‹ Ambassade persane sous Louis XIV, d'après des documents inédits, avec treize planches hors texteChapitre 31 sur 135 · Le baron de Breteuil · texte numérisé non relu

Le baron de Breteuil

2. Breteuil (Louis Nicolas Le Tonnelier de), baron de Preuilly, né à Montpellier le 25 septembre 1648, mort le 24 mai 1728. D'abord commis du marquis de Seigneiay, puis lecteur du roi, il épousa Mlle de Normand, parente de Gaumartin. En 1683, il fut envoyé à Mantoue comme ambassadeur ; puis en 1698, il obtint, grâce à la protection de Gaumartin et de Pontchartrain la charge d'introducteur. M. de Breteuil a laissé de très intéressants mémoires presque entièrement encore inédits. Les originaux s'en trouvent à Paris à la bibliothèque de l'Arsenal, n°3 3859 et 3860, et à Rouen, à la bibliothèque (collée-

l'ambassadeur a gharenton 95

investi de cette charge, avait donné, depuis son entrée en charge, des preuves réitérées de son habileté et de sa fermeté. Nul n'était donc plus apte à concilier, selon le désir de Sa Majesté, le respect dû à la dignité dont Mehemet Riza Beg s'était revêtu et le souci de maintenir cet ambassadeur dans les limites de la bienséance et de la politesse.

Le baron de Breteuil, instruit par Saint-Olon du caractère bizarre de l'envoyé du roi de Perse, se montra soucieux de ne pas s'exposer de gaieté de cœur à quelque incartade. Il jugea prudent d'envoyer le matin du 27 janvier, à Charenton, Merlin du Chélas l, secrétaire à la conduite des ambassadeurs 2, pour s'informer des dispositions

tion Leber, nos 3317-3323). Ce dernier manuscrit est aux armes de Breteuil : il a des corrections et des additions autographes. Le tome II porte cette mention : « Ce livre est pour Versailles, et le double mis au net et copié sur celui-ci est à Paris. ». C'est sans doute ce double qui se trouve au dépôt du ministère des Affaires étrangères, Fonds France, no 1851.

Les Mémoires du baron de Breteuil ont été largement utilisés pour la rédaction de cet ouvrage, car ils donnent sur l'ambassade de Mehemet Biza Beg des détails pittoresques et dont l'exactitude a pu être contrôlée dans les archives du ministère des Affaires étrangères.

1. Merlin (François Baymond) seigneur du Chélas, chevalier de Saint-Louis, gentilhomme servant de Sa Majesté, ancien capitaine de cavalerie. Il était encore en fonctions en 1718 et avait succédé en novembre 1709 à M. de Villeras, ancien capitaine au régiment du Piémont.

2. A la création de la charge d'introducteur des ambassadeurs, M. de Gondi avait pris pour l aider dans ses fonctions son secx'étaire Hubert Girault. Quelques années plus tard le roi donna à Girault une des charges de secrétaire de sa chambre ; celui-ci devint alors secrétaire du roi à la conduite des

de Mehemet Riz a Beg et de la manière dont il serait accueilli s'il rendait visite le jour môme à Son Excellence. Cette précaution semblait utile car Breteuil avait été comblé d'égards, en 1701, lorsqu'il était allé complimenter de la part du roi, à Bourg-la-Reine, le connétable de Castille venu, au nom des Gortès espagnoles, demander le duc d'Anjou comme roi. Le connétable l'avait reçu à sa descente de carrosse, lui avait donné la droite, l'avait reconduit au carrosse et l'avait vu partir. L'introducteur ne pouvait, après de si flatteurs précédents, s'exposer bénévolement à un traitement discourtois.

Merlin revint de Gharenton sans avoir pu voir l'ambassadeur; il avait causé avec Saint-Olon et les interprètes, et avait ainsi appris que non seulement le Persan n'entendait rien aux réceptions et reconduites qui se pratiquaient dans les cours de l'Europe, mais que, scrupuleusement attaché à sa religion et superstitieux à l'excès, il prétendait qu'il ne lui était pas môme permis de se lever sur ses pieds pour recevoir un chrétien *. S'il

ambassadeurs. Mais ce ne fut qu'en 1608 que ses fonctions devinrent officielles : il reçut alors un brevet ordinaire en la charge de conducteur des ambassadeurs pour l'exercer près de l'introducteur.

Tandis que l'introducteur changeait chaque semestre, le secrétaire à la conduite était permanent : il était le véritable gardien de la tradition.

1. D'après Chardin, les Persans étaient cependant des gens fort polis et complimenteurs. « Ils ne manquent jamais de

l'ambassadeur a charenton 97

avait su, comme il le dit dans ses mémoires, l'histoire de Mahomet et les règles de la religion de Tlslam, le haron de Breteuil eût bien obligé l'ambassadeur à se lever pour le recevoir. Enfin, si Gaudereau, le curé d'Amboise, qui avait passé quatorze ans en Perse et qui servit par la suite d'interprète, avait été déjà à Paris, il eût fait connaître à l'introducteur que les plus grands seigneurs de la Cour de Perse se levaient pour recevoir les chrétiens de qualité. Malheureusement les fonctions d'interprète étaient à ce moment dévolues au « petit missionnaire » Richard qui, loin d'indiquer à Mehemet Riza Beg les civilités nécessaires avec ceux qui venaient de la part du roi, le maintenait dans son arrogance. Ce « petit fripon » d'abbé fomentait depuis Marseille les impertinentes prétentions de l'ambassadeur. Il lui en inspirait même dont le Persan ne se fût jamais avisé tout seul, dans l'espoir que la reconnaissance du kalender d'Erivan lui vaudrait, un jour, en Perse, des avantages considérables. Le baron de Breteuil, comme il l'avoue, se

« s'cntrefaire des civilités pour le pas en se rencontrant. Ils <; ont la distinction de la droite et la gauche, mais notre main « gauche est leur main droite comme dans tout l'Orient... Lors- « qu'on reçoit la visite de son supérieur, on se lève dès qu'on le « voit entrer et on fait semblant d'aller au-devant. Si on reçoit « la visite de son égal on se lève à demi ; et si c'est de quel- « que inférieur, mais pourtant digne d'honneur, on se meut seu- « lement comme si on voulait se lever. » (Op. cit., t. 3, p. 417, sqq. passim).

trouva dupé. Il prit au sérieux les scrupules de Mehemet Riza Beg, et désireux de voir par luimême ce qu'était l'ambassadeur pour en rendre compte au roi, il se décida à se rendre à Charenton. Pour justifier, à ses propres yeux, sa témérité, il considérait, d'ailleurs, qu'il n'y avait pas lieu de se préoccuper de la réception de cet ambassadeur oriental dont le cérémonial ne tirait pas à conséquence.

Le lundi 28 au matin, il partit pour la maison du sieur Dionis, accompagné de quatre carrosses à six chevaux, afin de complimenter Son Excellence persane. Il descendit chez M. de Saint-Olon qui était logé dans un pavillon voisin de la porte du bourg et qui communiquait par les jardins avec la résidence de l'ambassadeur. Il essaya une dernière fois de s'assurer que l'on ne pouvait réellement obliger Mehemet Riza Beg à se lever, mais il trouva les interprètes, aussi bien que Saint- Olon, si intimidés par les emportements du Persan, qu'il les jugea peu propres à lui faire accepter aucun cérémonial. Après quelques allées et venues, ils déclarèrent que l'ambassadeur présentait ses excuses à l'introducteur d'être obligé de le recevoir couché, et Breteuil saisit ce prétexte pour lui faire dire qu'il n'exigeait, ce jour-là, de lui aucune réception, et qu'on conviendrait des civilités à échauger lors des visites ultérieures.

Breteuil fut introduit, sur ces entrefaites, dans

l'ambassadeur a charenton 99

la chambre de Son Excellence. « L'ambassadeur, « écrit-il dans ses mémoires, était resté couché « auprès du feu, la tête tournée du côté de la « porte, sur des tapis de Perse et une espèce de « matelas d'environ deux ou trois pouces d'épais- « seur, dont l'étoffe ressemble assez à notre mo- « quette; et comme leur manière est d'avoir tou- « jours les jambes reployées sous eux et que « l'ambassadeur est très petit, j'avoue qu'au pre- « mier coup d'œil il me parut que c'était un gros « singe qui était couché au près du feu. Je ne doute « pas que la première fois que les Persans voient « un Européen assis sur une chaise, ils ne trou- « vent la posture aussi ridicule que celle de l'am- « bassadeur me l'a semblé dans cette première « apparition. Gomme les civilités de l'ambassa- « deur furent nulles, je me contentai d'ôter mon « chapeau en entrant, sans lui faire la révérence, « et m'assis aussitôt sur un fauteuil tout au haut « de la chambre vis-à-vis de lui. Le tapis sur « lequel il était et sur lequel mon fauteuil n'était « pas parce que c'était le tapis sur lequel il priait « Dieu l9 laissait un assez grand espace vide entre « lui et moi. Dès que je fus assis, de couché qu'il « était, il s'assit sur ses jambes sur le même petit «matelas où il était couché, et se tournant de

1. On verra par la suite la manière dont priait Mehemet Riza Beg et l'importance ainsi que l'utilité de cet acte religieux (p. 198).

« mon côté, il s'appuya le coude sur le carreau « où était auparavant sa tête pour entendre mon « compliment. Je me couvris, en m'asseyant, et lui « fis le compliment qui suit :

« L'empereur de France, mon maître, le plus « grand et le plus pieux des empereurs chrétiens, « le plus magnifique des rois de l'Europe, le plus « puissant en guerre, tant sur la terre que sur la « mer toujours invincible, l'amour de ses peuples « et le modèle parfait de toutes les vertus roya- « les, m'envoie, Monsieur, vous faire un compli- « ment de sa part et me réjouir de votre arrivée « auprès de Paris, la capitale de son empire, la « plus riche et la plus superbe des villes de la « partie du monde que nous habitons. Il sait que « l'empereur de Perse, votre maître, est le plus « puissant et le plus magnifique empereur de <( l'Orient, et il est persuadé qu'ayant à sa Cour « autant de personnages illustres qu'il en a, il « vous a choisi entre eux comme un sujet d'un « mérite distingué et capable d'être le lien de « l'union de deux si puissants monarques. Il vous « donnera, Monsieur, en toutes occasions, des « marques de l'estime et de la considération qu'il « a pour un ambassadeur qui vient de la part « d'un si grand empereur. Pour moi, Monsieur, «je regarde comme un bonheur d'être le premier « à qui-il ait ordonné de vous venir complimen- « ter de sa part. J'irai, au sortir de cette confé-

l'ambassadeur a charenton 101

« rence, lui rendre compte de l'exécution de ses « ordres et en prendre de nouveaux pour votre « entrée à Paris et votre audience à la magnifi- « que Cour de Sa Majesté Impériale. »

Mené met Riza Beg témoigna par sa réponse la joie qu'il avait de recevoir pour la première fois un homme de considération, venant le saluer de la part du roi, et le chagrin qu'il avait eu de n'en avoir point vu depuis son débarquement en France. Il affecta même de répéter le terme d' « homme de considération » pour marquer le peu de cas qu'il avait fait de Saint-Olon, avec lequel il venait de se brouiller, et bien que le gentilhomme, « un très bon homme », eût fait tout son possible pour le contenter. Après avoir témoigné l'impatience qu'il avait de se présenter devant Sa Majesté, il ajouta maintes gracieusetés personnelles pour Breteuil. « Il me parut, ajoute « l'introducteur sensible à ces politesses, que « cet ambassadeur avait beaucoup d'esprit. La « noblesse de ses gestes et de sa physionomie « jointe au respect avec lequel je vis qu'il était « servi, me firent juger qu'il était homme de qua- « lité ou du moins de considération en Perse ; ce « que les suites ont justifié malgré les bruits qui « se répandirent peu après dans le public que « c'était un homme de néant et que c'était même « un fourbe qui loin d'être ambassadeur n'était « pas même connu à la Cour de Perse. Ceux qui

« l'ont conduit depuis Marseille jusqu'à Charente ton me dirent, quelques jours après, que depuis « ce moment-là son humeur, qui leur avait tou- « jours paru féroce, s'était fort changée et adou- « cie parce que sa vanité avait commencé d'être « satisfaite. Mais les gens naturellement emportés « retombent aisément dans la violence, et quand « elle est secondée du pouvoir que la superstition « a sur les hommes et du prétexte qu'ils en pren- « nent, elle devient fureur pour peu qu'on y « résiste, comme on le vit le jour de son entrée.»

Après un échange de compliments réciproques, le Persan fit donner au baron de Breteuil du café, du thé et du sorbet, selon la coutume orientale, et l'introducteur repartit en carrosse, sans reconduite, pour informer le roi, à Versailles, de son entrevue avec l'ambassadeur du grand sophy.

Louis XIV se préoccupait infiniment de l'ambassade persane malgré son grand âge, ses infirmités et la détresse de la chose publique. Depuis l'arrivée de l'ambassadeur il s'était tenu au courant des faits et gestes de Mehemet Riza Beg et il semblait accueillir avec un réel plaisir les hommages de ce personnage extravagant. Dans le but d'honorer l'envoyé du grand sophy, il désigna, après son entretien avec le baron de Breteuil, le maréchal de Matignon l pour aller,

1. Matignon (Charles-Auguste de), comte de Gacé, 1646-1729, arrière-petit-fils du maréchal Jacques de Matignon, fit ses pre-

l'ambassadeur a charenton 103

le jour de l'entrée publique à Paris, chercher l'ambassadeur à Charenton et l'accompagner jusqu'à Thôtel des ambassadeurs. Ce témoignage flatteur de l'estime royale aurait dû charmer Son Excellence : il ne la rendit que plus emportée.

A la réflexion, en effet, Mehemet Riza Beg s'était indigné du traitement dont il était l'objet et qu'il regardait comme attentatoire à sa dignité. Il avait exhalé des plaintes parce que le baron de Breteuil n'était pas venu le saluer à deux lieues de la ville, le 26 janvier, et, averti sottement par l'abbé Richard des doutes émis sur l'authenticité de sa mission, il s'en était formalisé. Son humeur en était devenue fort mauvaise et ses prétentions pour l'avenir avaient beaucoup augmenté.

La visite du marquis de Torcy, trois jours après son installation à Charenton, l'avait calmé quelques heures, mais son méchant naturel avait bientôt reparu. La curiosité qu'il excitait eût été cependant de nature à le satisfaire. Il y avait moins de carrosses à l'Opéra un soir de nouveau spectacle, qu'à sa porte, et les gens de qualité, les personnes les plus distinguées, se disputaient l'honneur de l'entrevoir sinon de l'entretenir. Le

mières armes sous le duc de la Feuillade, accompagna en 1708 le prince Edouard dans son expédition d'Ecosse et reçut ensuite le gouvernement de l'Aunis et le maréchalat.

café, le thé, le sorbet étaient servis à toute heure et Morel réglait sans relâche les comptes les plus exorbitants.

Lorsque, le 1er février, le baron de Breteuil reparut à Charenton, avec les instructions royales, pour régler l'entrée publique à Paris de l'ambassade persane et en fixer la date, il ne s'attendait guère aux difficultés qu'on lui opposerait, aux chicanes de détail ou d'étiquette qu'il aurait à subir. L'ambassadeur le reçut avec une politesse infinie l, l'assurant qu'il ne se fâchait pas quand il parlait à un homme raisonnable. « Il est, « comme ondit, bien de son pays, ajoutait Breteuil « en rapportant ces paroles au marquis de Torcy, « de parler ainsi de moi, chétive créature, mais « les interprètes et M. de Saint-Olon sont étonne nés de la modération et de la douceur qu'il a « avec moi. Il m'affirme qu'il sera mon ami. » Trompé par ces dispositions apparentes, l'introducteur des ambassadeurs devait être confondu de l'entêtement qu'on lui opposa.

La conférence qu'il eut avec Mehemet Riza Beg ne dura pas moins de quatre heures et elle n'aboutit à aucun résultat. « La différence de « nos manières et de nos coutumes est si grande, « écrit le baron de Breteuil, qu'il est bien diffî- « cile de faire convenir un homme dont on ne

Page 1