‹ Ambassade persane sous Louis XIV, d'après des documents inédits, avec treize planches hors texteChapitre 62 sur 135 · A. E. Perse, t. 4. f · texte numérisé non relu

A. E. Perse, t. 4. f

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Le djeryd-bâz et les femmes suffisaient amplement à la distraire.

Comme tous les Persans, Mehemet Riza Beg et les gens de sa suite se plaisaient à se livrer à des jeux d'adresse : ils n'aimaient pas V exercice mais ils appréciaient les exercices qui rendent le corps souple et vigoureux. Le tir à l'arc à cheval, le jeu du mail, nécessitaient un matériel spécial et un espace considérable ; l'ambassadeur ne pouvait songer à s'y adonner. Le djeryd-bâz- au contraire, pouvait se jouer hors de Perse. A proprement parler, le djeryd était un javelot fait d'une branche de palmier sèche, plus long qu'une pertuisane 1 et très pesant. Le jeu consistait à se lancer ce javelot, du haut d'un cheval, de toute la force du bras, et à l'éviter par des galops furieux ou par des mouvements rapides de la monture et du cavalier. On se divisait en deux camps qui se précipitaient l'un contre l'autre à toute bride, lançaient les djeryd et les ramassaient ensuite sans ralentir le train et sans descendre de cheval. L'habileté des Persans était si grande que les accidents graves se produisaient rarement, et leur grâce et leur vigueur si extraordinaires, qu'elles étaient dignes d'admiration. Dès que le bruit se répandit dans Paris que Mehemet Riza Beg jouait au

1. La pertuisane ne dépassait pas d'ordinaire 65 centimètres. Elle était en usage dans les milices bourgeoises et fut l'arme des gens de pied en général du xve au xvme siècle.

djeryd-bdz sur les remparts, la foule accourut pour contempler le spectacle. Il en résulta deux incidents désagréables qui causèrent beaucoup d'ennuis au baron de Breteuil.

Étant venu, le mercredi 17 mars, à l'hôtel de la rue de Tournon pour s'informer, après trois jours passés à Versailles, de l'état de l'ambassadeur, l'introducteur trouva Son Excellence dans un de ses emportements accoutumés. Elle avait, cette fois, le droit d'être courroucée. Elle montra en effet à Breteuil un de ses domestiques qui avait été moulu de coups de bâton et qui avait la moitié d'une joue emportée. Le fait était grave et une enquête s'imposait. L'iutroducteur la commença sur-le-champ ; il apprit ainsi que, deux jours auparavant, ce domestique, en écartant rudement le peuple sur les remparts où les Persans jouaient au djeryd-bâz, avait frappé de son bâton un lieutenant d infanterie, Moligny, qui s'en était plaint sans obtenir justice. Le lendemain ce Persan, allant au marché, rencontra sa victime. L'officier s'était précipité sur lui et, saisissant un bâton dans une boutique voisine, lui en avait administré une correction agrémentée de quelques coups de poing dans la figure. Le valet avait réussi à s'enfuir tout meurtri et, le visage en sang, était accouru se jeter aux pieds de son maître. L'ambassadeur furieux avait aussitôt appelé Saint-Olon: sans rien vouloir écouter, il avait réclamé le châ-

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LES PLAISIRS DE L'AMBASSADEUR Le djeryd bâz.

D'après une estampe du temps. {Musée Carnavalet.)

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timent immédiat du coupable, déclarant en termes violents que, puisqu'on maltraitait ainsi ses gens, ni leur vie ni la sienne n'étaient en sûreté, et qu'il ne sortirait plus de l'hôtel avant d'avoir eu satisfaction. De fait, il avait renvoyé sur l'heure les chevaux qu'il avait commandés pour une promenade et qui l'attendaient à la porte. Pour le calmer, Saint-Olon avait aussitôt prescrit des recherches au commissaire du quartier, Meynier, et l'agresseur avait été alors découvert. Les choses en étaient là quand l'introducteur arriva à l'hôtel de la rue de Tournon. Mehemet Riza Beg lui renouvela ses plaintes et exigea que Moligny comparût devant lui et fût abandonné à sa miséricorde. Il promettait son pardon si Breteuil luimême lui amenait le coupable. Le frère de ce dernier, comédien de son métier, attendait avec angoisse chez Saint-Olon les résultats de l'entretien. Le baron de Breteuil lui donna plusieurs fois sa parole que rien de fâcheux n'arriverait à l'officier, et cette assurance fut d'autant plus nécessaire qu'on avait terrifié le comédien avec la colère de Son Excellence. Afin de prévenir une nouvelle algarade, 1 introducteur fit inviter les domestiques persans à s'abstenir de toute démonstration de vengeance, puis il vint chercher à la porte de la rue le lieutenant « plus tremblant que la feuille », et le conduisit devant l'ambassadeur. Mehemet Riza Beg, s'adressant alors au malheureux, lui

déclara avec emphase que dans son pays on lui couperait les mains et qu'il devrait ordonner ce supplice : par égard pour l'introducteur, il lui accordait son pardon. « Pour empêcher que ce « Moligny mourût de peur en passant à travers « tous les satellites de l'ambassadeur, je dus Fac- « compagner encore jusqu'à la rue. Bien lui en « prit que j'eusse apaisé si promptement Mehe- « met Riza Beg, car sur la lettre que Saint-Olon « avait écrite à la Cour l, pour rendre compte de « T incident, il vint un ordre de faire mettre en « prison Moligny et de l'y laisser tant que Fam- « bassadeur voudrait. » Le commissaire Meynier et M. d'Argenson ayant été saisis, l'affaire était devenue du ressort du comte de Pontchartrain. Ce fut donc ce secrétaire d'Etat que Breteuil informa, le soir, de l'arrangement intervenu.

Le roi approuva tout ce qu'il avait fait en cette occasion. La condescendance de Sa Majesté visà-vis de l'envoyé persan avait cependant des bornes. Dans la lettre 2 — arrivée trop tard — que le marquis de Torcy avait adressée à Saint-Olon, il était dit en effet : « Faites savoir à M. Fam- « bassadeur que le tort a été de la part de son « domestique et que c'est un pur effet de la con- « sidération que le roi a pour son caractère et

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