E. Lavisse, op. cit., p
« sie », ou promenoir, elle portait linge propre, « casaque et bonnet rouge, « l'habit du roi ».
Lorsque l'ambassadeur parut, les galériens poussèrent les trois « hou ! » d'honneur, le « salut du roi » ; les tambours des soldats en armes battirent aux champs, et la symphonie des galériens composée de douze joueurs d'instruments, revêtus d'un habit rouge et coiffés d'un bonnet de velours à la polaque, galonné d'or, fit entendre ses accents les plus mélodieux. Le Persan s'arrêta charmé de la majesté et de la grâce de cet accueil. Après une promenade par la coursie jusqu'au bout de la galère, il fut ramené à la chambre de poupe, et là, s'étant installé à l'orientale sur des coussins, y reçut le compliment de M. de Rancé. On lui servit alors la collation d'usage en la faisant suivre du divertissement d'une manœuvre. Le comité commanda l'exercice au sifflet. Au premier coup chacun des galériens ôta le bonnet, au second la casaque, au troisième la chemise et l'on n'aperçut plus que des corps nus. On fit ensuite la « monine », c'est-à-dire le singe. Les hommes se couchèrent entre les bancs, on ne vit plus personne. Ils levèrent l'index, on ne vit plus que des doigts, puis les bras, puis la tête : enfin ils se levèrent tous. La fête se termina par la mise en marche de La Réale. Par le commandement de « avant », le capitaine ordonna la vogue et les cinquante rames de quarante pieds
de long se dressèrent, volèrent, puis plongèrent en cadence.
Cette merveilleuse précision, résultat de tant de souffrances dont il ne pouvait cependant saisir Thorreur, impressionna l'ambassadeur : il quitta la galère, salué à nouveau de « hou » retentissants et de salves de canon, et tout pénétré de la puissance navale de l'empereur de France.
Le soir il fut à l'Opéra où l'on donnait Bellerophon. Lorsque parurent la Dodun et Gizette, les deux charmantes danseuses qu'il avait déjà distinguées, on fit remarquer à Mehemet Riza Beg qu'elles portaient sur leur tête, dans le dessein de lui plaire, les peaux de martre zibeline qu'il leur avait offertes pour en faire des manchons. Cette galante attention leur valut une pièce d'étoffe de Perse et deux louis d'or.
Le 18 décembre, Son Excellence se rendit au bain avec ses gens l. Ce souci de se tenir constamment le corps net étonnait, d'ailleurs, les Marseillais et devait davantage encore surprendre les Parisiens. Au retour du bain, le Persan reçut la visite de M. Arnoul, venu en grand apparat et dans son carrosse à six chevaux. L'intendant se proposait d'offrir à l'ambassadeur un dîner de gala et désirait l'en informer. La conversation roula tout
1. Elle y alla, en chaise, les 2, 9, 16, 28 et 30 novembre, 2, 7 18 et 21 décembre et il en coûta 320 livres. A. E. Perse, t. 3, fos 255 sqq.
D ALEXANDRETTE A MARSEILLE ôô
d'abord sur la grandeur des empereurs de Perse et de France, et particulièrement sur la magnificence et la bonté du roi Louis, puis Mehemet Riza Beg accepta, pour le jour suivant, l'invitation de M. Arnoul.
Mehemet Riza Beg, avec son cortège, quittait le lendemain à midi la maison de M. de Gartigny pour se rendre à l'Intendance. Il y trouva une garde d'honneur formée d'une compagnie de soldats des galères avec le mousquet sur l'épaule. A l'intérieur de la cour, trompettes et cymbales saluèrent son entrée au milieu des décharges de cinquante boîtes d'artillerie. M. Arnoul alla le recevoir à la porte de la première salle et lui fit son compliment. L'ambassadeur, précédé de ses dix fusiliers persans, traversa une douzaine de pièces magnifiquement meublées et vint se reposer dans la bibliothèque s'ouvrant sur le jardin. La symphonie des galériens exécuta quelques morceaux et une compagnie de daines de la première distinction, guidée par Mœe Arnoul, furent introduites auprès de Son Excellence persane qui les accueillit d'un aimable Thoch geldan, safa geldun ou « soyez les bienvenues ».
Désireux de prévenir tout incident fâcheux et de se conformer à l'étiquette, surtout en présence de M. Saint-Olon, gentilhomme du roi, l'intendant pria les interprètes d'avertir l'ambassadeur qu'on avait coutume en France de boire à la santé de
Sa Majesté. En sa qualité d'invité, Mehemet Riza Beg aurait l'honneur de porter cette santé, et M. Arnoul boirait ensuite à celle du grand sophy. L'ambassadeur se montra surpris de cet usage et peu disposé à s'y conformer. Il fit répondre qu'on n'osait, dans son pays, mettre ainsi en cause son maître, et que, d'ailleurs, le vin lui étant interdit par sa religion, il voulait bien céder à M. l'intendant Thonneur qu'on entendait lui faire. Pour vaincre cette résistance, M. Arnoul proposa alors de porter en même temps la santé des deux empereurs, et après quelques nouvelles hésitations cette suggestion fut acceptée, sous la réserve que l'intendant boirait le premier.
L'entente ainsi établie, on passa dans la salle à manger. On y avait dressé parallèlement deux longues tables de douze couverts que joignait un haut divan sur lequel s'installa le Persan. L'intérieur de cette sorte de fer à cheval était vide pour que rien ne gênât la vue de Son Excellence, et des barrières empêchaient les curieux d'approcher. Faisant face à Mehemet Riza Beg, un orchestre de six flûtes et de plusieurs basses avait pris place, et on apercevait derrière les musiciens une terrasse transformée en jardin avec des orangers, des myrtes et des massifs de fleurs. Pour la commodité et le service des dames, elles avaient chacune leur cavalier à côté d'elles.
Au début du repas, M. Arnoul marqua à son
hôte l'intention de boire à la santé des deux empereurs. Ainsi qu'il était donc convenu l'ambassadeur devait l'imiter en buvant, à défaut du vin, du sorbet et, en tout cas, ne point rester assis. Après avoir encore une fois consulté son mollah, Son Excellence se déclara prête à faire ce qu'on lui demandait. Toute l'assistance se leva et l'intendant prononça ces mots : « Nous buvons à la « santé des deux empereurs que Dieu conserve et « maintienne éternellement en parfaite union. » On cria « Vivent les deux empereurs » au milieu du bruit de deux cents boîtes d'artillerie tirées dans l'Arsenal. Quelques instants plus tard, l'intendant porta à l'ambassadeur un toast accompagné de cinquante boîtes d'artillerie et le Persan l'en remercia par une rasade de sorbet. Plein d'affabilité, ce personnage envoya, au cours du dîner, des plats de pilau et de ragoût à la persane aux divers convives. On accueillit ces divers mets avec plus de politesse que d'envie d'en manger.
Le repas terminé, Mehemet Riza Beg se retira dans une chambre pour enlever ses habits de drap d'or, en revêtir d'autres en laine afin de faire sa prière. Ce devoir accompli, il s'en fut visiter la salle d'armes de l'Arsenal. « Au centre des qua- « tre grandes galeries qui la composaient, toutes « tapissées de mousquets et de sabres, sous un « soleil dont les pertuisanes et les lames d'épée
« formaient des rayons encadrant le portrait du « roi, un trophée de tous les attributs de la « guerre était dressé : tout autour étaient age- « nouilles des Turcs, chargés de chaînes dorées l. » Le coup d'œil était si imposant que l'ambassadeur exprima le regret de n'en avoir pas joui plus tôt. Il témoigna une vive surprise de l'éclat et de l'entretien des armes, et apprit, non sans étonnement, qu'il y avait à l'Arsenal de quoi armer vingt-cinq mille hommes. On lui montra des bombes, en lui expliquant comment on s'en servait, et M. Arnoul poussa la courtoisie jusqu'à lui en envoyer une chez lui pour qu'il put la considérer à loisir.
Tandis que le Persan admirait l'Arsenal, les autres invités avaient commencé à jouer. Son Excellence vint les regarder avec curiosité, et Mme Arnoul quitta, pour l'entretenir, la table à laquelle elle était assise. Cette obligeante attention parut toucher Mehemet Riza Beg. Il fit dire à l'intendante qu'elle était une dame pleine de mérite et d'esprit, qu'elle savait fort bien vivre, et qu'il rendrait un bon témoignage d'elle à la Cour et aux ministres.
Cette fête si réussie, qui se termina par un bal, ne produisit toutefois pas sur l'esprit de Son Excellence l'effet apaisant qu'on s'en était promis. « Il