‹ AmantsChapitre 42 sur 77 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

M-"^ FLOCK. UN GIGOLO, CRESSON, LUBIN, LAMBERT, FLOCK, invités, invitées.

Au lever du rideau, la bousculade au buffet ; on entend les phrases ordinaires.

UN MONSIEUR. — Voulez-vouB un verre de Champagne?

UNE D.A.ME. — Tâchez de m'avoir un consommé.

UN JEUNE HOMME. — Restez là. Je vais vovis apporter du café glacé.

UNE DAME. — Une simple tasse de chocolat avec de la brioche

M™* FLOCK, o un (jiçjolo. — Quand arrive cette heure-ci, on a l'estomac dans les talons, vous ne trouvez pas?

LE GIGOLO. — C'est qu'il est 'eux heures du matin.

La Douloureuse

M'"'= FLOCK. — Heureusement qu'ici c'est une maison où l'on mange bien.

Avez-vous déjà dîné ici?

LE GIGOLO. — Non, jamais... je connais à peine les Ardan.

M""^ FLocK. — Eh bien, M""^ Ardan s'entend très bien à donner à dîner, on voit qu'elle s'en occupe... C'est une cuisine élégante et loyale en même temps.

LE GIGOLO, sans conviction. — Ce que vous me dites là me fait le iilus grand plaisir.

M™® FLOCK. — Et même quand ils donnent des soirées, le buffet est très soigné... rien n'est laissé au hasard; ces choux grillés sont exquis. Vous êtes trop jeune... mais vous verrez plus tard, vous apprécierez les maisons oii il y a un bon buffet... elles sont rares.. Donnez-moi donc encore un chou grillé, voulez-vous?

LE GIGOLO, lui mettant hrutalcn->.''nf, l'assiette pleine de clioux grillés dans la main. — Tenez, puisque vous les aimez, finissez-les donc !

ARDAN, s' approchant cV un groupe formé de Cresson, Luhin, Floch, Yorick Lambert. — Eh bien! qu'est-ce que vous faites ? Vous ne prenez rien ?

CRESso.N. — Il n'y a pas moyen de se faire servir... ils n'ont donc pas dîné tous ces gens-là?

ARDAN. — Si vous avez soif, j'ai fait .établir un bar dans la véranda!... C'est Colas qui a eu cette idée-là.

FLocK, léger accent lourd. — Vraiment, un bar? C'est original.

ARDAN. — Il faut que vous voyez ça :

il y a des garçons en veste blanche, des verres de toutes les couleurs, de grosses bouteilles de Champagne et des piles de bœuf salé ; c'est arrangé avec beaucoup de goût.

LUBIN. — Qui va demain à Auteuil ?

FLOCK. — Qu'y a-t-il demain à Auteuil?

LUBIN. — Il y a la grande course de haies, monsieur Stock.

FLOCK, rectifiant. — Je r^'appeJle Flock, Flock.

LUBIN. — Oh ! pardon !

FLOCK. — Moi, je ne vais qu'au Grand Prix de Paris.

YORICK LAMBERT. — On ne va plus au Grand Prix de Paris, monsieur Cloque.

FLOCK, rectifiant. — Flock! Flock!

YORICK LAMBERT. — Ah! pardon...

Moi, j'y vais parce que c'est mon métier : il faut que je voie tout : mais vous, un homme chic, un homme dans la commission, vous ne pouvez pas vous commettre dans oes endroits-là.

CRESSON. — Déjà, avant-hier, au grand steeple, c'était très purée, on ne va plus qu'à la course de haies et le jour des mails, monsieur Troch.

FLOCK, rectifiant. — Flock! Flock!

CRESSON. — Oh ! pardon !

FLOCK. ■ — Eh bien, je vais toujours au Grand Prix... ça me manquerait. J'y allais quand j'étais petit, avec mon père, sur la pelouse, parce qu'en ce temps-là tout le monde ne se payait pas le pesage comme maintenant... Oui, je me rappelle, nous y allions par le chemin de fer ou les bateaux, et c'était du délire quand c'était un cheval français qui gagnait. Est-ce un français qui gagnera cette année?

LUBIN. — Ça, monsieur Tock...

YORICK LAMBERT et CRESSON. — Flock !

Flcck !

LUBIN. — Oh! pardon... Ça, monsieur Flock, je m'en fiche comme d'une frontière : il n'y a pas de cheval anglais ni de cheval français, il y a le cheval galette.

FLOCK. — C'est égal, vous avec beau dire... ça fait toujours plaisir.

Y'ORiCK LAMBERT. — Vous avez raison, mon cher monsieur Lévy.

FLOCK, rectifiant. — Flock! Flock!

YORICK LAMBERT. — C'est cc que je disais... vous avez raison, mon cher monsieur Flock, ces jeunes gens sont cyniques, et le vrai patriotisme s'attache aux moindres choses : il se manifeste aussi bien sur un champ de coui-se qu'au café-concert et si c'est une écurie française qui gagne dimanche prochain, quelle joie pour vous de télégraphier la bonne nouvelle aux vieux parents que vous avez laissés làbas!

FLOCK. — Là-bas? Où donc?

La Douloureuse

YORICK LAMBERT. — Il y en a cinq?

YORICK LAMBERT, avec UTi terrible sourire (le côté. -— A Berlin.

ARDAN, venant au secours de Flock. — Venez-vous voir le bar?

FLOCK. — Volontiers, volontiers.

Flock et Ardan s'éloignent.

CRESSON. — Il n'aime pas cee plaisanteries-là.

LUBiN. — En attendant, a-t-on un tuyau pour demain ?

CRESSON. — Je vais te dire le gagnant : C'est Mémento.

LUBIN. — Le cheval de Gaston?

CRESSON. — Oui, je sais bien ; iJs l'ont

tiré avant-hier, mais c'était pour avoir la

•"osse cote demain. Rappelle-toi ce que je

ths, c est Mémento qui arrive demain, en

valeant, dans un fauteuil...

YORICK LAMB-ERT, avec un terrible sourire. — Dans un panier à salade.

COLAS, survenant avec une assiette, une coupe (Je clianipaane et une petite Clarisson. — Tiens, sale gosse, prends ça. {Il lui colle un petit four dans la bouche.) Tu as soif maintenant? Avale ça. (// lui tend une coupe de Champagne.) Est-elle assez gentille, hein? Celle-ci, c'est Ida... c'est la plus jeune ; elle fait de l'aquarelle... pas mal, ma foi.

YORICK LAMiiERT. — Il y en a cinq ?

COLAS. — Oui, il y en a cinq : Ida, Nelly, Eva, Mary et Lola, et elles ont chacune leur spécialité.

YORICK LAMBERT. — Comment l'entendez-vous ?

COLAS. — Pas comme vous le croyez...

Nelly fait le saut périlleux, Eva joue du banjo, Mary imite la bicyclette et Lola est mariée.

YORICK LAMBERT. — Vous avez l'air très au courant... Sont-elles vrainicnt eœure?

La Douloureuse

COLAS. — Non, mais je les aime comme des sœurs. Vous ne comprenez pas ça, parce que ça vous trouble, vous, les pantalons, les dessous, les chaussettes mauves, vous êtes de jeunes très vieux messieurs.

CREissoN. — Moi, cette môme-là ne me trouble pas du tout. Regardez-moi ça, ii n'y a rien là dedans.

Il désigne, en y mettant les deux mains d'ailleurs, le corsage de la Clarisson.

IDA CLARissox, légpr accent. — Si vous n'aimez pas mes nichons, on peut faire monter de la bière.

On rit.

COLAS. — Moi, elles m'amusent : c'est leur façon de se balader dans la vie qui m'intéresse ; je les regarde comme de jeunes animaux élégants et drôles... Je me penche sur leur âme.

YORicK LAMBERT. — Yous appelez une âme, une âme.

COLAS. — Décidément, vous ne pouvez pas me comprendre.

LUBix. — Mais si, mais si, moi je te comprends très bien, tu as raison, elles sont exquises. Vous ne savez pas ce qu'on devrait faire? On devrait leur offrir un banquet. Je vois très bien ça chez Cubât... Douze francs par tête, comme à la Comédie-Française... pour qu'il n'y ait que des gens chic.

CRESSON. — Qui est celle qui cause avec ce gros monsieur ?

COLAS. — C'est Lola, celle qui vient de se marier.

CRESSON. — Et le monsieur, qui estce?

YORICK LAMBERT. — Vous voulez rire?

CRESSON. — Si je voulais rire, je rirais.

YORICK LAMBERT. — C'est Bladru, le député du Gers, celui qui a proposé l'impôt sur le parvenu... un ministre de demain.

CRESSON. — Il a une bonne t^'to d'Auvergnat... Mais, regardez-le donc : croyezvous qu'il lui fait du plat à la sister? Eh bien! mon vieux, si la droite te voyait!...

LUBiN. — Accompagnons-le [

Ils chantent en sourdine un air anglais.

CRESSON, se dirigeant vers Bladru. — ■ Pardon, monsieixr, si j'interromps des épanchements de famille, mais je ne peiix résister à mon vif désir de vous féliciter...

BLADRU, inUrlofiué. — Mais, monsieur, vraiment... à quel propos? je n'ai pas l'honneur...

CRESSON. — Vous avez cinq filles charmantes... Ce sont des créatxires d'exception, des êtres de rêve. Ah ! elles sont vraiment excitantes, et, avec ça, bonnes musiciennes... vous devez être fier...

BLADRU. — Vous devez vous tromper, monsieur... vous confondez. Je suis M. Bladru, Bladru, du Gers.

CRESSON. — Quelle gaffe! Je vous demande pardon, monsieur, je suis désolé, je vous jorenais pour M. Clarisson, vous avez tellement l'air d'un Anglais...

Lubin et Colas dansent la gigue ; Bladu, mécontent, s'éloigne.

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