ENCORE RÉTABLI
vraie jeune fille, aussi pure et aussi ignorante qu'on peut l'être...
HÉLÈNE. — Tu l'es encore.
M'"'" LEFORMAH. — Et j'étais toute dis-
posée à aimer mon mari, et je l'ai aimé et j'ai été très heureuse et je crois que je l'ai rendu très heureux.
GOTTE. -- Je ne sais pas pourquoi, Hélène, ta mère me fait toujours penser à une gravure dans V Illustration de 1859 oîi l'on voit des dames à crinoline qui se précipitent avec de gros bouquets au-devant des soldats.
HÉLÈNE. — Oui, et ça s'appelle : Retour des troupes d'Italie.
M™'' LEFORMAH. — Je sais bien que je suis ridicule.
HÉLÈNE. — Tu n'es pas ridicule, tu es second Empire et touchante.
M™'' LEFORMAH. — Second Empire tant que vous voudrez ; mais je suis d'une époque oti l'on se sacrifiait encore pour ses enfants, oii on ne les abanflonnait pas, où en ne divorçait pas pour un oui, pour un non.
HÉLÈNE. — Parbleu, le divorce n'éta,it pas encore rétabli.
m'""^ LEFORMAH. — Ça n'était pas un mal.
HÉLÈNE. — jlais ne dis donc pas ça, et quand une femme n'était pas heureuse avec son mari, quand elle était trompée ou battue, qu'est-ce qu'elle faisait?
M™^ LEFORMAH. — Elle se résignait, elle élevait ses enfants.
PHILIPPE. — r Mais la résignation est une vertu chrétienne, madame, et qui suppose de la religion.
M'"^ LEFORMAH. — Oui, eh bien?
PHILIPPE. — Eh bien, vos filles n'ont pas de religion : vous ne leur en avez pas donné.
m""" LEFORMAH. — Mais je vous demande mille fois pardop, monsieur, j'ai tenu à ce que ma fille eût une éducation parfaite.
HÉLÈNE. — Mais toi, tu ne les accomplissais pas tes devoirs religieux ; papa t'en a joliment détournée ; à peine mariée,, tu les as négligés tes devoirs religieux et ton piano, c'est toi-même qui nous l'as dit.
M'""= LEFORMAH. — OÙ VCUX-tU CU VC-
nir ?
HÉLÈNE. — Attends, tu vas voir x
La Douloureuse
lOI
alors, de quelle efficacité voulais-tu que fussent les principes que tu me donnais, lorsque je voyais que toi tu t'en dispensais absolument, et que viens-tu nous parler de religion? Est-ce que je n'ai pas ■été élevée avec les imn^ortels principes de 1877 : Le cléricalisme voilà l'ennemi? Quand j'étais petite, je me rappelle, père ne voyait que par Gambetta : il en est revenu depuis, mais il n'aimait pas ks prêtres .
M"^ LEFORMAH. — On na jamais parlé de ces choses-là devant toi.
HÉLÈNE. — Non, mais il y a les sourires, les plaisanteries, les sous-entendus que les enfants entendent fort bien ' Il y a l'atmosphère, est-ce que je sais, moi! Et nous sommes quelques-unes qui avons été élevées comme ça. Alors, quand il survient dans nos ménages une catastrophe, un coup de Trafalgar sentimental, tu ne voudrais pas quon se réfugie dans la religion. Alors, quoi? Qu'est-ce que tu offres? Tu es collée, maman.
M"^ LEFORMAH. — Jc ïïc suis pas collée, je suis peinée.
HÉLÈNE. — Il ne faut pas être peinée, ma bonne mère, mais joyeuse, au contraire ; vous avez été esclavee et résignées, vos filles seront heureuses et libres.
STANY. — C'est ce que disaient ceux •qui ont fait la grande Révolution, en pensant à leurs fils.
SUREAU. — S'ils pouvaient les voir, îeurs fils !
HÉLÈNE. — Mais songe donc, de ton temps, quand vous n'aviez pas le divorce, que , serais-tu devenue si tu n'avais pas aimé ton mari, si tu n'avais pas pu l'aimer?
M"® LEFORMAH. — Quand une jeune fille arrive au mariage, innocente comme je l'étais, elle est toute disposée à aimer son mari et elle l'aime, à moins qu'il ne .soit indigne d'être aimé: que ce soit, jc ne sais pas, moi, un voleur ou un assassin, et encore on avait la séparation.
HÉLÈNE. — Oui, je sais bien, on a prévu le cas de l'homme voleur ou assassin, ou faux monnayeur, c'est admirable. Mais on n'a pas prévu le cas d'un homme qui vous
déplairait. On ne peut pourtant pas rester avec un monsieur qui vous déplaît.
M"'* LEFORMAH. — S'il VOUS déplaît tant que ça, il ne faut pas l'épouser.
HÉLÈNE. — Il ne faut pas l'épouser!
Est-ce qu'on le sait d'avance? Un homme peut être passable comme ça dans le monde, en habit et en jaquette, et à certains moments être brutal, effrayant.
m"'" sureau, (hure ment. — Ou grotesque.
SUREAU. — Merci.
HÉLÈNE. ■ — Alors on serait lié toute la vie avec cet être-là? Ça ne résiste pas à l'analyse.
m'"*" LEFORMAH. — Quc veux-tu qus je te dise, ma chère enfant ? Comment savoir d'avance, comment s'éclairer? On ne peut pourtant pas... Non, je ne i>eux pas vous suivre sur ce terrain -là.
HÉLÈNE. — Ne te dérange pas, on y vn sans toi. ^
ANDRÉ. — C'est pour ça, madame, qi.
le divorce est une chose admirable, car il l>ermet à une femme mariée d'essayer loyalement une douzaine d'amants jusqu'à ce qu'elle ait trouvé son type.
SUREAU. — Ça n'est pas drôle pour le
M""* SUREAU. — Moi, je trouve au contraire que c'est très flatteur.
ANDRÉ. — Taisez-vous, vous, madame Chocolat.
M'"^ SUREAU. — Cette pauvre M'"* Leformah ne sait plus oix elle en est.
M'"'' LEFORMAH. — Le fait est que vous m'épouvantez avec vos théories.
HÉLÈNE. — Nous marchons avec notre temps.
ANDRÉ. — Si vous ne marchiez qu'avec votre temjîs!
M"'® LEFORMAH. — Au fond, je suis très inquiète, et jc ne sais pas ce que l'avenir nous réserve avec ces idées-là, c'est effrayant !
PHILIPPE — ^lais non, madame ; ça vous paraît effrayant parce que ce .sont des choses qu'on n'a jias l'habitude de dire, mais réfléchissez-y, c'est très raisonnable et surtout très humain. Seulement vous avez été habituée à considérer comme pa-
La Douloureuse
rôles d'Evangile tout ce qui est danfi les codes civils ou mondaine; mais il faut bien vous dire que, à côté de la loi des hommes, il y a la loi humaine qui est celle des hommes et des femmes et qui doit tenii* compte de leurs instincts et de leurs aspirations. Oh ! ça ne se fera pas tout de Buite, mais il est bon qu'on en parle de temps en temps et que quelques-uns vivent en se conformant à cette loi-là.
STANY, à Hélène. — Je ne vous dis pas adieu, je vous retrouverai en revenant, vous m'attendez.
HÉLÈNE. — C'est entendu.
COTTE, à Stany litndant les, aurevoîrt.
— Quelle idée avez-vous eue de dire que nor.s les l'econduirions, c'est ridicule, c'est une manie dans votre famille de reconduire les invités.
STANY, piqué. — Mais si cela ne vous