II
D'abord elle éveillait Frédérique et guidait sa main hors du lit, vers un miroir, où elle se regardait pourvoir si elle serait assez belle pour la journée. Puis, Vidée se levait en même temps qu'elle, la suivant dans tous les détails de sa toilette, tous les soins raffinés qu'elle donnait à sa chair, cette chair qu'elle eût voulu conserver si belle et si fraîche, pour celui qui l'aimait tant. Et une surprise ingénue lui venait, car elle gardait, même ardente amoureuse, une âme vierge et étonnée : « Quoi, il m'aime î » se disait-elle, et à la pensée qu'il avait baisé toutes les places de son corps, elle était émue et touchée. Mais cette chair encore saine, hélas, ne cesserait-elle pas de lui plaire? et l'idée, alors, enfonçait en elle ses tenailles vives. A songer qu'un jour la maladie la flétrirait, Frédérique se disait : « Non, plutôt mourir tout de suite », et elle multipliait les raffinements délicats, son unique pensée étant de plaire.
Tout le jour, l'idée, sous les mille formes d'une torture ingénieuse, l'obsédait; elle mangeait avec elle, se promenait avec elle, se mêlait à ses conversations, qu'elle empoisonnait, tout devenant allusion pour Frédérique, et lui interdisant les projets d'avenir, et l'isolant au milieu des vivants bien portants. Puis, quand Frédérique rejoignait le prince, Vidée se glissait dans les baisers qu'elle donnait à son amant et dans leurs meilleures caresses, dont elle resserrait parfois éperdùment les étreintes, tandis que d'autres fois elle dénouait leurs bras, comme découragée. Et c'était encore Vidée qui se rhabillait avec elle, dans ces gestes de brisement amoureux, où l'on sent qu'on peut se tuer à force d'aimer; et c'était elle qui l'accompagnait à la table de famille, le soir, et qui s'endormait ou veillait avec elle, pendant les longues et cruelles insomnies.
L'idée vivait avec elle, mangeait à sa table, couchait dans son lit. P>édérique était si pleine d'horreur pour la hideuse obsession, qu'elle ne trouvait de refuge que dans le sommeil. Ses songes n'étant pas encore violés par la mort.
Mais le doux et bon sommeil sur l'oreiller, dans la chaleur du lit, dès que les yeux sont clos et le nez tourné vers la ruelle, Frédérique ne le connaissait plus. Pour vaincre l'insomnie, elle recourait au chloral, et peu à peu elle dut augmenter les doses. Sur la prière du prince, Harwell lui délivra des pilules opiacées, mais elle en prenait plus qu'il n'était prescrit, afin de goûter un anéantissement plus profond, une plus lourde prostration, pleine de confus rêves, ou un pur néant, dont elle s'éveillait
le matin, avec un regret. Car. pendant ce temps, elle ne se sentait ni vivre, ni penser.
(( Si la mort était ainsi, se disait-elle, qu'est-ce donc qui me ferait si peur ? L'instant qu'il faut passer, peut-être? Mais peut-être n'a-t-il rien de si terrible? » Et cependant, à la supposition qu'un jour, ayant pris trop de narcotique, elle ne se réveillerait plus, Frédérique était secouée d'un frisson. Elle préférait donc au néant cette vie atroce, et le martyre de Vidée fixe.
Même p*ar prudence, elle diminua les doses des drogues somnifères: mais alors, ses songes, plus nets, en son cerveau étrangement lucide, devinrent fiévreux et morbides.
Elle revint davantage au chloral et à l'opium, engourdissant son âme, et s'éveillant pour de mornes journées, oii un peu de la torpeur artificielle et des troubles songes de la nuit lui faisaient l'oreille distraite, le corps lent, et les yeux perdus et lointains de ceux que réveille un cauchemar.
lY
Tous les états de Frédérique s'accompagnaient d'une conscience aiguë. Tous les phénomènes de sa pensée, toutes les associations d'idées, tous les vouloirs, toutes les conceptions de son cerveau, elle les percevait d'une façon clairvoyante, si précise, qu'elle s'en effrayait parfois. Elle prêtait une attention dangereuse à l'activité de son moi. Elle s'écoutait, se regardait penser, avec une sorte d'étonnement et de malaise inquiets, et cependant, une sorte de plaisir pervers. Un égoïsme intellectuel la faisait s'isoler peu à peu de tout et de tous, et même par moments des deux êtres qu'elle chérissait le plus, le prince et Wilkie. A ces moments, elle était absorbée, recueillie, et quand on lui parlait, il lui semblait que la voix entendue venait d'une ombre, et que les gens autour d'elle et les choses n'existaient pas réellement, et quelle seule était une réalité vivante.
En même temps qu'elle se concentrait ainsi en elle et vivait penchée sur son moi, elle se regardait
aussi vivre et souffrir, et prêtait la même contemplation morbide à son corps, dont elle suivait, avec une obstination de maniaque, tous les états de santé et de maladie. Bientôt ce fut à cela qu'elle ramena toutes ses pensées. Pleuvait-il? elle craignait l'oppression du lendemain. Faisait-il beau ? elle en augurait quelque soulagement. Le soleilet les nuages n'avaient de sens que quant à sa santé : elle en faisait le centre des choses. Et en même temps, celles qui n'avaient point d'action sur elle, ne lui inspiraient que de l'indifférence: la beauté de la mer, l'éclat des étoiles , que lui faisait tout cela? Ce qu'il y avait de plus cruel, c'est qu'elle avait conscience de cette façon de sentir faussée, ridicule et maladive; mais elle n'y pouvait rien, car elle pensait et sentait selon son état, qui était malsain.
Peu à peu il lui vint un grand détachement des personnes.
— Tu ne m'aimes plus, — lui disait Wilkie.
— 3raimez-vous toujours ? — lui demandait le prince.
Elle souriait, avec des yeux tristes, sans parler, en disant oui de la tête.
Wilkie était malheureuse. Depuis l'Irréparable surgi pour Frédérique, l'apparition de la mort et l'abandon de sa chair à des baisers haletants et comme pressés par la peur du lendemain, Frédérique s'était renfermée vis-à-vis de sa sœur dans un grand silence. Car elle ne pouvait lui avouer ces choses. Et dans sa précocité igno-
rante, l'enfant devinait qu'en ces après-midi passées seule au pavillon, et où sa sœur ne voulait plus qu'elle l'accompagnât, il devait se passer des choses terribles, défendues, dont malgré son manque ingénu de sens moral, Wilkie s'effrayait, comme d'un grand mystère. En même temps elle avait le chagrin de voir Frédérique plus souffrante, sans pouvoir la soulager. Mais ce qui la navrait le plus, était de ne plus vivre avec sa sœur comme avant : plus d'heures passées ensemble, de tendres confidences , d'épanchements volubiles et gais de Wilkie, de gronderies calmes de Frédérique; celle-ci ne parlait plus, ne riait plus. Elle était distraite, sombre ou d'une nervosité irascible. Elle ne recevait plus qu'avec lassitude les caresses de Wilkie. On eût dit quelqu'un à qui on a pris son cœur.
Et celui qui l'avait pris, le prince, Wilkie, après l'avoir aimé parce qu'il aimait sa sœur, s'en vint à le haïr. Son petit être bon et expansif connut la douleur de se replier en lui-même. Elle devint taciturne. Ses fraîches couleurs passèrent. Elle s'enfermait seule dans sa chambre et y pleurait. Elle ne comprenait pas, elle qui, si généreusement, avait cédé l'affection de sa sœur au prince, pourquoi celui-ci lui avait volé Frédéri(|ue entière ; car, elle le voyait bien, Frédérique n'aimait plus personne, que lui. Et une amère, une cruelle jalousie la torturait.
Cependant elle ne devint point hargneuse. Avec des airs de chien timide, elle venait au-devant de Frédérique, elle lui prenait doucement la main,
el quand on ne la lui retirait pas, elle la baisait. Elle allait au-devant de tous ses désirs. Elle la soignait comme une servante.
Mais un soir, sa douleur éclata, à propos de rien. Et elle s'abîma en une crise de larmes si violente, en des sanglots si convulsifsqueFrédérique, émue, s'oublia elle-même, et par une réaction, un effort, sortit d'elle-même et de ses pensées mornes, pour s'intéresser à Wilkie qui étouffait de ne pouvoir parler; mais au milieu des spasmes, les mots prassés, douloureux se firent jour, et Frédériquo entendit les reproches de l'enfant :
— Qu'est-ce que je t'ai fait? Tu m'aimais, autrefois ; nous causions tous les soirs, pendant des heures. Maintenant tu me renvoies, tu te dépêches de boire tes remèdes, pour dormir, pour rêver de lui, n'est-ce pas? Ah î à présent, je le déteste. 11 te rend méchante, il t'apprend à ne plus m'aimer. Qu'est-ce que je deviendrai, si tu ne m'aimes plus? Moi qui n'avais que toi. Que tu me le préfères, je le comprends, mais que tu sois à lui au point de ne plus me connaître, de ne plus me regarder, de ne plus m'adresser une parole, Frédérique, c'est mal de ta part, c'est odieux. Tu ne vois donc pas ce que je souffre? Tu ne sens donc pas que je suis très malheureuse î...
Et Wilkie fut reprise de transports tels, que Frédérique dut la soigner comme une malade et la consoler comme une enfant. Et sous les baisers qu'elle lui mettait dans les cheveux, à voir sa sœur si changée, si désolée, Frédérique éprouvait un remords, et surtout une grande pitié, ettoutdou-
cernent elle disait, comme une nourrice à un tout petit enfant :
— Pauvre petite Wilkie, pauvre petite Wilkie!
Et celle-ci ne voulant pas coucher dans sa chambre, Frédériquela déshabilla et la coucha avec elle, dans son propre lit. Elle éprouvait une honte, songeant qu'elle avait profané sa chair, en voyant la chair pure de Fenfant qui s'endormit le cœur gros. De toute la nuit, Frédérique ne dormit pas, sentant des bras et des jambes qui la serraient étroitement, comme avec peur, pour la retenir, et elle se disait :
(( Oui, elle a raison, je suis lâche de ne penser qu'à moi. Hélas! elle croit que c'est Daniel qui me prend à elle. Non, c'est autre chose. »
Et Frédérique, tâchant d'affermir soa âme, affrontait Vidée, pensant à cet « autre chose » vague et terrible, qui l'enlèverait à l'étreinte étroite de Wilkie, aux caresses de son amant, aux regards de son père et de tous les siens, et déjà elle voyait sa place vide dans la maison et dans le cœur des survivants.
« Je serai brave! )> se dit-elle le lendemain. Et comme après quelques jours de pluie, il faisait très chaud et très sec, un léger mieux la soulagea. Alors n'ayant plus l'anxiété immédiate d'une souffrance continue, le courage lui fut plus facile.
Elle amena avec elle plus souvent Wilkie au pavillon, elle voulut que R.eynolds reprit son buste, et avec un sourire pensif elle voyait l'ébauche se terminer. Elle venait bien, fine et belle, très heureusement, sous les doigts du statuaire ; et Frédérique pensait que son amant serait moins triste en songeant qu'elle n'était pas anéantie tout entière, et que sa forme transfigurée et pourtant ressemblante, lui survivrait, éternisée, par la magie de l'art, en l'impérissable dureté du marbre. Alors me nuance très fine d'orgueil, d'un orgueil mélancolique, venait à Frédérique, d'être aimée par un prince et sculptée par un grand artiste.
Et faisant un retour sur elle-même, pensant à des choses auxquelles elle ne pensait jamais, tant
elle y était habituée, elle se dit qu'elle était encore au nombre des heureux, elle que le luxe et tous les raffniements entouraient; elle dont le faible corps, traité par des soins délicats, s'étendait sur de moelleux divans, foulait de chauds tapis, se nourrissait de choses exquises et fortifiantes. Et elle entrevit, avec pitié, les misères et les affres des malades pauvres.
Quelques douces journées passèrent, oij Frédérique reprit des couleurs, rit et causa gaiement. Comme elle avait toujours les pieds glacés, elle donna Faccès du pavillon à son grand lévrier, Llow: il se couchait au bas de ses jupes, étendu, comme une fourrure vivante.
Quand ils étaient seuls, elle et le prince, leur amour, conten u par la présence des autres, avai alors quelque chose de meilleur, c'était comme une grande joie défendue ; et il était doux, languide et suave certains jours de fraîcheur, et d'autres fois ardent et acre comme les midis brûlés de soleil.
Dans ces moments de volupté , Frédérique éprouvait une sensation étrange de force et de santé subites, en disposant ainsi d'elle ; elle se sentait comme orgueilleuse de sa chair, elle était fière et heureuse de la donner, elle avait comme l'illusion de posséder ce corps qu'elle abandonnait : « C'est à moi, pensait-elle en regardant ses membres souples et jeunes, c'est à moi, et j'en fais ce que je veux. »
Mais dans les accablements qui suivaient, une sensation inverse et non moins singulière s'imposait à Frédérique : celle que cette chair ne lui
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appartenait pas, puisqu'elle ne pouvait en changer une parcelle, en modifier le cours du sang, en guérir le mal invisible et croissant; elle se sentait alors comme locataire de ce corps, habitante d'une maison d'oii il lui faudrait sortir. Et avec son amant, sérieusement, gravement, elle parlait de ces choses vagues et profondes : la survie de l'être ou son anéantissement, l'etifer pour ceux qui croient, l'immortalité do l'âme et l'évolution des spiriiualistes. Le scepticisme tranquille, l'aveu d'ignorance du prince l'étonnaient, l'agaçaient parfois; car ils lui semblaient bons pour quelqu'un de sain et qui, ayant de longues années à vivre, ne pense pas au passage de l'Eternité.
Elle enviait la foi de la princesse, le matérialisme viveur de son père, ou la fermeté stoïque et résignée de madame Karlsen.
Mais la sensation pure ne la satisfaisait pas ; même dans les baisers les plus désespérés, les brisements d'amour les plus alanguis, elle ne trouvait ni l'oubh, ni le repos de l'âme.
Elle eût voulu croire, mais sa raison s'y refusait. Et accepter froidement les fatalités de la \'ie, se résigner philosophiquement et scientifiquement à disparaître, comme un être trop faible, en laissant la place au?c forts, cette théorie de madame Karlsen semblait trop dure à Frédérique.
— Croyez-vous en Dieu ? — demanda-t-olle un jour à Reynolds.
— Oui, mademoiselle.
— Mais au Dieu des catholiques?
Reynolds lava ses mains pleines de glaise dans un baquet :
— Je crois à tous les dieux, dit-il, ou plutôt à un seul qui aurait les perfections de tous.
— Mais à l'enfer?
— Non, mademoiselle, avec un Dieu parfait, il me paraît impossible qu'il y ait un enfer.
— Qui sait? disait-elle.
Puis la conversation évolua, et par une chaîne invisible d'associations d'idées, on en vint à parler graphologie, chiromancie.
— Frédérique est très forte, — s'écria ^Yilkie qui était là, — elle lit le caractère des gens dans leur écriture.
— Ce n'est pas vrai, dit cel^e-ci.
— Ah ! voyons, — dit le prince. Mais Frédérique se refusa obstinément à rien déchiffrer.
— Voyons, mademoiselle, — dit gaiement Reynolds, — vous ne refuserez pas de me tirer mon horoscope, à moi. Tenez, voilà une lettre que j'écris à ma vieille maman. Oh! il n'y a pas de secrets, allez : voyons un peu !
Frédérique rougit :
— Mais je m'y connais à peine, — fit-elle, prenant son parti. — Je vois tout de suite que vous avez l'ambition du beau, beaucoup de cœur, une grande énergie, mais, comment exprimer cela? vous cachez vos qualités au-dedans de vous. Il faut vous connaître pour les apprécier.
— Bravo ! — dit le prince.
— Mais, — dit Frédérique, — je n'ai aucun mérite à lire tout cela, je le savais d'avance.
Reynolds sourit ; Frédérique lui inspirait une grande sympathie et une profonde pitié. Il reprit sa lettre en baisant les doigts menus de la jeune fdle.
— A moi, — dit le prince, — montrez-moi vos mains, Frédérique.
Et il les palpa, les examina longuement ; et elle éprouvait un trouble, à voir ses mains blanches et fmes revêtir un sens impré\Ti et prophéthique ; elle en compta les stries fines, qui s'entrecroisaient en hachures serrées et qui étaient, lui avait-on dit, signe d'une nervosité excessive, et les lignes profondes qui traçaient TM, symbole de la mortalité humaine, et soulignaient les jointures des doigts : ces lignes, qui toutes avaient un sens mystérieux, et d'oii Ton pouvait, peut-être, déduireune âme vivante et l'avenir d'une existence.
— Yous avez la main de race qui sied à la princesse Hamlet, — dit-il en souriant, — la main de quelqu'un en qui le cœur domine, et qui aime bien ceux qu'il aime, une main comme en devaient avoir mademoiselle de LaYallière et mademoiselle Aïssé. Et cependant, sous l'influence du cœur, se marque la plus noble intelligence, un esprit ouvert à toutes les choses élevées, large, compréhensif, aimant la beauté dans toutes ses formes. Votre bonté, votre bienveillance, votre charme de douceur et de bonne grâce ne sont pas moins accusés. Yous avez un sens très net de la vérité morale, et en même temps des instincts, une nature impulsive, à laquelle il vous est presque impossible de résister. Yotre main est un miroir parfait de
vous-même : elle dit, par son lacis nerveux, toute l'inquiétude et le frémissement de votre âme vive, désireuse de plaire, craignant d'avoir peiné sans le vouloir. C'est la main la plus délicate que j'aie vue, et rien qu'à les admirer, ses contours longs attestent la beauté de toute votre personne. Il faut que Reynolds modèle cette main.
Plus tard, — ditFrédérique, songeant malgré
elle à ces empreintes que l'on prend, hâtivement, sur la face des morts.
Et retirant sa main, avec un sourire mélancolique :
— Vous m'en dites trop ou pas assez, dit-elle.
Elle faisait allusion à sa ligne de vie, brisée en deux endroits, et telle que l'avait, paraît-il, elle aussi, sa mère, morte jeune.
Puis soudain, dans ce demi-calme, le scandale, retardé par l'isolement et l'indépendance des deux amants, bien qu'il n'eût pas échappé aux commentaires des domestiques, éclata, par Mitka, dont l'attitude était étrange. D'abord elle avait fait bon accueil au prince, et elle était venue, quelquefois, au pavillon, où elle causait avec Reynolds, de sa voix caustique et mordante, avec de brusques interruptions, des réflexions saugrenues, et comme une lueur de folie méchante, souvent, sur son visasre.
Puis, tout à coup, à la suite d'on ne sut quelle pique, elle s'était renfermée dans sa chambre, pendant huit jours. Personne n'allant l'y chercher elle en était ressortie sombre, aigrie.
De ce jour, ses soupçons tantôt indiflerents, tantôt inquiets, parfois rageurs, selon le vent qui soufflait en sa bizarre humeur, prirent corps. Elle voua à Frédérique une haine jalouse. Elle l'épia, l'espionna avec des ruses de singe, et un soir, elle
surprit sa sœur et le prince comme ils s'embrassaient, près de la petite porte verte.
Ce qui se passa dans Tâme de la bossue fut extraordinaire. Une rage folle, aveugle, la secoua. En ce cerveau excentrique oii des hérédités malsaines couvaient, elle se sentit outragée, insultée, déshonorée. Elle s'embusqua dès lors, guetta et le lendemain suivit sa sœur, sans q.ue celle-ci la vît, par la petite porte; et quand Frédérique fut entrée au pavillon, elle s'avança à pas de loup, collant son oreille à la porte ; elle resta là longtemps, n'entendant rien : puis tout à coup, saisie d'un vertige de fureur, elle frappa, à grands coups, ramassant une pierre pour frapper plus fort.
Ce fut le prince qui lui ouvrit, dans le premier effarement d'un couple d'amoureux surpris.
Mitka voulut entrer, mais il étendit les bras et barra le passage.
— Que désirez -vous, mademoiselle ?^demandat-il froidement.
— Je ne vous parle pas î à vous, — dit furieusement Mitka, d'une voix stridente, ayant vu dans la seconde chambre voisine, Frédérique, assise toute pâle et tremblante sur le divan.
— Frédérique ! viens ici, rentre à la maison ! Comment n'as-tu pas honte ! Je te soufflèterai ! Que dira ton père? Yeux-tu m'obéir, chienne!
— Reynolds î — cria le prince.
Un pas lourd traversa Tatelier. Reynolds parut, et d'un coup d'œil comprit.
— Youlez-vous ramener mademoiselle 3Iitka
AMANTS 2i3
chez elle, — dit le prince ; — elle n'est pas dans son élat ordinaire. t
3Iitka hurla :
— Lâches, lâches ! deux hommes î Frédcrique, si tu ne viens pas tout de suite, je viendrai te chercher de force avec mon père et les domestiques ! — Ah ! je n'ai pas hesoin de vous, — ût-elle en voyant Reynolds s'avancer d'un air bonhomme. Et sans attendre qu'il la raccompagnât de gré ou de force, la bossue s'enfuit.
Le prince rentra vivement dans la chambre. Il trouva Frédérique renversée sur le divan, les bras pendants et évanouie.
Il se jeta à ses genoux, lui frappant dans les mains pour la faire revenir, lui mouillant le visage d'une serviette, comme fou.
— Ah ! — murmurait-il, — dire qu'une émotion peut la tuer; et cette affreuse créature!... Un homme, je l'aurais écrasé comme un ver, mais une femme, une infirme, qui sait qu'on ne peut rien contre elle...
Et il grinçait des dents en murmurant d'affreux jurons, puis tendrement : — Frédérique ! Frédérique ! m'entendez-vous ?
L'évanouissement se prolongeait.
— Courez chez moi, Re3molds, appelez quelqu'un, ramenez du secours. Mon Dieu ! mais est-ce qu'elle va passer entre nos bras !
A ce moment, Frédérique fît un faible mouvement: son cœur presque arrêté recommença à battre, faiblement.
— Elle vit, elle revient à elle ! Vite, Reynolds,
allez chez elle, voyez son père, ramenez-le; nous nous expliquerons, entre hommes. Ah ! pauvre petite! Frédérique, parle-moi. je t'en supplie.
Elle rouvrit les yeux, et à la vue du prince affolé et au souvenir de ce qui s'était passé, elle se mit à trembler.
— Partons, — dit-elle, — emmenez-moi. Oh! partons, je ne veux plus voir personne.
El lui, Reynolds parti, essayait de la calmer.
— Votre père va venir, il vous aime, il est bon pour vous ; que craignez-vous? je suis là.
— Oui, oui, — dit-elle en se cramponnant à lui, vous ne me quitterez pas, vous ne me laisserez pas avec Mitka. Oh! elle est folle, voyez-vous! Elle m'arracherait les yeux. Elle m'enfoncerait des ciseaux dans le cœur pendant que je dors ! Je ne vous l'ai jamais dit : elle est somnambule; la nuit elle ouvre les portes et se promène sans voir clair. Vous ne la connaissez pas, vous, mais moi je vous dis qu'elle est méchante et qu'elle fera un malheur. Défendez-moi, — dit-elle avec égarement — elle est folle !
Et le prince ne savait si elle obéissait à une hallucination, car elle parlait comme un enfant malade.
Et doucement il la rassurait : mais plus il Tessavait, plus l'idée fixe de Frédérique s'ancrait dans son esprit :
— Toute petite, elle jetait des pierres aux oiseaux ; papa en a peur, jamais il ne lui dit rien ; pourtant je ne lui ai jamais fait de mal, mais elle déteste tout le monde, elle est ialouse de tout le monde!
— Oui, — dit le prince, — oui, c'est une mauvaise fille, mais elle ne vous fera rien, ma Frédérique, je suis là; vous n'avez pas peur, avec moi?
A ce moment Reynolds revint. Au bruit de la porte, Frédérique tressaillit.
Le prince lui dit : • — Laissez-moi parler à Reynolds.
— Non, non, ne me quittez pas; que voulezvous lui dire?Quil entre, qu'il ne cache rien î
— Entrez, Reynolds.
Et l'attirant vivement dans une embrasure, le prince se mit à lui parler bas, tandis que Frédérique les reg'ardait, sans même essayer de comprendre, en lissant, d'un geste répété et machinal, ses cheveux blonds qui se défrisaient sur le front.
— M. Ylsée n'est pas là, — dit Reynolds, — on ne sait s'il rentrera diner. La bossue est comme une furie; elle ameute les domestiques, elle crie par toute la maison des choses abominables; la petite Wilkie voulait revenir avec moi, mais iautre l'a enfermée à clef dans une chambre. Le scandale y est, cette fois ! Comment ramener cette enfant, à présent?
Le prince hocha la tête.
— Oh! laissez-moi ici, — s'écria Frédérique, qui entendit les derniers mots, — laissez-moi coucher ici, restez avec moi. Je ne veux pas rentrer à la maison. Ne me ramenez pas, — s'écria-t-elle avec terreur.
Le prince lui dit avec fermeté :
— Nous resterons ensemble, Frédérique. Soyez calme. Mais vous ne pouvez rester ici ; nous
allons... Reynolds, offrez-lui votre bras jusqu'au château; allez tout doucement, je vous précéderai.
— Au château! chez vous!... — dit Frédérique, — non, ça n'est pas possible, je ne veux pas! — Et elle se tordait les bras, avec honte.
— Il le faut, je le veux, vous devez m' obéir, Frédérique; allons, levez-vous et venez.
Elle obéit sans répondre, trempée par ces mots brefs comme par le froid d'une douche. Seulement, le bout de ses doigts tremblait.
— Je vous la confie, Reynolds.
Et le prince courut à la villa. La princesse y était; il frappa à la porte de sa chambre.
A la vue de son mari, tête nue et pâle, la princesse devina un nouveau malheur, et se raidit dans un immédiat appel à Dieu.
— Clotilde, — dit humblement le prince, — mademoiselle Ylsée vient d'être effrayée par sa sœur Mitka, qui est dans un état de surexcitation dangereuse. Leur père n'est pas à la maison. Elle ne peut donc y rentrer. Un malheur est à craindre; voulez-vous autoriser cette... jeune fille à passer la nuit dans votre maison?
La princesse regarda bien au fond des yeux son mari, et comprenant qu'elle touchait au point culminant du drame, devinant son angoisse et frappée de son air d'émotion contrite, elle dit simplement :
— Vous n'aviez certainement pas besoin de me consulter pour cela, Daniel.
— Si, — dit le prince, plus ému qu'il ne voulait le paraître, — si, Ciotilde, j'en avais besoin...
Et S'^niant que sa voix s'altérait, en s'inclinant profondément, il saisit et baisa la main de la princesse. Puis, avec un effort :
— Elle est là, Reynolds l'amène.
La princesse, précédant le prince, sortit sur la terrasse, et sans qu'un muscle de son visage bougeât, elle descendit à la rencontre de Frédérique qui chancelait.
Alors, arrêtés par le même sentiment de gêne et de pudeur, les deux hommes laissèrent aller la princesse, qui soutenait de son bras la jeune fille; et restés seuls, ils se regardèrent fixement, avec une émotion profonde.
Quand Frédérique fut dans la chambre, elle se laissa tomber aux genoux de la princesse en heurtant rudement le parquet et, courbant la tète, elle lui dit ce seul mot :
— Pardon !
— Levez-vous, — dit vivement la princesse en s'efforçant de la relever.
— Pas avant que vous m'ayez pardonnée, — dit Frédérique.
— Levez-vous donc, — repéta la princesse effrayée.
— Non ! — dit Frédérique, — je vous ai outragée. Si vous saviez comme j'avais honte en songeant à vous ! J'avais si honte de vous tromper. Mais puisque vous m'accueillez sous votre toit, je ne veux pas continuera mentir, à jouer un rôle d'hypocrite; car ne croyez pas que je sois si vile que j'en ai l'air. Ah! si vous saviez, si vous saviez! moi seule suis coupable, c'est moi qui lui ai écrit. Je ne
l'avais vu qu'une fois, et depuis deux ans je ne pensais qu'à lui. Quand j'ai appris qu'on le disait mort, j'ai fait une maladie. Et puis je n'ai plus été maîtresse de moi-même, je lui ai écrit, il est venu, et alors, et alors...
Un étau serra effroyablement le cœur de Frédérique; elle s'arrêta.
— Vous avez la fièvre, mon enfant. Levez-vous ou je ne vous écouterai pas; levez-vous !
— Non, — dit Frédérique en se relevant lentement et en se raidissant pour ne pas tomber, — non, laissez-moi parler. Je l'aimais tant, je l'ainiais trop !
— Frédérique, — dit la princesse avec une triste fermeté, — il est inutile de parler de ces choses, vous ne m'apprenez rien ; je le savais.
— Oh! non, — dit Frédérique, — vous croyez seulement qu'il n'y a entre nous que des paroles? hélas ! il y a des baisers !
— Je le savais ! dit la princesse.
— Non, vous ne pouvez le savoir. Vous ne l'auriez pas supporté. Ah! si je vous disais que je t;uis sa maîtressse !
— Je le savais ! — dit la princesse. Et sa voix, chaque fois plus profonde, semblait dire le répons d'une litanie de douleur.
— Vous le saviez, — dit Frédérique en passant la main sur son front du même geste un peu fou, — mais est-ce possible? comment le saviezvous?
— Un jour, — dit la princesse avec calme, — j'ai entendu mon mari dire ces choses à 31. Reynolds.
— Ah! — s'écria Frédérique épouvantée, — comme vous avez dû souffrir ! Qui donc vous a enseigné cette résignation?
— Dieu ! — dit la princesse.
Dieu! Ah! oui, — dit douloureusement Frédérique. — vous croyez, vous, madame ; vous avez le bonheur de croire!
— Qui donc ne croit point? — fit lentement la princesse: — Dieu, il est vrai, semble abandonner ceux qui Font abandonné; mais qu'un cœur repentant l'appelle, et il l'entend.
— Non, — dit Frédérique, — s'il entendait, il aurait eu pitié de moi.
— Avez-vous eu pitié de lui? — dit la princesse en désignant un Christ en croix saignant sur la muraille. — Ne F avez-vous jamais offensé? en paroles et en actions?
— Ah! qu'importe! — dit Frédérique; — s'il était bon, il me. sauverait!...
— Mais si vous ne faites aucun effort pour l'aider, mon enfant...
— Ah! — s'écria Frédérique, — \ous ne m'entendez pas, je ne pensais pas à ma faute, je pensais à...
Elle rencontra le regard candide de la princesse qui l'interrogeait, ignorante.
— A quoi?... dit la princesse.
— Je suis malade, dit Frédérique; je suis condamnée, — fit-elle d'un ton morne qui se brisa; — je vais bientôt mourir, et votre Christ, pas plus que les médecins, ne peut me sauver!
— Pauvre enfant!... — dit la princesse.
Et soutenant Frédérique, la faisant asseoir auprès d'elle :
— Écoutez-moi, — dit-elle avec autorité. — A votre âge, il n'y a pas de maladie mortelle, on peut guérir de tout; espérez ! Mais il y a quelqu'un qui a plus de pouvoir que les médecins : c'est Dieu. Il est bon et tout puissant. Et il peut vous sauver!
— Me sauver? — dit Frédérique avec un trouble môle d'espoir.
— Oui, dans ce monde et dans l'autre.
— Ah! c'est vivre sur cette terre que je voudrais !
— Dieu est tout puissant, dit la princesse. — Mais n'est-ce pas un grand effet de sa bonté qu'après cette vie de douleur, vous puissiez espérer encore la joie infinie, quand votre âme, délivrée de son corps et de ses péchés, s'élèvera, purifiée et rajeunie vers le Sauveur, dans le paradis de l'éternel rimour oii les âmes pures se retrouvent. La vie U-rrestre que vous souhaitez, c'est la mort et le péché, Frédérique; tandis que la mort, c'est vraiment la délivrance, c'est l'éternité de la vie!
— Ah! mais pour cela, je ne serai jamais pardonnée, — dit Frédérique ! — Yous d'abord, madame, vous ne me pardonnerez jamais !
— Je vous pardonne de tout mon cœur, — dit la princesse; — et ce que je fais, mxoi, humble femme, croyez-vous que Notre-Seigneur vous le refuse, si vous limplorez d'un cœur sincère?
— Oui, mais comment? — dit Frédérique, dans un gémissement où s'exhala toute l'anxiété de. son âme.
— Agenouillez-vous comme moi, — dit la princesse, qu'une expression angélique transfigurait, — et répétez mentalement avec moi l'acte de contrition :
— 0 mon Dieu ! je suis couverte de confusion et je nose lever les yeux vers vous^ parce que mes iniquités se sont élevées par dessus ma tête. Je me suis laissée conduire par V amourpropre et la vanité, et] ai violé votre loi sainte ; mais souvenez-vous, je vous en conjure, que vous avez promis de nous pardonner si nous nous convertissons à vous de tout notre cœur, et si nous sommes fermement résolus d'obéir à vos divins préceptes. Ne me traitez pas selon Vénormité de mes offenses^ mais selon la grandeur de votre clémence ; apaisez votre justice justement irritée par mes ingratitudes sans nombre; considérez Vétat déplorable ou nia plongée un aveuglement funeste, et faites éclater votre puissance en me pardonnant. Amen.
— Maintenant, ma sœur, dit la princesse en se relevant, donnons-nous le baiser de paix.
Et la princesse, relevant Frédérique à genoux, lui tendit les bras, et, dans un grand pardon, lui toucha le front de ses lèvres.
VIÎI
M. Ylsée venait vers la villa. Il avait sans doute passé par la petite porte verte que Mitka lui avait signalée, car au lieu d'avoir pris la grande allée, il suivait un sentier de coté. Le prince immédiatement alla à sa rencontre et l'entraîna vers un rond-point solitaire.
M. YJsée, congestionné, l'œil trouble, la lèvre agitée d'un petit tremblement, regarda le prince avec étrangeté :
— Frédérique! dit-il.
— Elle est ici, — dit le prince. — Je l'ai confiée aux soins de la princesse.
— Où est-elle? Je veux la voir!
— Elle est bien faible, — hasarda le prince. — Sa sœur a failli la tuer; l'émotion de vous voir...
M. Ylsée ne répondit pas; il avait baissé la tète, et sans la relever, il murmura d'une voix sourde :
— Ah ! pi'mce ! je n'aurais jamais cru cela de vous.
Le Drince garda un sdence plein d'humihation.
— C'est de ma faute ! — dit M. Ylsée d'un air morne. — Je n'ai pas surveillé mon enfant. Je li'a laissée toujours libre. J'aurais dû prévoir tout cela, sachant comment les entraînements arrivent. 3Iais 3Iitka se trompe, n'est-ce pas? Elle dit que... Non! Frédérique vous aime, vous l'aimez peutêtre aussi, mais... elle n'est pas votre maîtresse, n'est-ce pas?
Et il regarda le prince dans les yeux.
Celui-ci, qui avait gardé la tète haute, le regard vague, baissa le front, silencieux.
M. Ylsée s'arrêta, regardant le prince avec une anxiété cruelle, puis comme blessé d'un grand coup, se remettant à marcher d'un pas inégal, il balbutia, anéanti:
— Perdue! ma pauvre fdle est perdue! Sans ressources. Que faire? îl ne nous reste qu'à partir, maintenant, à aller cacher notre déshonneur, bien loin. Et oii aller? avec sa santé! 3Ioi qui croyais la sauver en l'amenant ici!
L'absence de reproches, la douleur sincère de cet homme qui aimait assez sa fille pour lui pardonner, émurent au vif le cœur du prince. Il contint un sanglot, prêt à crever dans sa poitrine.
— Vous l'aimez donc? — dit M. Ylsée. Et soudain frappé : — vous la pleurez comme si... Elle est donc plus malade?...
— Je ne sais... — dit le prince navré, — je viens d'envoyer chercher le médecin.
— Ah! ce serait complet, — dit M. Ylsée. — Ce serait la lin ! Voilà bien longtemps que je l'ai, cette affreuse idée, et pour la tuer, voilà des années qu»
A.MANTS
je bois, que je m'étourdis, que je me tue de débauches. En voyant Frédérique, je crois revoir sa mère, que j'aimais tant. Ah! vous ne vous faites pas idée de ce supplice ! A vingt ans de distance, la même douleur, les mêmes angoisses recommencent pour moi... Toutes les deux, toutes les deux!...
— répéta M. Ylsée, comme un homme accablé.
— Où allez-vous? — dit le prince, en le voyant se diriger vers sa maison.
— Où allez-vous ? — lui répéta- t-il, en voyant que M. Ylsée ne l'entendait pas.
— Et où voulez-vous que j'aille ? — fît celui-ci avec désespoir, — sinon chez ma maîtresse, m'abrutir et oublier! Ma maison m'est odieuse, j'y ai honte de moi-même. Soignez Frédérique, soyez bon pour elle.
Et 31. Ylsée franchit la porte verte, où le prince instinctivement s'arrêta ; il resta immobile un instant, et ensuite retourna lentement vers le château, tandis que M. Ylsée s'en allait, d'un pas lourd, vers sa voiture arrêtée devant le perron.
Mais Mitka le guettait, et elle courut à lui :
— Eh bien, dit-elle, c'est ainsi que vous la ramenez '?
— Laissez-moi, — fit M. Ylsée la repoussant,
— laissez-moi !
— Vous êtes fou, mon père, voyons, ou vous êtes ivre !
— Allons ! — fit M. Ylsée. Et comme elle se cramponnait à lui, il la repoussa violemment cl s'élança dans la voiture :
— Ya, Yousefî — cria-t-il.
Et le coupé l'emporta, dans la clarté courante des lanternes, à travers la campagne, vers la ville où, chez la danseuse, à défaut d'amour, il trouverait l'oubli ; mais il ne le trouva plus ce soir-là, ni les autres.
Dans la nuit, vers quatre heures du matin, de la villa occupée par le prince, on entendit des cris perçants qui venaient de la villa Clives. Le prince qui ne s'était pas couché se précipita dans le jardin. L'aube se levait. Et il vit une femme de petite taille qui courait, en proie à une terreur folle. Il reconnut Wilkie et l'appela. Elle s'arrêta net, paralysée de peur, si pâle que le prince se sentit pénétrer, sans savoir pourquoi, de la même terreur, dans ce matin blême et froid d'aube levante. Il courut à elle. Elle se jeta dans ses bras, disant:
— Mitka veut me tuer !
Et ses dents claquaient.
— Elle m'avait enfermée à clef, et voilà que tout à l'heure elle est entrée avec un couteau, elle m'appelait Frédérique, elle disait qu'elle me tuerait. J'ai crié et je me suis sauvée.
Des domestiques réveillés accouraient. Le prince confia Wilkie à l'un d'eux pour qu'il la conduisit auprès de la princesse qui, très effrayée, demandait oii était le prince ; et avec les autres il courut à la villa Clives. Tout y était en tumulte, les domestiques affolés, tante Zabeth pâle comme une morte. Mitka, prise d'un effroyable accès de folie furieuse et barricadée dans la chambre oii elle avait voulu tuer Wilkie, menaçait de tuer le premier qui entrerait. On enfonça la porte et on la
désarma, non sans peine. Elle s'arrachait avec les dents la chair des mains. Elle tenait des propos incohérents et furieux. Il fallut lui lier les mains derrière le dos. Le prince dut courir à Alger, chez la danseuse, et ramener M. Ylsée: ils trouvèrent Mitka gardée à vue dans un cabinet nu et sans meubles; elle déraisonnait avec volubilité, crachant des injures et des obscénités. On fut forcé, le jour même, de la faire transporter dans une maison de santé.
Frédérique rentra sous le toit de son père.
Pendant une semaine, la princesse ne la quitta point. Au bout de deux jours la jeune fille, quoique très faible, put se lever. La princesse l'emmena promener en son jardin, dans un endroit qu'elle aimait, planté d'ifs coupés droit et carrés, et qui bordaient des allées sans fleurs, pareils à deux murs sombres, où rien n'amusait l'œil et ne distrayait l'austérité des pensées. Frédérique était humble. La princesse l'exhortait. Elle lui parlait de Dieu continuellement, et Fréd''nque, au son de cette voix douce et si convaincue qu'elle entraînait la persuasion, sentait revivre en elle tout un monde de croyances oubliées, toutes ses peurs d'enfant, tous ses espoirs, et, dans un oubli momentané de l'homme aimé, une ferveur de passion dévoyée pour l'homme-Dieu, le doux Christ sauveur des âmes. Elle l'adora, en ces journées, d'un amour tout terrestre, qui n'était autre que celui qu'elle gardait impérissablement au prince. Frédérique était fort
affaiblie. Son estomac, à la suite de la grande secousse nerveuse qu'elle venait, de ressentir, rejouait presque tous les aliments. Privée, parla surveillance de la princesse, des somnifères dont elle abusait d'habitude, et n'osant les réclamer, elle passait des nuits terribles d'insomnie, traversées de cauchemars affreux, dont elle s'éveillait trempée de sueur, et poussant un cri qui la réveillait. Des visions d'enfer, le plus souvent, lui revenaient, grimaçantes, d'un enfantin macabre et d'un grotesque effrayant. Des pages de Dante, les fresques de Signorelli qui ornaient le cabinet du prince, s'associaient pour créer en elle des images de damnation affreuses : c'étaient de pauvres êtres enterrés dans le sable brûlant jusqu'au- cou, des chairs oii s'enfonçaient les griffes de fer des démons, (l riiorrible spectre d'Ugolin rongeant la tète de lèvèque.
Le matin, au lieu de dissiper ces terreurs, les diffusait, pour ainsi dire, dans la clarté ambiante, et entourait Frédérique d'une atmosphère desoufffes et de spectres invisibles. Aussi, avec quelle ferveur maladive elle se confondait aux élans de foi, aux prières de la princesse î Celle-ci lui avait amené un confesseur, mais Frédérique, par une pudeur fière, sentit qu'elle ne pourrait livrer son cœur à cet homme; et le prêtre se contenta d'une confession en termes généraux et très courte. Frédérique alors fut appelée à jouir de la communion; et la princesse la conduisit en voiture à une petite église voisine, oii un vieux prêtre officiait. Agenouillées côte à cote, la princesse et Frédérique
communièrent ensemble, et reçurent, dans une blanche hostie, le divin corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Mais à ce moment même, au lieu du ravissement et de l'extase attendus, Frédérique ressentit un9 affreuse tristesse. Il lui sembla qu'elle commettait un sacrilège ; cependant elle n'avait point péché, par l'intention ni le fait, ces derniers jours; pourquoi donc cette désolation immense? Ah! c'est que vraiment elle le commettait, ce sacrilège, non envers Dieu, mais envers son amant. Oui, par cet acte, elle le reniait. Elle l'avait oublié, et à cette heure, elle le trahissait, ce qui était pire. Elle lui en préférait un autre. Elle le trompait, avec Dieu.
Alors une amertume emplit sa bouche ; elle eut voulu cracher l'hostie. Elle eut honte de sa faiblesse immense, de ce que ses nerfs ébranlés et sa chair affaibhe par la peur, le jeune et la privation de sommeil, lui eussent ôté toute raison virile, et fait l'àme crédule d'un tout petit enfant.
Et en même temps, elle gardait, sans pouvoir la concilier avec ses sentiments, l'idée religieuse avec tous ses effrois. « Pem-ètre, pensait-elle, estce Dieu qui m'éprouve, et qui laisse le démon me tenter? Si j'allais me damner, pourtant ! »
Et dans la voiture qui les ramenait, son silence sombre avait quelque chose de si absorbé et de si lointain, que la princesse, le prenant pour le recueillement de l'extase, s'abstint de le troubler. Du fond de sa douleur, mise aux pieds du Christ martyr, elle sentait une grande joie pure d'avoir sauvé l'àme pécheress.
AMANTS 26 i
L'après-midi, elle dut s'absenter; elle savait le prince absent, parti avec Reynolds pour une excursion dans le Sud. Mais au moment où elle arrivait à la ville, le prince, de retour, en sortait, et une voiture le conduisait rapidement à la villa.
Le prince éprouvait les sentiments les plus douloureux et les plus complexes. L'amour très réel qu'il sentait pour Frédérique lui mordait le cœur ; car ce blasé, ce spleenétique qui n'avait, le premit^r jour, envisagé qu'avec une crainte de lui-même cet amour dangereux, y était entré si entièrement que tout spleen avait disparu de son âme, et que l'égoïsme même de cet amour avait fait place à une tendresse ardente, quelque chose d'ému, de jeune et d'attendri, tant le charme envahissant de Frédérique avait été d'essence rare et précieuse. Jamais il n'avait goûté d'ivresses aussi profondes, aussi aiguës et si l'on peut dire aussi acres, à raison même de leur culpabilité, que dans les bras de cette étrange fille, aux grâces d'amazone, aux douceurs d'enfant, aux causeries d'ami, aux goûts d'artiste, aux ardeurs de femme. Jamais nature plus complexe et plus charmante ne s'était livrée à lui, dans la fleur de sa virginité, pour s'épanouir sous ses baisers. Il avait eu là une joie de triomphe, une sensation âpre d'orgueil, et l'enivrement de quelque chose de si doux, que le prince ne reconnaissait plus son àme flétrie et séchée, tant elle avait comme refleuri dans la tiédeur parfumée de cet amour. Et puis, à l'heure où peut-être, tout au fort de son désir, il eût pu cependant prévoir une satiété, une fatigue dans un avenir éloigné,
lo.
mais probable, n'avait-il pas été frappé d'un grand coup ? Cette idée de la mort possible, prochaine, se dressant tout à coup en pleine vie, lui ôtant Frédérique à l'heure même où il allait la conquérir, et cette inoubliable première possession charnelle en un instant si cruel, ensuite la pensée constante du tombeau, et l'effroi sourd de ce mal contre lequel les médecins se déclaraient impuissants, une espèce d'horreur physique qui avivait le désir et multipliait les étreintes, les rendant plus désespérées et plus hâtives, tout cela, secouant avec violence l'apathie morale du prince, lui avait refait une âme frémissante, inquiète et maladive de jeune homme. Enfin les derniers événements : Frédérique confiée à la princesse, et qu'il n'osait lui réclamer, une honte vive de savoir sa femme instruite de tout et portant avec une résignation de martyre la lourde croix qu'il lui imposait, et aux quelques mots échangés avec elle, le pressentiment qu'il avait eu qu'elle lui prendrait Frédérique, qu elle la lui disputerait afin de la reconquérir au bien et de la ramener à Dieu, cette catastrophe -morale imprévue, et on ne sait quelle profonde fatigue d'âme tendue à la même idée fixe, avaient tellement ébranlé le prince que rester à la villa lui avait semblé impossible, et que, parti la nuit, par un train quelconque, il s'était trouvé le lendemain à Constantine. Là, il erra trois jours, dépaysé, avec Reynolds. Une excursion à Biskra ne l'avait même point distrait, malgré la splendeur du ciel, la beauté des montagnes roses et violettes, et le désert bleu, pareil à la mer. Et brusquement, folle-
ment, il revenait à Alger, aussi vite qu'il en était parti.
Il se jeta dans une voiture; il lui semblait que -les chevaux ne marchaient pas. Arrivé à la villa, il demanda oij était la princesse. On lui dit qu'elle était sortie; Mademoiselle Ylsée était au jardin. Le prince instinctivement se dirigea vers ces allées tristes, à bordures d'ifs sombres, où il devinait qu'elle devait être. Elle marchait, velue de couleurs foncées, le front incliné, comme en une solitude désolée.
A la vue du prince, elle leva les yeux, devint pourpre; ses yeux morts s'illuminèrent. Elle se laissa tomber dans les bras de son amant, sans un mot, sans un sourire.
Il se hâta de l'entraîner vers la maison. Et là, à l'abri des murs et des portes, il lui vida son cœur, à mots pressés, brûlants, avec une rage, une ardeur à galvaniser leur amour. Mais il n'en était pas besoin; Frédérique, rien qu'en le voyant, avait été reconquise ; elle ne se disputa môme point à ses désirs, et elle lui livra son âme et son corps, en disant :
— Je me damne pour vous, Daniel, et suis heureuse de me damner.
— Non, — lui répétait-il, — il n'y a ni damnation ni enfer, ô ma chère maîtresse. Oublie ces cauchemars d'enfant, il n'y a que la vie et la mort de vrais, et notre amour, mon âme!
Quand la princesse revint, elle les trouva ensemble, les mains et les lèvres unies. Ils élaienttellement absorbés en eux-mêmes qu'ils tournèrent
264 AMà:ST:S
à peine la tcte, et ne détachèrent leurs mains qu'après coup, par une subite et foudroyante réflexion.
La princesse ne voulut rien voir, mais son cœur fut transpercé. Eîle n'eut que la force de passer dans sa chambre et là, tombant à genoux sur un prie-Dieu, elle jeta le cri de sa détresse :
— Ils n'ont pas eu pitié de moi. Que le Christ ait pitié d'eux I
A la villa Clives, Wilkie, malade et ébranlée par les dernières émotions, tante Zabeth, et aussi Werner et le grand lévrier Llow avaient fait fête à Frédérique, en la revoyant. Quant à son père, grave et soucieux, il ne fît aucune allusion au passé. Il paraissait à peine à la villa. Et les rendezvous au pavillon reprirent pour le prince et Frédérique.
Ils y furent tout-à-fait seuls, Reynolds ayant voulu partir. Le buste de la jeune fille était terminé; il devait se mettre au marbre en arrivant à Paris, où i] prétextait des affaires, En réalité, sa conscience le gênait ; malgré sa largeur d'idées, il souffrait, dans son honnêteté, près de la princesse et de Frédérique, également estimé des deux femmes, qu'il aimait et plaignait toutes les deux. Le prince le vit partir avec regret; il perdait un confident sûr et dévoué.
Les adieux de Frédérique furent tristes; elle
remercia le sculpteur, avec un mélancolique sourire, du chef-d'œuvre qu'il avait fait en modelant sa petite amie, et comme, très ému, il prenait congé, en lai serrant très fort la main, elle lui dit :
— Voulez-vous m'embrasser, monsieur Reynolds ?
Ce jour-là fut long pour Frédérique et le prince. Une torpeur, était-ce le temps d'orage? pesait sur eux. Ils se sentirent immensément seuls, et se serrèrent éperdùmentrun contre l'autre, sans pouvoir soulager la tristesse qui leur alourdissait le •cœur.
Alors une vie morne commença pour eux. Le sentiment de l'irréparable, de l'inévitable, épaissit autour d'eux l'atmosphère. Une langueur les accablait. Frédérique était de jour en jour plus souffrante. Et l'abus croissant de l'opium et du chloral lui faisait des nuits de plomb et des matins troubles, où véritablement elle ne pensait plus, engourdie de sommeil.
Des troubles prolongés dans la respiration, surtout des douleurs vives au cœur, le progrès lent de Taorlite rapprochant les crises de souffrance, les faisant plus longues, forcèrent le docteur Harwel à des piqûres d'anti-pyrine, sans résultat, et de morphine, plus efficaces. Frédérique, pour ne plus souffrir, voulut avoir à portée de sa main les remèdes nécessaires, et, par faiblesse, ou par humanité, le prince décida Harwell mécontent à signer une ordonnance. Dès lors, grâce aux piqûres fréquentes de morphine, elle put se soustraire, du moins, à la douleur. Mais bientôt l'habitude devint chez elle
une manie. Elle porta dans sa poche, continuellement, l'écrin enchâssant la seringue de Pravaz et l'étui contenant le flacon d'acétate de morphine. Plusieurs fois par jour, elle s'injectait le poison. Si c'était au pavillon, elle tendait la seringue à tige d'aiguille au prince, afin qu'à sentir la piqûre faite par lui, elle souffrît moins. Bientôt sa manie s'exaspérant, elle en vint à absorber de grandes doses. Restait-elle trois heures sans renouveler l'injection, elle ressentait une faiblesse infmie, des nausées, des douleurs. Et le sentiment du mal croissait, malgré les remèdes ; l'horripilation de Frédérique grandissait, à sentir peu à peu déchner ses forces, à ne pouvoir arrêter la petite fièvre qui la minait d'abord tous les soirs, et maintenant la brûlait jour et nuit.
Une réticence mentale, un A quoi bon ? découragé paralysa dès lors toutes ses actions, arrêtant d'avance les paroles sur ses lèvres, lui ôtant le goût de tout ce qu'elle aimait, la séparant de ses habitudes, l'étendant prostrée de tout son long sur un divan, la tète et les bras appuyés sur des coussins, si inerte qu'elle se refusait à ouvrir le piano toujours fermé, à présent, ou que lire un livre l'ennuyait. Elle avait la fatigue de tout: il lui fallait faire effort pour manger, pour se lever, pour s'habiller, pour marcher.
Le prince, avec une patience rare, essayait delà distraire; et elle lui souriait avec tendresse, son amour survivant à tout. Certains jours, elle riait et causait, plus gaie. Mais le plus souvent, trop faible, elle ne tentait même plus de réagir; elle
avait l'immobilité résignée des bêtes qui se sont couchées pour mourir.
Alors, pour l'arracher à son spleen, le prince en vint aux expédients. Tirer Frédérique d'elle-même, qu'elle s'oubliât, qu'elle échappât aux obsessions cruelles de son moi, par quels moyens l'obtenir, sinon par les voyages, jugés impossibles par le médecin, par la musique sans paroles et sans idées. toute en suggestions de rêve, oii l'on se berce et s'oublie, mais qui épuisait Frédérique, car elle s'y donnait trop, — ou l'ivresse? L'ivresse? Le prince n'eut pas reculé pour lui-même; son intelligence profonde et un peu dépravée le mettant au-dessus des préjugés courants; mais Frédérique?... Alors il recourut à un compromis ; et comme Frédérique, curieuse, l'en pressait depuis longtemps, il lui laissa goûter l'ivresse artificielle du haschich, qu'il connaissait pour l'avoir éprouvée lui-même, autrefois. Il lui présenta, une ou deux fois en des confitures ou du café, la pâte verte que les Arabes nomment via,joun. Elle en eut des joies très grandes, une hébétude heureuse, et des rires si cristallins, si prolongés que le prince s'applaudit de son hygiène morbide. Puis au lendemain, il fut pris d'une inquiétude où se mêlait un peu de honte et de remords, et il se promit de recourir le moins souvent possible à ces dangereux mirages artificiels ; mais Frédérique se montra si avide de les ressentir à nouveau, que le prince, à la fois par une sorte de supériorité dédaigneuse aux idées reçues, et une grande pitié pour Frédérique à laquelle avant tout, il voulait éviter de souffrir, puisque c'était
le seul soulagement qu'on put lui donner en cette affreuse cerlitude de la mort, le prince se laissa aller à rapprocher les doses de la substance verte, et à les partager avec elle. Mais il était rétif au poison, et n'éprouvait qu'une hébétude calme et sans rêves, une torpeur béate et vague : tandis qu'au sortir do ces ivresses, Frédérique lui racontait d'une voix brisée des sensations étranges, son àme projetée devant elle, comme agrandie, comme multipliée par l'espace et par le temps, et la vie cérébrale décuplée dont jouissaient en elle les pensées et les visions, intensifiées ; et l'étrange froid de glace qui pénétrait son corps, à la fin des extases. Mais les lendemains de ces dépenses nerveuses trop fortes, et surtout les surlendemains étaient mortels à Frédérique. Et déjà ses rêves heureux se chans-eaient en une épouvante atroce, car Vidée de la mort entrait déjà dans le merveilleux domaine, comme s'il n'était pas une place du cerveau et de l'âme de Frédérique qui ne dût en être imprégnée, comme d'un noir virus.
Alors, un soir, sans y avoir pensé, le hasard d'un en-cas et d'un chaleureux bourgogne ayant induit Frédérique à une gaité d'âme heureuse et à un grand oubli, confuse, le lendemain, quand furent dissipées les fumées de cette légère ivresse, de nouveau elle essaya de réveiller la sensation précieuse. Le prince ne s'y refusa pas, car sa sensualité d'essence raffinée s'amusait de cette dépravation qu'i^ se gardait de pousser jusqu'au bout, et qu'il ne comptait pas transformer en une habitude. Les premiers jours il laissa donc Frédérique se griser
légèrement; c'était avec des vins rares, des cliampagnes exquis, ou quelques gouttes d'alcools de marque. Il en fallait très peu, un verre et la fumée d'une cigarette russe, pour la rendre gaie. Aussi, en face de son amant qui buvait, taciturne, sans réussir à s'enivrer, Frédérique toute rose jacassait comme un oiseau. Mais quelques gouttes de plus l'accablaient. Alors, silencieuse, elle échappait vraiment à elle-même; la féerie du vin lui sauvait la torture de penser, de tourner captive dans l'ornière de ses obsessions noires. Mais bientôt le charme passager de celte demi-ivresse s'évanouit, comme usé, insuffisant, et sans que Frédérique pût le recréer, des doses plus fortes lui faisant mal. Elle ne connut donc plus que de rares et courts instants, des lueurs d'oubh, après lesquelles se souvenir et renaître étaient si douloureux qu'elle ne pouvait retenir ses larmes.
C'est alors que se sentant sombrer, l'étrange fille, par un soudain effort de volonté désespérée, s'arracha aux hallucinations de cette chambre, de ce divan où elle gisait. Elle voulut sortir, elle remonta à cheval, pour de lentes promenades au pas; ou bien, une voiture à deux places, qu'elle conduisait, les emportait à travers les routes, ou les rues, dans les champs et par la ville, oii leur amour ne craignait pas de se montrer, — dépasser le scandale n'étant plus possible à présent. Et Frédérique, toujours en de fraîches toilettes, toujours belle, toujours pure, tant ses soins raffinés lui conservaient de grâce, d'une pâleur que déguisait un délicat fard rose, souriante, cambrée dans son
corsage, se raidissait pour être aimée jusqu'à la dernière heure, craignant qu'une trop longue langueur de malade ne fatiguât la patience du prince, et voulant, s'il le fallait, mourir debout.
A ce moment, la Frédérique des beaux jours reparut tout entière. Et le prince eût pu se faire illusion, s'il n'avait deviné que c'était la dernière flamme d'un feu qui se ranimait pour n'être plus que braises, puis que cendres et que fumée.
Quand Frédérique songeait à madame Karlsen, elle était pleine de honte. Il lui semblait que cette amie si chère autrefois lui fût devenue indifférente. Ou plutôt ce n'était plus la vieille femme malade qu'elle aimait, mais une autre Léa Karlsen qu'elle voyait dans son souvenir. Depuis la dernière visite qu'elle lui avait faite avec le prince, elle n'y était retournée que deux fois, en cinq semaines. Et le souvenir de ces deux visites lui restait odieux. Dans la première, les yeux perçants de madame Karlsen s'étaient fixés sur elle, et elle lui avait dit :
— Yous n'avez pas amené le prince, aujourd'hui ?
Le ton était tel que Frédérique en fut piquée au vif, et relevant la tète, elle répliqua :
— Non, pourquoi me dites-vous cela?
— Ah! Frédérique! Frédérique! — dit madame
Karlsen en secouant la tête, si tristement que le cœur de la jeune fille fut émue.
— Léa, — dit-elle avec anxiété, si vous saviez!...
— Non, ne me dites rien, — dit madame Karlsen, et ses doigts maigres fermèrent la bouche de Frédérique.
Et celle-ci sentait ce silence et cette discrétion si tristes, elle devinait une résignation si douloureuse à tout ce qui ne pouvait être empêché dans l'avenir ou réparé dans le passé, qu'elle se hâta de prendre congé; la honte et le chagrin Tétouffaient. Madame Karlsen l'avait baisée au front, avec une grande pitié.
La seconde visite avait été plus pénible encore. Frédérique n'avait plus fait allusion à son amour, mais elle avait dit à madame Karlsen le secret de son mal et le tourment de Vidée noire qui l'obsédait. Et alors madame Karlsen, comme quelqu'un qui le savait ou qui l'avait pressenti, répondit, avec une tristesse sourde :
— Pauvre, pauvre petite! A votre âge on ne peut avoir la résignation du mien. Moi aussi, depuis plusieurs mois, l'idée est en moi. Et lorsque après de cruelles opérations et l'aveu des meilleurs praticiens, j'ai été bien sûre qu'il n'était pas de guérison possible, j'ai préféré mettre ordre à mes affaires, dire adieu à ma famille et à mes amis, et venir, seule avec ma vieille 3Iinna, m'éteindre au soleil, loin de ceux que j'aime, afin de m' épargner ainsi qu'à eux le déchirement des derniers jours.
— Quoi ! vous avez eu ce courage ! — dit Frédérique.
— Je suis si vieille, mon enfant !
— Ah ! — dit Frédérique, qui frissonna en un retour sur elle-même, — moi, je suis lâche.
Et depuis elle n'avait — elle en rougissait — pas remis les pieds chez son amie. Sa crise, à cause de Mitka, il est vrai, l'avait retenue captive à la villa. Mais depuis...
Xon, l'angoisse qu'elle ressentait près de cette vieille femme condamnée comme elle et si ferme de cœur, lui parut insupportahle à rééprouver. Elle était revenue plus souffrante de cette visite. Hélas ! et l'égoïsme des malades l'empêcha d'y retourner.
3Iadame Karlsen heureusement avait une amie, la princesse. Celle-ci lui faisait de fréquentes visites, et elles étaient devenues très chères l'une à Tautre, malgré la divergence de leurs idées religieuses.
— Écoutez, — a vait dit madame Karlsen à la princesse, — il se peut que je déraisonne dans les derniers instants, à l'heure où je ne m'appartiendrai plus : mais tant que mes idées seront lucides, je resterai moi. Je veux mourir comme j'ai véc\i. Vous allez me jurer de ne pas m'amenerun prêU'e, de ne pas effrayer mon cerveau, alors que ma volonté n'aura plus de prise sur lui. Il me serait amer d'avoir cette crainte. Je n'ai jamais fait le mal. Si je l'ai fait, c'est sans le vouloir ; je le regrette sincèrement. Yoici mon acte de foi, chère amie. Promettez-moi que vous respecterez mou agonie, et qu'elle ne sera pas violée comme on dit que l'a été celle de Littré.
La princesse, partagée entre sf. conscience et sa probité, s'exécuta et promit.
— Après ma mort, — dit madame Karlsen, — je ne tiens pas au scandale. Si donc vous tenez à ce que je sois enterrée selon le rite catholique, auquel j'appartiens de naissance, je ne m'y oppose point. Seulement, — dit-elle avec un triste sourire, — ne faites venir le prêtre que quand il sera trop tard.
De jour en jour, ses forces baissaient rapidement. Les médecins prévoyaient le terme. Elle voulut savoir combien il lui restait à vivre.
Quand elle le sut, elle employa ses dernières journées à consoler la princesse ; car celle-ci avait livré à la mourante l'aveu qu'elle n'aurait fait à àme qui vive, la confidence du calvaire de douleur qu'elle crravissait.
— Hélas ! — lui disait madame Karlsen, — courage, mon amie. Vous avez pris le parti sage, et votre cœur vous a bien conseillée. Oui, jusqu'au bout vous devez rester la femme du prince. Ne le quittez point, ne le laissez pas partir avec elle. Un jour, n'en doutez pas, il vous reviendra repentant. Les hommes sont ainsi, même les meilleurs. Une Frédérique se serait toujours trouvée dans sa vie. Ah î quand j'y pense : la malheureuse ûlle, avec des dons si nobles, une si belle nature! C'est à croire que les enfants portent la peine des parents, et qu'en ses veines où l'hérédité a mis la maladie de sa mère, le sang de son père brûle aussi î
Son intelligence jusqu'au dernier jour ne faiblit pas : l'approche du lendemain fatal ne l'émut pas.
La veille elle avait écrit, d'une main encore ferme, quelques lignes à Frédérique, en la priant de venir. Et Frédérique, qui ne comprit pas l'urgence de cet appel, ne vint pas. Le lendemain matin non plus. La princesse indignée traça sur une de ses cartes quelques mots, la mit sous enveloppe et la fit porter à la campagne, en même temps qu'un billet au prince. Frédérique, en les lisant, devint blême. Elle allait sortir avec son ami, tous deux pimpants, lui une rose à sa boutonnière, elle en robe claire de foulard rose. Elle ne prit pas le temps de cbanger de toilette, la voiture attendait; ils partirent.
Arrivés, Frédérique monta la première, et le prince quelques minutes après, comme s'ils n'étaient pas venus ensemble ; mais ils ne donnèrent le change à personne.
Madame Karlsen gisait étendue sur son lit, très pâle, les membres paralysés, mais les yeux encore éclairés d'un reflet d'àme. Rien dans la chambre n'annonçait la mort. Les fenêtres étaient ouvertes. Des bouquet de roses sur la table et la cheminée, des roses partout embaumaient la chambre. La vieille Minna se tenait assise dans un coin, essuyant de temps à autre une larme et lisant une Bible protestante. La princesse priait à genoux ; elle avait tenu parole et n'avait fait encore appeler aucun prêtre, mais elle récitait mentalement les psaumes des agonisants.
Madame Karlsen reconnut Frédérique.
— Adieu, mon enfant, — dit-eJle, — embrassezmoi. Et comme le prince s'approchait, elle lui
tendit sa main, qu'il baisa respectueusement. Elle les regarda, tous deux au pied de son lit, avec un œil triste, doux et bon, où l'approche de Flnfini mettait une sérénité, une mansuétude.
— Adieu, prince, dit-elle ; merci d'être venus tous les deux. Pourquoi pleures-tu, Minna? tu vois bien que je ne souffre plus.
Comme un rayon de soleil tombait sur son lit, la princesse se levant alla fermer le store.
— Non, — dit madame Karlsen d'une voix profonde, — laissez entrer le soleil 1
Et le soleil entra, doux et chaud. Une grande paix régnait. Des mouches volaient sur les roses. Au loin, un mélancolique soupir de flûte arabe s'éleva. Madame Karlsen sourit faiblement; et son doigt, d'un rythme ralenti, suivait la mesure des trois notes plaintives; puis, il s'arrêta, et madame Karlsen ferma les yeux dans la lumière.
Frédérique avait beau s'affermir ; une épouvante horrible lui serrait les côtes, l'étouffait. Ses lèvres étaient blanches, ses yeux dilatés par une terreur sans nom ; et elle faillit tomber, quand du fond de la mort où elle entrait, l'agonisante parut ressusciter. Ses paijipières closes lentement se disjoignirent. Son regard, reflétant le soleil une dernière fois, se fixa sur Frédérique avec une intention suprême, et d'une voix basse et lointaine, comme entendue en rêve, elle murmura :
— On ne souffre loresque pas...
Ce fut sa dernière parole. L'agonie commençait.
Frédérique, frappée par cette révélation qui lui était destinée et qui semblait sortir de l'absolu, chancela.
— Emmenez-la, — dit la princesse à son mari.
XÎI
La mort païenne de madame Karlsen, ce simple et stoïque exemple, certes Frédérique Tadmira. Mais sa peur et sa lâcheté en redoublèrent. L'enterrement l'acheva. L'idée de ce qu'ont d'horrible la dernière toilette, l'ensevelissement, le chant des prêtres, Tenterrement, la saturèrent d'une horreur et d'une lassitude infinies.
Bientôt une étrange angoisse s'y mêla. Elle ressentait, en son corps, dans son âme, quelque chose d'étrange, d'inexplicable, d'inquiet, un bouleversement profond, une résolution de sa volonté, un afflux violent d'instincts irrésistibles. Desidé^s qu'elle n'avait jamais eues lui venaient, des sensations troubles etmorbides, quelque chose d'en tout semblable à la folie qui couve.
Et d'abord elle avait eu peur que ce ne fût la folie, et l'idée de 3Iitka enfermée dans une maison de santé l'avait fait frémir. Mais non, ce ne pouvait être cela. Quoi donc alors? Et pour échapper à ce malaise inconcevable qui la violentait lus-
qu'en son être le plus secret, elle se rejeta aux bras du prince, plus passionnément que jamais.
Leur amour connut toutes les folies, et ne se respecta plus lui-même. Frédérique éprouvait une joie cruelle à avilir, à épuiser, à anéantir plus vite 'Cette chair destinée à périr.
Mais ensuite, elle n'en était plus que morne. De plus en plus, l'inquiétude sourde, qu'elle avait cachée au prince et essayé de se cacher à ellemême, l'obsédait; elle prenait corps et revêtait un sens terrible. Un jour, Frédérique ne put plus se taire; et comme le prince, dans un de ces élans d'amour sombre qui les unissaient désespérément, lui tendait les mains, elle ne répondit point à son étreinte, mais les bras fermés contre sa poitrine, elle se roidit, imprenable et farouche.
Depuis longtemps le mutisme et le repliement de Frédérique en elle-même, l'avaient effrayé.
— Qu'est-ce que tu as ? dit-il.
— Je suis enceinte.