‹ AmantsChapitre 2 sur 8 · FRÉDÉRIQUE · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIQUE

Frédériqiie ouvrit les yeux.

Ses rideaux, qu'elle avait laissés ouverts, afin que le grand jour Téveillàt, s'incendiaient de pourpre vive. Il passait comme du feu entre les lamelles des persiennes. Le soleil, traversant les vitres, tachait d'or les murs par places, et découpait sur la courte-pointe des rais clairs. La psyché s'animait; son miroir, pareil à une eau morte et glacée, devenait rose; et tout ce qui y apparaissait miré, de la chambre, du parquet et des meubles,

la chaise où gisaient affalés des jupons blancs, à terre les bas, et à côté les petites bottines, l'une droite et l'antre couchée, tous ces reflets de choses intimes prenaient, dans l'ombre tiède, vie et couleur; et c'était à la fois doux et gai à voir.

Frédérique, avec un joli bâillement, s'étira, tant qu'elle put, dans la mollesse du ht chaud, comme pour rompre les liens invisibles qui l'enchaînaient encore au sommeil, et retomba brisée, de l'effort. Presqu' aussitôt son cœur battit plus vite. Elle sentit le sang courir en elle. Une velléité d'agir, un remords de paresser ainsi s'ébauchèrent en son cerveau, tel au réveil que celui d'un enfant, — et vierge d'idées et de sentiments, la mémoire restant absente encore. Se lever, sur-le-champ, lui sembla, sans qu'elle sut pourquoi, une nécessité impérieuse. 3Iais chaque fois qu'elle l'essayait, une force inconnue la paralysait d'avance. Elle se disait : « Je veux » et elle sentait qu'elle ne pouvait pas. Elle se débattit ainsi dans l'impuissance.

Alors elle eut recours à son grand moyen et compta :

— Un ! — Puis après : — Deux !

Là elle fit une pause, reculant la dernière sommation, qu'elle savait inéluctable. Et le chiffre trois évoqué s'imposait mentalement à elle, lui cornait aux oreilles; mais elle le repoussait, voulant qu'il fût prononcé à haute voix, et en même temps elle avait une envie puérile et folle de le dire, et la peur qu'il lui échappât trop tôt.

— Trois ! — s'écria-t-elle enfin. Et du coup elle jaillit du lit. Ses pieds nus s'enfoncèrent dans un

tapis moelleux; puis, comme elle courait à la fenêtre, le froid du pavé en mosaïque les glaça. Elle en eut un frisson, mais ne laissa point d'ouvrir les volets, qui claquèrent.

Aussitôt Frédérique fut aveuglée de rayons, étourdie de chaleur. Baignant toute dans la clarté, elle éprouvait ce saisissement qu'on a dans une eau trop chaude, à laquelle on s'hahitue; et le col nu, le teint hlanc et rose d'un éclat extraordinaire, ses yeux verts mi-clos, sa bouche rouge ouverte par un sourire, ses cheveux d'or ébouriffés et auréolés de lumière, haute, mince, déhcate, pleine de grâce, belle et ne l'ignorant pas, elle se pâmait avec langueur, sans penser, se contentant d'être, de se pénétrer de fluide et de boire le soleil, comme une grande fleur.

Elle protégea ses yeux de son bras frais, glissé hors de la manche, et regarda. Sa fenêtre s'ouvrait au plus haut de la colline. Sous le ciel et jusqu'à la mer, un merveilleux paysage descendait : des ravins touffus, des terres rouges, des masses de verdure au coloris intense et trempées de soleil; çà et là des maisons, européennes ou mauresques, y faisaient tache blanche; et l'on voyait au loin Alger, qui s'étageait. Des amandiers en fleur s'espaçaient dans la campagne. Une splendeur infinie s'épandait. Le ciel était tout bleu, d'un azur si limpide et si lumineux qu'on eût dit que l'éther brûlait. La mer paraissait d'argent. Le soleil, dont l'orbe énorme irradiait, l'incendiait d'une large flamme; et à cette place, elle brasillait comme de l'or. Il n'y avait ni nuages, ni vagues. Ce lac im-

meiise était fermé par trois rang-s de hautes et ioin taines montagnes. Les premières baignaient dans une ombre bleue: vaporeuses, les secondes se dentelaient dans un brouillard blond; et la neige couvrait les troisièmes, dont l'éclat éblouissait.

Frédérique songea qu'on était au commencement de l'hiver ; et la vue de ce printemps éternel, chaud comme un été et doux comme un automne, lui emplit le cœur d'une joie aiguë jusqu'à la souffrance. Ses pommettes se colorèrent. Ses yeux devinrent humides.

— Comme c'est beau! comme c'est bon ! — soupira-t-elle. Et elle respira à pleins poumons, heureuse de ne plus sentir l'oppression dont la persistance l'effrayait, et qui avait, de l'avis des médecins, à la suite de rhumes négligés et de légers troubles au cœur, motivé sa venue en Algérie.

Puis, à ce souvenir, semblable à une aiguille qui lui aurait piqué le cœur, Frédérique se sentit troublée. Sa joie instinctive fit place à un malaise conscient.

Voilà qu'elle se rappelait et qu'elle pensait; et elle eut tant préféré s'ignorer encore, laisser dormir son âme, prolonger, le plus possible, cette extase quasi-végétale qu'elle goûtait. Mais ce doux moment s'était évanoui. Elle ne pouvait, malgré ses efforts, le rappeler. Déjà sa cervelle travaillait. Idées, sentiments, souvenirs, tournant et retournant leur roue, s' associant par mille courroies de transmission invisibles, s'animaient en elle, comme les forces, remises en action, d'un moteur mécanique, le matin.

Frédérique pensait et. ce qui lui donnait presque le vertig^e, elle se sentait penser. A mesure, eJle se reprenait et se rapprenait elle-même. Elle n'était plus ce jeune être vierge, instinctif, dont le 7noi trouble et confus s'éveille au soleil et flotte au milieu des choses. En elle régnait un moi lucide et précis. Et elle redevenait un être réfléchi et complexe, circonscrit dans la société, ayant nom, rang, famille, obligations, habitudes, un corps dès l'enfance dressé aux élégances et aux délicatesses, an esprit développé et rafDné à l'excès: elle redevenait un être de luxe et de serre, tel que la civilisation lavait fait. Et en reprenant ainsi conscience de son identité, elle s'étonnait de la découvrir telle, et essayait, avec curiosité, de s'approfondir, dans une sorte de monologue intérieur:

— (( Frédérique, c'était son nom, oui, Frédérique Ylsée.Et pourquoi ce nom plutôt qu'un autre^ Quel hasard lui avait donné pour père M. Ylsée, ancien premier ministre de Danemark et diplomate connu? pour mère, la douce et exquise femme dont elle voyait le portrait, là, sur la table, et qui, seize ans auparavant, était morte d'une maladie de coBur, en pleine jeunesse et en pleine beauté"? pour sœurs, cette mignonne petite ^Yilkie blonde, et Milka, la vilaine bossue, née dun premier ht?

Pourquoi, outre ceux-là, était-elle entourée d'ètces familiers, si intimement liés à sa pensée qu'elle les évoquait cent fois le jour, la bonne Zabeth leur tante, par exemple, et le vieux domestique Werner? ou de bêtes favorites, sa jument blanche Frieda, et Llow, son grand lévrier danois?

Pourquoi tant d'autres êtres encore, parents, amis, relations mondaines, connaissances subalternes, avec lesquels elle avait des rapports très différents et très nuancés, faisaient-ils autour d'elle comme un cercle vivant dont elle ne pouvait sortir?

Pourquoi était-elle enserrée par les habitudes, les règles, les convenances, les pratiques invariables du monde, et était-elle forcée de s'y mouvoir?

Pourquoi vivait-elle dans une atmosphère qui lui était propre, celle-là et non une autre, de luxe et de douceur, à laquelle contribuaient de tout temps les mêmes choses : la table devant laquelle elle s'asseyait à l'heure des repas, gourmande, l'écritoire sur laquelle elle écrivait, de sa grande écriture fine, à ses amies, le jardin fleuri des courtes promenades, le hamac des siestes flottant entre deux arbres, et ces mille doux riens qui amusent, depuis les ciseaux dont elle coupait ses ongles jusqu'aux bibelots japonais de ses étagères?

Pourquoi, pourquoi donc était-elle enveloppée ainsi, comme par les mailles d'un filet, d'êtres et de choses qui vivaient autour d'elle, se répercutaient en elle, faisaient partie d'elle-même?

Mais pourquoi pensait-elle à cela? et pourquoi pensait-elle?... Penser! Elle s'absorba dans ce verbe qu'elle ne pouvait définir. Il lui parut stupéfiant. Elle connaissait le mot de Descartes : « Je pense, donc je suis. » Ainsi, elle était, oui, elle existait là, à cette place, elle, Frédérique, elle-même ! Elle était, avec un cerveau, des sens, un corps, une

âme ! 31ais qu'en savait-eJle de plus parce qu'elle savait cela? Et elle resta accablée de stupeur devant ce mystérieux drame de la vie, qu elle ne pouvait pénétrer ni comprendre, et qu elle savait seulement se manifester, de façon émouvante et inexplicable, par le geste^ la parole, le chant et le rejçard des êtres.

Elle vivait! 0 la décevante chose! Et elle répéta du bout des lèvres; comme si elle avait peur:

— Vivre ! Vivre !

Elle en restait émue, comme d'un mot suprême, infini. N'était-ce pas accablant de sentir que non seulement elle, pauvre être, grain de poussière lumineux au soleil, mais que l'énorme monde entier palpitait, à travers les vagues de la mer, le bruit du vent dans les arbres, le vol des nuages, le cri des oiseaux?

Et pour se prouver qu'elle existait, elle aussi, autant que toutes ces choses, elle sortit de son immobilité, fit un geste, et en resta toute surprise.

— Vivre ! — répéta-t-elle encore.

Que signifiait donc ce verbe magique? Ah! sans doute, voir? — et après avoir embrassé le paysage, elle ramena les yeux sur elle, de sa jeune gorge à ses pieds nus — sentir? — et elle aspirait avec force une odeur de mimosas et de roses — entendre ? — et elle prêtait l'oreille aux bruits confus de la maison — toucher ? — et elle passait les doigtssur son bras satiné, douxcomme unefleur — goûter ? — et elle approcha, voluptueuse, ce bras de ses lèvres, et le baisa et le mordit !

Mais après, après?

Après, célsili savoir, et elle pensa à tout ce qu'on lui avait appris, à son éducation choisie, son instruction développée, ses dons pour la musique. C'était vouloir, et elle pensa aux sursauts de sa volonté, tour à tour molle et robuste, défaillante ou fougueuse. C'était agir, et elle pensa à tout ce quii l'existence journalière comporte d'actes, spontanés ou réfléchis, d'accident ou d'habitude, tout ce que l'on fait et ce que l'on ne pense pas, tout ce que l'on ne commet qu'en imagination, et dont on a honte. C'était rêver, et elle pensa à la vie factice, imaginaire, oii elle se plaisait tant, aux châteaux du rêve, aux romans impossibles. Enfin c'était aimer, et elle pensa à son père, sa mère morte, ses sœurs; puis tout disparut; et elle ne vit plus qu'un froid et hautain visage d'homme du nord, aux yeux bleus, à la barbe blonde, au sourire rare, un pâle visage sans jeunesse, où se marquait une sorte de vieil ennui princier et qui convenait bien au prince d'Ancise, un Bonaparte. Elle se rappela leur unique rencontre, deux ans auparavant, ce jour de chasse à courre dans la forêt de Fontainebleau ; et l'impression inoubliable que le prince lui avait faite de nouveau la troubla jusqu'à l'âme. Elle s'efforça de repousser ce souvenir, qui la hantait.

A quoi pensait-elle donc auparavant?

— Ah oui — et ressaisissant le fil de sa pensée : Vivre, c'était donc tout cela î

Et après?

Elle chercha et ne trouva rien.

Après? vieillir.

Après ? mourir.

Ce fut net et prompt comme la chute d'un couperet.

Elle eut un frisson, et vit l'emblème religieux, la tête de mort aux yeux caves.

— Mourir ! — dit-elle tout haut.

Et elle essayait de s'en faire une idée. Elle regardait sa main pâle, aux ongles bombés, aux veines saillantes, et se disait : « Ceci tombera en poussière? » Elle serrait sa taille entre ses mains, et se (lisait: « Tout ce qui est ma chair mourra. » Elle appuya un doigt sur son visage, sentit les os, chercha sous les chairs l'ossature de la tête sans nez et sans oreilles, où les dents seules ricanent, et qui était et qui serait un jour sa tête de mort, à elle. « Ceci, pensa-t-elle, durera un peu plus longtemps, puis la terre le prendra. » Et eue se raidit, immobile, les yeux clos, les bras pendants, retenant son souffle, telle qu'elle serait sous le suaire rigide. Elle goûta là un amer plaisir sacrilège, de sentir qu'elle pensait encore, du fond de cette immobilité.

« Mais, se demanda-t-elle, penserai-je encore, alors ? Mon âme subsistera-t-elle en ce néant? Et serai-je sauvée par Christ? »

Elle eut un grand élan, comme si la foi catholique de son enfance, l'hérédité slave de sa mère, remontaient en elle. En -une seconde, elle perçut un monde de sensations. Elle revit l'église grecque, illuminée de cierges et fumante d'encens, la foule prosternée, les saintes images peintes dans For,

les prêtres à longue barbe, la communion des fidèles et le cbantdes cantiques. Elle se rappela sa ferveur d'enfant, puis ses doutes déjeune fille, ses angoisses, sa terreur de n'être point sauvée, puis un grand relâchement dans sa piété, un oubli des pratiques; et des lectures, des questions, des causeries pour s'instruire et savoir; et l'influence qu'eut alors sur elle une femme de grand cœur et de haute intelligence, madame Karlsen, ralliée au positivisme de Littré et aux principes de Spencer. Depuis ce temps, Frédérique avait senti mourir ses idées religieuses. Mais elle les regrettait souvent^ comme un beau rêve, en cet instant surtout.

Elle se disait :

« Si cependant ces choses étaient vraies; cette merveilleuse légende de la passion et que Jésus, fils du Père, fût réellement venu sur la terre afin de racheter les hommes ». Emue, par un retour de sentiment, elle revit le beau Nazaréen, avec sa chevelure annelée et ses yeux pleins d'une tendresse infinie. Elle le revit dans sa robe flottante, puis nu et flagellé parles soldats, succombant ensuite sous le poids de la croix, enfln cloué à i'iiifàme et glorieux pilori, le flanc percé d'uns lance, les bras liés, mais grands ouverts, en signe de pardon, de miséricorde et d'amour. Et comme jadis enfant, elle aurait voulu baiser les pieds sanglants et rafraîchir les lèvres altérées du fils de l'Homme.

Cet élan soudain tomba. Elle se sentit au même instant incrédule et glacée. « Christ est mort )> — dit-elle.

Mais cette idée lui causait une grande peine ; elle sentit sa gorge se serrer ; ses yeux retinrent des larmes. Il lui sembla que le soleil n'éclairait plus la terre, que des ténèbres obscurcissaient sa pensée. Elle eut au cœur la sensation d'un vide immense.

Sans la foi, que signifiait donc la vie? Certes, croire au devoir pur, sans espoir d'autre vie ni de récompense, contribuer au progrès, agir, créer dans les enfants ou les œuvres des forces qui se perpétuent, puis, avec le sourire d'une conscience satisfaite, glisser à la paix morte du néant, ce stoïcisme hautain convenait au cœur ferme de madame Karlsen; mais l'àme faible et tourmentée de Frédérique s'y reconnaissait insuffisante, par trop; aussi, désemparée, en détresse, cruellement seule, sans personne à qui s'ouvrir des pensées qui la tourmentaient, elle se sentit littéralement souffrante. Un étourdissement la prit. Elle éprouva la sensation de quelqu'un qui tombe en rêve et qui ne peut se raccrocher à rien. Dans cet appel désespéré que tout son être criait vers quelqu'un ou quelque chose, réapparut alors le pâle visage du prince d'Ancise : il la regardait, avec une expression aiguë et pénétrante, mêlée d'ironie et de bonté. Aussitôt elle sentit son angoisse cesser.

Un coup de baguette féerique supprima le décor qui l'entourait, et la transportant dans le passé, fit revivre en elle comme l'enchantement d'un songe.

Elle revit la foret jaune et or, que l'automne teintait de rouille et d'émeraude, et la chasse lancée au galop, les cavaliers en habit rouge, les

piqueurs, la meute ; elle entendit le son des trompes, et...

Là, Frédérique, mue par une impulsion spontanée, irrésistible, courut à la porte, la ferma à clef, ouvrit un petit secrétaire en bois de rose, fit jouer un tiroir secret qu'elle était seule à connaître, en tira un album à fermoir d'argent, où elle écrivait toutes ses impressions, môme les plus secrètes: et fébrile, elle feuilleta les pages de son Journal', cherchant l'endroit oii elle avait, deux ans auparavant, marqué Tunique, la suprême journée.

Château d'Hers-en-Forêt, 29 septembre.

« Voilà huit jours que le prince est parti. Jusqu'à présent, il m'a été impossible d'écrire. J'avais le cœur trop troublé. Essayons aujourd'hui. Il faut que je tâche de me ressaisir, de démêler ce que j'éprouve.

)) C'est si soudain, si inattendu. J'aime! et pour la première fois de ma vie. J'aime! Quelle sensation douce et cruelle j'éprouve à répéter ce mot ! Le cœur me saute dans la poitrine ; il a des élans si forts qu'il me semble qu'ils vont m'emporter comme des coups d'aile. Puis des tristesses me suffoquent, et je ressens une lassitude de vivre et jusqu'à l'envie de mourir.

» Je ne pense qu'à lui. Je vis dans un rêve; à chaque instant, j'ai peur de m'éveiller. Je fuis le bruit, les paroles, le rire. Je m'enferme dans ma chambre. Toute la nuit j'ai pleuré. Et je ne puis

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lutter contre Timage qui m'obsède : elle est en moi. Quelque chose de tendre et de fort me terrasse et mamollit; il me semble qu'on m'a brisé les vertèbres.

)) Je souffre. Oui, ma joie même est une souffrance, et cependant j'en suis heureuse et hère, et pour rien au monde je ne voudrais cesser de souffrir ainsi. Ah! les mots!... comme ils sont impuissants à traduire la pensée! »

30 septembre.

« Je veux me confesser à moi-même. Il faut que je reprenne les choses depuis le commencement, que je me les raconte bien posément, comme lorsque je faisais des « devoirs de style ». Et en même temps j'éprouve une honte à bavarder ainsi; la pudeur de mon amour serait de se taire; mais mon secret m'étoufie et je ne puis le confier qu'à moi. AUons!

» La maréchale Saint- André m'a prise en affection. Elle nous a invités, mon père et moi, à venir passer quelques jours en son château d'Hers, en pleine forêt de Fontainebleau. Nous sommes descendus du train à Bourron, et un breack nous a conduits au château, avec plusieurs autres ^invités, le générai de Fabré, le banquier Maury, la baronne et le baron de Star.

» La maréchale nous a fait le meilleur accueil. C'est toujours la môme vieille femme brusque, excentrique, enragée de cheval et de chasse, parlant fort et cru, mangeant comme un homme, incroyable de santé, quand on songe qu'elle a soixante ans passés, ayant toujours la môme manière de regarder les gens en face et de les interloquer par une question inattendue; avec cela point ridicule, un esprit vif et naturel, de la dignité sous ses bandeaux blancs qu'elle poudre, et beaucoup de bonne grâce quand elle le veut.

» — Ah! voilà la princesse Hamlet — dit-elle en me voyant. Elle m'appelle ainsi en ma qualité de Danoise, je pense, et puis pour je ne sais quoi de rêveur et de particulier qu'elle trouve en moi qui pense et rêve plus, paraît-il, que les jeunes filles de mon âge ; — et elle m'a embrassée sur les deux joues.

» — Gomment! — s'est-elle écriée ensuite — le prince n'est pas avec vous ? Qu'est-ce que cela signifie? A quoi pense-t-il? Gela n'a pas le sens commun !

)) Elle paraissait très contrariée. Je sus qu'il s'agissait de son fdleul, le prince d'Ancise, dont on attendait tous les jours l'arrivée au château. Pendant la semaine qui suivit, et où des lettres et des dépèches ajournaient sa venue, j'entendis fort parler de lui, en bien et en mal. Les hommes, sans exception, le détestaient, com.me ils détestent quiconque leur est supérieur par le nom, la fortune ou le mérite. Ils l'accusaient de pose, de morgue et d'originalité choquantes. Les femmes étaient plus indulgentes, mais avec cette pointe de com-

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misération ironique qu'elles marquent envers quiconque leur échappe ; car le prince, paraît-il, marié depuis dix-huit mois, passait pour très fidèle à sa femme. Mais, disaient ces dames, cela ne durerait pas. Il n'avait pu se ranger pour toujours. Et elles rappelaient à mots couverts, mais pas si bas que je ne pusse entendre, l'ancienne liaison du prince avec madame de Verlumes; et les amours, violentes comme des coups de folie, qui avaient traversé sa jeunesse, une entre autres pour Rosa Lear, l'actrice anglaise, et tout de suite après pour une femme mariée, qu'il avait enlevée.

» D'après cela, je m'imaginai le prince un homme à bonnes lortunes, un « homme à femmes », comme disent élégamment ces messieurs, et c'est une espèce d'êtres que je ne puis sentir. Mais la maréchale, qui raffolait de lui et qui m'en parlait constamment, haussa les épaules quand je lui répétai les propos de ces dames.

)) — Daniel est un homme accompli, dit-elle. Personne n'est moins latque lui. Quant aux péronnelles à qui il a fait le grand honneur de les compromettre un peu, plût à Dieu que cela eût pu le guérir du mal incurable qu'il a, et qui est son plus grand défaut.

)) — Et lequel, madame? — demandai-je avec plus de curiosité qu'il n'était convenable.

» — L'ennui, Mit-elle.

» — Ah! fis-je, l'ennui!...

» La maréchale me regarda brusquement.

» — Oui. Au îait, vous devez comprendre cela, petite. Je suis sûre que vous avez aussi vos iours

de spleen? Ma parole! Je ne sais pas comment les jeunes gens sont bâtis, aujourd'hui. Ils ont tous Fair de porter le diable en terre. On ne jure plus que par cette vieille bête de Scho... Schopenhauerî 3Iais sarpejeu! ça n'est donc pas bon de vivre? Quand vous mangez, quand vous buvez, quand vous respirez l'air et le soleil, ça n'est donc pas bon? Et danser, et se parer, et jacasser, et rire, et s'aimer, ah! s'aimer! est-ce que ce n'est rien, ça? Mon enfant, croyez-en quelqu'un qui a beaucoup d'expérience, la vérité n'est pas dans les livres, elle tient toute dans un mot : vivre, vivre de toutes ses forces, de toutes ses facultés, par tous ses pores. Jl faut jouir! — répéta la vieille maréchale avec une énergie inquiétante — on meurt toujours assez tôt!

» — Si encore, — reprit-elle en hochant la tête — c'était depuis son mariage que Daniel s'ennuie, je le comprendrais, car cette pauvre Clotilde était bien faite pour devenir nonne : une femme plongée dans la dévotion jusqu'au cou! Gomment y a-t-il encore des benêtes pour croire à ces sottises-là?

» — La princesse est jolie? — ne pus-je m' empêcher de demander.

» — Non, oui, l'air d'une Vierge; de beaux yeux, la bouche un peu grande, une expression de visage trèsparticuhère; oh! elle est bonne et douce, un peu simple peut-être! et puis maigre — fit avec une moue comique la maréchale qui ne l'est guère; et me mettant familièrement la main au corsage : il faut pourtant qu'une femme ait des petits

seins. Eh mais, petite, qu'est-ce que je sens là? Vous ne m'en aviez rien dit.

» Et comme rougissante, en souriant, je me reculais, la maréchale, qui était dans son jour de folies, partit d'un éclat de rire.

)) — Encore un télégramme, fit-elle en prenant le papier sur un plateau qu'un laquais lui présentait — c'est du prince, je parie. Il arrive ce soir, il sera là pour dîner.

» Pourquoi mentir? Ma curiosité, je l'avoue, était fort excitée, et en même temps, je ne pouvais me défendre d'une certaine prévention. C'est si difficile d'être prince, aujourd'hui. Tous ceux que j'ai vus, je leur ai trouvé fair bête. Et je me représentais celui-là, je ne sais pourquoi, sous des couleurs défavorables ; j'étais hantée par l'obsession d'un homme au visage mat, d'une pâleur jaune, aux yeux troubles, aux moustaches d'un noir de cosmétique, et portant des bagues à tous les doigts : un vrai type de gravure de modes. C'était saugrenu et bête, je le sais, et je ne pouvais m'empècher d'en rire. Quoi qu'il en soit, je me fis belle pour le dîner, très belle, avec F arrière-pensée de fixer l'attention du prince ; je remarquai d'ailleurs la même préoccupation déguisée chez les autres femmes, mais il n'arriva pas encore ce soir-là.

» Le lendemain, les Erlandi, dont le château est voisin de celui de la maréchale, couraient le cerf. Nous devions nous joindre à la chasse.

)) Au matin, je me levai de bonne heure, mis mon amazone et descendis au jardin. J'y étais depuis cinq minutes, cherchant la plus belle rose, et j'ai-

lais la cueillir, quand j'entendis derrière moi crier le gravier. Me retournant, je me trouvai en face d'un inconnu en habit rouge, botté, éperonné,bien fait et de haute mine, autant que j'en pus juger dans le premier moment de surprise. Il s'approcha et me salua de très bonne grâce. La rose, que dans mon trouble j'avais lâchée, pendait au bout de sa tige brisée. Il la vit, la détacha et silencieusement me l'offrit, avec un regard et un sourire que depuis je n'ai vus qu'à lui. Je ne doutai pas que ce ne fût le prince, arrivé sans doute de grand matin et n'ayant pris que le temps de changer de costume.

» Aussi répondis-je gentiment :

» — Merci, prince.

» Il haussa les sourcils, m'examina avec attention, puis d'un air enjoué :

)) — Vous me connaissez, princesse?

» Je dus rougir alors et, croyant à une méprise, marquer quelque étonnement, car il reprit, avec un sourire malicieux et bon :

)) — N'est-ce pas à la princesse Hamlet que j'ai l'honneur de parler ?

» — Non — dis-je avec effronterie, je ne sais par quelle contradiction taquine et quelle envie de l'éprouver.

» — Non? — fit-il avec doute, et il chercha dans mes yeux la vérité; son sourire, le temps d'un éclair, me parut indécis et troublé ; je partis alors d'un petit éclat de rire qui le rassura.

» — Du moins c'est à mademoiselle Frédériqua Yisée? — dit-il avec une dignité s:racieuse.

» 31a gaîté me sembla sotte; et piquée contre moi-même, rougissant davantage :

» — A quoi le devinez-vous?

)) — Mais à votre grâce, mademoiselle, au charme si particulier de votre personne qu'à prenuère vue, entre plusieurs femmes, je vous aurais devinée. — (Cela dit avec une grâce aisée, et si légèrement qu'on doutait s'il ne se moquait pas de vous ou de lui-même). Il ajouta plus sérieusement :

» — Je n'ai d'ailleurs aucun mérite à être devin, mademoiselle : car au portrait que dans ses lettres la maréchale m'a tracé de vous, je n'ai fait que vous reconnaître. 11 est vrai que ce portrait, si flatteur, si enthousiaste qu'il fut, restait bien au-dessous de la réalité — et il s'inclina, en me jetant un regard assez vif.

)) — Qui est-ce qui dit du mal de moi? — fît une grosse voix derrière nous.

» C'était la maréchale.

» — Bonjour, petite. Vous flirtez donc avec ce mauvais garçon ?

» Et tendant au prince sa main à baiser, elle commença aussitôt à s'entretenir avec lui. J'en profitai pour m'esquiver et regagnai ma c]iambre,plus troublée que je ne voulais me l'avouer, essayant de raisonner l'impression indéfinissable que m'avait faite le prince, et si éloignée de mon attente que j'en restais stupéfaite et charmée. Cependant nous n'avions échangé que trois paroles : son regard n'avait fait que sonder le mien; et déjà il me semblait que nous étions amis, ou ennemis, je ne sais, mais qu'en tout cas nous ne saurions plus être

indifférents. J'éprouvais d'autres sentiments encore : le plaisir que le hasard nous eût évité la banalité d'une présentation officielle, en nous mettant ainsi en présence, seul à seul, puis que la maréchale fût arrivée à point pour me tirer d'un commencement d'emharras, enfin le petit orgueil de sentir que je ne lui avais pas déplu, à lui. Je revoyais l'expression amicale de ses yeux qui étaient fort beaux, de son sourire aux dents blanches, mais je ne pouvais retrouver les détails de son visage et les particularités de sa personne; je ne revoyais de lui que cette expression sympathique. Je me disais qu' « il me p/a?sai^ », je me répétais ce mot; et il s'accompagnait en moi d'une sensation de plaisir très vif, quelque chose de léger et de fin comme la griserie du vin de Champagne. »

Là, Frédérique leva les yeux, avec un sourire étonné; l'insuffisance des phrases, le désaccord de leur ton léger, presque futile, avec la profondeur des sensations qu'elles réveillaient à présent, venaient de la frapper de surprise. Ce qu'elle lisait là lui sembla vain, incomplet : un bavardage. Et cependant, avec quelle fièvre, — elle s'en souvenait — et quelle émotion elle avait tracé ces pages ! Non, il y avait des choses qu'on ne pouvait exprimer. On les sentait, et c'était tout.

Laissant l'album sur ses genoux, elle ferma les yeux, cherchant à descendre en elle-même, à rééprouver le passé.

Elle se voyait, descendant la dernière dans la cour; tout le monde réuni, les chevaux piaffants.

Le prince lui présentait comme marchepied ses deux mains entrecroisées. Elle hésitait, puis posait sa botte sur les mains fines et nerveuses qui l' enlevaient : elle était en selle. L'on partait.

Et dans son souvenir, la sensation d'un galop devenant bientôt plus ardent et plus fou, et où elle sentait sur sa face le vent des branches, se mêlait h Fimpression de sa tendresse grandissant, grandissant au galop, pour cet inconnu de la veille, cet ami du matin, le prince. Il avait des regards, aigus et pensifs, qui la troublaient délicieusement. Il vivait des sourires, dont le charme délicat la prenait par ce qu'elle avait de plus fin dans Tàme. Il disait des mots dont le son, le sens lui causaient un plaisir presque matériel. Et cependant, c'avait été bien peu de chose, ces attentions que le souvenir depuis multipliait, faisait paraître plus profondes et plus belles; ce n'était après tout qu'un mot, un sourire, un regard, mais ils avaient cet on ne sait quoi qui prend le cœur.

Et la splendeur automnale de cette journée se reflétait comme en une chambre obscure, dans les yeux clos de Frédérique. Elle revit ce féerique ciel d'azur pâle, ces feuilles d'un ton fauve, ces tapis brûlés, ces chemins mj'stérieux s'ouvrant à l'étoile des carrefours, ces sous-bois frais, ces clairières aux parfums d'herbes sèches, et le papillotement continuel des trembles à feuilles d'or, et le tulle d'argent des géantes toiles d'araignée, et le silence de cette forêt sans eau, où les oiseaux mêmes se taisaient, comme en un lieu enchanté, et le galop sans bruit des chevaux dans la mousse.

Et voici que, sans qu'elle sache pourquoi, comme si le coup de baguette d'une fée avait supprimé la chasse, Frédérique, attirée par un charme, galope, en une allée solitaire, aux côtés du prince. Il a dit :

— Par ici, c'est plus court.

Et Frédérique, sans penser, a lancé son cheval derrière lui.

A travers les taillis, s'éloignent et disparaissent les amazones et les cavaliers. La voix des chiens et le son des trompes s'éteint.

Ils sont seuls, tous deux. Ils ne se parlent pas. Ils ne se regardent pas. Ils galopent. Les arbres fuient, le ciel court, les nuages s'envolent. La tête tourne à Frédérique. Elle voudrait galoper ainsi, toujours. Il lui semble que le prince l'enlève, qu'ils sont en fuite et poursuivis, mais que leurs bons chevaux les conduiront, sains et saufs, au merveilleux pays du refuge. Le chemin s'est rétréci, maintenant. Ils se frôlent presque.

Le chemin se rétrécit encore ; il faut baisser la tète sous les branches. Frédérique a la sensation d'un danger. Aussitôt :

— Halte ! dit le prince.

Et il s'arrête court.

Elle veut en faire autant, mais son cheval, sur la brusque tension des rênes, se cabre droit. Frédérique sent à la nuque un choc, une douleur lourde-, le cœur lui manque, ses mains s'ouvrent et elle se sent mollement tomber. Elle n'est pas évanouie, mais en de vagues limbes où des flammes dansent devant ses yeux; et son cœur tourne, tourne, et elle est légère, légère; et elle voudrait

que cet état douloureux et doux durât longtemps, li lui semble que des mains invisibles, des mains de rêve la frôlent, la soulèvent ; puis une sensation acre, irritante, la pique aux narines; et rouvrant les yeux, elle voit le prince penché sur elle, qui, un bras passé autour des épaules, lui hausse la tète et lui tient un flacon de sels. Elle sourit, à le voir si pâle, et se sent heureuse de vivre. Mais comme il est pâle, vraiment! Il respire en homme allégé d'un grand poids.

— Comment vous sentez-vous ? — demande-t-il à voix basse.

EUe ne répond pas tout de suite, puis :

— Que m'est-il donc arrivé ?

Elle suit en l'air le regard du prince et aperçoit la rude branche qu'elle a heurtée. Elle sent sa nuque lourde et changée en plomb, elle y porte la main. Son épais chignon l'a préservée. Une fine expression de souffrance passe sur son visage, car elle se sent toute froissée.

— Comment ètes-vous ? répète-t-il.

— Mais... mieux, un peu étourdie. — Et souriant à la vue des sels :

— Vous aviez donc deviné que j'en aurais besoin ?

— Xon, je porte toujours ce flacon sur moi, contre mes migraines.

— Vous avez eu peur, dit-elle, respirez-le aussi î — et d'un gentil geste elle le porte à son tour aux narines du prince, émue pour sa pâleur et l'expression d'angoisse qu'elle a vue, en ouvrant les yeux, sui' ce visage à peine rasséréné.

En souriant, il s'y prête et aspire l'acre parfum, mais ses yeux éloquents se fixent sur les doigts blancs de Frédcrique. Elle rougit, retire le flacon et par contenance l'examine; elle y voit sur la capsule d'or un chiffre entrelacé, devine un souvenir de femme, et, subitement jalouse, les yeux changés, elle le rend avec un sec :

— Très joli !

Il comprend et répond simplement :

— C'est le flacon de ma femme.

Sur ce mot, est-ce assez inexplicable ? s'arrête net la jalousie de Frédérique ; mais en échange, elle ressent un malaise, à la pensée de la princesse absente, comme si elle subissait la présenct^ d'un tiers invisible. Elle tend sa main au prince, qui la relève : et grave, l'air un peu hautain — Partons ! — dit-elle d'un ton bref. Il s'incline, détache les chevaux, la remet en selle ; et ils s'en vont au pas, sans se parler. Frédérique souffre, et elle pressent qu'il souffre aussi. Ce silence leur pèse comme un malentendu. Ah ! si elle osait parler. Et lui, ne devine-t-elle pas qu'il aurait des choses à dire, qu'elle voudrait savoir, et qu'elle n'ose demander? Une curiosité la brûle, en vain. La franchise cœur à cœur, d'esprit à esprit, est-ce possible, avec l'hypocrisie mondaine, le mensonge des convenances? Elle examine à la dérobée le prince. Son visage, d'une mélancohe fine, a pris une expression sérieuse et froncée. Frédérique en ressent un malaise : cela la déroute, l'inquiète. Mais le prince, à cet instant, la regarde. Leurs yeux se rencontrent, se pénètrent, se fondent, et

elle se sent tout amollie. Ces regards, il lui semble, sont un aveu. Serait-ce possible ? Quoi ! si vite, ils s'aimeraient? et puis... mais après?... Quelle folie ! Non, non ! la joie égoïste d'aimer et d'être aimée l'emporte ! Et ce regard, ce long regard croisé leur entre au cœur, et voilà qu'il est irréparable, et que maintenant II va parler, elle va l'entendre dire tout bas...

— Frédérique !

Ce mot attendu, cbuchoté, rompt le charme. Effrayée, elle rend la main et cravache son cheval; il part comme une flèche. Le prince la suit, et elle le fuit. Que pourrait-il dire de plus qui valût ce regard et ce nom :

— Frédérique î

Et elle luit toujours, avec un trouble et une joie éperdus, entendant derrière elle les sabots du cheval qui la gagne de vitesse et la rejoint. De nouveau, ils galopent côte à côte, muets, dans le vent de la course. Puis, au milieu du silence, des aboiements et des fanfares se rapprochent, éclatent : le cerf lancé débouche, en deux bonds traverse la route et disparaît. Les chiens passent au galop, puis les piqueurs, les cavaliers et les amazones. Frédérique et le prince rejoignent la chasse et n'échangent plus une parole...

A ce moment cessa l'hallucination de Frédérique : décor et personnages disparurent; elle se retrouva dans sa chambre, et éprouva un dépaysement, comme si c'était un lieu inconnu.

Alors elle rouvrit l'album, lentement, avec des

yeux de rêve et des doigts alanguis. Son visage était délicieusement rose, un peu moite ; et elle souriait, avec une expression d'enfant étonné. 31ais elle parut pensive ; son regard devint attentif et fixe; une indéfinissable souffrance plissa sa lèvre supérieure. Elle lisait :

« ... Et c'est tout. Au retour de la chasse, prétextant la migraine, je me suis enfermée dans ma chambre. Le lendemain, le prince était parti, rappelé brusquement dans la nuit par une dépêche de sa femme, gravement malade.

» Fus-je heureuse ou triste de ce départ? Je ne sais, tant mon trouble alors était grand. Tout donnait à cette courte rencontre un charme de roman : l'apparition inattendue du prince au jardin, le matin; cette galopade en foret, cet accident et l'aveu supendu à ses lèvres, cette soudaine tendresse fleurie entre deux êtres inconnus l'un à l'autre et qui auraient dû rester étrangers : enfin le départ brusque du prince, sa disparition soudaine comme son arrivée, qui donnait l'illusion d'un rêve, d'un beau rêve, — tout, oui, tout contribuait à m'égarer la pensée et le cœur.

» Seule, les jours suivants, je m'abandonnai sans réserve aux sentiments que j'éprouvais pour lui. Et en même temps, j'étais pleine d'angoisse. Il me semblait que tout le monde devait lire sur ma figure.

)) La maréchale, sous sa brusquerie ordinaire,, me marquait beaucoup de bonté. Il me sembla qu'alors elle m'avait devinée; ses caresses sem-

Liaient plus tendres : on eût dit qu'il s'y mêlait un peu de pitié.

» Puis nous quittâmes le château, et je n'entendis plus parler du prince. »

Février.

» Je me suis dit: « C'est un entraînement d'une minute, un de ces rêves que font les jeunes filles, un de ces amours pareils aux bulles de savon qui crèvent, une joie et une douleur d'un instant. »

» Et j'ai senti que ce n'était pas vrai. Je ne suis pas romanesque, au sens trivial du mot. J'ai beaucoup réfléchi. Je sais les choses, j'ai lu. Je suis plus instruite et plus intelligente que la plupart de mes compagnes, et je le dis sans orgueil, parce que cela est. Je ne me trompe donc pas sur moimême. Je m'étudie. Et je le sens bien, mon cœur, que j'écoute battre, ne bat que pour lui. // est ma pensée douce, ma vie. Les jours passent, et je m'éveille fidèle à son souvenir. Il me semble que je pourrais continuer à l'aimer ainsi toujours, sans le revoir. Alors, je n'aurais aucun remords. Et je mourrais avec mon secret. »

15 Mai.

» Il est impossible que nous ne '^ous revoyions pas. // est à Rome, avec sa famille. Que de fois j'ai eu ridée de lui écrire ! C'est mal, je le sais. Mais depuis quelque temps, toutes sortes de mauvaises pensées me traversent. Ah ! il ne m'aime pas, c'est certain. Déjà il m'a oubliée. M'a-t-il aimée une heure seulement, une minute? J'ai été pour lui l'amusement d'une journée.

» Mais non ! Je ne me trompe pas. Il y a eu une seconde, au moins, où nos yeux se sont rencontrés, où nos lèvres avaient peur des paroles, et il a murmuré: — Frédérique ! Et je me suis enfuie lâchement. Oui, lâchement! Qu'importent le monde et les autres? Pourquoi se sacrifier à des devoirs imaginaires? Rien n'existe de tout ce que nous appelons de noms sonores. Ce sont des ombres (jue nous créons, et dont ensuite nous avons peur ainsi que des enfants. Et puis quand même? Après?... Il faut vivre, la maréchale a raison, il faut jouir. On meurt toujours assez tôt. »

IG Mai.

« C'est grossier, c'est bote, c'est vil, ce que j'ai écrit là ! »

Nice, mars de l'année suivante.

« Est-ce ma faute s'il se mêle à ma vie, le jour, à mes songes, la nuit? J'ai tout fait pour l'oublier. J'ai voulu croire que j'en aimais d'autres. Inutilement. Les rêveries que mon âme brode sont tissées avec son souvenir. Il est ma longue pensée. Je me désintéresse de tout, hors de lui. Je n'agis déjà plus et me laisse vivre dans un songe éveillé, comme une fumeuse d'opium. Il me semble, à certains moments, que j'habite au milieu d'ombres, et que mon père, mes sœurs, tante Zabeth n'existent réellement pas, et que seuls, lui et moi, nou^ sommes.

)) Ah ! si loin, autant dire perdus, morts l'un pour l'autre !

j) ...J'ai souvent pensé que ce serait une chose terrible, si nous nous retrouvions étrangers, s'il passait à côté de moi sans me reconnaître, si nous

AMANTS 3î

n'avions rien à nous dire, si nous ne pensions, si nous ne sentions plus rien à la vue l'un del'autre... ))

ll'ice, avril.

.-.Quel maussade hiver j'ai passé î toujours ces rhumes ! Et ces hommes, comme ils m'ennuient, surtout les plus aimables. Je les devine si grossiers. Leurs regards déshabillent une femme, et leurs propos quand ils sont entre eux seuls ! J'en ai entendu : on aurait dit des palefreniers.

)) Ce qui me frappe le plus est, sous une apparence d'enthousiasme, leur secret mépris pour les lettres, les arts, toutes les choses nobles. Hier, on a voulu me faire chanter dans un salon. J'ai refusé.

» D'ailleurs, voilà longtemps que je n'ai touché mon piano. La poussière tombe sur mes chères partitions de Wagner.

» Nice m'ennuie. Je voudrais passer la mer.

» Ah! ne le reverrai-je donc jamais? «

Juin.

« Je Suis jalouse de lui, de ses maîtresses anciennes, de sa femme. Je voudrais savoir tout ce

qu'il fait. Son nom revient, parfois, dans les jour, naux. Je sais qu'il a été en Italie, en Angleterre- Puis il a fait un voyage en Orient. Une fois, il était à Paris, en mémo temps qu ' nous. Je ne l'ai su quaprès. Nous aurions pu nous rencontrer. Une autre fois, à Menton, nous sommes arrivés le len demain de son départ. Souvent, j'ai rêvé cette folie : je partais, j allais le rejoindre, j'arrivais devant lui, je relevais ma voilette, il me recon naissait, et... et puis quoi? pauvre sotte ! »

13 Juin.

<( Non, je ne me fais pas illusion, mon prince n'est pas un héros de roman. C'est un homme comme tous les autres. Il a des défauts, des vices peutêtre. Qu'est-ce que cela me fait? Je ne voudrais pas d'un homme parfait. Je serais trop incomplète, trop défectueuse à côté de lui. Il y a des jours oii il me semble que je vaux si peu, si peu... C'est un bien gros mot à dire, mais j'ai peur de manquer de sens mord. Est-ce que je tiendrais de père, par hasard?

» C'est méchant, ce que j'ai écrit là. Pauvre père I Je l'aime bien, pourtant. Ah! pour un homme qui est hbre, riche, bien portant, ce doit être un bien grand attrait que la vie, puisque mon père, à soixante ans, est un «viveur». Oui, les hommes ont

cela pour eux, quand ils s'ennuient. Quel dommage que les femmes ne puissent être des viveuses ! Bah! il y en a. Elles se moquent de tout, celles-là, même du mépris qui les entoure. Elles passent, bousculant les hommes, avec leurs robes insolentes et leurs visages fardés. Mais elles se vendent, ce qui est ignoble.

» Fh bien, on peut toujours se donner !...

» (Yoilà une page que je brûlerais, si je ne m'étais juré d'avoir le courage de" mes opinions. Mais bah î Je puis bien être sincère avec moi-même !)

» Dans les romans, ce qui métonne est la résistance opiniâtre des héroïnes : elles se disputent, elles se marchandent. Si elles aimaient bien, est-ce qu'elles hésiteraient tant à se perdre?

» Décidément, Léa Karlsen m'a gagnée au nihi-

lisme. »

Septembre

<( Je relis ces pages. Elles sont vulgaires. Faire ce qu'on veut, braver le monde, ce serait trop simple et trop facile. Et si c'était la vérité que d'obéir à nos instincts, pourquoi aurions-nous ces sentiments de pudeur, de réserve, de délicatesse, cette conscience du bien et du mal? 3Ioi-môme, qui écris ces pensées, pour moi seule, n'en ai-jepas cependant un malaise et comme une honte? Oserais-

je en faire parade tout haut ? Vo udrais-je que Wilkie les lût?

» Mais qu'est-ce que cela prouve? Que je suis faible et inconséquente... »

— Toc! toc! toc! — On frappait.

Frédérique sursauta, regarda la porte. Une vive

rougeur envahit ses joues et son cou. D'un rapide mouvement, elle cacha l'album dans le tiroir secret, referma le secrétaire, puis le cœur battant, s'avançant à pas de velours :

— Qui est là?

Une jolie voix cria:

— Moi. Wilkie.

Frédérique ouvrit.

— C'est toi, petite chatte î

— J'apporte le chocolat, — dit \yilkie; — tante Zabeth est couchée, elle a la migraine. J'ai fait rôtir le pain. Une tranche a brûlé. Mitka a crié après moi, mais ça m'est bien égal.

Et posant le plateau qui lui encombrait les mains :

— Là, que je t'embrasse !

Et elle se pendit au cou de Frédérique, qui serra contre elle l'enfant de quinze ans, fraîche et sentant bon, svelte en son corsage noir et sa robe noire, un peu courte et découvrant les fines chevilles de soie noire.

— Tiens, tu n'as pas pris ta potion ; pourquoi? Et Wilkie, du doigt, menaça sa grande sœur:

— Mangeons! Et puis, après, je te servirai de femme de chambre, veux-tu? Comme tu as été paresseuse, ce matin. Tu as bien dormi? Tu n'as pas toussé?

Et de nouveau, tendre, elle se pressa contre

elle, la regardant de ses grands yeux bleus, frottant doucement sa joue contre la joue de sa sœur, mêlant ses cheveux d'un blond pâle qui descendaient en une longue natte claire, aux cheveux d'un blond d'or foncé, en désordre, de Frédérique. Et avec une vivacité soudaine :

— Moi, j'ai fait des rêves , des rêves... ohl que c'est drôle : je volais dans l'air, je courais à deux mètres du sol, et pour aller plus vite, je faisais aller mes mains, comme quand on nage. Et il y avait quelqu'un qui me suivait ; et quand je me retournais, je ne voyais rien. Et cependant, je sentais que ce quelqu'un était bien là, derrière moi, et qu'il allait m'atteindre, et tout à coup j'entends une voix qui me dit :

« — Voulez-vous accepter mon bras, miss? »

« Et qu'est-ce que je vois? Ton amoureux, ma chère, Samy, l'air triste, tout habillé de bleu, avec un fusil sur l'épaule, et il me dit :

(( — Votre sœur n'est pas là? — Je lui réponds : « — Non, pourquoi? — Ah! c'est que j'aurais voulu lui dire qu'elle ne m'oublie pas, parce que j'irai bientôt la voir; j'ai beaucoup de choses à lui dire Mais mon cheval s'est blessé hier en sautant une haie et c'est pour cela que je vais à pied. » Je le regarde, et voilà que je ne le vois plus. Alors je me dis : « Cela n'est pas naturel, il faut absolument "que je prévienne Frédérique. » Et je me remets à courir, mais cette fois sur la terre, plus dans l'air, et j'étais au milieu d'une forêt de pins; il y avait beaucoup d'arbres tombés en travers de la route, et voilà qu'un sanglier sort d'un taillis

et se précipite sur moi. Je pense : « Je suis perdue ! )) et je me jette à terre contre un des arbres en me disant : « Le sanglier me prendra peut-être pour un arbre ». Et aussitôt je sens la bète sur moi, qui me piétine, et ses défenses lacéraient ma robe, elle se roulait sur moi, son poids m'écrasait; et figure-toi que cela ne me faisait aucun mal, mais que je ressentais au contraire un grand bienêtre par tout le corps. Et je me suis réveillée toute bète, tenant à pleins bras mon traversin?... Tu ne ris pas? Qu'est-ce que cela veut dire, un rêve pareil? Zabetb me l'expliquera. Pourquoi ai-je rêvé de Samy?

Frédérique la regardait sans répondre. L'enfant répéta :

— Pourquoi ai-je rêvé de Samy?

— Je ne sais pas, — dit Frédérique. — Et songeuse, elle évoquait au fond d'elle-même la figure rose du vigoureux jeune homme. D'origine écossaise, fort riche, fils d'un membre de la chambre des communes, Sam Eburton l'aimait. Il avait demandé sa main. Elle avait refusé, bien qu'il ne lui déplût pas, résolue à ne se point marier encore. Depuis, il n'avait plus remis les pieds à la villa Clives, que les Ylsée occupaient, depuis novembre. Et Frédérique s'étonna de l'avoir si profondément oublié.

— N'est-ce pas qu'il est bon, mon chocolat? — dit Wilkie. Et gourmande, elle montrait une langue de petit chat qui lèche ses babines roses. — J'ai remis du lait dans la casserole, 3Iitka le boira clair!

— ^Vilkie ! — dit Frédérique avec un léger accent de reproche.

— Ah bien! tu vas défendre Mitka, — ditWilkie en boudant. — tu es bien bonne, va, car au fond elle te déteste.

— Ne dis pas cela, Wilkie, — dit Frédérique, qui avait l'humeur douce et tolérante.

— Aussi je le lui rends bien, — dit l'enfant mutine. — Houh! la vieille fée bossue; c'est elle qui a rendu Zabeth malade. Papa est trop faible, il est comme toi. Vous vous laissez tyranniser par Mitka. 31oi, je me moque d'elle !

Et Wilkie prit un air fanfaron qui fit sourire Frédérique, car elle savait que sa sœur avait une grande peur de leur aînée. Et bien qu'elle y fût habituée et résignée et évitât d'y penser, tous les conflits entre Mitka et tante Zabeth lui revinrent à la mémoire, et elle s'avoua que la bossue était in~ supportable. Très intelligente, mais acariâtre, d'esprit mordant et d'humeur excentrique, elle avait, à trente ans, toutes les manies d'une vieille fille et toute l'impétuosité d'un garçon ; avec cela une laideur ironique et quelque chose de troublant dans le regard. Naine, malgré sa bosse elle montait tous les jours à cheval, seule, et on la voyait passer, secouée comme un panier, au grand trot sec d'une jument anglaise. Puis, des semaines, elle restait enfermée dans sa chambre, sans parler à personne, occupée à lire du matin au soir. Tout à coup elle reparaissait, courait les visites, les soirées, montrait d'étranges coquetteries, se décolletait. Ces excentricités duraient depuis si long-

temps, que toute la famille Ylsée y était accoutumée.

— Elle devrait bien se marier, — dit \Yilkie, — on serait débarrassé d'elle !

Frédérique hocha la tète, sceptique.

Les partis n'avaient pas manqué à Mitka, qui avait hérité de sa mère une fortune considérable; mais, très méfiante, elle s'était toujours refusée à se laisser épouser pour son argent.

— Non! — dit Wilkie, voyant Frédérique se lever, — ne sonne pas, c'est moi qui t'habillerai.

Et sur un geste de refus :

— Oh! je t'en prie, cela me fait tant déplaisir de te servir !

Jl y avait dans sa voix une adoration qui toucha Frédérique. Elle attira vivement l'enfant, la regarda dans les yeux, admira comme elle était jolie, fine comme un petit Saxe, avec sa figure rose et ses yeux précoces, et la baisant au front, maternellement :

— Chérie ! dit-elle.

Et elle reporta les yeux sur le portrait de leur mère, à laquelle Wilkie ressemblait extraordinairement. L'enfant surprit ce regard pensif et s'attrista un peu.

— Tu regardes maman, dit-elle. Est-ce qu'elle est ressemblante sur ce portrait? Gela me semble si étrange de ne l'avoir jamais connue, ma mère, de n'en avoir jamais eu; si, j'ai eu toi! — et elle pressa Frédérique dans ses bras.

— Mais, — reprit-elle, — ce n'est pas la même chose. Yois-tu, il n'y a pas à dire, nous sommes des demoiselles très mal élevées, de vrais-

garçons. Papa nous laisse faire tout ce que nous voulons. Zabetli aussi. Ce n'est pas comme ça que ça devrait être... Non! laisse, laisse-moi faire, Rika!

Et agenouillée, dans une pose charmanle d'humilité, elle prit le pied nu de sa sœur, le baisa et de force l'attira dans l'eau tiède pariumée de lait d'amandes, pour le laver, elle-même.

— Mais après tu t'en iras, Wilkie. — dit Frédérique, — j'aime à faire ma toilette seule.

— Bête! — dit Wilkie avec une ingénuité moqueuse, un exquis cynisme enfantin, — est-ce que je me cache de toi, moi? Je sais bien comment tu es faite, ma chérie.

Mais vovant Frédérique rougir, elle se tut, interdite, rougit aussi, puis éclatant de rire :

— Eh bien, je te coifferai seulement, là, es-tu contente?

Et\Yi)kie, se relevant, alla disposer sur la toilette les peignes et les brosses d'ivoire, les fines épingles à cheveux.

— Oh ! — dit-elle, — les mouches!

Dans le ravon de soleil qui coupait la chambre, et où des atomes blonds poudroyaient, des mouches, comme des balles d'or élastiques, bondissaient, lumineuses dans la clarté; hors du ravon, elles devenaient d'ombre et disparaissaient pour '"eparaître plus brillantes ensuite. Mais le ravon s'éteignit, un nuage passait au ciel; les mouches se transformèrent en vilaines petites bêtes noires que d'un mouvement instinctif Wilkie chassa, d'un coup de serviette. Elles s'éva-

nouirent par la fenêtre, dans l'air hleu. Le regard de ^Yilkie, les suivant, se posa sur le paysage et la mer.

— Un bateau! — s"écria-t-elle. Et s'armant d'une lorgnette de théâtre, elle reconnut la cheminée rouge d'un Transatlantique.

— C'est le courrier: - dit-elle, — nous aurons nos lettres après le déjeuner.

Frédérique accourue s'était penchée, elle aussi, à la fenêtre. Au loin, majestueux, s'avançait le navire. Ses trois mâts grêles se découpaient sur le ciel. 11 décrivait, afin d'entrer dans le port, une courbe large, que marquait un fin sillage d'argent. Il ghssait avec lenteur, grandissant à chaque seconde ; et sur la mer vide, au milieu du décor ensoleillé et silencieux, la venue de ce grand bateau paraissait mystérieuse: on sétonnait de la force invisible, du mouvement intérieur qui le rendait vivant. Wilkie pensait qu'il contenait des passagers bien heureux d'arriver et d'échapper au mal de mer. Frédérique songea à ceux qui attendaient, par ce navire, des parents, des amis ou des nouvelles. Elle n'attendait, n'espérait rien, ni personne. Un sentiment d'amère solitude Tétreignit. Elle baissa la tète, devint triste, et une larme qui ne tomba point, brilla au coin de son œil. Wilkie la vit :

— Rika, — s"écria-t-elle bouleversée, qu'as-tu? — Puis elle se tut, pressentant le grand secret qui rendait sa seur rêveuse et souvent sombre, et troublée, dans sa jeune ignorance et les curiosités de son être précoce, avec une intuition tendre :

— Que sais-tu, Rika, si ce bateau ne nous apporte aucune surprise?

Frédérique la regarda, un temps, au fond des yeux, énigmatiquement; puis détournant la tète avec gène, sous le regard profond de l'enfant, elle sourit, songeuse.

Le bateau entrait dans le port; il disparut derrière un pli de terrain couvert darbres, qui cachait la vue.

La toilette de Frédérique continua. Les deux sœurs ne se parlaient point. Leur silence, toutefois, était plein dépensées. Comme Wilkie achevait de coiffer sa sœur, la sonnette de la grille tinta, un roulement de voiture retentit; et dans la grande allée, sous les platanes, un panier tiré par un petit cheval apparut. Il décrivit un arc de cercle parfait, s'arrêta devant le perron. Un homme dàge en descendit. ^Yilkie s'écria :

— Vite, Frédérique, descends, voilà le médecin. Frédérique ht la moue, ennuyée. Cela lui rappela

qu'elle était malade.

ÎV

— Bonjour, docteur.

— Bonjour, mon enfant. Et cette toux?

— Je ne tousse plus.

— Oh! oh! voyons cela.

Et sanglé dans sa redingote comme dans une tunique, le docteur Simand, un médecin militaire très distingué, fait du doigt son geste coutumier, le petit geste impérieux répété chaque matin, qui réclame la suppression du corsage et exige un déshabillement chaste, afin d'ausculter la poitrine et le dos.

Frédérique, toujours avec le même malaise auquel elle ne peut s'habituer, lentement se déboutonne, ôte une manche, puis l'autre, montrant ses bras à fossettes et, sous la gorgerette blanche à col droit, ses épaules blondes et satinées. Le docteur Simand, tout en dépliant une serviette, regarde d'un œil qui ne dit rien, cette chair frileuse et délicate, puis il la couvre comme d'un voile de la

serviette, et percute : Toc! toc! deux petits coups secs, comme s'il frappait à une porte. Ensuite son oreille s'applique, adhère hermétiquement, fait ventouse, tandis quesonhras maintient étroitement la malade; et il semhle à Frédérique que le docteur est une sorte de pieuvre, une machine pneumatique vivante, qui va faire le vide en elle.

— Respirez fort! — dit-il.

Elle respire largement, avec bruit, se demandant ce qu'il peut bien entendre, qui l'intéresse tant.

— Respirez tout doucement.

Docile, elle ferme à demi les yeux, aspire et expire avec lenteur, comme si elle dormait.

— Ne respirez plus.

Elle s'immobilise, éprouvant une légère constriction, la petite peur de sentir s'arrêter l'organe vital; mais les battements de son cœur persistent, ce qui la rassure,

— Bien ! — dit le docteur, et il rephe la serviette, tandis que Frédérique, soulagée, se rajuste. Elle a toujours envie de questionner le médecin, mais elle n'ose. Peut-être a-t-elle peur d'apprendre le nom d'une vilaine maladie. Mais non, peut-on être malade, à son âge? Elle est délicate. Elle a des oppressions. Elle a beaucoup toussé l'hiver dernier. Elle a eu cet été une forte bronchite dont elle s'est ressentie jusqu'à présent. Et puis après?...

— Eh bien, docteur?

— Eh bien, mon enfant?

Il la regarde. Elle le regarde. Ils se regardent.

tous les deux, avec le même air d'interrogation, lui gros, court, rougeaud, impassible, elle grande, frêle, une imperceptible angoisse dans le regard. Il sourit, avec bonhomie. Cela la rassure, puis l'inquiète, et il lui faut un grand effort pour balbutier :

— Qu'est-ce que vous pensez de mon état? Le docteur ouvre les yeux tout grands, ébahi.

— Mais, mais, il est aussi bon qu'il peut l'être, aussi bon. Est-ce que vous allez aux courses, aujourd'hui?

— Vrai, — dit Frédérique, puisant du courage ; — alors ce n'est rien?

Le docteur se met à rire, et Frédérique s'étudie à deviner si ce rire est faux ou vrai.

— Hé î hé ! vous n'êtes pas un Hercule, mais... il aut prendre votre potion réguhèrement. Bonjour.

liion enfant !

Brusque et bonhomme, il ouvrait déjà la porte, (^uandle vieux Werner, le valet de chambre de M. Ylsée, apparut, et à demi-voix, respectueusement:

— Monsieur prie M. le docteur de vouloir bien venir lui dire bonjour.

— Est-ce que mon père est malade? — demanda Frédérique. alarmée.

— Non, mademoiselle, pas dutoul, — dit Werner avec un fort accent allemand ; — monsieur s'est seulement couché un peu tard, et ce matin, il se repose.

Déjà le docteur avait ouvert et refermé une porte, soulevé une tenture et pénétré dans la chambre de M. Ylsée. L'ancien ministre, un grand

homme rouge et congestiomié, était étendu,, tout habillé, sur son lit. Il fit un effort pour se soulever, €t d'un ton qu'il s'efforça de rendre gaillard :

— Eh bien, docteur, comment allez-vous ce matin?

— C'est à vous qu'il faut demander cela, — dit le médecin d'un air bourru. Et il examina, en faisant la moue, ce grand corps affaissé devant lui.

Une sorte de malaise, sous ce regard inquisiteur, se peignit sur la figure de M. Ylsée. Elle était encore belle, encadrée de favoris courts, avec un aspect de dignité officielle, diplomatique: le front, large et haut, marquait l'inteUigence et les nobles pensées : mais les yeux avaient quelque chose de trouble ; ils étaient très rouges et entourés d'un cerne noir; la lèvre inférieure, épaisse, pendait, montrant toutes les dents, bien conservées, et un sourire étrange, comme un spasme de jouissance, attirait l'attention surle menton gros, la mâchoire forte de l'homme de plaisir.

Le docteur avait rarement vu de masques aussi significatifs, oij des contrastes aussi violents fussent marqués dans le haut et le bas du visage, et en. luimême il diagnostiquait, grâce à ce qu'il savait de la vie antérieure du ministre : le tempérament nervo-sanguin, la jeunesselaborieuse et l'éducation austère, une vie consacrée au travail, tendue au labeur administratif, aux affaires, aux soucis pohtiques; puis le jour oii une disgrâce subite l'avait dégoûté de la cour, du pouvoir, une terrible réaction. Un amour, sans doute, s'était, trouvé sur son chen in. Et il avait tout envoyé promener. Le plai-

sir avait pris la place du travail. Cet homme, qui avait trop pensé, avait voulu jouir, et il lui avait été impossible d'enrayer. Une jeunesse tardive avait fait explosion en lui. Et...

— Vous êtes rudement vanné, hein? Qu'est-ce que vous avez donc fait cette nuit?

— La noce ! — dit M. Ylsée d'une voix creuse et convaincue, encore pâteuse.

— Parbleu, — dit le docteur. — Et vous souffrez?

— Oui, — dit M. Ylsée, dont la figure se contracta, — je souffre horriblement, j'ai le crâne tenaillé, et comme des coups de marteaux qui m'enfoncent des clous dans la tête. Faites-moi une piqûre de morphine, docteur.

— Fuit !

— Je vous en prie, fît doucement M. Ylsée.

— Ce sera la dernière fois, je vous en préviens, — dit le docteur d'un ton maussade. Et prenant dans sa poche un écrin plat, il en tira une mignonne seringue à tige d'aiguille, et dont le verre était gradué de petites stries chiffrées; pompant dans un flacon une petite dose de liquide incolore, il souleva le bras inerte de M. Ylsée, enfonça l'aiguille dans la peau, puis il pressa le piston, posant vivement le doigt sur l'imperceptible piqûre pour empêcher la solution de ressortir. Une grosse ampoule leva sur place. Le docteur, de son pouce mouillé, la frotta, l'aplatit; une enflure, une rougeur gagnèrent le bras :

— Ahî... — soupira M. Ylsée. Ses yeux devinrent brillants; il se mit sur son séant.

— C'est bon, hein? — fit le médecin, ironique, avec une moue de dédain mal déguisé.

— Oui, cette chaleur dans les reins, à la nuque, et puis... Ah! c'est merveilleux, docteur, la douleur est partie comme par enchantement !

— Oui, oui, et puis un beau jour... Vous n'avez plus besoin de moi. au revoir. — Et revenant : — J'ai vu mademoiselle Frédérique.

Le visage de M. Ylsée se transforma, parut s'éclairer, marqua une anxiété tendre :

— Ah ! et bien ?

— Rien de nouveau.

La face de M. Ylsée s'éteignit ; il regarda la tenture retomber sur le docteur, entendit la porte se fermer derrière lui, puis il sonna : Werner parut.

Aide-moi à m'habiller, Werner. Tu as vu

Frédérique, quelle mine a-t-elle?

— Une pien ponne mine, — dit l'Allemand. Et prêtant l'oreille à une musique étouffée : — C'est les métecins qui lisent qu'elle est malade, pour fendre leurs mauvaises trognes; mais elle est bas malade, car elle choue du jjiano comme un rossignol.

Le déjeuner tirait à sa fin.

Douché, par les soins de Werner, rasé de frais, les yeux rafraîchis, les cheveux passés au petit fer, rajeuni par une toilette minutieuse, ragaillardi par l'injection de morphine, le repas et quelques verres d'excellent bordeaux, M. Yisée ne ressemblait plus au viveur éteint, éreinté qu'il était une heure auparavant. Il avait redressé sa haute taille, repris son grand air, son sourire aimable, et, entre les deux couverts vides de tante Zabeth indisposée et de Mitka, absente par caprice, il siégeait, vis-à-vis de Frédérique et de Wilkie.

— Vous ètes-vous amusé, père, à cette fête ? — dit Frédérique.

— Est-ce qu'elles dansaient bien? — dit Wilkie, faisant allusion à des ballerines espagnoles, que le comité des fêtes avait fait venir de Malaga et qui avaient donné une représentation la veille.

— Bien? peuh ! comme ça, — répondit M. Ylsée.

' — Cependant quelques danses locales m'ont intéressé.

Et en lui-même il souriait, se rappelant l'emploi de sa nuit, les plus jolies danseuses emmenées souper, et comme elles mouraient de faim, les pauvres filles ; et il lui revenait des sensations de couleur et de bruit, la fleur rose que la signora Carmen portait dans ses cheveux, le coup de pistolet des bouchons de Champagne, des éclairs d'yeux particuliers à cette Carmen, jolie fille après tout, et sa bouche rouge comme un piment, et le goût sauvage de ses baisers. M. Ylsée se sentait heureux comme un collégien de cette escapade. Penser que la petite Alyan serait la première à le savoir, prévoir une scène avec elle, des bouderies terminées par un cadeau, l'amusa. Car s'il avait fait sa maîtresse de cette fille, première danseuse au Grand-Théâtre, et assez drôle et gentille, et s'il l'entretenait en ville, c'était par désœuvrement et régularité physique : son cœur étant pris d'une tendresse, jusqu'à présent platonique, pour une singulière et charmante Anglaise, madame Price, une des femmes les plus en vue de la colonie anglaise.

Et machinalement, l'œil vague, il traçait des dessins sur la nappe avec la pointe de son couteau à fruits.

— A quoi pensez-vous, papa? — demanda ^Yilkie.

— Moi, à rien, — fit M. Ylsée surpris dans sa rêverie. Et il eut un drôle de sourire, qu'il s'efforça de dissimuler.

— Pourquoi souriez-vous comme ça, alors ? — insista Wilkie.

— Vous êtes bien curieuse, petite fille.

— Est-ce que vous nous conduirez aux courses, aujourd'hui? — demanda Frédérique.

— Si, je... ah ! non, j'ai affaire à Alger. Frédérique n'insista point. Elle n'ignorait pas,

Mitka l'ayant appris et répété, que son père avait un ménage en ville : et la vue, du haut de la loge officielle, de la danseuse pirouettant sur les planches du théâtre, ne l'avait point troublée ; elle savait la vie que menait son père et s'y montrait induls'cnte.

— Nous irons alors avec ^Yilkie et tante en voiture, dit-elle. Mais non, Zabeth est malade. Quel ennui !

— Tiens, c'est vrai !

Et pour la première fois, M. Ylsée y fit attention ; tante Zabeth était la parente pauvre et sacrifiée, un de ces êtres doux et timides qui ne tiennent pas plus de place et ne font pas plus de bruit qu'une ombre. M. Ylsée hésita : et souriant :

— Mais si vous y tenez beaucoup, je me dévouerai.

Il lui semblait, par cette petite compensation, réparer un peu l'injustice de l'abandon où il laissait les siens. Il avait comme cela d'aimables sentiments, des attentions, de menus présents pour ses filles, au lendemain des nuits passées au jeu, ou chez la danseuse, et prétextées à l'hôtel à cause de l'heure trop avancée pour rentrer à la campagne.

Mais Frédérique n'accepta point. Il insista. L'en-

trée de Werner, portant un paquet de lettres et de journaux, coupa court au débat. M. Ylsée fît la distribution, gardant pour lui les journaux et passant à Frédérique une lettre que Wilkie, curieuse, intercepta :

— Ah ! l'écriture de madame Karlsen ! — ditelle; — il V avait longtemps qu'elle ne t'avait écrit.

— Donne, — fît vivement Frédérique. Puis secouant immédiatement la tête : — Bête, tu m'as donné une fausse joie : ce n'est pas de Léa, ce n'est que de 3Iarie Anissen — (une de ses amies de pension).

— Mais l'écriture ressemble tout-à-fait, vois plutôt ! — se récria Wilkie.

— Pas du tout, — dit Frédérique, — il n'y a qu'à voir les t et les d.

— Quoi, les t et les d? — fit Wilkie incrédule.

— Eh bien, Léa Karlsen barre ses t très fort, ce qui est une marque d'énergie. etMarie ne les marque pas du tout, tandis qu'elle boucle horriblement ses lettres, ce qui est signe d'égoïsme et de prétention, et ses A majuscules manquent du sens de la beauté, et ses... — Elle s'arrêta court, dans sa démonstration graphologique, sous le regard malicieux de Wilkie, et faisant une petite moue, se contenta de hausser les épaules. Elle pensait :

« Pourquoi, au lieu de cette sotte 3Iarie, n'estce pas une lettre de ma vieille Léa? Cela m'aurait fait du bien et m'aurait réconfortée. » Elle songea à cette amitié profonde, cette influence tendre et grave de madame Karlsen, et aux phases de leur

AMANTS o3

affection, d'abord lente à se nouer, puis ardente et réfléchie, et peu à peu, par la force des choses, relâchée à la suite du départ de Frédérique de Copenhague, de ses voyages hors du pays natal, où, depuis dix ans, elle n'était pas revenue. En co long- espace de temps, elle n'avait revu madame Karlsen que trois fois, à Paris, et peu de temps.

Toutefois, malgré l'éloignement, elles continuaient à s'écrire. Mais c'étaient des lettres brèves, où se résumaient sèchement les états d'âme, les événements, le cours des choses. Et à ce moment même, Frédérique gardait à sa vieille amie, sinon rancune, du moins comme un léger ressentiment Car avec sa franchise ordinaire, elle avait avoué " Léa Karlsen les sentiments que lui inspirait son héros mystérieux, son prince de roman, Daniel d'Ancise, et madame Karlsen avait affecté de ne regarder cela que comme un enfantillage, s'était refusée à prendre au sérieux cette affection sans avenir, sans réalité possible. Frédérique, à cause de cela, la boudait, ne lui avait plus écrit que rareremeni. Cependant, l'idée que cette lettre aurait pu être d'elle la touchait ; elle en voulait presque à cette amie, Marie Anissen, de la ressemljlance d'écriture qui avait trompé Wilkie et lui avait donné, à elle, une émotion, pour rien.

— Qu'est-ce qu'elle t'écrit, Marie Anissen ? — demanda Wilkie.

— A!i oui î — et macliinalement Frédérique déplia la lettre, la lut des yeux, distraitement, en commençant par la fin.

Tout à coup, elle reçut un coup do pied de Wilkie, qui, d'un bref regard expressif, lui désigna leur père.

Absorbé dans un journal. 31. Ylsje trahissait un étonnement soudain; ses cils clignèrent, il se pincha brusquement pour mieux lire et ses paupières s'agrandirent. Frédérique et Wilkie, immobiles et suprises, le regardaient.

— Père, — murmura Frédérique, — qu'as-tu ? Il leva les yeux ; Frédérique y lut une expression

indécise ; elle s'alarma :

— Qu'est-ce que c'est ? Tu as lu quelque chose ? Il ne répondit pas, encore frappé de la nouvelle,

et se consulta, redoutant une émotion pour sa lille, si elle apprenait que le prince...

— Mais quoi donc ? Parle ! qu'y a-t-il? — s'écriat-elle énervée.

Les mots qu'il avait lus dansaient devant ses yeux. Pauvre prince !... Après tout, Frédérique ne l'avait vu qu'une fois, avait chassé avec lui, il y •avait bien longtemps déjà. C'était un indifférent, sans doute oublié. Mieux valait tout dire. Mais près de parler, une méfiance, une peur inexpli- <jable le retinrent.

— Assieds-toi, d'abord î Assieds-toi î — ordonnat-il à sa fille, qui s'était levée d'un bond et qui tentait de lui prendre le journal, devant Wilkie, toute bouleversée.

— Qu'est-ce que tu me cache s ? — répétait Frédérique d'une voix douloureuse et stridente. — Tu me fais peur î Tu me fais mal î

Lui. effravé de lui causer involontairement une

telle panique, pire que rémolion qu'il voulait lui éviter, lâcha prise :

— Folle! — gronda-t-il. — Ne te mets pas dans ces états-là. Tiens, lis î ça n'est rien. Là, aux dépêches ? Quelqu'un que nous avons connu.

A ce mot, Frédérique, éblouie d'un éclair de vérité, devint très pâle; le journal tremblait dans sa main. Avec d'effroyables palpitations, la sensation de marcher parmi des décombres croulants, au milieu d'ombres noires et de flammes rouges, elle lut :

« Un affreux accident, que l'heure avancée ne nous permet pas de contrôler, mais qui ne paraît que trop véridique. Le prince d'Ancise est mort. Il nnviguait près d'Antibes sur son yacht Parsifal, avec son ami M. de Fonbonne, quand une fausse manœuvre l'a précipité dans la mer. Le prmce venait de déjeuner. Une congestion cérébrale s'est déclarée. On l'a retiré immédiatement, mais ce n'était plus qu'un cadavre. »

Frédérique lut cela, et son cœur se tordait ; elle voulut relire, mais ne put et sufffoqua.

— Ah ! — geignit-elle, et portant les mains à son cou, elle battit Tair et tomba roide sur le parquet.

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