — Mais non.
VÉTHEUIL. — J'ai peur de vous ennuyer.
CLAUDTNE. — Pae du tout. Je vous assure que je n'ai absolument rien à faire... non, sérieusement, je vous le dirais.
VÉTHEUIL. — Alors, je reste. A vrai dire je suis très bien près de vous... vous êtes si jolie, si fine et vous paraissez surtout si bonne.
CLAUDINE. — Je ne suis pas méchante.
VÉTHEUIL. — Enfin, il faudra bien, tout de même, vous quitter tout à l'heure... il tne :«mble que je vais rentrer dans la nuit.
CLAUDINE. — Mais non, vous exagérez.
VÉTHEUIL. — J'ai passé une heure exquise dans votre atmosphère, dans le charme qui est épars autour de vous, et je voudrais pouvoir prolonger cette heure-là.
CL.A.UDINE. — Vous pouvez la prolonger par le souvenir... Et puis, vous pouvez revenir... 6a ne vous voit jamais.
VÉTHEUIL. — Je SUIS déjà enveloppé par votre charme : si je reviens, j'en serai bien vite pénétré, possédé, si vous aimez mieux.
CLAUDINE. — Je ne le crois pas.
VÉTHEUIL. — Qu'est-ce que vous croyez ?
CLAUDINE. — Je crois que vous avez le désir de me plaire et vous faites tout ce qu'il faut pour ça," mais c'est dans votre nature ; vous seriez auprès d'une autre femme, ça serait absolument la même chose. Vous voyez, moi, je ne suis pas coquette avec vous, et la plus femme de nous deux... c'est vous.
VÉTHEUIL. — Vous me croyez incapable) d'un sentiment véritable et profond, parce que j'ai toujours l'air de me moquer de moi-même... mais ce n'est pas une raison.
CLAUDINE. — Oh ! je sais bien... je suis persuadée qu'avec vos airs de bon blagueur vous devez parfois être très tendre,
très petite ..cur bleue. N'est-ce pas, vous êtes très sentimental '(
VÉTHEUIL. — Comme les étoiles.
CLAUDINE. — Et avec tout votre scepticisme, vous deven être très jaloux?
VÉTHEUIL. — Cest-à-dire que d'instinct, je suis jaloux, mais je me corrige pa'" le raisonnement... c'est-à-dire que je peux être très jaloux, sans raison, et m'en rendre compte, mais alors je ne le fais pas voir.
CLAUDINE. — Et quand vous avez des raisons de l'être.
VÉTHEUIL. — Alors, je suis insupportable, je prends en grippe le genre humain et si je me trouve dans une partie joyeuse, j-j suis celui dont les femmcù disent : « Tu n'inviteras plus ton ami. »
CLAUDINE, riant. — Je ris parce que je me reconnais, je suis aussi ridiculement sentimentaJe et jalouse. D'ailleurs, voua m'avez dit tout à l'heure des choses que jo pense souvent... C'est étonnant ce que nous nous ressemblons.
VÉTHEUIL. — Vous Connaissez le proverbe : Qui se ressemble...
CLAUDINE. — Ah oui... mais non, non... ça jamais. (Petit silence.) Etes-vous fidèle !
VÉTHEUIL. — Fidèle... mon Dieu! ça dépend.
CLAUDINE. — Comme chausson.
VÉTHEUIL, riant. — C'est drôle! Ah!
nous ne nous ennuiei'ions toujours pas.
CLAUDINE. — Oh ! ça, j'en suis sure.
VÉTHEUIL. — Et puis, je vous serais fidèle, à vous, parce que vous avez tout ce qu'il faut pour rendre un homme absurdement fidèle.
CLAUDINE. — Absurdemeut, mais pas éternellement.
VÉTHEUIL. — Vous ii'avez pas assez d'illusions. , •>
CLAUDINE. — C'est pour cela que si j'aimais encore, je serais bien coupable, car je saurais à quoi je m'expose !
VÉTHEUIL. — Vous no seriez pa.s coupable, mais renseignée, et alors ça serait très amusant. >
CLAUDINE. — Ça serait très grave! Et puis c'est inutile d'en parler, puisque ça
ne 66 fera pas... c'est fini, je suis une bonne bourgeoise très pot-au-feu.
vÉTHEUiL. — Allons donc ! Vous êtes une amoureuse et vous aimerez encore. Je ne dis pas, notez bien, que ça sera moi, je ne suis pas assez fat... mais vous aimerez. ^ CLAUDINE. — Dieu m'en préserve! Je ne voudrais pas repasser par où j'ai passé! Ali ! les trahisons, les larmes, les nuits sans sommeil et les désirs de vengeance ! Ah ! que c'est vilain tout ça et que c'est bête, oui... oui, bête! Et vous voudriez que je recommence ça? Et puis à quoi bon? Pour ^aboutir à la rupture, c'est-à-dire la mort et l'agonie après la mort!.., La rupture!... Vous envisagez ça avec sérénité, vous?
VÉTHEUIL. -^ Je ne l'envisage pas, je m'éloigne, parce qu'en amour o la seule victoire, c est la fuite ». C'est pourquoi je tiens toujours toute prête ma valise, une merveilleuse valise en vache, avec une demi-douzaine de chemises, deux habillements complets dont un pour le soir, de l'eau de Cologne et dentifrice dans les flacons, enfin toute prête, comme les chasseurs de Pont-à-Mousson, qui ont leur paquetage tout prêt sur les planches et qui, un quart d'heure après le boute-selle, peuvent être à la frontière ; car j'ai remarqué que dans ces circonstances et lorsqu'on voulait partir, c'est toujours le temps que l'on passait à faire sa valise qui vous était funeste : pendant ce temps-là les amis interviennent, la maîtresse revient et pleure... on est perdu!
CLAUDINE. — Et vous avcz déjà eu à vous en servir de cette valise ?
Entrée du comte de Ruysenx.