SCENE IV
HELENE, STANY.
STANY. — Vous avez entendu?
HÉLÈNE. — Quoi donc?
STANY. — Ma femme me donne la permission de vous faire la cour... c'est drôle !...
HÉLÈNE. — Je ne trouve pas.
STANY. — Si, étant donnés les sentiments que j'ai pour vous, c'est drôle, c'est très drôle... car je vous aime, c'est une affaire entendue... Vous ne voulez pas que je vous aime?...
HÉLÈNE. — Je veux que vous m'aimiez bien, que vous ayez une bonne affection pour moi.
STANY. — Vous demandez l'impossible :
vous inspirez l'amour, rien que l'amour; si vous saviez comme vous êtes gentille ce soir !
HÉLÈNE. — Mon cher, gentille n'est pasassez... et ce soir est de trop !
STANY. — Vous êtes adorable et je vous adore. Prenez-le comme vous voudrez.
HÉLÈNE. — Je ne le prends pas.
STANY. — Vous me traitez comme un jeune homme sans importance.
HÉLÈNE. — Vous ne croyez pas si bien dire : vous ne serez jamais qu'un gigolo, et même, si vous mourez à quatre-vingts ans, c'est une âme de vieux gigolo que vous rendrez à Dieu ; mais je vous traite surtout comme le mari de ma meilleure et de ma seule amie. Je commence par vous dire que rien, mais rien ne m'attire vers vous ; mais je serais folle, vous entendez, folle de vous, que cette amitié qui existé entre votre femme et moi m'empêcherait de me l'avouer à moi-même.
STANY. — Vous êtes le contraire de bien des femmes.
HÉLÈNE. — Tant pis pour bien des femn'es! Mais, vous-même, vous n'êtes pas honteux de me poui^suivre ainsi et de me dire les choses que vous me dites, à moi, l'amie de cette gentille Gotte?
STANY. — Mais c'est justement parce que vous êtes l'amie de ma femme que je vous aime : on est toujoui-s fourré les uns chez les autres, on se voit tout le tenues ! Croyez- vous que l'on soit impunément exposé à votre charme, à votre séduction, à votre tentation ? Vous êtes entrée dans ma vie, vous en faites partie ; je ne suis pas amoureux de vous quoique, mais parce que vous êtes l'amie de ma femme. C'est comme on s'étonne que les femmes aient toujours pour amant l'ami du mari ou le mari de l'amie : ce n'est pas raffinement ni perversité de leur part... elles ne font qu'obéir à la plus impérieuse logique.
HÉLÈNE. — Souffrez pourtant que je n'y obéisse pas et, je vous en prie, ne revenons jamais sur ce sujet. Encore une
La Douloureuse
fois, je n'ai à vous offrir qu'une solide amitié, de loyales poignées de main et la permission de m'embrasser sur les joues à ma fête et à la nouvelle année.
6TAXY. — Vous en aimez un autre.
HÉLÈNE. — Parce que je ne vous aime pas, l'en aime un autre, naturellement.
Mon pauvre Stany, vous êtes stupide !
6TANY. — Vous n'aimez pas votre mari, c'est certain. Enfin, c'est dommage que
STA.\Y. — Surtout en y mettant le prix. Et puis les heures ne sont pas les mêmes, et quand on est chez soi, la nuit, bien tranquille auprès de sa femme, il faut bien s'imaginer que votre maîtresse ne se condamne pas à rester tpute seule.
HÉLÈNE. — Quand ça ne serait que parce qu'elle a peur!
STANY. — Justement. Alors il n'y a pas d'illusion possible... Non, je vous le ré
HÉLÈNE. — Puisque vous cherchez une femme mariée, prenez donc la totrk.
vous ne vouliez pas; c'eût été commode... parce que, voyez-vous, pour un homme marié et tenu à certaines précautions, il lui faut une femme mariée, tenue aux mêmes précautions par conséquent... Vous me renverrez à ces demoiselles... Oui, je sais bien, ces demoiselles : mais ça n'est pas ça... elles peuvent bavarder, d'abord. Et puis, un homme marié n'a pas de prestige... par ce fait qu'on est marié, il y a un côté amant de cœiir auquel il faut renoncer.
HÉLÈNE. — Même en y mettant le prix?
pète, avec vous, c'était très bicTi : vous aviez intérêt à ne pas parler...
HÉLÈNE. — Tu parles!
STANY. — On se voit très souvent, chose inestimable pour les rendez- vous, enfin c'était le rêve. Et puis, vous savez, je suis sérieux, moi ; ce n'est pas une aventure que je vous propose, un caprice.
HÉLÈNE. — Non, non, j'ai bien compris, c'est une infamie durable, un adultère de raison.
STANY. — C'est ça!
HÉLÈNE, se levant. — Je vous remercie
La Douloureuse
d'avoir pensé à moi ; mais voulez-vous que je vous donne un bon conseil ? Puisque vous cherchez une femme mariée, prenez donc la vôtre.
STANY. — Croyez-vous?
HÉLÈNE. — Je vous assure, voue n en trouverez pas de plus jolie et qui vous aime mieux, car elle vous aime celle-là, et ce serait vilain, oui, vilain de la tromper.
STANY, avec chaleur. — Vous avez raison... Présentez-moi donc à M'"*^ Sureau.
HÉLÈNE. — Si vous voulez ; vous pouvez lui dire des choses raides à celle-là ; elle aime la plaisanterie dry, extra-dry.