Août
gazette, l'introducteur, exaspéré des résistances de Mehemet Riza Beg, lui aurait fait poser cette question : « Apprenez-moi, Monsieur, qui vous « êtes? Etes-vous le roi de Perse? » Et l'ambassadeur ayant répondu, avec une espèce d'exclamation : « A Dieu ne plaise ! Je ne suis qu'un de « ses moindres esclaves », Breteuil aurait riposté : « Eh bien donc, morbleu, esclave pour esclave, « rendez, en qualité d'esclave du roi de Perse à « l'esclave du roi mon maître, les honneurs qu'on « vous rend ici! » L'argument, ajoute le Journal historique, parut avoir interdit la parole à l'ambassadeur et rabattu quelque chose de sa fierté.
Quoi qu'il en fût, Mehemet Riza Beg méditait une revanche. La fermeté de Breteuil Lavait surpris : il tenta, en leurrant l'introducteur, d'échapper aux conséquences possibles de son entêtement.
Son appartement s'ouvrait de plain pied sur les jardins qui s'étageaient en terrasses jusqu'au bord de la rivière où le carrosse royal attendait. Les chevaux de selle préparés pour servir à l'entrée à Paris, se trouvaient par hasard devant les fenêtres. Dès que l'introducteur fut sorti de sa chambre, l'ambassadeur se précipita au dehors et monta sur son cheval, comptant bien de cette façon éviter la peine de se lever pour recevoir le maréchal. Aussitôt prévenu de cette nouvelle incartade, le baron de Breteuil accourut. Il s'en-
suivit un incident dramatique et les choses faillirent fort mal tourner.
« Je remontai avec précipitation, raconte l'in- « troducteur, et trouvant le Persan encore dans le « jardin auprès de la porte de la salle où il fai- « sait accommoder son étrier, je saisis la bride « de son cheval et lui dis que certainement je « l'en ferais descendre. Outré de fureur, il « demanda dans le moment son sabre au page qui « le portait et qui était déjà à cheval à côté de « lui. Je le regardai de sang-froid attacher son « sabre à son côté et mettre la main sur la poi- « gnée ; je lui fis demander ce qu'il en voulait « faire, et le tirant un peu du fourreau, il poussa « son cheval. Je trouvai heureusement sous ma « main deux des gardes du prévôt de la marine « qui l'ont accompagné depuis Marseille ; je leur « commandai d'aller fermer les portes du jardin « et d'empêcher que l'ambassadeur ni aucun de « ses gens n'en sortissent. Il entendait déjà assez « le français pour avoir compris ce que je disais, « et croyant que je voulais le faire prisonnier, il « se jeta encore avec plus de fureur au bas de « son cheval, et courut se remettre dans le fau- « teuil où je l'avais trouvé en arrivant ; je l'y « suivis et je m'assis dans un fauteuil auprès de « lui, et tâchai par douceur et par raison de le « faire revenir de son égarement ; je lui répétai « que je croyais sa loi trop raisonnable pour que
ENTRÉE A PARIS DE l' AMBASSADEUR PERSAN 127
« ce fût selon elle un grand péché d'être civil « avec des personnes de qualité distinguée, et « que s'il ne voulait pas en faire aux chrétiens, « il ne devait pas se charger dune ambassade « auprès du Roi Très-Chrétien. Je lui répétai « encore que, s'il ne se levait point, il n'y aurait « point d'entrée, ni d'audience du roi pour lui. « A ces paroles, sa tête s'échauffa au point qu'à « un clin dœil qu'il fit à ses gens, six de ses fusi- « liers entrèrent dans la chambre, et me vinrent « environner, le fusil bandé ; je lui fis dire par « l'interprète que d'un coup de sifflet j'en ferais « venir six cents, et six mille s'il en était besoin, « et qu'enfin je le forcerais à se conformer aux « ordres que j'avais du roi. Gomme à la fin ma « tête s'était échauffée aussi bien que la sienne, « je lui dis ces dernières paroles avec un ton si « ferme qu il vit bien qu'il n'y avait plus moyen « de reculer, et enfin je le saisis par les boutons « de sa veste, et le fis lever malgré lui. Il s'ap- « puya à sa cheminée, et dans le moment je fis « appeler le maréchal de Matignon, et l'ayant « été joindre à la porte de la chambre, nous « approchions ensemble, à pas comptés, de l'am- « bassadeur, quand, au lieu de marcher posément « pour nous recevoir, il prit sa course du côté « du degré pour s'aller jeter dans le carrosse « avec une telle impétuosité qu'il renversa deux « ou trois des gentilshommes des princes du
« sang qui, attentifs à l'événement de notre dis- « pute, remplissaient le degré ; nous le suivîmes < et montâmes en carrosse. Le maréchal de Mati- « gnon se mit dans le fond de derrière à sa gau- « che. Je me mis dans le fond de devant vis-à- « vis de l'ambassadeur, Saint-Olon à côté de « moi, et l'interprète Padéry sur le strapontin. « Tous les gens de l'ambassadeur à cheval, mar- « chèrent devant notre carrosse aussi bien que « tous les chevaux de main, et le brancard des « présents, et son porte-étendard marcha à la « portière jusque chez Titon.
« L'ambassadeur était trop en colère contre « moi pour que je pusse lui rien faire dire. Le « maréchal de Matignon, contre qui il n avait « aucun sujet de l'être, lui fit faire inutilement « toutes les honnêtetés possibles pendant la mar- « che : il lui tourna toujours le dos, et n'ouvrit « la bouche pendant tout le chemin que pour « me faire dire, par l'interprète, que s'il avait « mis la main sur son sabre, ce n'avait point été « pour me menacer, mais c'était qu'il jurait sur « son sabre, un des plus grands jurements, dit-il, « qu'il pût faire, et il répéta deux ou trois fois « qu'il s'informerait si le roi m'avait donné ordre « de lui faire changer de religion, parce que je « lui en aurais fait violer les maximes, première- « ment, en lui faisant faire son entrée à Paris « dans la lune de février, réputée si malheu-
« reuse dans sa loi qu'on n'oserait faire aucune « entreprise jusqu'à tant que le 13 de cette lune « soit passé, secondement en le faisant lever pour « des chrétiens .
« Il avait manqué l'étrier, comme j'ai dit, la « veille, en essayant un cheval, et il plut beaucoup « le jour de son entrée, et tout cela parce que, « disait-il, je l'avais forcé à faire son entrée « avant le 13 de la lune. Et quand il fut revenu « de ses emportements, il attribua aux mauvaises « influences de cette même lune toutes les extra- « vagances qu'il fit pendant tout le jour de son « entrée, et dont il s'est entièrement corrigé « dans la suite, du moins à mon égard. »
Le trajet s'effectua donc d'une façon assez morose entre Gharenton et Paris. Les brigades de la maréchaussée, disséminées sur la route, avaient rendu les honneurs, et elles furent remplacées à l'entrée du faubourg Saint-Antoine par les compagnies du guet qui maintinrent l'ordre dans les rues et carrefours jusqu'à l'hôtel des ambassadeurs. Les inspecteurs de police avaient pris position devant la maison de Titon et leur chef, au nom de M. d'Argenson, renouvela ses instances, lorsque Breteuil descendit du carrosse royal, pour que sa compagnie pût figurer dans le cortège. Cette faveur lui fut accordée, et on assigna aux inspecteurs le rôle d'un peloton d'avant-garde. Le sieur Titon avait fait
largement les choses : un grand repas était préparé chez lui, et il parut vraiment fâcheux de n'en manger qu'un peu et debout. Les hautbois des mousquetaires, spécialement convoqués, jouèrent dans la pièce où l'ambassadeur se reposait, ayant auprès de lui une pyramide de fruits crus. La musique et les parents de Titon qui se trouvaient dans la maison adoucirent quelque peu l'humeur de Son Excellence « car les dames avaient un grand ascendant sur son esprit. » Mais dès que Mehemet Riza Beg fut monté à cheval, il redevint bourru et le resta. On ne put en tirer aucun mot jusqu'à la fin de la cérémonie.
Le compte rendu assez sommaire donné par le baron de Breteuil de la « marche de l'entrée » i prouve du moins que les ordres et les désirs de Louis XIV avaient été scrupuleusement exécutés et obéis. 11 y eut de la pompe, presque de la majesté, dans l'ordonnance du cortège qui se déroula à travers les rues et les places de la capitale. La curieuse gravure du temps 2 où se trouve reproduit un épisode de l'entrée de Mehemet Riza Beg sur la place Royale, fait supposer que l'affluence des badauds dut être considérable, et qu'il fut prudent d'avoir confiné les compagnies du guet dans leurs fonctions de police. Pressés aux