A. E. Perse, t. 4, f
militaire apprenait à ses dépens l'inconvénient qu'il y avait à considérer de trop près l'ambassadeur persan. Mehemet Riza Beg était allé, ce jour-là, jouer au djeryd-bâz dans les Champs-Elysées, non loin de la porte Saint-Honoré. La foule s'était amassée pour contempler les évolutions des cavaliers et les dames de qualité avaient quitté leur carrosse pour mieux satisfaire leur curiosité. Au bout d'une demi-heure de cet exercice, le Persan, éprouvant le besoin de se reposer, s'assit sur le tapis dont ses domestiques s'étaient munis. Il fuma sa pipe et ordonna de faire du café. Un grand nombre de femmes s'approchèrent et eurent l'attention charmante de lui tenir compagnie sans craindre de gâter leurs atours dans l'herbe. Cependant les gens de la suite avaient continué leurs cavalcades pour la plus grande joie des badauds. La préparation originale du café eut toutefois l'effet d'attirer beaucoup de spectateurs et il s'ensuivit une légère bousculade au cours de laquelle le café fut renversé. Le mal était réparable et fort excusable. Les domestiques de l'ambassadeur l'entendirent autrement et se fâchèrent. Il y eut des coups de poings échangés et enfin un Persan, particulièrement brutal, asséna un coup de bâton sur la tête d'un mousquetaire gris l, homme de qualité, de la Haye-Béroud. Ce
1. Les mousquetaires comprenaient deux compagnies de cavalerie qui faisaient partie de la maison du roi. La première
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jeune soldat fut assez sage pour ne pas tirer son épée et tuer l'insolent. Entendant des cris derrière lui, Mehemet Riza Beg, pris sans doute d'une crainte subite et croyant sa vie menacée, se leva, mit le sabre à la main, et sans l'intervention opportune de l'abbé Gaudereau, il eût, dans un premier mouvement, blessé plusieurs personnes. Son écuyer, encore à cheval, voyant que son maître brandissait son sabre, saisit aussi le sien. Un nommé Hussein, sujet persan et marchand de café dans la rue Saint-Honoré, qui suivait toujours l'ambassadeur, se mêla également de charger les assistants. Un tumulte affreux en résulta que Saint-Olon et les interprètes eurent bien du mal à apaiser. Le mousquetaire blessé fut porté dans l'un des carrosses de l'ambassade et ramené à l'hôtel de la rue de Tournon. Par un heureux hasard, il n'y avait là aucun autre mousquetaire, sinon la jeune noblesse qui composait ce corps ne se fût pas embarrassée des égards dus à un ambassadeur, ni du droit des gens. Mehemet Riza Beg lui-même, qui se piquait volontiers d'être guerrier et qui ne se possédait guère dès que sa tête était échauffée, aurait certainement voulu guerroyer et le carnage aurait pu être effroyable.
était celle des mousquetaires gris instituée par Louis XIII en 1622, et la seconde celle des mousquetaires noirs, créée en 1660 par Louis XIV. C'est d'après la robe des chevaux, et non d'après l'uniforme, que les deux compagnies étaient distinguées. On n'y admettait que des nobles.
Le baron de Breteuil fut informé, le lendedemain, de cette bagarre : Saint-Olon, de son côté, s'était rendu en hâte à Marly pour en parler au marquis de Torcy, et le comte d'Artagnan \ commandant des mousquetaires gris, avait suivi cet exemple, désireux de se plaindre au roi et d'obtenir satisfaction pour son corps. Saint-Olon un peu mortifié, peut-être, d'être relégué au second plan et de se voir, de cette manière, dépossédé de l'autorité qu'il entendait exercer, en dehors de l'introducteur, dans l'hôtel des ambassadeurs, rapporta de la Cour une lettre du marquis de Torcy adressée à Breteuil et qui était ainsi conçue :
« Le roi me commande, Monsieur, de vous « écrire qu'ayant appris toutes les circonstances « du désordre causé avant-hier, auprès du cours, « par les domestiques de l'ambassadeur de Perse, « l'intention de Sa Majesté est que vous alliez, « de sa part, trouver cet ambassadeur. Vous lui « direz, Monsieur, qu'au premier avis qu'Elle « reçut, qu'un de ses mousquetaires avait été dan- « gereusement blessé par un Persan, elle jugea « que le gentilhomme avait tort, ne pouvant se « persuader que l'ambassadeur eût souffert, sans « une cause bien grave et bien pressante, que ses'
1. Montesquiou (Joseph de), comte d'Artagnan, 1651-1729 gouverneur de Nîmes en 1719, chevalier de l'ordre en 1724. Il devint capitaine-lieutenant des mousquetaires en 1716, en remplacement de Maupertuis qu'il suppléait depuis déjà longtemps dans ce commandement.
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« gens eussent maltraité un homme qui a l'hon- « neur de servir dans un corps aussi distingué « que celui des mousquetaires.
« Que, sur ce fondement, Sa Majesté avait donné « ses ordres pour être informée, avec la dernière « précision, de toutes les circonstances de ce mal- « heureux incident, voulant en faire justice et don- « ner des jnarques de sa considération pour le roi « de Perse en la personnne de son ministre ; mais « que l'affaire étant bien approfondie, Sa Majesté « a vu clairement que le mousquetaire avait été « insulté et frappé le premier par un domestique « de l'ambassadeur de Perse, ensuite maltraité « jusqu'au point que sa vie est en danger.
« Ainsi, Monsieur, le roi sachant que l'ambas- « sadeur de Perse est venu ici comme ministre « de paix, que d'ailleurs, il témoigne en toutes « occasions son respect pour Sa Majesté et sa con- « sidération à l'égard de ceux qui ont l'honneur « de la servir, Elle est persuadée qu'il donnera « de nouvelles marques de ses sentiments en cette « fâcheuse conjoncture.
« Vous direz donc à cet ambassadeur que le « roi, pleinement informé de toutes les circons- « tances du fait arrivé avant-hier, compte que « l'ambassadeur fera justice de l'emportement et « de la violence de son domestique exercée con- « tre un gentilhomme qui a l'honneur d'être « employé à une des compagnies destinées à la
« garde du roi, qu'après lui avoir demandé cette « justice, au nom de Sa Majesté, vous le priez de « vous faire savoir promptement la réponse que « vous devez rendre, ayant ordre de Sa Majesté « de venir incessamment s'informer de la résolu- « tion que l'ambassadeur aura prise.
« Au reste, Monsieur, si vous avez quelques « éclaircissements à demander au roi avant « d'exécuter l'ordre que je vous envoie de sa part, « vous pouvez venir ici les recevoir de Sa Majesté « En ce cas, je crois que vous jugerez à propos « d'amener avec vous l'abbé Gaudereau.
« Ma lettre vous sera rendue par M. de Saint- « Olon; il est convenable qu'il soit présent lors- « que vous parlerez de la part du roi à Fambas- « sadeur. »
signé : Torgy.
« Dès que j'eus cette lettre », raconte le baron de Breteuil, qui a donné de l'affaire un récit amusant par sa gravité, « je fus, avant d'aller chez « l'ambassadeur, conférer avec M. d'Artagnan, « et savoir de lui, précisément, en quel état était « le mousquetaire qu'on disait en danger de mou- « rir. J'appris par le chirurgien même qu'il n'était « pas blessé dangereusement. J'allai ensuite chez « l'ambassadeur; je le trouvai dans des senti- « ments bien différents de ce que j'allais lui dire. « Ses domestiques l'avaient persuadé, ou du moins
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« il faisait semblant de le croire, que c'était le « mousquetaire qui avait tort, qu'il était venu sur « eux l'épée à la main avant qu'ils l'eussent « frappé, et dans cette pensée, il demandait jus- « tice au roi de l'insulte prétendue, et selon lui « préméditée, qu'on lui avait faite, et il était sur « le point d'envoyer son akond emporter ses « plaintes à Marly. Après avoir inutilement « employé la douceur pour le persuader de la « vérité et de ce qu'il devait faire en conséquence « de la lettre du roi, qu'on lui traduisit en ma « présence, je fus obligé de parler avec fermeté ; « je lui dis que quand Sa Majesté faisait écrire « par ses ministres qu'Elle était informée des cir- « constances d'un fait, il n'était pas permis d'en « douter, et que ce que le roi faisait écrire dans « des termes si exprès devait passer pour une « vérité constante. Il me répondit à cela qu'il y a « un proverbe en Perse qui dit que : qui va seul « devant le juge a toujours raison; que ceux qui « avaient parlé au roi n'avaient parlé que pour « excuser le mousquetaire, et qu'il voulait envoyer « son akond au ministre remontrer l'innocence « de ses domestiques.
« Je lui répondis que, sur une lettre aussi posi- « tive,on n'entrait point en éclaircissements avec « un monarque tel que le roi, et qu'il n'était « question que de résoudre quelle satisfaction « l'ambassadeur donnerait et quelle réponse je
« porterais à Sa Majesté. Il persista à vouloir « envoyer son akond, ce qui m'obligea à défen- « dre aux interprètes Gaudereau et Padéry d'al- « 1er à la Cour sans mon ordre exprès.
« Quand le Persan vit la fermeté avec laquelle « je parlais, il ne disputa plus, et nie pria seu- « leinent de lui donner la nuit pour se résoudre, « et de vouloir bien prendre la peine de revenir « le lendemain.
« Gomme il n'était pas question avec un homme « dont les coutumes sont aussi éloignées de nos « mœurs que celles de l'ambassadeur, de se for- « maliser sur son manque de savoir-vivre et de « civilité, je lui accordai sans façon de revenir « le lendemain, ce que je ne ferais certainement « pas pour aucun autre ambassadeur en pareil « cas. Le lendemain, à l'heure convenue, je trou- « vai que mon vilain s'était mis dans le bain ; je « ne pus m'empecher de me mettre en colère et « de lui envoyer dire qu'il fallait qu'il en sortît « sur le champ, que c'était abuser de ma poli- « tesse, et qu'un homme comme moi qui venait « de la part du roi n'était pas fait pour attendre. « Il sortit sur cela promptement du bain, et me « dit avec Pair gracieux qu'il prend quand il lui « plaît, qu'il reconnaissait en toutes choses que « j'étais son ami, qu'il avait réfléchi que quand « un grand roi disait qu'il est informé d'un fait, « qu'il fallait regarder ce qu'il disait comme une
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« vérité constante, et que, dans cette persuasion, « il allait faire lier les pieds et les mains au do- « mestique qui avait frappé, et me le livrer pour « en faire tout ce que le roi ordonnerait. Je lui « dis qu'il n'était pas nécessaire de me le livrer, « qu'il fallait attendre l'ordre que le roi me don- « lierait sur sa réponse, et que j'allais sur le « champ à Marly rendre compte de sa soumission « à Sa Majesté. Il me pria d'y ajouter la recon- « naissance dont il était pénétré de la bonté « que Sa Majesté avait de s'en remettre à lui « pour faire justice de son domestique. J'allai à « Marly, et dès que j'eus rendu compte à Sa Ma- « jesté de la soumission de l'ambassadeur, et de « la reconnaissance qu'il avait de la bonté de Sa « Majesté, Elle me répondit que cette soumission « lui suffisait, que j'allasse le dire à l'ambassa- « deur et l'exhorter en même temps à rendre ses « domestiques sages. Elle m'ordonna aussi d'al- « 1er dire à M. d'Artagnan que puisque Sa Ma- « jesté était contente, le mousquetaire blessé et « toute la compagnie devaient l'être aussi. D'Arec tagnan défendit le même jour à la compagnie « assemblée qu'aucun mousquetaire s'arrêtât ni « se trouvât désormais, de dessein prémédité ni « par hasard, dans les lieux où l'ambassadeur de « Perse s'arrêterait, soit pour faire son jeu, soit « autrement.
« Quand j'eus rendu compte au roi de la sou-
« mission de l'ambassadeur, je lui dis que pour « éviter à l'avenir de semblables inconvénients, « je croyais qu'il serait bon que Sa Majesté per- « mît que lorsque cet ambassadeur irait hors la « ville faire l'exercice de ses javelots, il y eût « une des brigades du prévôt de l'Ile de France « qui s'y trouvât pour empêcher la grande foule « de s'approcher de trop près. Sa Majesté agréa « la proposition en me « disant que c'était à con- « dition que cela se fit de manière que l'ambas- « sadeur n'eût pas lieu de croire que ces brigades « seraient là pour lui faire honneur. »
Le baron de Breteuil était un négociateur habile. Il avait l'oreille du roi et celle des ministres : il savait dompter Mehemet Riza Beg. Il se montra même plus avisé, en cette occurrence, que la police de M . d'Argenson, car il soupçonna, le premier, une nouvelle frime des Persans. Pour augmenter le courroux de leur maître, les domestiques de Son Excellence s'étaient plaints, en revenant des Champs-Elysées, que des filous leur eussent volé un plateau d'argent et quinze tasses de porcelaine avec leur support en filigrane d'argent. De nouvelles difficultés étaient à craindre avec un homme aussi furieux que Mehemet Riza Beg : la subtilité d'esprit de l'introducteur les prévint, en découvrant qu'aucun vol n'avait été commis au détriment de l'ambassadeur.
La leçon des journées des 15 mars et 23 mai
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ne fut pas perdue pour les Parisiens qui s'abstinrent, par la suite, d'assister aux exercices de l'ambassade persane, ou tout au moins surent garder les distances.
L'empressement des visiteurs à l'hôtel de la rue de Tournon dura par contre plus longtemps. A Charenton, l'affluence avait été considérable dans la maison de Dionis.Breteuil a constaté luimême que les carrosses s'alignaient en file devant la porte plus encore qu'à l'Opéra. A Versailles, après la cérémonie royale, une foule de courtisans avaient désiré contempler l'ambassadeur et, au cours des premières semaines, Saint-Olon, chargé de contresigner les billets d'audience, ne chôma guère.
Les femmes, qui se plaisent souvent à reprocher à l'autre sexe un défaut qu'elles connaissent bien, se distinguèrent par leur curiosité, et les dames de qualité ne furent pas les plus réservées. Son Excellence loin de repousser ces hommages s'en montra très flattée. Introduisant toutefois à Paris les mœurs persanes, elle ne voulut jamais admettre ensemble les hommes et les femmes. Il y eut des séries distinctes et l'on n'oserait affirmer qu'on ne fit jamais de tours de faveur. Au cours de ces réceptions, l'on servait du café et du sorbet, au son des violons, et le Persan, assis sur des tapis, fumait sa pipe. A vrai dire certaines personnes avaient des arrière-pensées, et
les gazettes se chargèrent d'en citer des exemples. Le Journal de Verdun raconte 1 qu'une « assez jolie fille de la moyenne réputation fut « offrir ses services à l'ambassadeur. On lui en « fit faire la proposition par son interprète, « ajoute la gazette. Son Excellence répondit « qu'il trouvait la femme tellement à son goût « qu'elle n'avait qu'à passer dans une cham- « bre voisine où l'un de ses gens lui couperait « la tête pour la porter en Perse comme une « rareté française. Il n'en fallut pas davantage « pour faire prendre la fuite à la donzelle et à « l'entremetteuse. » Si l'offre fut réelle, la fin du récit doit être inexacte. Mehemet Riza Beg était trop galant et de sang trop bouillant pour n'avoir pas été tenté. Le journaliste voulut sans doute rester discret pour ménager la pudeur de ses lectrices... Le baron de Breteuil donne en efïet à penser que l'hôtel de la rue de Tournon ne fut pas toujours le théâtre de scènes comiques. Gomment se serait-il avisé, si les mœurs et la décence y eussent été constamment sauvegardées, de conseiller amicalement au petit abbé Richard de se retirer au séminaire pendant le carême ? Cette suggestion partait d'un bon naturel : elle fut mal accueillie si l'on en juge par la riposte de l'abbé qui se plaignit en termes plutôt aigres-doux au marquis de Torcy en personne :