LA CRISE
Ne pas mourir, en cet instant, fut pour elle la sensation la plus horrible. Même en cette seconde où, les choses tournant autour d'elle, elle s'abattait de son long, les yeux ouverts, la pupille affreusement dilatée, elle se sentit se survivre.
Elle distinguait la rosace du plafond. Il lui semblait être suspendue, fixée en l'air, et qu'elle allait choir sur le parquet et la rosace renversés. En même temps, tout cela se passant presque simultanément, elle perçut un bris de cristal, de porcelaines, de chaise tombant, et jusqu'au léger poids de la nappe, entraînée par M. Ylsée,et dontl'extré-
mité vint lui frùler les pieds. Presqu aussitôt des visages, penchés sur elle, lui communiquent l'obsession de leur épouvante : ceux de son père, de Werner, et de Wilkie dont elle entend les plaintes <lécliirantes, et quelle voudrait rassurer: mais en vain, car la paralysie lui scelle les lèvres et lui cloue les membres.
Une porte s'ouvre : tante Zabeth paraît, en bonnet de nuit, sans son tour de cheveux, sa robe de chambre passée à la hâte et non agrafée; et elle lui semble une apparition d'Hoffmann. Frédérique retient ce nom au passage. Et derrière Zabeth, se précipite, en habit de cheval, Mitka, impérieuse, dont elle entend la voix perçante :
— Eh bien! qu'est-ce qu'il y a donc?
Et la réponse entrecoupée de M. Ylsée :
— C'est... c'est une émotion, en apprenant que le prince d'Ancise s'est noyé.
Ces mots, Frédérique les entend résonner par tout son corps, comme mugis à son oreille par une cloche monstrueuse. Et il lui semble qu'on l'expose nue, sur une claie. Son secret, qu'elle croit découvert, la couvre de confusion. Elle éprouve une horripilation atroce. Il lui semble, mais c'est peutêtre une hallucination, que Mitka a éclaté de rire, d'un rire méchant et cruel. Aussitôt elle grince des dents, pousse un affreux cri: ses yeux se convulsent; elle se tend comme un arc, et se détend; ses talons battent le parquet. La crise nerveuse éclate.
Et même alors, Frédérique voudrait mourir, et ne peut; abolir toute conscience de l'être, et ne peut; oublier, se fondre au néant, et ne peut. Une
conscience physique, en quelque sorte, persiste en elle : conscience des mouvements automatiques qu'elle fait, qu'elle voudrait réprimer, et dont elle n'est pas maîtresse. Elle se tord, griffe ses vêtements, porte ses mains à ses dents pour se mordre, crie, d'un affreux cri de louve enragée; et elle sait qu'elle le fait; et tout en le faisant, elle s'en étonne, car la cause, le pourquoi lui échappent.
Pour un instant, elle a oublié sa grande douleur-
Mais ce n'est qu'un répit. Et, comme le battant d'une cloche heurtant le bronze, comme un glas immense l'agitant toute de tressaillements nerveux, ce mot tin le en elle: — Mort! Mort! Mort! Et c'est une dé/resse infinie, une épouvante de cauchemar, des flots d'angoisse qui la submergent et la roulent ; car elle ne sait plus qui est ce mort anonyme, redoutable, qu'eue déplore comme un frère, sans le connaître, et dont elle ne sait que ceci, qu'il est mort... mort... mort! — Et le glas sourd et énorme vibre en son pauvre être, comme en un clocher de Notre-Dame.
Ce mot déchaîne l'hallucination.
Voici la nef sombre, les cierges opulents et tristes, un pompeux catafalque, la foule qui dort, et l'orgue. Sous le catafalque repose le mort, l'inconnu. Enfin, elle va savoir! Elle s'approche, écarte les cierges; ses doigts en gardent l'affadissante odeur de cire ; et elle soulève le drap noir semé d'étoiles d'argent. Sous l'échafaudage, dont l'envers ressemble à un décor de théâtre : lattes et vieilles toiles, gît un cercueil à moitié cloué. Dessus, les ouvriers ont laissé une pipe, des clous, et
à côté, sur le sol, une chose sans nom, immonde. Qu'importe î Frédérique se penche, écarte le suaire, et avec Fangoisse de Psyché — (cette association d'idées lui met instantanément un cierge allumé en main) — elle s'accroupit, craignant de laisser tomber une gouttelette de cire. Une curiosité âpre, infinie la dévore. Elle regarde le dormeur. C'est un squelette î
Déçue, une rage la prend. Elle veut frapper, anéantir, incendier. La crise nerveuse redouble, atteint son paroxysme. Frédérique, précipitée hors d'elle-même, ne sent bientôt plus son corps ni son àme.
Cependant, autour d'elle, ce n'était que désarroi, tumulte. La voix aigre de 31itka dommait toutes les autres.
— Ya-t'en ! — criait-elle à Wilkie, — ta place n'est pas ici, — et à Zabetli : — Laissez donc votre mélisse, vous ! aidez plutôt à la tenir, vous voyez bien qu'elle va leur échapper!
Ce fut elle qui coupa les lacets du corset de Frédérique et qui l'enveloppa d'un chàle, car tout le monde avait perdu la tète, et les soins se bornaient à maintenir Frédérique et à l'empêcher de se briser la tète contre les murs : c'est à peine si M. Visée, Werner, Zabeth et une femme de chambre y suffisaient.
— Veux-tu t'en aller î — cria-t-elle de nouveau à Wilkie, qui sanglotait dans un coin, et la prenant par le bras, elle la mit hors de la pièce.
— Un médecin! — criait M. Ylsée hors de lui,
— qu'on aille chercher un médecin î
— Qu'est-ce qu'il y fera, le médecin î — ricana Mitka en haussant les épaules. — Quand la crise sera passée, il n'y aura plus rien à faire. — Et tout à coup, chang-eant d'idée : — C'est bien! j'y vais moi-même !
En quelques sauts, car quoique bossue, elle était agile comme un écureuil, elle fut dans la cour, et criant : — Yousefî Yousef ! elle pénétra dans les écuries. Sa jument anglaise, sellée pour la promenade et bridée, attendait. Yousef, le cocher, un grand maure à longues moustaches, accourut, et, sur un signe d'elle, la mit en selle. Mitka rassembla les rênes et partit au galop.
Elle maugréait, parlant haut, tout en courant vers la ville, en casse-cou, au risque d'écraser les passants qui, effarés, après un grand saut de frayeur, regardaient bondir l'étrange créature sur le dos de la haute jument baie.
— Qu'est-ce qui me prend, de faire l'officieuse?
— marmonnait-elle. Est-ce que je serais émue, par hasard? Ah î ah! c'est ça qui m'est bien ég-al. Est-ce que j'aimerais Frédérique? Une jolie poupée, qui tombe en pâmoison parce que... Hé! hé! c'était donc là son secret. Elle aimait le prince. Yoilà du joli, un homme marié !...
Elle se tut, suffoquée, et reprit :
— L'aimait-elle? C'est probable. Est-ce qu'on s'évanouit sans cela? Bah! avec sa santé, est-ce qu'on sait! Gare donc, imbéciles!
Et elle cravacha la jument, qui venait de faire
un brusque écart, en frôlant un couple bourgeois qui barrait la route. Elle continua :
— J'aurais bien voulu le connaître, ce prince dont on parlait tant. Peubî quelque sot. Est-ce qu'on se noie? c'est bète. Tiens, voilà le docteur! j'ai de la chance !
En effet, le petit cheval et le panier du docteur Simand venaient juste en sens inverse. Il y avait une dame dans la voiture. 3Iitka arrêta net sa bète, d'un brusque coup de rênes :
— Hé, docteur, je courais chez vous ! Ma sœur Frédérique est au plus mal. Fouettez votre bidet.
— Impossible! — grommela le docteur, — il faut que je mette madame chez madame de Seuil, qui attend un enfant tout à l'heure.
— Eh bien, elle l'attendra encore un peu! — dit Mitka. — Quand on vous dit que c'est pressé!
Le docteur se consulta avec la personne, une sage-femme sans doute, puis d'un air furieux :
— C'est bien, j'y vais !
Et sans saluer, il fouetta son cheval, tandis que Mitka, sans remercier, cravachait sa jument et courait vers Alger.
Une curiosité âpre la mordait. Elle eut voulu être arrivée déjà, se voyait, achetant fébrilement tous les journaux, y cherchant des détails plus complets, plus longs, sur le drame dont le prince avait été victime. Et toujours l'idée que sa sœur l'aimait, cet homme, sans quoi elle ne se serait pas évanouie, la lancinait, comme une piqûre venimeuse :
« Cette Frédérique, ce n'est pas pour moi qu'on se serait affligé ainsi! cette petite sotte de Wilkie
pleurait comme une fontaine. Mon père était comme fou. Quant aux tètes de ^Yerne^ et de Zabetli. c'était à mourir de rire. » Et elle eut un petit rire, forcé. Mais l'irritation, une irritation qu'elle ne pouvait s'expliquer, prenait le dessus. Pourquoi était-elle si mécontente, si ce n'était d'elle-même?
(( — Après tout, Frédérique ne m'a jamais fait de mal. Je ne lui en souhaite pas. Et s'il ne tenait qu'à moi, je lui ressusciterais son prince. » Là-dessus, nouveau revirement, nouvelle piqûre au coeur : « Un prince! oui-da, rien que cela. Il lui faut cela, à la Princesse Hamlet! » — Cela fut pensé avec une ironie rageuse. Puis une sorte de pitié lui vint. « Mort! si brusquement! Pauvre fille î mais oii l'avait-elle vu? \h oui, il y a deux ans, chez la Aieille Saint-André. Un amour platonique!... La sotte! )) Et elle réfléchit: « Que je suis simple, les journaux ne diront ri^i de plus aujourd'hui, puisque la nouvelle leur a été transmise par dépèche de Y Agence Havas. A moins que... mais oui, à V Agence Havas même, on me donnera peut-être des détails ; ils ont dû en recevoir. »
Et comme elle arrivait sur le boulevard de la République, en face de la haute maison où des lettres d'or immenses couvraient le balcon de l'Agence, elle ralentit son allure, jeta les yeux autour d'elle, et avisant un zouave, elle l'appela avec autorité :
— Tenez mon cheval ! — dit-elle, et elle se laissa glisser à terre et entra dans la maison. Le zouave interloqué prit machinalement les rênes :
— En voilà une particuhère, — murmura-t-il, en s'adressant à un sergent de ville. Autour d'eux, des
moricauds arabes, portant leur boîte à cirage, so pressaient ricanant :
— Tinir li cbeval? moucié?
— Cirer les bottes?
Le zouave les dispersa à coups de pied dans le derrière, pendant que le sergent de ville répliquait :
— Je la connais bien. C'est une toquée, mais son ptT3 est millionnaire. Ce sont des Angliches. Elle vous donnera cent sous.
— Ah bien alors... — murmura le zouave, et il se mit à caresser le cheval en lui disant :
— Ah bien, mon vieux !
La bossue reparut bientôt. Elle était toute rouge, essoufflée, les yeux brillants, son ^oile relevé sur une figure si extraordinaire, que le zouave en resta interdit.
— Eh bien, quand vous me regiirderez, gros bète, mettez-moi en selle! Pas ce pied-là, le droit, donc !
Et dès qu'elle y fut, sans crier gare, elle partit à fond de train.
— Ah bien alors, — marmotta le zouave déconfit, — ah bien, ma vieille !...
Les moricauds faisant cercle ricanaient. Le sergent de ville clignait de l'œil.
Mais 3Iitka avait tourné bride; elle revenait au grand trot. — Hop ! — cria-t-elle, en lançant au soldat une pièce d'or, qu'il attrapa au vol; et d'un mouvement brusque à se faire désarçonner, elle jeta son cheval de côté, dans une rue voisine, et disparut.
Frédérique se dcbaltait toujours.
Bien que cette cruelle scène durât depuis plus d'une heure et demie, rien n'était chang;é dans la pièce et l'attitude des personnages; 31. Ylsée tenait sa fille aux épaules, Zabeth lui maintenait les pieds, et la pauvre vieille femme était forcée de déployer une telle force, que la sueur dégouttait de son front, sous son bonnet de nuit sans cheveux. Werner épuisé avait cédé sa place à Yousef; le maure tenait les bras de Frédérique, tandis que la femme de chambre lui garrottait les genoux. Aucun -d'eux ne parlait ; les visages étaient contractés par l'effort, et cette expression et ce silence étaient poignants, au milieu du désordre des verres et des assiettes brisés, dont Wenier ramassait les éclats. Peu à peu, les spasmes de Frédérique se ralentirent, moins violents. Une expression humaine reparut sur sa face raidie par une sorte de riideur cataleptique. Des plaintes lui échappèrent. Et de grosses larmes d'enfant se mirent à ruisseler sur ses joues.
Ces plaintes et ces larmes, du fond de l'inconscience, elle les percevait obscurément; mais son âme n'y avait point part; c^la partait du plus profond de son être physique, de ses nerfs et de sa chair, d'un pauvre être incomplet, aux sensations vagues, et qui ne pensait encore, ni ne voulait. Puis, brusquement, d'un seul coup, Frédérique, traversée d'une grande douleur, ouvrit les yeux et fut prise d'un long, tremblement. Elle venait de retrouver son âme, et l'immédiate mémoire de
tout. Ses larmes tarirent. Elle eut un sourire effrayant.
— Frédérique, mon enfant! s'écria M. Ylsée. Elle tourna les yeux vers lui : puis, de nouveau,
ses yeux s'égarèrent, et elle se mit à claquer des dents, comme si elle éprouvait un grand froid. « Etait-ce possible? — se demandait-elle avec angoisse? — Etait-ce vrai? Mort, il était mort, et si affreusement. Ah ! — Et elle sentait, comme si elle l'éprouvait elle-même, l'horrible et si courte agonie, l'ionoble étouffement dans l'eau, elle eut, comme si elle se noyait elle-même, les ténèbres glauques dans les yeux, et le glouglou dans les oreilles, et le goût amer dans la bouche des gorgées salées. Son cœur se souleva. Elle se sentait mourir; non, elle devenait folle ! »
— Frédérique, c'est nous, ma fille, reviens à toi î « — Ah ! pensa-t-elle, quel cauchemar. Ce n'était
qu'un cauchemar, heureusement. Elle n'avait qu'à rouvrir les yeux pour se réveiller ». Elle les rouvrit, regardant les gens, les choses autour d'elle. Mais tout, au contraire, lui confirma la réalité affreuse. C'était vrai ! mort ! noyé ! Ces mots lui causaient une torture si aiguë, qu'elle s'étonnait d'y survivre. Et elle pensait avec désespoir : — Ah ! le malheureux, si jeune, et sa femme, ses enfants, ses amis. Et du fond de son àme, en un appel muet, elle poussait cette lamentation : — Daniel! Daniel! oh vous ! vous ! — Et toujours la litanie revenait : — Mort, noyé !... Son angoisse, sa souffrance, prirent alors une telle intensité, que Frédérique se dit : « Je veux mourir, mourir tout de suite. Assez, je
souffre trop, assez ! » Un transport de rage la souleva, la jeta contre la table, où ses mains tâtonnèrent, cherchant un couteau; elle le saisit, au mi Heu des horribles clameurs des femmes, puis lutta, mordit, se sentit désarmer, et retomba, râlante, sur le parquet, qu'elle heurta avec une teJle violence, que sa tête à grand bruit sonna. De douleur, elle s'évanouit.
On en profita pour la transporter dans sa chambre, sur son lit: son lacet étant coupé, Zabeth et la femme de chambre n'eurent pas de peine à la déshabiller; ensuite elles la couchèrent. Bientôt, l'évanouissement prolongé, ne les servant plus, les inquiéta. Frédérique était devenue d'une pâleur de cire. Ses narines s'étaient pincées, ses orbites cavées subitement. Et eUe continuait à grelotter, glac''e d'un froid de marbre.
— Peut-on entrer î — dit M. Ylsée à la porte. Et il pénétra dans la chambre précédant le médecin.
— Eh bien? fit celui-ci.
— Elle ne reprend pas connaissance, — dit tante Zabeth.
Le docteur tira de sa trousse un flacon, et le fît respirer à Frédérique. Elle eut une détente brusque, ses yeux, spasmodiquement, s'ouvrirent. Et rappelée à la triste conscience, à la vie cruelle, elle repoussa de la main son père et le médecin.
— Laissez-moi, — dit-elle avec angoisse, — oh ! laissez-moi !
Et se retournant vers le mur, mordant son oreiller, elle se cacha la tête sous les draps, pour ne plus voir, ne plus entendre. Mais la pensée affreuse
ne la quittait pas, elle s'enfonçait en elle, comme un couteau dans une blessure, et Frédérique, pour en fmir, appuyait sur la plaie : « Eh bien oui, il est mort, c'est fmi. Il est mort. Tout est fini. îl n'y a plus rien ! » Et au froid qui la gèle, elle sent succéder une fièvre qui la brûle. Il lui semble que le sang, lui jaillit du cœur, à flots, et l'inonde et l'étouffé. Ses tempes battent. Une chaleur effrayante lui monte à la tète. Elle doit être pourpre, elle le sent.
A ce moment, une porte claque, unpas résonne, elle s'entend appeler :
— Frédérique !
Elle ne bouge pas, fait la morte. On crie plus fort :
— Frédérique ?
C'est la voix aigre de Mitka. Et une main nerveuse, de force, arrache les draps qui la masquent; la même main écarte les doigts dont elle se cache le visage: Mitka, essoufflée, d'une voix brève, lui crie dans la figure :
— Ton prince n'est pas mort !
Frédérique ouvre les yeux grands, incrédule. Mitka répète avec plus d'énergie :
— Il n'est pas mort ! je te dis ! Il se porte à merveille. L'agence Havas a reçu une dépêche. J'en viens. On m'a tout expliqué. C'est une erreur des journaux !
Frédérique a souri. Elle referme les yeux. Cerêve est doux, bien qu'elle n'y croie pas. Mitka, en colère, crie plus fort :
— C'est son ami, M. de Fonbonne, qui est mort.
Il est tombé à Teau, près de la plage. Des gens qui étaient là ont cru que c'était le prince. Ils en ont télégraphié la nouvelle. De là l'erreur.
Frédérique a rouvert les yeux, une expression indéfinissable passe sur son visage. Elle regarde fixement sa sœur, et commence à comprendre. Un mouvement extraordinaire, inanalysable, se fait en elle.
— Qu'est-ce que tu as ? — crie Mitka, — quand je te répète qu'il est vivant, vivant, vivant!
Frédérique se lève sur son séant, pourpre, et pousse un éclat de rire fou, puis retombe, délirante. Mitka s'écrie :
— Eh! docteur! qu'est-ce qui lui prend? — Celui-ci la repousse :
— Diables de sacrées histoires î Le transport au cerveau se déclare !
— Bébé n'en veut plus ! Bébé a assez de confitures ?
Et ^Yilkie, retirant l'assiette, présenta une timbale de vin sucré à Frédérique, qui la prit, avec un joli geste fatigué de malade, et qui but, gourmande, en renversant la tète. Elle était sur son lit, assise, fraîche de la toilett-e faite, reposée par un bon somme, et toute jolie, dans sa chemise de soie rouge.
Près de la fenêtre, tante Zabeth brodait, sur une étoffe tendue, de merveilleuses fleurs de soie, des oiseaux envolés. Toute à son œuvre, elle ne voyait ni n'entendait rien.
— Tante Zabeth î — appela Frédérique.
La vieille femme ne bougea point, suivant son rêve intérieur.
— Tante Zabeth !
Elle tressaillit et leva sur Frédérique son visage d'un blanc d'ivoire, ses yeux bleus usés, à l'expression si douce et si triste.
AMANTS lô
— Apportez-moi votre tapisserie, vite, je veux la voir.
Et quand elle Feut devant les yeux, pleine d'admiration, Frédérique s'écria :
— Mais c'est très beau, tante Zabeth.
L'autre eut un sourire timide d'enfant.
— Mais où trouvez-vous ces idées, tante? vous êtes poète?
Tante Zabeth secoua vivement la tète, heurtée par une telle supposition.
— Non ? Eh bien, vous êtes une vieille fée, tante, voilà ce que vous êtes, retournez à votre place.
La vieille femme obéit, puis, se ravisant, elle revint, se pencha vers Frédérique, lui baisa longuement le front, reçut un baiser tendre en échange, et paisible, regagna son fauteuil, où, penchée sur sa tapisserie, les doigts agiles et les yeux fixes, elle redevint sourde et muette.
— Pauvre Zabeth, • — dit tout bas Frédérique, — cela lui a donné un coup de me voir malade.
— Tu nous as fait si peur, dit Wilkie. Tu as joliment déliré, il paraît.
— Oui?... — demanda Frédérique. Et silencieuse, elle se rappela, avec la joie d'y échapper, les cauchemars étranges de la fièvre, les visions 'sinistres, effrayantes qui l'avaient hantée, les trois nuits de délire, la flore de rêves qui avait germé, poussé et fleuri subitement dans sa tète, comme une forêt de songes, et elle gardait, de cette vie tumultueuse et morbide, un accablement encore. Le grotesque, l'horrible, se mêlant en tableaux
des obsessions ineptes, persistantes,
d'idées ou de mots, et des suggestions répugnantes ou perverses, le tout s'entrelaçant avec une logique de folie, ou s'interronipant avec une incoiiérence de cauchemar, tout cela Frédérique l'évoquait, et, le regard lointain, à voix basse, elle murmura :
— Je voyais des choses...
— Quoi, — dit Wilkie curieuse, — est-ce que tu te les rappelles ?
— Non, rien de distinct, tout s'efface comme des ombres ; et ce dont je me souviens, je ne trouve pas de mots pour l'exprimer, tant c'est vague.
— Souffrais-tu ?
Frédérique, après un temps, dit avec un sourire :
— Oh! oui!
— Mais maintenant, — dit Wilkie, câline, — tu ne souffres plus?
— Non, — dit Frédérique, — je suis heureuse.
— Tu l'aimes donc bien? — dit Wilkie tout bas.
— Qui cela? — demanda Frédérique rougissante.
— Ton... le prince...
— Petite folle! — dit Frédérique en l'attirant.
Et elle lui donna un baiser, en lui disant à ' l'oreille, comme un grand secret :
— Je n'aime que toi.
Wilkie secoua la tête, rieuse :
— Alors , Mitka avait tort quand elle disait à papa que tu aimais le prince, et que, sans ça, tu ne te serais pas évanouie?
— Et que disait père?
— Il lui disait qu'elle était folle, comme tu viens de me le dire.
— Et toi, Wilkie, qu'est-ce que tu penses?
— Je pense que tout ce qu'il te plaît de faire est bien.
— 3Iais sais-tu que c'est un crime que d'aimer un homme marié?
— Ça se commande donc, l'amour? — demanda naïvement Wilkie. — Moi, je croyais que c'était lui qui TOUS commandait.
— Bah! Voyez- vous cela!... Mais toi, si tu aimais quelqu'un, qu'est-ce que tu ferais?
— Moi, — dit Wilkie intrépidement, — j'irais le trouver.
— Et s'il était marié?
— Je lui dirais : a Choisissez entre moi et... l'autre. »
— Ce sont des folies, petite chatte, des folies.
— Eh bien! alors, je lui écrirais, — dit Wilkie.
— Quoi? — fît vivement Frédérique?
— Ah! — et Wilkie se consulta — je ne sais pas... des choses d'amour, des choses bien tendres.
Frédérique ne répliqua point, frappée de ce que l'enfant, par intuition féminine, déjà, eût justement l'idée qui, depuis sa convalescence, prenait corps dans son esprit, à elle, se fortifiait de tous les raisonnements pour ou contre, passait déjà presque idée fixe dans son cerveau. Écrire! OUI, elle y pensait, avec une démangeaison au bout des doigts, un désir maladif comme une envie! Ecrire au prince, lui tout dire, et son long amour, et comment elle avait failli mourir de la fausse nouvelle, et que, sans espérer ni attendre
rien, elle le lui disait, courageusement, franchement, risquant son honneur à cet aveu, et parce :]u'elle aimait mieux qu'il le sût, dût-il la mépriser ensuite. D'ailleurs, qu'importait? Ne l'avait-il pas oubliée? Se souvenait-il seulement d'elle? de cette unique rencontre où son cœur, à elle, avait sombré? Et les phrases, les mots se pressaient sur ses lèvres, éloquents. Ecrire, oui! Il fallait bien en venir là, puisqu'elle était sans force contre le souvenir, puisque Famour entré dans sa pensée, ses nerfs et sa chair, était plus fort que toute volonté. Et ce qu'elle n'oserait jamais écrire, Frédériqiie, du moins, pouvait bien l'espérer tout bas. Si cette lettre le touchait, il viendrait. Un homme à qui s'ouvre ainsi le cœur d'une ieune fille ne peut rester insensible. Il viendrait: c'était certain, trop certain même. Elle le verrait. Et... — mais ce qui pouvait s'ensuivre, elle voulait l'ignorer. Le voir suffisait à son rêve, comblerait ses vœux. Qu'ensuite un terrible inconnu pût résulter de sa démarche, si folle, si blâmable, elle le pressentait, sans approfondir au juste quels dangers, quels malheurs étaient pour elle à craindre. Ecrire, oui, elle le ferait, et dès ce soir même, quand tout le monde serait couché. Mais la gravité, l'énormité en quelque sorte, d'un tel acte, l'effrayaient. Elle craignit d'avoir encore la fièvre, d'obéir à des suggestions de délire.
— Tiens , — dit-elle en tendant son poignet à \Yilkie, — tàte; est-ce que j'ai encore la fièvre?
^Yilkie lui tàtale pouls.
— Non, ta main est bonne.
— Ah! — fit Frédérique, étonnée.
Et elle ne dit plus rien, fatiguée d'avoir parlé.
— Yeux-tu dormir ?
— Non, donne-moi les journaux.
— Encore! — fit Wilkie, doucement moqueuse. Et elle passa à sa sœur un paquet de journaux,
où Frédérique, pour la vinglième fois, rechercha et relut les détails du fait-divers d'Antihes : le démenti de la mort du prince, la vérité sur l'accident arrivé au jeune Fonbonne, la douleur de madame de Fonbonne, Tenterrement du pauvre garçon, les contre-coups de la fausse nouvelle : la princesse d'Ancise recevant une centaine de télégrammes de condoléance, le prince assailli de lettres et de visiteurs; un tas d'ennuis ridicules s'ajoutant à la douleur que lui inspirait la mort de son ami, une mort d'accident, bète et tragique. Frédérique, au milieu des journaux dépliés qui couvraient le lit, retrouvait un peu de sa joie vive des premiers moments, quand elle les lisait pour la première fois. Il lui sembla que le prince ressuscitait à nouveau. La joie de le savoir vivant domina les sentiments complexes que lui inspirait ce ridicule et triste accident de presse. Ensuite, ce sentiment, qui déjà la laissait un peu blasée, fit place en elle à un effort de mémoire, peu compliqué, oii elle se répéta tout bas l'adressa du prince : « Villa Kléber, route des Sablons, Antibes. » Puis elle brassa le paquet de gazettes, étalées sur le lit :
— Ouste! Enlève-moi tout ça, Wilkie; mets-le au feu. Je ne veux plus le voir.
— Tu vas dormir, cette fois?
— Oui!
— A la bonne heure !
Et ^Yilkie arrangea le lit, releva les oreillers; puis, abaissant comme un rideau sa main fine sur les yeux de Frédérique, qui se fermèrent, elle lui souffla à l'oreille, d'un mystérieux accent d'intelligence :
— Fais de beaux rêves
Frédérique était lente à se remettre.
Ses oppressions Tavaient reprise. Elle avait de fortes palpitations de cœur. Son état nerveux s'était aggravé. Un peu de fièvre l'agitait tous les soirs.
Elle sortait d'une fin de mois, période maladive, qui, durant une semaine, bouleversait entièrement son caractère, ses idées, ses goûts, décuplait sa sensibilité, la changeait toute, au point qu'elle se découvrait une autre âme : inquiète, agitée, irascible et folle, et un autre corps : énervé, fiévreux, dolent.
Les soirs de ces jours-là, elle s'endormait tard, dormait mal ; et ses pensées étaient troubles et étranges.
Cette fois, la crise de Frédérique touchait à sa fin. Elle sentait en elle comme un sang nouveau, une montée de sève amoureuse; à ce moment ses actes cessaient d'être libres ; des forces jeunes,
instinctives la dominaient. C'étaient ses heures de folie, où elle se redoutait elle-même.
— (( Ecrire! »
Depuis quinze jours cette idée fixe la tourmentait, sans quelle pût se résoudre à l'assouvir. Des tentations folles la prenaient de tout avouer au prince ; puis elle avait honte. « Mais, pensait-elle, ne puis-je lui écrire de honne amitié, lui dire seulement comhien je me réjouis qu'il soit sain et sauf, et que ma vieille amitié ne roubhepas?Il n y a rien là qui m'eng-age. Et il sera touché de cette démarche.» -^ (( Hypocrisie, se répondait-elle, il est trop fin pour ne pas sentir le sentiment qui m'a dicté cette lettre. » — « Eh bien alors, reprenait-elle, tant mieux, ou il a conservé pour moi, tout au fond de son cœur, un peu de ce souvenir tendre, qu'on garde aux amours éclos sans fleurir, ou il m'a oubliée. Dans les deux cas, je serai fixée, et je ne me consumerai plus dans une attente stérile. Car que puis-je espérer de cette folie? Qu'elle finisse, n'importe comment î Ce n'est que dans les romans que les héros se rencontrent à point nommé ; et la preuve est que, jusqu'à présent, le hasard nous a toujours éloignés. » — « Mais (ajoutait-elle tout de suite après) que lui dirai-je : la vérité, toute la vérité? Mais divulguée avec un tel manque de réserve, par une démarche si contraire à la pudeur convenue, ne perdra-t-elle pas tout son prix? Si au lieu d'être touché, le prince rit et me méprise?
« — Eh bien, c'est qu'alors il n'est pas digne de moi. S'il est un homme supérieur, il me comprendra. Si c'est un sot, qu'ai-je à faire de lui? » —
« Mais il est marié, se répétait-elle avec accablement, il est lié, enchaîné par un serment, par la plus élémentaire probité. — 31ais, reprit-elle, je ne lui demande rien, ne puis-je l'aimer sans faire tort à la princesse ? Et puis, — fit-elle traversée d'une mauvaise pensée, — est-ce par les hommes de son monde que le mariage est pris au sérieux ? Un homme qui n a quune femme, c'est encore dans les livres que l'on voit cela ; les meilleurs n'en ont-ils pas deux ou trois, une pour le ménage, une pour le rêve, platonique on non. et une troisième pour... le plaisir? Quel mari reste fidèle à sa femme avant et pendant la maternité, les maladies, une longue absence ? Je suis bien bonne de me préoccuper de cela. C'est TafFaire du prince. Pourquoi serais-je plus scrupuleuse que lui? — « N'importe, disait la conscience de Frédérique, c'est mai. » — « Mal? pourquoi? Ah ! l'éternelle éducation pédante, les vieux préjugés qui tiennent toujours en férule, comme un écolier coupable et honteux, l'enfant libre et sauvage , l'amour ! Et pourtant c'est j lui le seul maître des hommes, il est la vie et la vérité! » — « Xon, disait la vieille conscience, iJ y a autre cliose. — Et quoi donc ? — Le devoir. — Ail! le devoir!... quelle duperie ! Et qui donc le remplit? Est-ce mon père, qui nous néglige pour ses maîtresses? Est-ce?... Devoir, morale, grands Imots sous lesquels se cache la philosophie égoïste idu monde : « Fais ce que veux, mais sauve les (apparences. » « Fais ce que veux, oui, voilà la vérité ! » — Mais l'image d'une jeune femme se (dressa entre Frédérique et le prince; au dicton pha-
risien qu'elle venait de proférer, se substituait dans son esprit la maxime biblique: « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit. » Et la vue, imaginaire, de la princesse lésée dans ses droits d'épouse, fit baisser la tête à. Frédérique. — Puis l'égoïsme de sa passion l'emporta. Et de nouveau l'idée fixe lui tinta aux tempes: — - « Ecrire î »
Frédériqur' écrivait! Quoi ? olle ne s'en rendait pas compte elle-même : elle se sentait comme dédoublée; il y avait une moitié d'elle, la folle, qui, presque inconsciente, livrait au prince son secret, et l'autre, froide et lucide, quirépétaitmentalement: (( Quelle folie ? Quelle imprudence î Enfin, tant pis. Où sont les timbres-poste ? 11 y en a dans le bureau de père. Ensuite, j'irai jeter ma lettre dans la boîte qui est à cinq minutes d'ici, près de la porte du jardin. Il ne faudra pas qu'on me voie. J'irai au crépuscule. » En même temps, sa plume continuait de courir. Et dans ce grand trouble d'àme, il n'était qu'une chose dont Frédérique fut certaine, c'est qu'elle obéissait à une impulsion irrésistible et qu'elle goûtait à le faire une joie acre et profonde, avec ce petit froid dans la moelle que cause l'émotion du mal et des choses défendues.
Sa lettre finie, elle la signa et la relut. Au lieu de la déchirer comme elle s'y attendait, elle en fut
contente. Simplement, bravement, elle confiait au prince l'immense douleur que lui avait causée l'atroce fausse nouvelle, la joie qu'elle avait de le savoir en vie ; et bien qu'elle n'en dît pas un mot, sa tendresse parlait entre les lignes. Le reverraitelle jamais? Elle en doutait. Leur rencontre avait été de celles qui ne s'oublient ni ne se renouvellent. Mais elle avait tenu à ce qu'il sût que, de près ou de loin, un cœur d'amie battait pour lui, qui lui souhaitait le bonheur, et que rien de ce qui pouvait lui arriver, d'heureux ou de malheureux, ne laissait indifférent. » Il y avait même, en cette lettre rapide, éloquente et simple, un accent de dignité, dont Frédérique fut satisfaite. Elle cacheta la lettre et la edissa dans son corsa2:e. Puis elle alla l'affranchir, dans le cabinet de M. Ylsée.
Le soir tombait; elle descendit sur la terrasse.
Longtemps elle regarda la mer, qui la séparait du seul être qu'elle eût aimé. Elle était d'un saphir merveilleux, teintée du charme et de la mélancolie des fins de belles journées. Les voiles des pécheurs rentraient au port, comme un vol d'oiseaux blancs. Et les montagnes delà baie se découpaient, lumineuses, dans un dernier rayon de soleil. Une douceur infinie d'hiver exotique, une tiédeur de serre baignait les êtres et les choses. Le vent était si faible que les feuilles des grands eucalyptus bougeaient à peine, avec un murmure si léger qu'il fallait prêter l'oreille pour l'entendre. Alger au loin s'enfonçait comme en une gaze de brume ; c'était l'humidité qui montait. Et tout était si doux, si triste et si charmant, que le cœur de Frédérique
apaisé cessa de désirer rien. Un rêve la prit et la hcrça. Mélancolique, elle eut conscience que les choses ne valent que par le désir, la crainte ou l'illusion qui les voile, qu'agir était inutile, puisque l'imagination, traversant l'espace, se substituait à l'action et en donnait l'illusion parfaite, et que la sagesse peut-être, était de créer son bonheur en soi-même, par la seule volonté et le rêve tout puissant. Deux ans, elle avait vécu ainsi, toute à une fiction, un souvenir, une ombre. Amour réel ou chimérique, n'avait-elle pas eu les joies de la réalité la plus intense? A quoi bon se jeter maintenant aux aventures, et, si elle vivait d'un mensonge, risquer de l'anéantir? Pourquoi briser le divin prisme aux couleurs changeantes à travers lequel lui apparaissait l'amant idéal. Elle le concevait beau, intelligent, supérieur? Ne risquait-elle pas de le trouver en réalité vulgaire, avec des goûts et des vices grossiers? Car, hélas! ce n'était après tout qu'un homme. Ne regretterait-elle pas ses longues rêveries, ses évocations pareilles à de beaux songes nocturnes ? — Et elle eut envie de déchirer la lettre, de renoncer à l'acte décisif d'où pouvait sortir tout ou rien, c'est-à-dire en tout cas la mort de son rêve. Une angoisse peu à peu l'envahit, le doute la harcela. Que faire? Et soudain paralysée, voilà qu'elle n'osait agir ni dans un sens ni dans Fautre.
— « L'heure avance, se disait-elle. Père peut rentrer, \Yilkie prend sa leçon de piano, et vaavoii fini. Dois-je déchirer ma lettre? Dois-je la porter? » Et elle éprouvait un malaise véritable, une douleur
physique de cette indécision poignante. Mais soudain elle en reconnut la cause — : « Eh non, c'est mon oppression du soir qui commence ! » Et énervée de la sentir persistante à ce point, Frédérique sentit s'agiter en elle des pensées vagues, non formulées, et embrassant du regard le grand paysage de ciel et d'eau, les montagnes s'estompant dans le crépuscule, les ravins et les prés d'oii montaient des parfums d'herbe, elle tendit longuement les bras, associant ce merveilleux décor à son amour, murmurant : « Ce serait si doux, si
doux! » Puis des images d'amour passèrent
devant ses yeux, troublant son rêve, enfiévrant son sang. — Allons ! se dit-elle ! »
Mais, en dépit de rinjonction, ses pieds restaient cloués au sol. — « Eh bien, pensa-t-elle, puisque je n'ai pas assez de volonté pour me décider, je vais m'en remettre au sort, — et tirant de son tablier une pièce de monnaie : — si c'est pile, j'enverrai ma lettre. » Elle jeta en l'air la pièce qui retomba avec un tintement clair; Frédérique se précipita : <t Face ! j'ai perdu ! » Déçue, très contrariée, elle répéta en chantonnant : « Perdu ! perdu ! » Puis soulevée par une contradiction violente : — « Que je suis enfant ! C'est par trop bète! » Et enlevée, poussée comme par quelqu'un, elle descendit les marches de la terrasse en courant, alla d'un pas rapide au bout du jardin, franchit la grille, côtoya un joli chemin étroit, déboucha sur une route, arriva au carrefour des Oliviers. C'étaient trois vieux arbres, si vieux que des plaques de fer leur faisaient comme des ban-
dages, et que des pieux les soutenaient sous les bras. Le plus vieux portait une boîte en fer, solidement cadenassée, oii le facteur, deux fois par jour, faisait les levées.
Frédérique tira la lettre de son corsage, regarda de nouveau l'adresse, puis Fenvers, s'assura que l'enveloppe était bien fermée, ensuite n'ayant plus de prétexte pour hésiter, d'un mouvement brusque, elle jeta, par la fente étroite, la lettre dans la boite, oij elle sonna d'un léger coup sec qui se répercuta dans le cœur de Frédérique.
Elle s'éloignait, maintenant, d'un pas lent et hésitant, avec la sensation de quelque chose d'irréparable, et que cette lettre, qui une seconde avant lui brûlait les mains, déjà ne lui appartenait plus. Elle ne pouvait plus la reprendre. Elle s'en irait, cette lettre, que Frédérique le voulût ou non, à son but. Le facteur poudreux la prendrait de ses gros doigts et l'enfermerait dans sa boîte noire. A Alger, des employés la trieraient et la jetteraient au fond d'un sac goudronné scellé de grands cachets de cire. Elle voyagerait sur mer comme tant d'autres lettres, portant sous leur enveloppe aux destinataires, des paroles d'amour, des paroles d'affaires, des mensonges, des confidences , des promesses et des trahisons. Du bateau elle passerait en wagon, traverserait des villes et des paysages, courant à tout^^ vapeur, sans que rien ne puisse l'arrêter, devenue un dépôt sacré, sauvegardée par la loi et les gendarmes. Puis, de nouveau, à Antibes, un facteur poudreux la recevait, la mettait dans sa boîte, et d'un pas régulier de piéton mouillé
SOUS la pluie ou courbé sous le soleil, il la portait le long de son itinéraire quotidien, de haltes en haltes, à l'adresse indiquée : — Villa Kléb^r, route des Sablons; et quelques instants après un domestique la remettait, sur un plateau d'argent, au prince d'Ancise. Il la prenait distraitement, regardait récriture, ouvrait : les premières lignes lues, il passait à la signature, relisait; un étonnement joyeux, un trouble, une émotion passaient sur sa figure...
— Ah ! !.. . — Frédérique, effrayée, poussa ce cri à la vue d'un homme brusquement surgi devant elle. Il s'était découvert, s'excusant. Elle le reconnut à sa grande taille et à sa voix; c'était Sam Eburton, son amoureux évincé, Samy, comme elle l'appelait familièrement avant qu'il se fût déclaré. Il revenait de la chasse, suivi d'un chien, et portai son fusil en bandoulière.
— Excusez- moi, miss, vous avez été souffrante ?
— Oui, vous êtes venu prendre de mes nouvelles, je le sais. Merci.
Il y eut un silence. Frédérique éprouvait une pitié. Elle devinait, dans l'obscurité qui tombait, le trouble du jeune homme.
— Vous êtes guérie? — balbutia-t-il avec effort.
— Oui, dit-elle; et après une pause : — Et vous, vous avez fait bonne chasse ?
— Ah! non, un lièvre.
Un nouveau silence. Frédérique se décida.
— Au revoir, dit-elle doucement.
— Adieu, dit Sam.
Ils ne se tendirent pas la main.
Rapide, elle poursuivit sa route, tandis qu'il restait immobile, le cœur gros, la regardant s'évanouir dans le crépuscule.
De ce jour, une angoisse sans nom etreignit Frédérique. Cette lettre, envoyée sous une influence presque irrésistible, dans la fièvre d'une fin de crise , maintenant que Frédérique était revenue au calme, à son état ordinaire, elle y pensait continuellement, avec terreur, sinon avec remords. Elle avait calculé le jour où le prince la recevrait. La nuit qui le précéda, elle ne dormit point. Puis, comme si cela eût pu donner du répit à ses craintes, elle pensait : a Peut-être ne Fa-t-il pas reçue encore, ou était-il absent, il ne faura que demain, ou dans huit jours. » Ensuite, plus brave, elle se disait : « Eh bien, mettons qu'il l'ait reçue. Qu'en pense-t-il? » Et à Fidée qu'elle lui aurait déplu, qu'il la jugerait mal, ou que seulement il sourirait, comme d'une chose légèrement ridicule, elle se sentait une sueur froide. Une terreur profonde lui donnait des élancements par tout le corps. Elle eût préféré, s'il devait en rire,
être morte, cachée sous la terre. Alors elle revenait à elle, se répétait toutes les phrases, tous les mots de sa lettre, les trouvait pauvres, inexpressifs. « Ah ! pourquoi ai-je eu peur de moi-même ? » se demandait-elle. Mais du moins cette demi-réserve gardée sauvegardait sa dignité. Bientôt, à Fidée que le prince répondrait peut-être, sans doute, une curiosité impatiente dévora Frédérique. Elle com.pta les jours, les heures. Elle guetta, au hout de sa lorgnette, l'arrivée des paquebots. Elle alla audevant du facteur, les après-midi. Et quand il continuait sa route, sans lui avoir remis la lettre attendue, elle se disait : « Ce sera pour demain ».
Ella déploya des efforts de dissimulation surhumains, afin qu'aucun changement dans sa façon d'ttre et dans son humeur n'attirassent l'attention sur elle. Son père ne lui avait plus parlé du prince. L'évanouissement de Frédérique et sa courte maladie semblaient mis sur le compte d'un saisissement brusque, justifié par son état nerveux. Mitka, il est vrai, seule avec elle, une fois avait fait allusion au prince, mais Frédérique, très froide, avait feint de ne pas comprendre. Depuis, Milka, irritée et regrettant le bon mouvement qui l'avait fait courir chercher le médecin et des nouvelles, la boudait. Mais ce que Frédérique ne redoutait pas moins, c'était la pénétration de Wilkie. Et pouvait-elle prendre pour complice l'enfant, lui corrompre l'âme? Non ! Quant à Zabeth, repliée sur elle-même, elle n'était pas à craindre.
Frédérique eut une grosse émotion. M. Ylsée, un soir, lui dit :
— Je suis étonné de n'avoir pas reçu du prince dMncise un mot, ne fût-ce que sur une de ses cartes.
— Comment, — dit Frédérique saisie. — vous lui aviez donc écrit?
— Sans doute, quelques lignes tout de suite après la nouvelle, je ne te l'avais pas dit?
Frédérique éprouva un malaise complexe : un regret que son père eût écrit, avant elle, et une anxiété, de ce silence du prince.
— Il est vrai, — dit M. Ylsée, — qu'il a dû tant en recevoir de lettres. Tu as vu, dans le journal, rien qu'à son hôtel, à Paris, il s'est inscrit des centaines de personnes. Et puis, il nous a peut-être oubliés.
Frédérique hocha la tête et se pinça les lèvres, avec une envie de pleurer.
Un dépit enfantin lui venait. Pourquoi son père avait-il écrit? Ces lignes banales, il lui semblait, amoindrissaient, vulgarisaient d'autant sa lettre à elle. Puis elle pensa avec une ironique amertume : « Bah, cela l'aura préparé, au contraire, cela lui aura rappelé notre nom. Mais alors, pourquoi ce silence envers mon père? Le prince est courtois, un mot de remerciement sur une carte, est-ce si long et si fatigant? » Et de ce fait insignifiant, elle tirait de mauvais augures, pour elle-même.
Quinze jours se passaient, sans qu'elle vît rien venir.
— Mademoiselle, — dit Werner en paraissant sur la terrasse, — il y a là un Arabe qui arrive de la ville ; il dit que mademoiselle doit y aller tout de suite pour voir quelqu'un qui l'attend.
Frédérique rejeta le livre qu'elle lisait, et frappée de surprise :
— Qu'est-ce que vous me contez-là, Werner?
— Mademoiselle peut s'assurer. Je ne comprends rien au baragouin de ces gens-là.
Sur un signe delà jeune fille, il alla chercher et ramena l'homme, un Arabe dépenaillé qui souriant, montra ses dents blanches et dit :
— Bounjour !
— Qui est-ce qui t'envoie ? — demanda Frédérique.
Il sourit plus fort, faisant signe qu'il ne comprenait pas et répéta :
— Bounjour 1
— Où est Yousef ? — dit Frédérique, — il servirait d'interprète.
— Il a conduit monsieur en ville. — dit Werner.
— C'est bien moi que tu demandes? — fit Frédérique en se retournant vers l'Arabe.
Il articula avec efîort, en pesant sur les mots :
— On m'a dit : — Oune dame, Ouédriquo Ilclié. Si toi, la dame? Yinir Alger, tout de suite 1
— Oùçà?
— Houtel Orient. On m'a donné une lettre à border.
— Donne-la donc î — s'écria Frédérique. UArabe se gratta la tète, ricana et dit :
— Berdue !
— Comment, tu as perdu la lettre?
— Oui, berdue.
— ; Mais où cela? comment? qui te l'avait donnée?
L'Arabe eut un geste vague. Werner intervint,
et répétant sa phrase, avec son accent allemand :
— Gui a donné la leddre à toi?
L'Arabe restait bouche bée : soudain, il prit son élan avec une volubilité désespérée :
— Gens di bateau venus Houtel, Houtel Orient. Dit moi border la lettre à une dame, bour qu il vienne à Alger. Berdu la leddre! Macaclie comprendre ! Bounjour !
— Emmenez-le, Werner! — dit Frédérique impatientée, — et attelez !
— Mais, mademoiselle, monsieur a pris le coupé.
— Eh bien, attelez mes poneys; vous m'accompagnerez.
Le cœur battait à Frédérique, devenue pourpre. Tout de suite l'idée lui était venue > que cette lettre... — Au diable le sot qui l'avait perdue!... — Cette lettre î... Et qui donc pouvait lui écrire, si ce n'était lui ? Mais non. Impossible ! Est-ce qu'il se serait permis de lui écrire ainsi, de l'envoyer chercher? Mais alors, qui donc? D'ailleurs cet Arabe n'avait rien compris. Il était impossible de s'en rapporter à ses paroles. Certainement, la lettre expliquait tout. Et il l'avait perdue î L'idiot! l'idiot! l'idiot! Et Frédérique jura presque, entre ses dents serrées de colère. Un regret lui vint. Elle aurait dû le questionner encore, lui arracher les paroles. Mais à quoi bon, eUe allait savoir! Et fébrilement, remontée dans sa chambre en grimpant quatre à quatre, elle ajustait son chapeau et sa voilette devant la glace. Elle se trouva laide, eut peur de déplaire! 3Iais si ce n'était pas lui, pourtant? Allons donc ! est-ce que son trouble ne le lui annonçait pas? Sans doute, il y avait quelque chose qu'elle ne pouvait com.prendre, mais tout allait s'expliquer; et brûlée d'impatience, elle trouvait que Werner était bien lent, bien vieux, elle aurait eu le temps d'atteler dix fois, à sa place.
« Hôtel d'Orient î jlais. réfléchit-elle, rien ne prouvait qu'elle fût attendue là ! Comment supposer que le prince eût osé lui fixer un rendez-vous dans cet hôtel. Quel air aurait-elle à y venir ainsi? — Mais cette réflexion, sitôt formulée, s'évanouit. Il s'agissait bien de cela, en vérité, quand elle allait le revoir, le revoir!... Sentait-elle assez
ce qu'il v avait d'immense en ce mot? Etait-elle assez heureuse, jouissait-elle assez de cette joie si rêvée, si attendue? Non, et il lui semblait qu'elle n'était pas assez ravie, assez enivrée. Sans doute, cela tenait à la surprise, à l'inquiétude, au vague 011 elle était. Alors elle devint triste, affreusement. — «Est-ce que je ne l'aimerais plus? » se demanda-t-elle. Et une seconde, elle resta comme le cœur vide, déchirée par une angoisse amère. Mais aussitôt elle fut emportée comme par une vague, un grand flot. Son cœur se soulevait tumultueusement. Elle se sentit pleine de lui. « Oh! que je l'aime! que je l'aime! )) balbutiait-elle avec des veux humides, une voix d'enfant. Et quelque chose de grand et d'infini lui passait dans l'àme.
— Ah, enfin !
Descendre précipitamment l'escalier, prendre place dans la charrette anglaise, s'emparer des guides et du fouet, enlever les poneys, fut pour Frédérique l'affaire d'un instant, tandis que AYerner, assis derrière, les bras croisés, immobile dans la pose classique du valet de pied, murmurait avec une familiarité de vieux serviteur :
— Toucement! Toucement donc!
Frédérique n'en tenait compte. La grille fran-
chie, elle fouetta les poneys, qui partirent grand train, secouant leurs clochettes. Les arbres, le bord de route, les fossés verts, tout courait en sens inverse. On rencontrait des Arabes poussant de petits ânes, qu'ils faisaient ranger précipitamment à coups de matraque. Et par éclaircies, on voyait la mer, houleuse encore d'une tempête éclatée, la
veille. Frédérique ne raisonnait plus, ne pensait même pas. Elle était comme ivre. Des sensations violentes, fugaces comme celles d'une griserie se succédaient en elle. Elle n'était plus maîtresse d'elle, ne tentait même plus de se reprendre, vaincue d'avance. Elle ne s'appliquait qu'à bien conduire, les mains hautes, le haut du corps renversé et excitant par instants les poneys d'Ecosse, d'un clapement de langue. Quand on fut aux faubourgs d'Alger, il fallut ralentir l'allure, se faufiler entre les voitures et les tramways. A mesure qu'elle approchait, Frédérique sentait croître son impatience. Elle essaya, pour gagner du temps, de fixer sa pensée sur l'Hôtel d'Orient. Elle le connaissait bien; c'était là qu'ils étaient descendus, en arrivant, comme au meilleur hôtel. Un instant, quelques secondes, Frédérique en oublia celui pour qui elle venait. Elle s'en étonna, y vit un indice, eut l'intuition que ce n'était pas lui, qu'elle ne le verrait pas; et en même temps, au fond d'elle, quelque chose lui disait : « Si, c'est lui; ne cherche pas, tu vas comprendre. » 31ais cette certitude lui causa une appréhension inexplicable, profonde. A la vue du square de palmiers, sur lequel donnaient les fenêtres de l'hôtel, elle faillit rebrousser chemin, puis elle rougit de sa lâcheté : « Est-ce que je recule déjà? » pensa-t-elle. Et elle lança les poneys et les arrêta court devant l'immense seuil; puis bravement, jetant les guides à Werner, elle s'y engouffra seule.
Le maître de l'hôtel, un homme à gros favoris blonds, accourut et, la reconnaissant, salua
jusqu'à terre. Elle lui parla d'une voix brève :
— Vous m'avez envoyé un Arabe, avec une lettre?
— Oui, mademoiselle. C'est une personne qui désire vous voir, qui vous connaît. Si mademoiselle veut prendre la peine de monter...
Le trouble de Frédérique fut si grand qu'elle craignit qu'on s'en aperçût; aussi n'eut-elle pas la force d'en demander plus. Sans parler, machinalement, elle suivit les gfos favoris blonds. — u Estil possible, se demandait-elle, est-il possible que ce soit lui? Mais est-il donc malade? Est-il donc blessé? » Et dans l'escalier tournant, elle sentit le cœur lui manquer. Une sueur perla à son front; un malaise infini, fait de honte et d'angoisse, l'étreignit.
— C'est ici, — dit le maître d'hôtel.
Il frappa à une porte, ouvrit et laissa entrer Frédérique. Elle entendit se refermer la porte, distinj^'ua, dans la demi-obscurité des rideaux fermés, quelqu'un étendu sur une chaise longue.
— Qui est là? — demanda-t-elle d'une voix étranglée.
Elle ne reçut aucune réponse. iUors, dans ud brusque affolement, elle courut au canapé, écarta les rideaux, fit le jour.
La personne qui dormait se souleva. Frédérique poussa un grand cri :
— Léa, est-ce vous?
Madame Karisen lui tendait les bras.
Frédérique, d'un grand élan, s'était précipitée; et, à moitié ag-enouillée, enlaçant son amie, elle l'embrassait longuement, à perdre haleine. Puis, d'une voix suffoquée par l'émotion :
— Est-ce que c'est possible? Est-ce bien vous? Mais quelle surprise ! Comment se fait-il que vous soyez ici? Que je vous embrasse encore! que je vous regarde !
Et elle prit, par le regard, possession d'elle.
Aussitôt , un sentiment indéfinissable, un ma- Jaise, une appréhension lui vinrent. Etait-ce parce que madame Karlsen lui paraissait très vieillie? Oui: mais il y avait autre chose dans l'expression du visage, quelque chose de douloureux et d'altier qu'elle ne s'expliqua qu'en entendant la vieille femme lui dire :
— Attendez, ma mignonne, je vous entends mal : je suis presque sourde.
Sourde! Frédérique eut un élancement au, cœur,
SCS yeux se mouillèrent. 0 pauvre vieille chère amie !
— Et je ne vous vois guère non plus, — dit madame Karlsen — ma vue a tant baissé ! Je suis une ruine, Frédérique.
Et répondant à la pression de main par laquelle la jeune fillle, émue, protestait silencieusement :
— Si, mon enfant, une ruine. Mais ne vous affligez pas. Je suis résignée. Les plaintes ne servent de rien.
En entendant cette voix bien connue, à Taccent si ferme, Frédérique se disait : « Est-ce que vraiment elle ne voit ni n'entend? Oui, ce n'est que trop vrai, » se dit-elle, en voyant les mains de madame Karlsen tâtonner dans le vide.
Elle demanda avec vivacité, en haussant la voix :
— Que cher chez- vous?
— Mes yeux, dit madame Karlsen. Ah! les voici, — dit-elle en mettant la main sur de fortes limettes qu elle ajusta sur son nez ; et mes oreilles, li3S voilà, — dit-elle en saisissant une sorte de plaque vibrante, noire et recourbée, dont elle mit l'extrémité entre ses dents, — Là, fit-elle, je vois et j'entends, à présent. Vous m'avez surprise en déshabillé, ma chèrcj je dormais ! Que je aous regarde à mon tour. Vous êtes encore plus johe qu'autrefois, ma petite Frédérique. Allons, parlezmoi vite, que j'entende le son de votre voix!
Le malaise de celle-ci avait cessé, en voyant que son amie avait recouvré, quoique artificiellement, la vue et l'ouïe; et maintenant, revenue de sa sur-
prise, elle se jugeait bien folle d'avoir cru que le prince aurait pu... Et cependant, elle regrettait que cette folie ne fût pas vraie. Malgré l'affection qu'elle éprouvait pour Léa, elle avait presque peur de sa présence. Il faudrait déjouer sa perspicacité^mentir.Déjà elle devait parler, déguiser son trouble.
— Mais comment êtes-vous venue ici? Je vous croyais à Hambourg.
— Je vous raconterai tout cela, ma chérie.
— Que je suis heureuse ! — dit Frédérique avec effusion. — Vous nous restez longtemps?
— Cela dépendra, comme je vous le disais dans ma lettre...
— Votre lettre! — s'écria Frédérique, — ahl bien oui, l'Arabe qui la portait l'a perdue !
Madame Karlsen laissa retomber ses bras, en signe d'étonnement.
— Je suis accourue sans savoir que c'était vous, dit Frédérique; — vous jugez de ma surprise ! Mais vous paraissez fatiguée. Est-ce que vous seriez souffrante? Pourquoi ne m' avoir pas prévenue? Vous seriez descendue directement chez nous. Mais, dès demain, vous entendez, dès demain vous viendrez vous installer à la campagne; je viendrai vous prendre. Vous n'allez pas rester dans cet affreux hôtel !
— Bien, bien, nous verrons. Dites-moi, chérie, c'est à moi devons demander cela : comment vous portez-vous, vous?
Et son regard, devenant perçant sous les lunettes, plongea dans les yeux de Frédérique.
— Mais... bieîi, — fit celle-ci avec trouble.
— Avez-vous un bon médecin? Indiquez-le-moi, au cas où j'en aurais besoin.
— Vous êtes donc malade? — répéta Frédérique alarmée.
Madame Karlsen éluda la question d'un gesle bref :
— Nous en reparlerons ! — dit-elle de sa voix ferme. — Il s'appelle?...
— Le docteur Simand. C'est le meilleur d'Alger.
— Simand, bien.
Il y eut un silence, où Frédérique s'étonna qu'après une si longue séparation, elle éprouvât si peu le besoin de s' épancher avec sa meilleure amie. N'avaient-elles donc déjà plus rien à se dire?
— Parlez-moi de vous, dit madame Karlsen. Comment allez-vous? J'entends de Ik?...
Et elle mit la main à son front.
— Mais bien, — fit Frédérique, en craignant de rougir de son mensonge.
— Les vôtres, votre père, vos sœurs, toujours la même chose? — dit madame Karlsen, en accentuant les mots d'une façon significative.
— Oui, — dit Frédérique avec la même inteii-' tion, — toujours la même chose.
Madame Karlsen haussa les sourcils, avec un soupir.
— Triste milieu. Je serai heureuse de vous voir mariée.
— J'ai été demandée par un jeune homme, — dit Frédérique,
— Ah! — Et madame Karlsen sourit. — Eh bien?
— J'ai refusé : il ne me plaisait pas. Madame Karlsen redevint grave; et avec une
nuance indéfinissable de regret :
— Vous êtes difficile, je le sais.
— M'en blàmez-vous ?
— Non, à une condition.
— Laquelle? — ditFrédérique inquiète, avec un vague pressentiment de la réponse.
— C'est de ne pas préférer à la réalité, si médiocre qu'elle soit, des chimères, autrement dangereuses.
— Oh! — dit Frédérique d'un ton tranchant : et elle s'étonna de son hypocrisie, — je ne crois plus aux chimères.
' — Bien vrai?
-— Bien vrai! — dit Frédérique.
« Comme je mens bien ! » pensa-t-elle. Puis elle eut gros cœur en songeant qu'elle trompait sa plus vieille amie.
— Tant mieux, — dit madame Karlsen. — A ce propos, savez-vous de qui j'ai fait la connaissance, sur le bateau?
Tout le sang de Frédérique lui reflua au cœur, tant sa pensée fixe la hantait.
— Non... Et qui donc? — balbutia-t-elle.
— Devinez.
— Je ne sais pas, — dit Frédérique d'une voix faible.
Et un immense espoir se levait en elle,
— Quelqu'un dont on a beaucoup parlé ces
temps-ci... quelqu'un que vous connaissez!... A moins, — fit-elle malicieusement, — que vous ne l'ayez tout à fait oublié? — Donnez- vous votra lans^ue ?
Fredérique fit un signe de tète. Il lui sembla qu'un siècle s'écoulait.
— Le prince d'Ancise, — dit madame Karlsen.
— Ah!... — dit Fredérique, sans même s'en étonner. Et elle baissa la tête, pour cacher sa joie rayonnante. Elle trouvait cela tout naturel. Depuis une heure, elle vivait dans le rêve, comme un oiseau vole dans le ciel. Puis elle sentit qu'il fallait parler :
— Quand donc ètes-vous arrivés?
— Hier au soir, avec vingt heures de retard.
— Vous avez eu le mal de mer? — demanda-telle machinalement.
— Horriblement, au point d'être frappée pendant la tempête de convulsions et de paralysie passagère. Et précisément, savez-vous qui m'a soignée? Vous en serez aussi étonnée que moi?
— Ce n'est pas le prince? — dit Fredérique avec un faible sourire. Et une joie folle, délirante la transportait. Elle eut voulu sauter, courir. Il était là. Il était là! Son cœur ne l'avait donc pas trompé !
— Le prmce? non, mais madame d'Ancise. qui m'a veillée, durant toute une nuit. C'est une sœur de charité, la princesse.
Fredérique tressaillit. La princesse à x4.1ger! Les murs, le plafond dansèrent, tournèrent autour d'elle. Son rêve tournait au cauchemar.
— Expliquez-moi... balliutia-t-elle.
— Notre rencontre? C'est tout une histoire, — dit madame Karlsen. — En deux mots, la princesse a une petite fille de trois ans, malade, pour laquelle elle vient en Algérie. Cette petite fille est si délicate, si nerveuse, qu'elle m'a fait peine quand je l'ai vue arriver sur le bateau, portée par une femme de chambre, derrière le prince et la princesse. Une nourrice les accompagnait. J'ai compris, à quelques mots échangés en passant près de moi, qu'elle ne les suivait pas dans leur voyage. On eût dit que la petite fille le comprenait, car dès qu'elle fat sur le pont, elle se mit à pousser des cris déchirants en tendant les bras à la nourrice qui dut la prendre sur elle. L'enfant se calma. Tout allait bien, quand la cloche du départ a sonné. La nourrice dut descendre. Alors, si vous aviez vu cette pauvre petite fille : elle '^e tordait dans des convulsions, elle appelait cette femme, elle poussait des cris affreux; ce n'était pas une douleur d'enfant, c'était un désespoir de grande personne. Le cœur m'en saignait. On l'avait descendue dans la cabine, et de la mienne, qui était voisine, j'entendais encore cet[e voix, toute sourde que je suis, tant elle était perçante. Je n'y tins plus. Vous savez que j'ai quelque pouvoir sur les enfants; je m'avançai : la porte de la cabine était ouverte, la princesse tenait l'enfant sur ses genoux, luttait avec lui, car cette frêle petite créature se tordait dans des convulsions terribles.. Je suis entrée, sans parler, j'ai pris la petite fille dans mes bras, je lui ai parlé, je l'ai regardée d'une certaine façon ; enfin je n'y ai aucun
mérite ; quoi qu'il en soit, au bout de quelques minutes elle s'est calmée et endormie dans mes bras. Le prince, à ce moment, est entré, et nous avons fait connaissance. Votre nom est venu bientôt dans la conversation. Que sais-je, mes idées ne lui ont peut-être pas déplu ; ce qui est certain, c'est que de six heures du soir à neuf heures, nous avons causé comme si nous nous étions toujours connus. Le prince m'a beaucoup plu; il est tris simple, très artiste, très charmeur.
Frédérique pressa la main de son amie, instinctivement.
— Attendez la fin, — dit madame Karlsen. — Tout allait bien, et je me promettais un agréable voyage, quand en entrant dans le golfe de Lien nous trouvons une mer houleuse, un vent fou, une tempête comme on avait rarement vu. Me voilà malade, mais malade à faire peur au médecin du bord. Une vraie paralysie, mon enfant, et les membres comme de la glace. Ma vieille Minna perdait la tête, elle me voyait déjà morte. J'étais au plus mal, quand la porte de ma cabine s'ouvre, et la princesse vient s'installer à mon chevet. Elle m'a soignée toute la nuit et toute la matinée du lendemain. Dans l'après-midi , j'allais mieux. Nous pûmes causer. Et croyez-vous que nous avons beaucoup sympathisé, une vieille libre-penseuse comme moi et une jeune dévote comme elle? — Nous devons nous revoir, du reste.
Frédérique écoutait à peine, n'entendait presque plus; tout cela était si nouveau, si étrange; elle en restait troublée, bouleversée. Elle se disait :
(( Pourvu que le prince n'ait pas été pendant mon absence à la villa Clives. » Puis elle se rassurait : « Déjà — quelle apparence! » Mais la présence de la princesse, de Tenfant, l'inquiétait, l'irritait... Ce n'est pas ainsi que Frédérique espérait, attendait sa venue, à lui. Elle en éprouvait un serrement de cœur, une angoisse. Mais quoi! Il était là. Elle allait le voir. Qu'importait le reste ? Et toute son ivresse revint. Elle lut prise d'un tremblement, à l'idée qu'elle le verrait apparaître, bientôt.
A ce moment, une vieille bonne à coiffure étrange entra. Frédérique la reconnut; depuis vingt ans, elle servait madame Karlsen. Elle aussi avait vieilli.
— Ma bonne Minna! — s'écria Frédérique, les mains tendues.
La vieille la regarda, hésitante, puis sa face s'éclaira :
— 3Iademoiselle Frédérique î que je suis donc bien contente!
Et ses rudes mains pétrirent celles de la jeune fdle.
— Qu'est-ce que tu veux, 3Iinna? — dit madame Karlsen.
La vieille servante se pencha à son oreille.
— Fais entrer — dit madame Karlsen. Et avec un petit geste mystérieux, elle fit signe à Frédérique de se rasseoir et de rester.
La servante ouvrit la porte et dit à mi-voix :
— Si vous voulez prendre la peine d'entrer, madame.
On entendit un frou-frou de jupes. Frédérique,
avant qu'elle entrât, devina et, dès qu'elle la vit, reconnut, par une certitude mystérieuse, bien qu'elle ne l'eût jamais vue auparavant, celle qu'elle redoutait et brûlait de connaître : la princesse d'Ancise.
YIIl
— Je vous présente ma petite amie, dont je vous ai parlé, Frédérique Ylsée — dit madame Karlsen.
La princesse salua gracieusement la jeune fille, qui, devenue pourpre, la dévisagea, d'un de ces brefs regards intuitifs oii les femmes se jugent. Elle ne trouva rien à reprendre à la beauté pure de la princesse et à la simplicité de sa mise.
— Comment va la petite Alyette? — demanda madame Karlsen.
— Mieux, — fit la princesse. — Quel méchant moment, quand il a fallu la séparer de sa nourrice! Et sans vous, chère madame, je ne sais... Mais comment allez-vous? J'ai tenu à prendre de vos nouvelles aujourd'hui, car demain je ne...
— C'est bien à vous de vous souvenir encore de la vieille femme, — dit madame Karlsen. — J'ai raconté à ma Frédérique ce que vous avez fait pour moi.
La princesse rougit beaucoup, confuse :
— Cela ne valait pas la peine... Mais je ne veux pas vous déranger. Je ne fais qu'entrer et sortir; le prince m'attend en bas.
A ce mot. qui lui partit aux oreilles comme un coup de fusil, Frédérique se leva brusquement, par une impulsion irrésistible, avec on ne sait quel fou désir, quel espoir de voirie prince, de lui parler sur l'heure. »
— A demain, dit-elle, chère amie!
— Vous partez !
— Il se fait tard. Je demeure loin. Demain, à onze heures, je viendrai vous enlever.
— A demain donc, chère enfant.
Frédérique salua la princesse, avec Tangoisse
que celle-ci ne sortit en même temps qu'elle; mais madame Karlsen disait, en prenant les mains de madame d'Ancise :
— Que je vous garde encore un peu.
Et celle-ci s'était rassise.
Frédérique ne descendit pas l'escalier; elle vola jusqu'en bas, tant elle se sentait légère et heureuse! Pourvu qu'il fût là? Oii donc? Elle passa la porte, et l'aperçut.
A l'entrée du square, en habit de voyage, gante et d*une élégance discrète, il semblait guetter sa sortie, car il la reconnut aussitôt, et jetant le cigare qu'il fumait, il fît un pas vers elle, tandis que délibérément elle venait à sa rencontre. Leurs yeux s'attiraieni longuement. Un sourire forcé masquait leur mutuelle émotion. lisse joignirent.
— Vous m'aviez reconnue ? — demanda Frédérique d'une voix, malgré elle, altérée.
— Est-ce qu'on peut VOUS oublier? — répondit-il simplement.
Ce mot la rendit toute rose, l'épanouit comme une fleur, pâmée d'une joie si douce qu'elle avait presque envie de pleurer :
— Je craignais... fit-elle.
Ils étaient à l'entrée du square: ils s'arrêtèrent, n'osant y pénétrer. Les palmiers frémissaient dans la brise de mer. Personne ne passait dans le jardin vide. Il y eut un silence, oij tous deux élevèrent leurs regards l'un vers l'autre, puis lentement les abaissèrent vers la terre.
— Vous non plus, — dit-il avec une gratitude profonde, — vous n'oubliez pas.
— Oli moi!... — dit-elle émue. Et faisant un retour sur ses angoisses passées et sa joie présente, elle sourit, mélancolique.
Charmé, il sourit aussi. Et elle reconnut ce sourire, comme elle le reconnaissait, lui, tel qu'elle l'avait gardé, vivant, dans son souvenir, avec sat jeunesse calme, ses mouvements sobres, ses yeux bleus du Nord. 11 lui disait d'une voix grave :
— Entre les lettres que j'ai reçues, il en es une... j'en sais par cœur toujs les mots, et je ne les oublierai de ma vie. Un si précieux souvenir ne pouvait venir que d'une âme bien rare.
— D'une amie, rien de plus, — dit Frédérique très troublée, et rapidement :
— Il est îemps que je vous quitte, au revoir. Et elle se dirigea vers la voiture.
— Déjà, fit-il.
Ils n'en dirent pas plus, sentant déjà l'amertume
de la première séparation. Elle monta en voiture, prit les rênes.
— A bientôt, dit-il.
Elle fit signe que oui; et retirant la main gantée qu elle allait tendre au prince, elle lui offrit, d'un geste spontané et charmant, son autre main, qui était nue.