HELENE, PHILIPPE
PHILIPPE. — Votre mère a raison... la soirée est fraîche... attendez, il ne faut pas que j'attrape froid.
Il enfile un paletot d'été.
HÉLÈNE. — Oh ! vous avez dit ça comme un tout petit garçon... {L'imitant) il ne faut pas que j'attrape froid. -
PHILIPPE. — J'ai été aussi ridicule que ça?
HÉLÈNE. — Mais oui... tu m'aimes?
PHILIPPE. — Je t'adore. Quelle brave et digne femme que cette M'"' Leformé, ^ ,
HÉLÈNE. — Mère, oui, c'est une créature d'exception... elle n'est pas très avancée pour son âge, elle a des naïvetés incroyables.
PHILIPPE. — !Mai3 ça vaut mieux que si elle s'était rendue fameuse par mille aventures galantes.
HÉLÈNE* — Evidemment.
PHILIPPE. — Et je ne la trouve pas si ridicule... l'honnêteté de sa vie désamie l'ironie.
HÉLÈNE. — Par exemple, nos façons de parler et de penser surtout la renversent.
PHILIPPE. — J'ai peut-être tort de parler comme ça devant elle : elle doit me croire un être sans morale, sans principes.
HÉLÈNE. — Oh non, elle n'est pas bête, elle est loin d'être bête et elle fait très bien la différence entre ta conviction, ta sincérité et la blague de Stany ou le scepticisme d'André. Et d'ailleurs tu fais bien de dire ces choses-là... il faut les dire. Tant pis ou plutôt tant mieux si tu ne penses pas comme les autres, si tu penses humainement. C'est pour ça que je t'ai aimé, vois-tu, parce que tu n'es pas égoïste, parce que tu es juste et que tu as de l'indulgence et de la pitii.
PHILIPPE. — Disons le mot, je suis parfait. ^
HÉLÈNE. — Tu n'es pas parfait ; maia tu es meilleur que lee autres. Regarde An-
La Douloureuse
dré, comme il est méchant, comme il est amer.
PHILIPPE. — Ce n'est pas sa faute, il n'est pas heureux... il est tombé sur une femme terrible qui le fait souffrir.
HÉLÈNE. — C'est tovijoui's Cette M"" Be lett?
PHILIPPE. — Toujours.
HÉLÈNE. — Comment, ça- dure encore?
En effet, le pauvre garçon, je le plains ; mais ce n'est pas une raison pour rosser sur toutes les femmes.
PHILIPPE. — 11 dit beaucoup de bien de toi.
HÉLÈNE. — A toi... mais on sent qu'il en veut au genre humain et il ne cherche qu'à dire des mots blessants.
PHILIPPE. — 11 ne digère pas bien... Et puis je ne le juge pas. Qui sait si je ne serais pas plus amer et plus aigri dans des circonstances semblables?
HÉLÈNE. • — Oh non... pas toi.
PHILIPPE. — Mais tu n'eu sais rien...
c'est ce que je me dis toujoure : nous ne pouvons pas le juger... parbleu, tout nous réussit à nous, nous sommes insolemment heureux et notre avenir est damour et de joie.
HÉLÈNE. ■ — C'est vrai... oui, j'ai foi dans l'avenir et je suis sûre que je t'aimerai très bien ; c est bête de dire à quelqu'un qu'on l'aime bien, ce n'est pas bête de lui dire qu'on l'aimera très bien... tu comprends, il y a une nuance.
PHILIPPE. — Je la saisis parfaitement.
HÉLÈNE. — J'en suis persuadée. Tu • n'as pas froid?
PHILIPPE. — Non.
HÉLÈNE. — Comme ça a été vite pourtant... on dirait qu'il y a eu un Dieu pour nous; en tout cas, la vie nous a été complice... je t'ai rencontré, nous nous sommes aimés, et cinq mois après, j'étais veuve!
PHILIPPE. — .C'est admirable!
HÉLÈNE. — Il y aura bientôt un an de ça, et ça me paraît loin... si loin!... Je me demande parfois si c'est bien vrai que i'ai été M"* Ardan, la femme de Gaston Ardan, ©t si ce n'était pas cette robe noire... je ne le croirais pas... j'ai
peur que ça t'ennuie de me voir toujours en noir.
PHILIPPE. — Je connais une romance dont le refrain, est : a Ne pJeure pas, le
PHILIPPE. — C'est par ce kefrain que
JL TE RÉPONDRAI.
noir te va si bien ! » C'est par ce refrain que je te répondrai.
HÉLÈNE, avec élan. — Ah! mon amour, pour une blonde comme moi, un grand deuil sans chagrin, c'est le rêve 1 Et puis, je la quitterai bientôt cette triste livrée qui me rattache encore au passé et nous nous marierons... Ça ne t'effraie pas le mariage?
PHILIPPE. — Avec toi, je l'envisage avec bonheur.
HÉLÈNE. — Et moi avec passion...
quoique André prétende qu'il y ait dan.s ce mot un étrange pouvoir dissolva?'" Ah! ils m'ont fait du mal tout à l'heur- . avec leur convoi'sation. Si c'était vr.n pourtant qu'il n y ait pas d'amour possible dans le mariage?... Ah! -vois-lu, j'aimerais mieux que nous restions amants. Et d'ailleui^s noue serc^is amants, n'est-ce pas ? Le mariage, pour moi, n'est qu'un mot, une formule, pas même, une fonnalité... je n'y tiens pas, et je serais très fière de rester ta maîtresse; mais il faut l'accomplir, cette formalité : ma mère n'admet pas l'union libre... c'est sur ce terrain-là qu'elle no me suivrait pas... et puis c'est aussi pour mon fils, ce pauvre petit bonhomme... il
La Douloureuse
iaiit que sa maman ait une situation régulière... je te parais bourgeoise, hein?
PHILIPPE. — Pas du tout... Tu es vraiment celle que j'attendais et dont j'avais besoin... Oui, j'avais besoin de toi... jaime ton cerveau et ton cœur et si tu n'étais pas ma maîtresse, je voudrais être" ton ami. Ah! vois-tu, l'essentiel pour l'homme, c'est de rencontrer ^ans sa vie l'étrangère vêtue de rêve qui lui ressemble comme une sœur ; alors, avec celle-là, on peut se marier, il n'y a pas de danger. Et puis nous garderons jalousement notre bonheur, nous l'emmènerons loin des villes, nous vivrons beaucoup à la campagne et curtout nous ne mettrons pas de gens entre nous, pas d'ami ni d'amie intime... et puis je travaillerai pour toi, je tâcherai à devenir quelqu'un, et dans ces conditions, je crois que nous serons heureux, Hélène.
HÉLÈNE, fini rem en t. — Je le crois aussi, Philippe... d'ailleurs, je le répète, je t'aimerai très bien. J'imagine que ce qui tue l'amoiîr dans le mariage, c'est le }>erpétuel tête-à-tête, le pei"pétuel côte-à-côte... Je saurai te laisser seul avec toi-même ; je comprendrai que tu as besoin de te distraire, de voyager... tu n'auras pas besoin de me le demander, je le devinerai et je te dirai : Va-t'en !
PHILIPPE. — Et alors, je te répon- <lrai : Mais je suis très bien ici, et je Teste.
HÉLÈNE. — C'est bien là dessus que je compte... mais même si tu t'en allais, je ne t'en voudrais pas, car tu me reviendrais plus aimant... certainement, je souffrirais, il faut bien payer son bonheur... on ne peut pourtant pas exiger une félicité absolue, sans ça la Providence aurait le droit de vous envoyer coucher.
PHILIPPE. — On irait.
HÉLÈNE. — Bien sûr... Et puis, tu ne partirais pas toujours tout seul... quelquefois tu m'emmènerais... nous irions ensemble à Venise.
PHILIPPE. — Tu y es allée déjà à Venise.
HÉLÈNE. — Avec mon mari, oui, mais •^a ne compte pas ; c'est coimue si je n'y
étais pas allée. Je suis arrivée le soir ""• l'hôtel, je me suis fait servir à dîner dans ma chambre et je suis repartie le lendemain matin, je n'ai voulu rien voir...
Je ne voulais pas profaner la vision que je m'étais faite de Venise, avec un cœur et dee yeux qui ne fussent pas d'une amom-euse, et surtout avec un Gaston Ardan qui aurait établi un tir aux pigeons sur la place Saint-Marc... Ah! il était de cette force-là. J'en ignore donc tout le côté gondole, mais je veux le connaître avec toi.
PHILIPPE. — Oui, et tu as eu raison, il y a des paysages et des vijles où il no faut pas apporter des âmes vulgaires. Une cluse qui me plaît infiniment à Londres, c'est qu'on ne permet pas aux fiacres de se nrometier dans les parcs élégants; de même, des gens qui ne seraient pas amants à Venise seraient des fiacres dans Hyde-Park.
HÉLÈNE, dans u;i élan. — Maie nous, on ne sera pas des fiacres, va ! Ah ! je rêve de cho!^es folles avec toi. A quoi penses-tu ?
PHILIPPE, fruuhlé. — Je pense...
HÉLÈNE. — Ah! tais-toi, tais-toi...
Tiens... donne moi tes yeiix et prends ma bouche.
PHILIPPE. — Ah! Hélène, tu me charmes, tu me grises, tu me séduis.
Quel parfum as-tu donc ce soir dans tes cheveux ?
HÉLÈNE. — C'est de l 'ambre.
PHILIPPE. — Comme tu m'as dit ça d'un air triste... c'est de rambrc.
HÉLÈNE. — Je vous défends do vous ficher de moi... tu n'as pas froid ? On s'entend bien, tous les deux.
PHILIPPE. — On s'entend divinement bion. Holî's! il va falloir nous quitter tout à l'heure.
HÉLÈNE. — Ah! oui, c'eet embêtant.
Enfin, on se retrouvera demain matin...
je me lèverai de bonne heure et je serai à neuf heures dans le bois Saint-Anne, près de la croix. Nous ne sommes pas trop à plaindre. Nous nous voyons encore assez souvent, grâce à l'idée que j'ai eue de te faire inviter chez les des Trembles.
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La DoLiloL'.reuse
STANY. — Par eu vous en allez-vous ?
PHILIPPE. -^ Oui, mais il faudra bientôt que je m'en aille... je ne peux pas rester éternellement chez ces gens. Voilà déjà trois semaines que j'y suis. Je crains d'être indiscret
HÉLÈNE — Tu n'es pa6 un invité ordinaire, tu es mon fiancé, et Gotte est notre confidente. Cette gentille Gotte, elle est si bonne, si dévouée. Elle n'avait pas l'air très content d'aller recondxiire les Sureau. As-tu remai'qué?
PHILIPPE. — Non.
HÉLÈNE. — Elle a Stany tout à l'heure...
cause de M""^ Sureau..
l'air triste depuis quelques jours. . ce soir, elle a à peine parlé. Ma pauvre Gotte ! Stany est superficiel, très flirt... c'est sans doute ça qui la rend triste.
PHILIPPE. — Ecoute, les voilà qui reviennent.
fait une scène à
c'est peut-être à
. d'aillexirs, elle a
HÉLÈNE. — Alors, à demain heures. Au revoir, toi.
PHILIPPE. — Au revoir, vous.
HÉLÈNE. — Au revoir, vous?
PHILIPPE. - - Au revoir, toi.
neuf