‹ AmantsChapitre 18 sur 77 · CLAUDINE, LE COMTE · texte numérisé non relu

CLAUDINE, LE COMTE

• LE COMTE. — Il a l'air très bien es garçon, très sympathique. D'oii le connaissezvous ?

CLAUDINE. — Je L'ai rencontré cet hiver à la vente de l'orphelinat d6s Arts, au comptoir de Pauline Gluck. Elle me l'a présenté, nous avons causé, je l'ai trouvé pas bête, bien élevé. Depuis je l'ai revu de tenqD6 en temps au Bois, au théâtre... il devait toujoui-s venir me voir, enfin aujourd'hui il s'est décidé.

LE COMTE. — Tiens, tiens, vous ne m'en aviez jamais parlé.

CLAUDINE. — Parce que ça n'avait pas d'importance.

LE COMTE. — Quelle sorte de garçon est-ce ?

CLAUDINE. — Je no pourrais pas vous dire, je le connais à peine.

LE COMTE. — Qu'est-ce qu'il fait?

CLAUDINE. — Il ne fait rien.

LE COMTE. — Il a de la fortune alors?

CLAUDINE. — Je ne crois pas qu'il ait ce qui s'apix-lle de la fortune, il doit simplement avoir de quoi être indépendant.

LE COMTE. — C'est l'essentiel. Enlîn il est gentil ?

CLAUDINE. — Oui et pas banal .. et même d'âme assez généreuse. En tout cas, J3 le crois incapable d'une muflerie.

LE COMTE. — C'est de nos jours le plus

bel éloge que l'on puisse faire de quelqu'un. Comment rapi>elez-vous déjà? Je H 'ai pas très bien entendu le nom que vous m'avez dit.

CLAUDINE. — Vétlieuil... Georges Vétheuil.

LE COMTE. — Attendez-donc, il rne semble que je connais ce nom-là. Mais il a été en prison, votre A^étheuil.

CLAUDINE, outrée. — Jamais de la vie.

C'est impossible ! Mais, mon cher ami, vous êtes fou !

LE COMTE. — Calmez-vous, calmezvous. Il y a eu en 1880, lors des fameux décrets, vous savez bien, les décrets Ferry, il y a eu un Vétheuil, un jeune homme qui pouvait avoir dix-huit, dix-neuf ans, etqui a conspué les gendarmes qui venaient expulser les Dominicains de la rue... de la rue... peu importe. On l'a, conduit au poste.

CLAUDINE, calmée. — Ah! comme ça, je ne dis pas.

LE COMTE. — Ça se passait en 1880, nous sommes en 1895, dix-huit et quinze, trente-trois... Ça doit être ça... Il faudra qae je le lui demande.

CLAUDINE. — Si c'est lui, vous allez l'adorer...

LE COMTE. — Je ne dis pas ça, mais il aurait plus de chances de me plaire.

Petit silence.

CLAUDINE. — Et quoi de nouveau?

LE COMTE. — Pas grand'chose.

CLAUDINE. — Mais encore?... Pas de potins... rencontré personne?

LE COMTE. — Si... j'ai rencontré La-

gny.

CLAUDINE. — Ah! qu'est-ce qu'il vous a dit?

LE COMTE. — Rien... depuis qu'il n'est plus l'amant de ma femme, il ne me salue même plus.

CLAUDINE. — Voyons!...

^ LE COMTE. — Ou plutôt; depuis qu'il n est plus un des amants de ma femme...

CLAUDINE. — Je vous cu prie, Alfred, vous savez bien que je n'aime pas vous entendre parler ainsi.

LE COMTE. — Pourquoi? Je n'y mets aucune amertume.

CLAUDINE. — Oh ! je sais b-len, vous êtes un philosophe.

LE COMTE. — Je ne suis pas un philosophe ; seulement puisque tout Paris connaît la conduite de ma femme, paraître l'ignorer, moi, serait puéril et même pourrait donner lieu aux plus graves soupçons ; m'en vanter serait odieux, en tout cas d'un goût déplorable ; ma.is la constater moi-même, devant des personnes choisies, comme vous, et sous une forme détachée et plaisante, c'est la seule attitude convenable pour un homme qui connaît les exigences de la vie, et je trouve qu'il y a une jolie place à prendre entre George Dandin et Othello !

CLAUDINE. — Vous êtes un dilettante.

LE COMTE. — Si vous voulez. D'ailleurs, je ne me fais pas d'illusions, il y a des gens qui sont destinés à être trompés toute leur vie, je suis de ceux-là.

CLAUDINE. — Vous VOUS vantez LE COMTE. — Mais non... et qu'on ne vienne pas me dire qu'il faut être très beau pour qu'une femme vous soit fidèle. J'ai été, quand j'étais jeune... oh! je vous le dis sans fatuité, d'autant plus que maintenant je n'ai plus de prétentions, mais j'ai été un très joli garçon. ,

CLAUDINE. — Est-ce que les petits ramoneurs se retournaient sur vous quand vous passiez dans la rue?

LE COMTE. — Non... je ne l'aurais pasvoulu... enfin j'étais vraiment ce qu'où appelle un joli garçon... j'ai été cocu. Et qu'on ne vienne pas me dire qu'il faut être un héros : au moment de la guerre, j'avais une bonne amie... je l'ai quittée pour aller me battre, j'ai reçu une balle dans le bras, un coup de sabre à la jambe,, j'ai été cité à l'ordre du jour; mais pendant qu'on me soignait, j'ai été cocu... Enfin je me suis marié, j'avais un joli nom, de la fortune, j'étais déjà à cette époque un des chefs du parti, j'ai été cocu. Ce qui me console, c'est que je ne suis pas une exception.

CLAUDINE. — Non, mais ce qui est une exception, c'est la façon dont vous prenez la chose...

LE COMTE. — Je la prends comme il

convient, car du moment que l'infidélité ou si vous aimez mievix le changement est une loi naturelle, il est à regretter que notre génie national ait toujours tourné au ridicule et parfois au tragique les conséquences logiques de cette loi.

CLAUDINE. ' — C'est vrai, mais comment faire ?

LE COMTE. ^ Admirez que cet événement auquel on doit s'attendre le plus est le seul qu'on ne nous enseigne pas à considérer avec résignation, et la vérité est qu'il faudrait faire, dès l'adolescence, des exercices et des méditations sur le cocuage, comme on fait dans les couvents des exercices et des méditations sur la mort.

CLAUDINE. — Vovis aurez de la peine à y arriver : ça n'eot péis dans le caractère français.

Li: COMTE. — Je le regrette.

cLAUDixE. — Enfin, je vous en prie, ne parlons pas de tout ça... ce n'est pas un sujet qui m'enchante.

LE COMTE. — Oh ! mais rien de ce que j'ai dit là n'est pour vous.

CLAUDINE. — Je l'espère bien.

LE COMTE. — J'ai la plus grande confiance en vous... et pourtant, vous êtes jeune, séduisante, les hommes vous font la cour ; un jour, vous en remarquerez un... CLAUDINE. — Vous aviez mieux commencé.

LE COMTE. — Mais quand je dis que j'ai la plus grande confiance en vous, je veux dire que vous saurez m 'éviter lo scandale et le ridicule, et c'est la eeule chose qu'où ait le droit d'exiger... Quelle heure est- il avec tout ça?... Sept heures bientôt!... Il faut que je rentre pour m'habiller.

CLAUDINE. - — Vous dîucz en ville?

LE COMTE. — Non, mais i! y a du monde chez moi, entre autres Ilumbcck, le peintre, qui est très amoureux de la comtesse.

CLAUDINE. — Humbeck? N'est-ce pas celui qui fait toujours des grasses petites femmes polissonnes, avec des dessous très

avons fait sur lui avec le marquis de Nezelles une petite fable que je vais vous dire :

L'art est une chose magique :

A peindre des femmes -en corset.

En pantalon, en est-ce qu'on sait Un peintre %enu de Belgique Marchait de bonheur en bonheur.

Et, la chose est notoire, Fut même décoré de la croix de chevalier de 1»

[Légion d'honneur.

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