‹ Ambassade persane sous Louis XIV, d'après des documents inédits, avec treize planches hors texteChapitre 15 sur 135 · LES REPAS DE L'AMBASSADEUR · texte numérisé non relu

LES REPAS DE L'AMBASSADEUR

D'après une estampe du temps. (Cabinet des Estampes.)

A vrai dire, Saint-Olon n'avait pas, sans une grande peine, décidé l'ambassadeur à partir pour Paris.

Dès son arrivée à Marseille, le gentilhomme ordinaire du roi avait signalé à Mehemet Riza Reg l'impatience avec laquelle on l'attendait à Versailles, mais il n'avait obtenu que des réponses dilatoires quand il avait voulu fixer la date du départ. Son Excellence se plaisait à Marseille; elle y était traitée à merveille et se souciait fort peu de remplir sa mission diplomatique. Les instances réitérées de Saint-Olon l'avaient même mise de méchante humeur, et elle avait allégué, pour justifier son manque d'empressement à se rendre à la Cour, la nécessité d'habiller convenablement ses gens avant de se présenter au roi. En apparence pour régler cette dépense, mais plutôt pour satisfaire aux exigences des grisettes, le Persan, dépourvu d'argent depuis ses mésaventures en Turquie, avait dû contracter un

emprunt de 8.000 écus auprès de deux marchands de Marseille qui comptaient moins sur le remboursement de leurs avances que sur l'octroi d'avantages commerciaux en Perse.

Il était temps, malgré tout, de se mettre en route. Arnoul commençait à se lasser de régler les dépenses : il avait obtenu 10.000 livres de la Chambre de commerce de la ville, prêté luimême 2.000 livres, et Saint-Olon sollicitait encore de son obligeance 17.000 livres pour assurer le voyage jusqu'à Paris. N'était-il pas prudent de se débarrasser au plus tôt d'un hôte, honorable certes, mais aussi très coûteux?

Certaines difficultés s'étaient d'ailleurs élevées parmi les Français qui entouraient l'ambassadeur. Saint-Olon et son agent comptable Morel avaient trouvé que les interprètes bénévoles, tels que l'abbé Richard et Fabre, faisaient leur cour au Persan au détriment des finances royales : des explications assez aigres, suivies de plaintes réciproques, en étaient résultées. M. de Torcy recevait de Marseille des lettres de récriminations, des demandes de fonds, et il était nécessaire de mettre fin à ces tiraillements en amenant au plus tôt Son Excellence à Paris.

Le voyage s'annonçait en réalité comme assez difficile et le sort de Saint-Olon était peu enviable. Encouragé dans ses prétentions par la déférence qu'onlui avait jusqu'alors témoignée, Mehe-

met Riza Beg exigeait de faire dans toutes les villes où il passerait une « entrée publique » presque triomphale *, en se faisant précéder par dix de ses gens avec le mousqueton sur l'épaule. Il insistait, en outre, pour que l'exempt Desmarets et les quatre archers qui lui étaient attachés depuis sa sortie des Infirmeries, fussent invités à l'accompagner à Paris. Cette double prétention, si contraire aux usages, causait à M. de Saint-Olon une grande perplexité. « Cet ambassadeur, écri- « vait-il le 16 décembre au marquis de Torcy \ « le prend sur un ton si haut, il établit ses « demandes et il les décide d'une manière si « fière et si absolue, qu'en suivant à la lettre les « ordres et les intentions du roi, il est très dan- « gereux de lui rien refuser. Cette situation, « Monseigneur, qui rend toujours l'approbation « de ma conduite incertaine, me jette dans un

1. La prétention de Mûhemet Riza Beg de faire des « entrées » pouvait s'expliquer par les usages de son pays. Dans la vie ordinaire un homme de qualité s'entourait en Perse d'un certain apparat. Chardin raconte ainsi (op. cit., t. 4, p. 25) que quand un seigneur va en visite « il fait marcher un ou deux « chevaux de main, menés en laisse, chacun par un domes- « tique à cheval. Deux, trois, quatre valets de pied, plus ou « moins selon sa condition, courent devant son cheval et à « côté. Il a de plus derrière lui un homme à cheval qui porte « sa bouteille de tabac, »

A plus forte raison, et en vertu de sa qualité d'ambassadeur, Mehemet Riza Bcrg devait-il prétendre à un traitement exceptionnel.

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