Lettre du 20 mars
port de marchandises ou de caravane par terre à travers la Turquie et même les droits de douane payés au grand seigneur atteignaient, à leur avis, un chiîïre encore moins considérable que le coût du détour par le cap de Bonne-Espérance. Ne fallait-il pas pour aller de France en Perse, par mer, une longue navigation qui obligeait à passer et repasser sous Féquateur, et gâtait les marchandises ? Ne risquait-on pas, en abandonnant les Echelles du Levant, de compromettre leur prospérité, de diminuer le fret du retour des navires français qui les visitaient ? Que deviendrait le privilège de Marseille pour l'introduction en France des soies, si FOcéan attirait dans ses ports les produits orientaux? Il convenait enfin de refuser les facilités excessives aux Persans et surtout aux Arméniens et de maintenir en vigueur Fédit rendu en 1687 pour leur interdire le commerce dans notre pays.
La tendance nettement conservatrice et protectionniste dominait dans les communications de la Chambre de commerce marseillaise, mais les intérêts généraux du royaume étaient à considérer.
Convaincu que les affaires avec la Perse seraient promptement réglées, Louis XIV avait désigné ses négociateurs aussitôt après la réception solennelle de Versailles. Leur qualité prouvait assez le prix qu'il attachait à la mission persane. Le marquis de Torcy, ministre et secrétaire d'Etat, le
comte de Pontchartrain, secrétaire d'Etat, et Nicolas Desmarets, ministre d'Etat et contrôleur général des Finances, étaient investis, par la confiance de Sa Majesté, des pouvoirs de conférer, négocier et traiter avec Mehemet Riza Beg. Le rang de ces plénipotentiaires, autant que l'accueil flatteur et magnifique fait à Son Excellence par Louis XI V, n'avaient pas manqué de surprendre même les étrangers, et une personne de confiance mandait d'Amsterdam, dès le mois de mars, au comte de Pontchartrain l, « que les Hollandais « voyaient déjà les Français leur enlever le com- « merce de Perse. À leur avis tout ce que nous « gagnions ou pouvions gagner leur était volé. » Mehemet Riza Beg avait-il par hasard raison en affirmant avec assurance que les Etats Généraux et l'Angleterre étaient jaloux de son voyage et de sa présence à Paris ?
Ces inquiétudes de rivaux purent, en tout cas, se prolonger plus de trois mois sans motif plausible, car Son Excellence n'était nullement pressée ; la vie agréable qu'elle menait en France, les dangers du voyage de retour en Perse ne lui faisaient pas souhaiter de terminer trop rapidement sa négociation. Les prétextes ne lui manquèrent pas pour retarder les entretiens sérieux. Il fallut cependant, le 13 juin, accepter une pre-