‹ Ambassade persane sous Louis XIV, d'après des documents inédits, avec treize planches hors texteChapitre 11 sur 135 · Journal de Verdun, mars · texte numérisé non relu

Journal de Verdun, mars

2. Le harnachement à la persane consistait dans une sorte de grande housse s'attachant sur le poitrail du cheval.

Le Persan rendit de son côté quelques politesses. Ainsi, le 25 novembre, convia-t-il dans une bastide des alentours de Marseille une vingtaine de personnes de qualité, hommes ou dames. Il se plaça au bout de la table, h la place d'honneur chez les Orientaux, s'assit, les jambes croisées, sur un tapis de Turquie, entouré de grands coussins, ayant sa pipe en forme de serpent devant lui « pour parade et contenance ». On déposa auprès de lui, sur une nappe de soie or et verte avec des broderies cramoisies, un cabaret de Chine sur lequel était placé son pain spécial, sorte de grande galette, puis on lui présenta trois bassins de « pilau l ». Il en mangea avec ses

1. « Comme le pilau est le grand mets des Persans, écrit « Chardin (op. cit., tome 4, p. 54 sqq.),je rapporterai comment « on l'apprête. C'est proprement du riz cuit au bouillon de « viande ou au beurre, de manière que les grains demeurent « entiers sans se fendre et sans être aussi ni secs ni durs, mais « si bien cuits qu'en les mettant à la bouche ou en les pres- « sant entre les doigts ils se mettent en pâte. On fait ce pilau « déplus de vingt sortes, au mouton, à l'agneau, au poulet. Le « commun l'assaisonne et le fait ainsi : on fait cuire six ou « sept livres de mouton,avec une poule ou deux, et après on ôte « tout le bouillon et toute la viande de la marmite. Ensuite on « prend du beurre qu'on met au fond et qu'on fait bien rissoler « et on y jette une couche de riz qu'on fait épaisse d'un pouce. « On met de l'oignon coupé par tranches, des amandes pelées « et coupées en deux, des pois secs frits à la poêle, du raisin « qui n'a pas de pépins, du poivre, du girofle, de la canelle, « du cardamoje pour servir d'assaisonnement. Par-dessus cela « on met la viande et puis on remplit la marmite de riz et on <( y jette du bouillon jusqu'à ce qu'il surnage. Le riz cuit en un « quart d'heure et lorsqu'il est cuit et sec, tout le bouillon « étant consommé, on fait fondre du beurre tout bouillant, on « le jette sur ce riz. Après on couvre bien la marmite avec

doigts, de même que de dix à douze autres mets préparés par son cuisinier, toujours sans fourchette, couteau, ou cuiller, et pêle-mêle, goûtant à la fois de la viande, du fromage et des confitures. Le mets le plus exquis se composait d'andouillettes de viande hachée, au sucre, et enveloppées dans des poires cuites au beurre.

Pour honorer ses invités, Mehemet Riza Beg leur fit ofïrir ses plats dans une porcelaine fine qu'il avait apportée de Perse. Comme marque suprême de politesse il but le premier dans un grand vase rempli de sorbet 1 et donna l'ordre de le faire circuler autour de la table.

L'entremets du repas fut l'entrée d'une douzaine de Marseillaises qui dansèrent des rigodons de Provence au son des tambourins. L'ambassadeur invita à son tour sa suite à exécuter des danses

« un linge mouillé d'eau chaude par-dessus le couvercle, pour « tenir le riz humide et on le laisse mitonner ainsi, puis on le « dresse. On assaisonne parfois aussi le pilau de fenouil haché <( menu, de jus de cerises ou de mûres, de sucre, de safran, « de tamarins. Un des plus délicieux qu'on fasse est celui qui <i se cuit sous la broche. La graisse d'agneau ou de chevreau « et de poules tombant peu à peu sur le riz, 1 imbibe et lui « donne un goût très agréable. »

Le pilau tel que Chardin le décrit présentait donc une grande analogie avec le pilaff qui constitue de nos jours un mets oriental assez réputé.

1. Le sorbet commun, en Perse, était, d'après Chardin (op. cit., tome 4, p. 44), fait avec de l'eau additionnée de sucre ou de sel, de jus de citron ou de jus de grenade, de suc d'ail ou d'oignon : cette sorte de sorbet était appelée iurchy (aigre, acide) ; on en servait aux repas dans de grandes porcelaines, avec des cuillers de bois creusées et à long manche, pour exciter l'appétit ou étancher la soif des convives.

persanes et les spectateurs convinrent qu'ils n'avaient jamais vu d'entrée d'opéra qui valût cellelà. Au moment de se lever de table, Mehemet Riza Beg changea de vêtement pour faire sa prière, car il lui était défendu par sa religion de prier étant revêtu d'un habit d'étoffe d'or. Il se lava les pieds et les mains devant toute la compagnie, se prosterna et toucha du front un peu de terre de son pays. Son aumônier l'imita, puis l'envoyé persan remonta à cheval pour rentrer à Marseille.

Ces allures étranges, l'originalité de ces manières, suscitèrent bientôt, comme on peut le supposer, une grande curiosité. La maison de M. de Cartigny reçut constamment une foule de visiteurs, et les grisettes de la ville, sûres d'avance d'être bien accueillies, ne furent pas les moins empressées l.

Tandis que les jours s'écoulaient au milieu des fêtes, qu'Arnoul pour subvenir aux dépenses de l'ambassadeur dépensait quelques milliers de livres empruntées à la Chambre de commerce, la

1. L'expression grisettes ne s'entendait pas encore, aux xvn° et xviii* siècles, dans un sens aussi particulièrement défavorable qu'au xixe. Pour Fléchiér, Saint-Simon, Marivaux, Regnard, la grisette était une jeune fille de petite condition, coquette, parfois galante, un peu hardie et se piquant de beaucoup de liberté. Ce surnom était né de ce que cette catégorie de jeunes filles portaient souvent de la grisette, c'est-à-dire un vêtement d'étoffe grise de peu de valeur.

nouvelle du débarquement de Mehemet Riza Beg était parvenue à la Cour de Versailles.

Le dimanche 4 novembre (1714) Dangeau notait dans son journal : « Le Roi envoie M. de « Saint-Olon l, un de ses gentilshommes ordinai- « res, à Marseille pour y recevoir un ambassa- « deur de Perse que le sophy envoie au roi, — ^ « ambassade qu'on n'est point accoutumé devoir; « c'est la grande réputation du roi dans les pays « même les plus éloignés qui attire cette ambas- « sade. »

M. de Saint-Olon reçut, avant son départ pour Marseille, des instructions détaillées que le roi approuva et signa à Marly,le 12 novembre, et qui étaient ainsi conçues :

« Mémoire pour servir d'instruction au sieur « de Saint-Olon, commandeur de l'ordre du Mont « Carmel et de Saint-Lazare, gentilhomme ordi- « naire de la maison du roi, allant par son ordre « auprès de V ambassadeur de Perse qui est arrivé « à Marseille, pour le recevoir et pour Vaccompa- « gner.

« Sa Majesté avait été informée depuis quelques

1. François Pidou de Saint-Olon, gentilhomme ordinaire de la chambre, né en Touraine en 1646, mort à Paris, le 27 septembre 1720. Il avait été ambassadeur auprès de la république de Gênes de 1682 à 16X4 et chargé, en 1693, d'une mission extraordinaire près du roi de Maroc. L'évêque de Babylone, Louis Marie Pidou de Saint-Olon, était son frère.

« mois de l'arrivée dans les Etats du grand sei- « gneur d'un ambassadeur que le roi de Perse « envoyait auprès d'Elle et des difficultés que les « officiers de la Porte avaient faites de lui per- « mettre de s'embarquer pour passer dans le « royaume. Elle a su depuis qu'elles avaient été « levées et ayant appris que cet ambassadeur « était arrivé en Provence, Elle a voulu le faire « conduire et le faire traiter selon l'usage suivi « en de pareilles occasions à l'égard des ambas- « sadeurs des puissances orientales qui sont venues « auprès d'Elle et pour cet effet Elle a choisi le « sieur de Saint-Olon, commandeur de l'ordre du « Mont Carmel et de Saint-Lazare et Elle est per- « suadée par la connaissance qu'Elle a de sa pru- « dence et de sa sagesse, aussi bien que de son « zèle, qu'Elle n'aura pas moins de lieu d'être « satisfaite de sa conduite en cette occasion, « qu'Elle l'a été de celle qu'il a tenue dans les « différents emplois qu'Elle lui a confiés.

« Il partira incessamment pour se rendre à « Marseille où il trouvera l'ambassadeur du roi « de Perse et il lui dira qu'aussitôt que Sa Majesté « a été instruite de son arrivée dans ses Etats, « Elle a voulu faire connaître la haute estime « qu'Elle a pour le roi son maître, en nommant « un des officiers de sa maison pour accompa- « gner son ambassadeur, pour lui faire rendre « dans son royaume les honneurs accoutumés à

« l'égard des têtes couronnées et pour pourvoir à « tout ce qui peut être nécessaire pour la facilité « de son voyage. Qu'Elle a bien voulu ordonner « au sieur de Saint-Olon de lui faire connaître « que comme Elle avait appris avec peine les « embarras qu'il avait éprouvés dans son voyage, « Elle avait été bien aise qu'il les ait surmontés « et qu'il fût heureusement arrivé ; enfin, qu'Elle « veut marquer en tout la considération parfaite « qu'Elle a pour le roi son maître.

« Le sieur de Saint-Olon ne perdra point de « temps, après son arrivée à Marseille, pour faire « disposer tout ce qui sera nécessaire pour le « départ de l'ambassadeur de Perse, et comme « Sa Majesté donne ses ordres pour faire partir en « même temps un homme chargé, sous les ordres « du sieur de Saint-Olon, de faire traiter l'ambas- « sadeur de Perse dans son voyage et pendant son « séjour dans le royaume et de pourvoir aux voi- « tures et aux autres choses nécessaires à cette « occasion l, le sieur de Saint-Olon donnera tous « ses soins pour faire exécuter ce qui est en cela « de la volonté de Sa Majesté. 11 est instruit de ce « qui s'est pratiqué en de semblables occasions et « il se servira de la connaissance qu'il en a pour « régler le traitement de l'ambassadeur du roi

1. Cet homme fut le sieur Morel qui effectivement ne quitta l'ambassadeur qu'au Havre, le 13 septembre 1715.

« de Perse et de sa suite, et pour les voitures « nécessaires pour son voyage.

« Il lui fera rendre dans les lieux de son pas- « sage tous les honneurs accoutumés à l'égard « des ambassadeurs des têtes couronnées ; et « afin qu'il soit en état de le faire, Sa Majesté « lui fait remettre un ordre aux commandants et « autres officiers des lieux de son passage, qui « explique ses intentions à cet égard.

« Gomme les premières relations que l'on a « reçues du caractère de cet ambassadeur don- « nent lieu de croire qu'il est vif et peu instruit « des usages des pays étrangers, il pourrait faire « naître des incidents sur les choses qui en sont « le moins susceptibles. Il est de la prudence du « sieur de Saint-Olon de les prévenir et d'en « détourner les occasions, soit par des insinua- « tions faites d'avance, soit en usant des moyens « qu'il croira propres à empêcher que les pre- « miers engagements que cet ambassadeur pren- « drait n'aient aucune suite, et qu'on ne soit pas « obligé aussi par condescendance pour lui, de « lui accorder des distinctions qu'il n'est pas en « droit de prétendre.

« Il rendra compte de son arrivée à Marseille, « de ses premières conversations avec cetambas- « sadeur, de ce qu'il aurafremarqué de son carac- « tère aussi bien que de ce qu'il pourra pénétrer « par ses discours des ordres dont il peut être

« chargé, du séjour qu'il se propose de faire dans « le royaume, enfin de tout ce qu'il jugera qui « pourra intéresser le service de Sa Majesté. Fait « à Marly, le 12 de Novembre 1714.

signé : Louis, contresigné : Golbert l. »

Dès que M. de Saint-Olon eût pris connaissance de ces instructions royales, il jugea convenable d'adresser par courrier spécial une lettre à Mehemet Riza Beg. Cette marque de politesse pouvait faciliter sa tache.

« Illustre et magnifique seigneur, écrivait-il à « Mehemet Riza Beg, la commission dont l'em- « pereur mon maître m'honore auprès de Votre « Excellence, me cause une joie trop sensible « pour n'avoir pas tout l'empressement convena- « ble à vous la témoigner ; c'est aussi pour y « satisfaire que je vous prie de trouver bon que « je prévienne par ce billet ce que je vous ferai « mieux paraître de vive voix, quand je pourrai « vous joindre, et de contenter par moi-même « l'idée que la renommée me fait déjà concevoir « de votre mérite et des grandes qualités que le « glorieux caractère dont Votre Excellence est « revêtu saura bien faire éclater; c'est à tous ces

1. Torcy (Jean-Baptiste Golbert, marquis de Sablé et de) 1665-1746, secrétaire d'État des Affaires étrangères. 11 rentra dans la vie privée à la mort de Louis XIV.

« attributs que je ne suis pas moins impatient de « pouvoir rendre mes hommages que Votre Excel- « lence le peut être de les recevoir. Je suis fâché <c que l'éloignement, la saison, l'arrivée subite et « non attendue de Votre Excellence y apportent <( du retardement. Ne vous en inquiétez point « cependant, seigneur, je vais m'employer de mon « mieux à l'abréger et à me mettre en état de « vous donner, par mon attention et par mes soins, « des marques tant de l'estime que l'empereur « mon maître fait de votre caractère et de votre « personne, que du respect avec lequel je « suis, etc.. »

Les ordres du roi étant formels et pressants, Saint-Olon ne s'attarda pas en vains préparatifs de départ. Le 15 novembre déjà, il s'acheminait rapidement vers Marseille sans même attendre que le marquis de Torcy lui eût fait remettre une avance pour régler les dépenses du voyage de l'ambassadeur. Morel, son compagnon, à qui étaient dévolues les fonctions de « maître d'hôtel » de l'ambassadeur, manquait également des fonds suffisants. Rejoints à Lyon par l'interprète Dipy^ils constatèrent avec amertume que la Cour et les ministres, si prodigues d'instructions, Tétaient beaucoup moins lorsqu'il s'agissait d'argent.

1. Dipy (Pierre) secrétaire-interprète du roi pour les langues orientales, professeur d'arabe au collège de France. 11 exerçait déjà ces fonctions en 1675 (Bibl. Nat. Mss. Pièces originales, vol. 1055;.

Arrivés à Marseille, le 6 décembre, après un voyage rendu pénible par l'état défectueux des routes, ils se virent, au contraire, réclamer par Arnoul le remboursement de ses dépenses. Saint- Olon, absorbé tout entier par ses préoccupations d'ordre pécuniaire, oublia presque de parler de l'ambassadeur dans son premier rapport au marquis de Torcy. 11 avait vu néanmoins le Persan dès le lendemain de son entrée dans la ville et, pour l'impressionner, il était allé lui rendre visite dans un carrosse à six chevaux prêté par M. Arnoul. L'échange de compliments entre le gentilhomme ordinaire du roi et Mehemet Riza Beg fut cordial. L'ambassadeur, assez bien disposé ce jour-là, lit dire par son interprète que le sophy avait à sa Cour des gens de beaucoup plus d'esprit et de science que lui, mais que la prédestination du ciel l'avait choisi pour cette ambassade. Il ajouta qu'il ne regrettait plus d'avoir été emprisonné et pillé et qu'il était prêt à baiser le trône de l'empereur de France qui est un soleil toujours ardent.

« Cette visite, écrivait Saint-Olon à Torcy le « 8 décembre l, s'est passée comme toutes celles « de cette nature en entretiens gracieux, lesquels « m'ont pourtant fait connaître que l'ambassa- « deur a beaucoup d'esprit, qu'il est vif, fas-

t. A. E. Perse, t. 3, f. 258 sqq.

« tueux, entêté, et pour ainsi dire entièrement « ingouvernable. Il accompagne tout ce qu'il dit « et fait, de tant de hauteur, qu'il semble être « plutôt venu pour nous donner la loi que pour « écouter la justice de nos remontrances. Il con- « serve sa prétention de faire ses entrées par tou- « tes les villes où il passera, et insiste toujours <( sur la demande de se faire précéder par « l'exempt et les quatre gardes qui ont toujours « été ici auprès de lui et je ne sais comment on <( pourra s'en défendre. Enfin, Monseigneur, je « ne prévois que beaucoup de peine et peu d'a- « grément dans la traverse que nous aurons à « faire ensemble, à moins que vous n'ayez la « bonté de régler ma conduite par des ordres « précis et particuliers. Mais ayez surtout atten- « tion à ce qui regarde la dépense où vous savez « bien que je ne suis pas en état de faire des « avances. »

Bien que rapidement formé, le jugement deSaint- Olon était exact. Déjà insupportable en débarquant à Marseille, Mehemet Riza Beg était devenu d'une exigence ridicule, car tous ses caprices avaient été satisfaits par Arnoul.

Enoutre, des interprètes bénévoles ayant voyagé en Perse et trop désireux de reconnaître, avec l'argent du roi, les services personnels qu'on leur avait rendus, tels le fils de Fabre, ancien envoyé du roi auprès du sophy, ou l'abbé Richard, l'un

des inventeurs de l'ambassade, s'étaient installés auprès de l'ambassadeur et avaient exécuté ses ordres sans jamais résister. Grâce à leur complicité bienveillante, Mehemet Riza Beg arrivé avec dix-huit officiers ou domestiques, en comptait déjà quarante-quatre, et il marquait aussi des prétentions excessives pour son voyage à travers la France.

Saint ►Olon se proposa, dès son installation à Marseille, de ramener le Persan à une plus exacte notion de la réalité, de mettre quelque ordre dans les comptes de l'ambassade, et de hâter le départ pour Paris.

Mais il fallait procéder avec prudence et ne pas heurter directement le capricieux ambassadeur : on se résigna donc à le laisser continuer sa vie joyeuse avec l'espoir qu'il s'en fatiguerait.

Le 11 décembre, à quatre heures du soir, Mehemet Riza Beg fut conduit à l'Opéra. Une place lui avait été aménagée au milieu de l'amphithéâtre avec des coussins et un matelas couvert d'un riche tapis. M. de Saint-Olon était assis à son côté sur un banc et Padéry et Dipy se tenaient auprès du Persan pour lui expliquer, de temps à autre, le sujet à'Amadis que Ton représentait. L'ambassadeur ne cessa de fumer, prit du thé et du café, et en envoya à Madame l'intendante qui assistait au spectacle. Son attention se porta principalement sur deux danseuses qu'il fit inviter à venir le voir

dans sa maison et qu'il devait récompenser de leur dérangement en leur offrant des peaux de martre zibeline.

Le surlendemain (13 décembre) Mehemet Riza Beg rendit visite aux consuls de Marseille qui le complimentèrent en termes chaleureux. Il répondit fort honnêtement aux civilités de ses hôtes, puis il demanda sa pipe dont il ne pouvait, semble-t-il, se passer, et ordonna de faire du café et du thé. Tout enfumant, entouré respectueusement des consuls, il regarda avec attention les portraits du roi et des princes de la famille royale qui décoraient les murs de la salle, et s'émerveilla de la prestance de Sa Majesté.

Le commandant des galères, M. de Rancé, lui ayant, quelques jours plus tard (16 décembre), apporté ses hommages, l'invita à visiter la galère La Réale 1. Cette proposition fut acceptée sur le champ et le Persan se transporta peu après à l'Arsenal avec sa suite ordinaire.

L'intendant, M. Arnoul, ne pouvait qu'être personnellement touché de cet empressement. Nul plus que lui n'avait travaillé à réaliser la volonté du roi de rétablir le corps des galères. Ne savaitil pas l'intérêt que Louis XIV avait témoigné à ce genre de navire en daignant monter à bord d'une galère en miniature sur le canal de Versailles ?

1. Cette galère était l'une des plus caractéristiques. Il en existe des estampes célèbres.

52 UNE AMBASSADE PERSANE SOUS LOUIS XlV

Dans son zèle pour le service de Sa Majesté, il avait, depuis son entrée en charge, travaillé de toutes ses forces au recrutement de la chiourme des galères, pour le grand dommage des esclaves turcs, des criminels, « des vagabonds », « des fainéants », « des bohèmes », « des faux saulniers » (contrebandiers pour le sel), des déserteurs et même des huguenots *.

Qnand il eut franchi la porte de l'Arsenal, Mehemet lliza Beg fut conduit à La Réale, amarrée près du quai. « C'était un décor superbe. Les mâts « étaient dressés, les pavillons hissés, les ban- « deroles déployées. La chambre de poupe qui « avait la forme d'un berceau, était couverte d'une « tenderole de velours cramoisi où pendait une « riche frange d'or : le velours cramoisi à frange « d'or recouvrait les sièges des invités ; les rames, « élevées en dehors, étaient comme des ailes pein- « tes de diverses couleurs ; les hautes figures de « la poupe apparaissaient toutes dorées. Au bout « d'une longue lance flottait l'étendard royal, en « damas blanc, semé de fleurs de lys d'or, avec « les armes du roi au milieu. Ce jour-là les galé- « riens s'encadraient dans la splendeur du règne 2. « La chiourme elle-même s'était faite belle. Assise « sur les cinquante bancs séparés par la « cour-

1. E. Lavisse. Sur les galères du Roi. « Revue de Paris » du 15 novembre 1897.

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