‹ AmantsChapitre 8 sur 8 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

REVE ET REVEIL

Ils voulurent douter; mais des symptômes trop évidents annoncèrent la grossesse. L'éviter, comment ?

Moins avancée, les bains prolongés, les révulsifs eussent peut-être pu, sous couleur de rappeler la crise régulière, couvrir d'une apparence de légitimité, l'acte louche d'anéantir dans l'œuf cette vie naissante, alors sans forme ni conscience encore ;' mais, passé ce terme de plusieurs semaines, comment résoudre ce cas de conscience épineux, qui montrait toute manœuvre frauduleuse complice d'un attentat légal ?

Le prince en reconnut l'impossibilité, encore que sa fortune et son nom pussent, avec de grandes précautions, leur assurer l'impunité, et que Frédérique, en son sens moral incomplet de femme, eût sans doute préféré les dangers d'une fausse-couche que de divulguer, chaque jour, sa honte devant tous.

Le prince se résigna donc. Et il se disait : — « Eh bien après? C'est un malheur ! c'est un double malheur ! Pauvre petite, qui l'aurait dit?... Enfin, tant pis ! ce n'est pas sa faute, arrive que pourra. Quand elle ne pourra plus déguiser sa aille, nous partirons, nous irons en Grèce ou en Egypte. Mais supportera-t-elle le voyage, neuf mois de souffrance et la dernière épreuve? L'atteindra-t-elle seulement, avec l'état de sa santé. Quelle dérision ! Comme la vie est odieuse, barbare et bète! » — Et il réfléchissait toujours : — (( J'ai désiré de beaux enfants, et la princesse ne m'a donné que cette pauvre petite rhumatisante Alyette! Si au moins une belle jeune maîtresse m'avait fait un de ces robustes bâtards, dont on dit qu'ils sont beaux comme tous les enfants de l'amour; mais non, ce sera une fille encore, et quelle fille! Que d'embarras, que d'ennuis pour ce petit être qui ne vivra pas, ou qui, sil vit jusqu'au mariage, transmettra à d'autres créatures le germe de sa maladie héréditaire. Pauvre Frédérique! aucune douleur ne lui aura été épargnée. Ah! certainement, il aurait mieux valu qu'elle ne me revît jamais et qu'elle s'éteignît avec son souvenir et son rêve. Mais la vie a des enchaînements absurdes.

Me doutai-je, quand Fonbonne est mort et quand les journaux m'ont enterré à sa place, que cette fausse nouvelle aurait un retentissement décisif dans le cœur d'une jeune fille séparée de moi par cent lieues de mer? Et quand sa lettre m'est arrivée, et que, curieux, charmé, ému, j'ai voulu revoir celle qui m'écrivait ainsi, savais-je où cela nous entraînerait? Est-ce que tout cela est réel? On diraitun cauchemar! Ah ! si je pouvais m'éveiller! »

Le prince monologua longtemps ainsi ; la conclusion fut qu'il aimait autant Frédérique ; mais cette grossesse en quelque sorte monstrueuse, ses embarras, ses dangers lui causaient un grand malaise, et autant de pitié que d'ennui. Et alors il croyait aimer moins Frédérique, malgré lui, ou plutôt il craignait de l'aimer moins, pareil à ces duellistes qui ont peur d'avoir peur. Il se disait : « Ce serait lâche et vil de l'aimer moins maintenant, à cause de cela. Non, je l'aime autant î je l'aime autant ! » Mais son énervement et ses craintes très vives devenaient extrêmes, quand il pensait à sa situation de plus en plus fausse auprès de la princesse. Puisillui semblait, toujours malgré lui, que saliaison avec Frédérique était changée : au lieu d'une maîtresse enfant, elle lui paraissait femme, et mère, et comme entachée un peu — et pourquoi ? — par la réprobation bourgeoise qui frappe les fécondités coupables.

Frédérique, elle, du jour où elle ne put plus douter, s'éveilla de tout ce songe amoureux, et le réveil fut terrible. D'abord la honte couvrit tout. Le sentiment que si perdue qu'elle pût être, du

moins protégée par l'amour du prince et leur sécurité, elle était maintenant déshonorée cent fois plus, et irrémédiablement, mit en elle un dégoût profond, la conscience d'un avilissement dernier. Qu'arriverait-il'? Elle n'osait y penser. Des scènes tragiques se dressaient en son esprit. On la chasserait, et son amant l'abandonnerait. Ce fut un affolement subit et abominable.

Puis, voyaiîtle prince aussi aimant, aussi calme que si rien ne s'était passé, — car sa politesse imperturbable lui faisait ici comme une vertu, — elle eut une autre et aussi courte folie : la joie. Elle fut fîère, heureuse de sentir germer en elle le sang de son amant ; elle oublia le présent, et toute à l'avenir, franchissant les affres à subir, elle se bâtit des châteaux au pays du Rêve: elle se vit mère, et son enfant grandissait. Il avait les yeux de son père. Quel malheur qu'il n'en pût porter le nom. N'importe, c'était un petit prince d'Ancise quand môme. Et elle l'aimait, ce pauvre enfant adultérin !

Mais au bout d'une semaine, un simple hasard, la rencontre au jardin de la petite Alyette dans les bras de sa bonne, la vue, non sans mélancolie et sans pitié, de l'enfant pâle et maladive, un regard échangé avec le prince, un éclair où ils se comprirent, suffirent à bouleverser Frédérique, à la ramener brutalement sur terre. La fille de la princesse, avec sa pâleur, ses yeux lointains, son corps grêle lui faisait pitié. Que serait-ce donc?... Ne serait-il donc pas autrement misérable, le petit être qui naîtrait d'elle, qui aurait ses organes, son cerveau exalté, ses nerfs malades, son cœur gonflé,

sa poitrine étroite? l'enfant qui un jour, sûrement, comme elle, ne respirerait plus, pressé dans l'étau de la dyspnée, torturé par les affres de l'angine de poitrine, promis aux souffrances, et destiné, bien avant la vie, à la mort. A cette idée, elle eut horreur d'elle-même. Sa chair féconde lui inspira un indicible dégoût. Et cette nausée l'envahit toute.

— Vous souvenez-vous, — dit-elle au prince avec un sourire amer, — qu'un jour, en passant à cheval près du jardin des Cèdres, nous avons remarqué, avec dégoût, la façon dont les maraîchers mahonnais fumaient leurs champs. Vous souvenez-vous des grands tas d'ordures empestées qu'ils arrosaient, sous un soleil ardent, afin de hâter la décomposition? Et nous avons pensé alors que les légumes que nous mangions poussaient dans cette terre engraissée par la mort.

— Oui, — dit le prince inquiet, — eh bien?

— Rien, dit Erédérique.

Et, après un silence :

— Harwel parti — (il devait aller en xingleterre recueillir une succession) — nous ne prendrons plus d'autre médecin, n'est-ce pas?

Et le prince, hochant la tète instinctivement, rêveur, regardait Frédérique, dont le corsage étroit et la jupe moulaient le corps.

— Est-ce que ça se voit?... — domanda-t-elle tout bas. Et elle rougit comme une enfant. Puis, tout d'un coup, elle se mit à pleurer.

Le lendemain son exaltation était violente.

— Pourquoi attendre? — disait-elle, — fuyons tout de suite. Emmenez-moi. Mon père aura du chagrin, mais qu'y faire, qu y faire? — dit-elle avec un geste découragé. — Nous prendrons ^Yilkie avec nous, n'est-ce pas?

Puis, dans une lueur de raison :

— Pauvre ^Yilkie, que deviendrait-elle? Non, pourquoi partir? Je ne pense qu'à moi. Pourquoi briser complètement votre vie ? Pourquoi augmenter le scandale? Ah! que nous nous appartenons peu ! la vie nous pousse, la maladie ncius paralyse, notre volonté ne peut rien ! Les Arabes ont raison : tout est fatal !

Elle ne supportait pas d'être plus malade, à cause du germe vivant quelle portait en elle. Cela lui semblait une grande injustice du sort, une cruauté que la maternité lui fût infligée, à elle qui ne verrait pas grandir son enfant, qui ne le verrait peutêtre point naître.

Et de plus en plus à cette idée, un revirement terrible, incroyable, se fit en elle ; les sentiments qu'elle vouait à la mort, elle les tourna contre la vie. Elle la maudit, cette vie. Elle la prit en horreur. Elle la méprisa. Elle l'exécra.

Celait la même obsession fixe, retournée. C'était Vidée encore. D'abord elle avait vécu par l'amour. Puis la mort était apparue. Et il y avait eu combat entre l'amour et la mort. Et elle avait senti la mort triompher. Et voilà que ce qui lui avait causé tant d'épouvante et de dég'oùt, brusquement changeait. C'était la vie à présent qui lui inspirait ces affres, les mêmes, exactement! la vie tyrannique, brutale et atroce, à la fois tragique et grotesque, dont elle ne pouvait décider un seul des événements, paralyser la moindre des forces occultes et qu'elle subissait, avec rage et douleur, impuissante.

Alors, dans unetension exaspérée detout son être, elle chercha quelque affranchissement, quelque moyen d'évasion, et n'en trouva qu'un, ironique et amer : mourir. Oui, cette vie trop odieuse, elle pouvait la rejeter et la briser comme un verre qu'on tient dans la main. Promise à la mort, elle pouvait courageusement en devancer l'heure ; et alors quel

suprême outrage à cette vie chaque jour enlevée à son corps, et d'un si vil prix, qu'au lieu d'en jouir jusqu'au dernier momiht avec la lâcheté des malades, d'en aspirer le dernier souffle et d'en concentrer dans ses yeux le dernier reflet, elle la rejetait !

Et en même temps elle anéantissait par là toutes les contingences morbides résultant de sa présence; elle libérait la princesse du présent si lourd, et de l'avenir plus inquiétant encore. De tant de craintes et de soucis mornes dont elle seule était la cause, hélas! elle afl'ranchissait son amant. Elle disparue, disparaissaient avec elle le grand trouble et la grande dissolution morale qu'elle incarnait. Le cours des choses recommençait de couler. L'oubli s'étendait sur elle comme la terre sur une fosse; et toutes ces agitations stériles qui avaient marqué son passage en cette vie, rentraient au néant d'oii elles n'auraient pas dû sortir.

Et une Frédérique intelligente et haute pensait cela, froidement, avec bravoure. Et une autre Frédérique, fébrile et névrosée, d'instinct peureux, s'eff'arait. Et celle-là disait :

« Ahl jamais je n'aurai le courage », tandis que l'autre cherchait dans les tiroirs du prince un revolver de poche, toujours chargé, qu'elle lui connaissait. Et comme elles ne pouvaient se concilier ensemble, elles alternaient.

Mais de jour en jour l'exaltation nerveuse de Frédérique grandissait; et ce fut cela et des paroles comme échappées, qui la trahirent presque. Le prince eut peur et surveilla sa maîtresse. Cepen-

dant, ridée du suicide, malgré des revirements et même au moment où elle en avait le plus peur, couvait en elle, l'imprégnant de plus en plus, sourdement. Et même, y pensait-elle, il lui semblait v voir une réparation des fautes qu'elle avait pu commettre, selon la morale du monde, les effacer, avec éclat. Pais l'orgueil de cet acte de courage lui donnait une fierté un peu farouche, le sentiment d'un acte viril et héroïque.

Et chaque jour, chaque heure elle y pensait davantage, se familiarisait avec cette dernière forme, cette évolution suprême de Vidée.

Et pourtant, plus que tout, la retenait la pensée du prince. Pourquoi ne pas vivre les semaines. les mois, — qui sait? — Tannée ou deux qui lui restaient peut-être? Pourquoi abandonner avant l'heure celui qu'elle avait tant aimé ? Pourquoi se priver des derniers baisers, des bonnes paroles, de la chère présence?

A cela elle se répondait, par une singulière et triste divination du cœur de l'homme :

— « Mais demain, je le sais et l'ai lu dans les livres de médecine, je puis tomber, subitement frappée. Eh bien, que je meure ainsi : certes, Daniel me pleurera, mais avec la conscience d'un foudroiement fatal et qui ne pouvait être retardé. Et son amour peut-être, fatigué, blasé par cette lutte depuis longtemps perdue d'avance, se résignera plus facilement à m' oublier. Mais si je meurs volontairement , dans un brusque et lamentable coup de théâtre inattendu, — pensa Frédérique en souriant tristement de sa phrase, — qui sait,

hélas ! si son regret ne sera pas plus amer, et si mon souvenir ne s'enfoncera pas, comme une blessure éternelle, dans son cœur! Il se dira : « Elle était là, elle souriait, elle parlait, elle respirait, j'étais près d'elle, et dans notre amertume nous goûtions une triste douceur ; rien ne la forçait donc à partir et elle est partie cependant. Mon amour ne l'a donc pas retenue? » Et comme il aura été le dernier aimant et le premier quitté, il en aura une grande peine, un regret plus vif. Et peut-être son amour sera moins long à se faner. »

« Quelle vanité ! — se disait-elle ensuite. — Ce sentiment est laid, ce calcul est bas. Quoi que je fasse, quoi que je pense, je ne serai donc jamais en paix avec moi-même? et les scrupules de ma conscience me tourmenteront toujours 1 »

Frédérique et le prince étaient dans le pavillon, un après-midi, quand on frappa discrètement à la porte. C'était le valet de chambre qui apportait sous enveloppe deux dépêches de la part de la princesse. Le prince en prit connaissance : l'une était au nom de la princesse, l'autre au sien. Il fronça le sourcil et changea de visage.

— Qu'avez -vous ? — demanda Frédérique anxieuse.

— Rien... mon père...

Et il s'arrêta, craignant toute émotion pour elle.

— Parlez, dit-elle, je suis prête à tout.

— 3Ion père est au plus mal, — dit le prince, — on m'appelle à son lit de mort.

Et il tendit une des dépêches à Frédérique. Elle était signée François, nom du frère cadet du prince. Et Frédérique y vit que le vieux prince d'Ancise allait mourir et que Daniel, rappelé à \enise par cette mort imminente, devait partir en

hàle ; il y avait dans la dépèche, fort longue, d'autres choses qu'elle ne comprit pas et qui faisaient allusion, sans doute, à des intérêts de famille et d'argent.

Elle rendit la dépèche et dun ton fort calme :

— Qu'allez-vous faire?

— Que me conseillez-vous?

— Votre père vous appelle, partez, — dit-elle froidement.

Le prince allait et venait, fébrile.

— Oui, évidemment, je n'ai pas le choix. Mon père m'a toujours aimé, quoiqu'à la fin de sa vie, sa misanthropie Fait éloigné de nous. Des convenances élémentaires, et malheureusement aussi, des raisons d'afïaircs trop longues à expliquer, exigent que je parte. Quel fâcheux accident, mon amie! Comment vous laisser seule, en ce moment?

— Emmenez-moi ! — dit Frédérique en souriant, comme d'une chose toute simple.

Le prince s'arrêta.

— Croyez-vous que cela n'ait pas été ma première pensée? — dit-il tendrement et avec une instinctive hypocrisie. — C'est impossible, ma Frédérique : votre santé, la raison, la prudence, tout s'y oppose.

Frédérique, sombre,, ne protesta pas. Le prince comprit la valeur de ce silence.

— Je ne partirai pas, — dit-il, très agité. — Tant pis ! Non, je ne vous quitterai pas.

Et aussitôt, cela lui parut imprudent et fou, de renoncer à revoir une dernière fois son père mourant ; des intérêts si grands pouvaient dépendre de

sa présence qu'il était évidemment absurde de les sacrifier en renonçant à ces dix jours d'absence; dix jours, qu'était-ce que cela? Mais qui savait, avecFrédérique, ce qui pouvait se produire en ces dix jours? D'autre part, si prodigue, si généreux que fût le prince, avec le caractère du vieux prince et l'imprévu, il pouvait lui en coûter la moitié de sa fortune. Et il s'en voulait de penser à ces choses, plus qu'à la doukur qu'il devait ressentir de cette mort. Mais la douleur, pour lui, était de quitter Frédérique.

— Combien de temps resterez-vous absent ? — demanda-t-elle.

— Di|[, quinze jours au plus, — dit le prince. Et en lui-même il pensait que très probablement ce n'était point assez, et que son absence se prolongerait un mois: peut-être Frédérique eut la même pensée, car elle secoua la tête pensivement.

— Si vous vouliez m'emmener? — demandat-elle d'un ton de prière, persuasive.

— Mais comment, ma chérie ; pensez-y, est-ce possible ? Un tel voyage à grande vitesse, une telle fatigue, est-ce possible ? Et à qui vous confier? Qui vous soignerait?

— C'est bien, — dit Frédérique d'un air sombre, — partez seul.

— Je vous ai déjà dit que je ne partirai pas, — • dit sèchement le prince.

Frédérique eut alors une révolte de tout son être, comme un bref et inexplicable transport au cerveau :

— Vous ne m'aimez plus ! — dit-elle violemment

au prince, — vous ne m'aimez pas ! vous ne m'avez jamais aimé!

11 s'arrêta, la regardant en face, saisi:

— Vous voulez me quitter, — continua-t-elle, — vous êtes heureux d'avoir un motif. Vous me disiez que nous partirions un jour ensemble, et l'occasion venue, vous reculez !

Elle avait un visage enflammé, des yeux secs :

— Yous m'offrez de rester, est-ce que je puis accepter? Yous savez bien que non, et c'est pour cela que vous me l'offrez.

Il y eut un grand silence ; la pâle figure du prince rougit sous l'affront.

— Ah ! qu'est-ce que je dis?. .. — fit-elle.

Et elle s'arrêta, comme effrayée ; son visage changea :

— Non, je n'ai rien dit, Daniel ; je suis un peu malade, excusez-moi. — Et son ton suppliait, désolé et peureux.

— Yous m'avez soupçonné d'une bassesse, Frédérique.

— Je vous en demande pardon à genoux, — fitelle en se courbant devant lui, — oubliez cela, c'est une folie qui a passé en moi. Non, cela n'a aucun sens. Laissons cela. Yoyons, partez, je le veux, je vous en prie, il le faut. J'étais folle de penser h vous accompagner. Je ne puis évidemment aller avec vous à Yenise; et oii me laisseriez-vous, seule?

Ces simples mots le firent revirer, inexplicablement :

— Si vous fexigez, Frédérique, je vous emmc-

nerai, à tous risques et périls ; je ne veux pas que vous croyiez quejerecule devant l'action. Le voulezvous? préparez-vous, nous partirons demain.

— Vrai ? bien vrai? — dit Frédérique, rougissant subitement, et toute remuée de bonbeur. — Ah î si je vous prenais au mot !

— Vous le pouvez ! dit-il.

— Quoi, vous m'emmèneriez aux yeux de tous, et... — elle baissa la tète, — même de la princesse?

— Oui, amie ! — Et l'orgueil le soutenait dans la conscience de cette folie, pire que toutes les autres.

— Ah î — fit-elle avec une joie profonde, — comme vous ôLes bon, et comme je vous aime !

— Frédérique ! — fit-il ému ; et dans la rapidité, le trouble de ces décisions, il lâchait prise, se laissait flotter à la dérive, avec la conscience d'un acte irrémédiable, désastreux.

— Vous souvenez-vous, — fît-elle en lui mettant les bras autour du cou, — vous souvenez-vous de cette belle journée d'automne, à Fontainebleau? Comme il faisait beau dans la forêt ? Pourquoi donc vos yeux m'ont-ils brûlée, ce jour-là, et pourquoi vos paroles sont-elles entrées en moi comme une musique? C'est donc vrai qu'elle vous a plu, l'étrangère blonde ? Ah ! vous ne pensiez guère alors qu'un jour nous serions ici, dans les bras l'un de l'autre, prêts à partir, pour ne jamais nous quitter. Voyez-vous, Daniel, je n'aurais pu supporter l'isoleiHcnt. Je serais morte pendant votre absence. Mais peut-être ne m'avez-vous offert de partir que pour m'éprouver? — dit-elle avec coquetterie.

— Non, — dit le prince avec gravité, — c'est tellement sérieux, que je vous demande la permission de vous quitter. J'ai des mesures à prendre immédiatement, à Alger. iVu retour, nous conviendrons de nos dispositions pour demain.

— Allez donc vite, — dit-elle avec un sourire, — et revenez plus vite encore.

Elle lui présenta son .chapeau et ses gants. Il fouilla dans un tiroir, oii il prit discrètement des billets de banque. Frédérique, avant de détourner les yeux, y avait vu, dans un éclair, le revolver du prince; elle crut voir qu'il hésitait, rapidement, puis qu'il repoussait le tiroir et le fermait d'un double tour de clef.

— Vous ne m'embrassez pas ? dit-elle.

Il l'embrassa. Ellelui rendit son étreinte passionnément, longtemps, comme si elle ne pouvait se séparer de lui. Elle l'accompagna quelques pas, sans chapeau ni ombrelle : le soleil était fort.

— Rentrez, lui dit-il.

Dès qu'elle fut seule, l'expression de son visage changea. Elle alla se jeter à plat-ventre sur le divan et s'enfouit la tête dans ses mains.

Mais elle ne pleurait pas, elle pensait. Et par une évocation morbide, elle revit, avec une netteté et une abondance de détails inouïe, toute sa vie passée, depuis le jour où elle avait revu le prince. Jour par jour, heure par heure, son existence se déroula devant elle, et elle en rééprouva les longues affres et les courtes joies. Puis elle entra -dans les tourments de Vidée : l'amour, la mort, la vie se disputèrent son âme. Les yeux fermés, ainsi gi-

santé, elle sentit s'approfondir autour d'elle les ténèbres de Fangoisse ; son cœur, qu'elle écrasait sous elle, Ixittait à spasmes si pressés, qu'il lui retentissait par tout le corps. Et Frédérique, prise entre les tortures de la chair et les affres de son esprit; souffrit l'enfer.

Brusquement, elle se leva, se mit debout, et ses yeux hypnotisés se fixèrent sur le tiroir fermé.

(( Oui, pensa-t-elle, si j'avais une vie à lui donner, je pourrais lui prendre la sienne en échange; mais le forcer, moi, condamnée, à m'emmener, à me traîner avec lui comme un boulet au pied, l'ôter à ceux qui l'aiment, briser sa vie pour rien, non, je ne m'en sens pas le courage. »

Et soudain, se tordant les bras, sentant en elle une affreuse obsession, terrible comme une envie, elle se tordit les bras et répéta :

— Oh Dieu ! mon Dieu ! — comme quelqu'un qui lutte: et c'était contre Vidée, victorieuse déjà, qu'elle se débattait. Soudain, elle se croisâtes bras, calmée , le visage éclairé d'une grande lueur.

« Eh bien! — se dit-elle, ayant conscience d'une générosité suprême : — j'aurai fait bien du mal, mais, du moins, je n'aurai pas fait tout le mal que je pouvais faire. S'il y a une justice suprême, elle m'en tiendra peut-être compte. Et lui, quel soulagement... Je ne me suis pas marchandée pour lui donner le bonheur. Marchanderai-je davantage pour lui donner le repos ? »

Elle s'agenouilla devant le tiroir. Il était bien fermé. Frédérique y essaya des clefs, en vain. D'autres armes? elle en avait l'effroi superstitieux,

la peur de souffrir ! Aller en ville, acheter un revolver ? Différer était tout perdre ! Savait-elle quelles lâchetés elle commettrait demain ? C'était l'heure, l'heure venue, où elle devait agir. Aussitôt, avec la pointe d'un couteau kabyle, elle fit des pesées sur la serrure, avec de grands efforts, mais sans résultat. Alors, prenant un des chenets de la cheminée, elle enfonça l'arme comme un coin, frappa dessus, ne réussit qu'à la briser. 3Iais, avec rage, Frédérique frappa à grands coups de chenet, pour enfoncer le tiroir, et elle le heurtait furieusement: ses ongles, tordus par le poids lourd, se brisaient dansTeffort. Les muscles de son épaule distendus, les nerfs froissés, elle souffrait à s'évanouir. La sueur coulait de son front; une rougeur inondait ses joues pâles. Et elle frappait toujours, elle s'obstinait, sans interruption, àThorrible courage de forger son supplice: car, tant que dura ce calvaire d'agonie, elle put mesurer, à chaque coup de la masse de fonte, le temps de vie amoindri qui lui était mesuré. Son énergie avait quelque chose de farouche, et les gouttes de sueur qui coulaient sur son visage rigide et fermé, semblaient des larmes indifférentes. Et elle souhaitait, sous un coup malheureux, une explosion du pistolet, qui la tuât.

Soudain, le tiroir enfoncé céda. Alors, en s'arrachant les doigts aux dentelures du bois brisé, Frédérique put retirer, non sans peine, le revolver; elle en jeta au loin la gaine, l'examina, elle posa sur la table.

Puis, ayant remis un peu d'ordre dans la pièce.

elle courut dans le cabinet de toilette se laver les mains, le visage et se rajuster les cheveux. Elle se regarda au miroir, se mit un peu de poudre de riz à la figure et aux mains, qu'elle essuya avec une brosse fine. Ensuite retournant dans le cabinet de travail, elle attendit, et prit un livre de Michelet, qu'elle lut fort attentivement afin de s'interdire de penser, en s"interrompant de temps à autre pour écouter. Au bout d'une heure, ses sens aiguisés perçurent une présence. Elle entendit un pas rapide et, se jetant à la fenêtre, vit le prince à travers les feuilles. Il semblait en proie à une vive inquiétude. Alors Frédérique posa vivement la main sur le revolver, elle perdit quelques secondes à l'armer, et à poser la main sur l'endroit où son cœur battait le plus fort. A ce moment la porte du pavillon s'ouvrait : Frédérique pressa la détente. Ce fut comme un coup de poing en pleine poitrine : elle n'entendit pas la détonation, ne vit qu'un peu de fumée, et se trouva étendue sur le dos. Elle ne souffrait presque pas, mais des ombres descendaient sur elle : une voix lui arrivait lointaine, désespérée, qui se lamentait.

Elle devina le prince, mais ses yeux ne purent percer le brouillard, et comme il la soulevait de terre, dans ce mouvement elle renversa la tête et mourut.

On avait rapporté le corps de Frédérique chez elle. M. Ylsée, souffrant, s'y trouvait. Wilkie, sortie avec tante Zabeth, ne sut le malheur qu'en revenant de la ville. Le docteur Simand, appelé à défaut d'Harwel, parti, constata le décès.

La princesse d'Ancise s'occupa de tout. Elle rendit à Frédérique les derniers soins que réclament les morts. Pour son âme, elle fit venir un prêtre, qui récita des prières. Pour son corps, elle en lava la plaie, elle le recouvrit d'un suaire, et le veilla toute la nuit, à la lueur des cierges.

Dans la salle voisine, en face de M. Ylsée qui sanglotait, le prince allait et venait, enfoncé dans un désespoir sans bornes, et enviant ce père de pouvoir pleurer. Wilkie, brisée de fatigue, s'était endormie dans un grand fauteuil ; et des spasmes nerveux, pareils à des sanglots, soulevaient sa poitrine.

On enterra le lendemain Frédérique, en terre

sainte. La princesse avait levé les scrupules de Monseigneur.

Le jour suivant, sur les prières et les instances de sa femme, le prince décida son départ pour ritalie. Son attitude fermée, et comme indifférente, épouvantaient la princesse, qui eût préféré pour lui le soulagement d'une douleur expansive. Un peu avant la séparation, elle vint le retrouver; il était assis, pensif, les yeux tournés vers le pavillon perdu au fond du jardin dans les branches. Il ne se retourna pas. La princesse portait dans ses bras la petite Alyette, et elle la déposa sur les genoux de son père. Alors le prince regarda sa femme en deuil de celle qu'il aimait, il vit son enfant si frêle, innocent, et pensant à l'autre tué avec la mère, à cette rare et charmante Frédérique, aux soins dont la princesse avait entouré son pauvre corps, il fut pris d'un immense attendrissement, d'une pitié infinie pour la douleur humaine, et dans un désespoir qui enveloppait Frédérique, sa femme, son enfant et lui-même, il embrassa la pâle petite Alyette et se mit à pleurer, de grosses larmes.

Et sa femme, les deux mains posées sur son épaule, pleurait longuement, comme lui, ses propres doul(xirs : l'irréparable, la fatale vie, le bonheur perdu, à jamais.

Quelques jours après son départ, la princesse alla le rejoindre à Venise. Les Ylsée étaient déjà partis, pour un long voyage.

Quand elle arriva, le vieux prince d'Ancise était mort. De grandes affaires forcèrent le prince à s'abstraire de sa douleur. Une autre souffrance

très grande lui était encore réservée : la mort de la petite Alyette, l'année suivante.

Longtemps après, il apprit que M. Ylsée était mort au Caire, d'une attaque d'apoplexie. 31itka guérie de sa folie, mais non de ses excentricités, était mariée en Allemagne.

Quant à ^Yilkie, retournée en Danemark avec Zabeth, il ne sut jamais ce qu elle était devenue.

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