Ambigu-comique
Nicolas-Médard Audinot, acteur et auteur de la Comédie-Italienne, a été le fondateur du théâtre de l'Ambigu-Comique.
Son entreprise naquit du ressentiment et de l'indignation dont un homme est toujours animé quand il éprouve une grande injustice. Ayant essuyé un passe-droit à la Comédie-Italienne, il loua une baraque à la foire Saint-Germain, dans laquelle il établit des marionnettes, à qui il faisait jouer des comédies et des, opéras. Chaque figure imitait un acteur ou une actrice des Italiens. Polichinelle était censé le gentilhomme de la chambre en exercice, distribuant des faveurs et des grâces avec un grotesque à faire pouffer de rire. Cette caricature fit courir tout Paris;
Quand ses marionnettes commencèrent à s'épuiser, homme actif et intelligent, Âudinot imagina de bâtir une salle de spectacle ailleurs, afin d'abandonner la foire Saint-Germain : il loua un terrain sur le boulevard du Temple, et fit élever le théâtre de l'Ambigu- Comique dont l'inauguration eut lieu le 9 juillet 1769; mais la gêne que la police lui imposait relativement à ses critiques des autres spectacles nuisant beaucoup à l'intérêt du sien, il fit succéder bientôt des enfants à ses marionnettes.
Deux acteurs, comme lui disgraciés de la Comédie-Italienne, Moline et Plainchesne, devinrent ses fournisseurs habituels. La liberté qu'ils croyaient propre à ce genre de spectacle, leur donnait lieu d'y glisser souvent des choses plus que grivoises. D'abord les oisifs et la basoche s'y portèrent, ensuite les femmes de la cour ne dédaignèrent pas de s'y montrer; en peu de temps, ce petit spectacle devint le rendezvous de la cour et de la ville, et fut plus fréquenté que son voisin Nicolet même quand celui-ci montrait son fameux singe.
En 1771, des officiers aux gardes-françaises et d'autres régiments donnèrent une représentation publique sur le théâtre d'Àudinot. M. le duc de Choiseul, encore ministre de la guerre, ayant trouvé cette représentation fort indécente et indigne de l'état militaire, ordonna que tous les offî-
ciers qui y avaient pris part fussent mis au For-1'Evêque.
Mais cette punition n'eut pas lieu, par égard pour M. le duc de Chartres qui avait assisté au spectacle et avait beaucoup applaudi...
On lit dans les mémoires de Bachaumont de la même année 1771 : Les amateurs de théâtre sont enchantés de voir la foule se porter à l'&mbigu-Comique pour y applaudir une troupe d'enfants qui y font fureur; ils espèrent que cette troupe deviendra une espèce de séminaire, où se formeront des sujets d'autant meilleurs qu'ils annoncent déjà des dispositions décidées, et donnent les plus grandes espérances; mailles partisans des mœurs gémissent sincèrement sur cette invention qui va les corrompre jusque dans leur source, et qui par la licence introduite sur cette scène, en forme autant une école de libertinage que de talents dramatiques *.
Le Triomphe de l'amour et de l'amitié qui n'était autre chose que Topera à'Alceste, réduit et proportionné à ce théâtre, y attirait beaucoup de monde. Mgr l'archevêque de Paris se plaignit * au lieutenant-général de police de ce que, dans cet ouvrage il y avait un grand prêtre et un chœur de prêtres,
1. Nous pensons que, dans ces temps, il y avait beaucoup d'exagération et de jalousie.
2. On l'enverrait gentiment promener aujourd'hui, Mgr Tarcheveque.
dont les robes ressemblaient à des aubes.
Audinot représenta à M. de Sartines ,qu'à l'Opéra cela se pratiquait tous les jours ; que dans Athalie, à la Comédie-Française, toute la pompe des anciennes cérémonies judaïques était développée.
M. de Sartines n'ayant pris aucune mesure à ce sujet, Audinot continua de jouer sa pièce, et le public y courut. .
Avant la révolution, toutes les pièces des théâtres du boulevard étaient soumises à la censure des comédiens français et des comédiens italiens, qui pouvaient en permettre ou en empêcher la représentation.
En 1776, Préville remplissait les fonctions de censeur pour la Comédie-Française et Hesse pour le Théâtre-Italien.
Une chose que l'on aura peine à croire, c'est que les spectacles forains, toujours persécutés par les grands théâtres, jouissaient de beaucoup de liberté, et poussaient même la licence aussi loin que possible, mais pourvu qu'ils n'empiétassent jamais sur les privilèges des théâtres royaux; ce que l'on voulait avant tout, c'était que leurs ouvrages ne ressemblassent en rien à un.e œuvre dramatique, qu'ils n'eussent ni plan, ni conduite, ni style; quant à la morale, on s'en riait... Périssent les mœurs, plutôt qu'un principe dramatique.
On a affiché sur le boulevard du Temple une pièce intitulée Madelon Friquet , ou
Amant dessus, Amant dessous, Amant dedans. C'étaienttoutsimplement trois amants qui se cachaient, l'un sur une armoire, l'autre dessous, et le troisième dedans. Le titre était beaucoup plus obscène que la pièce. Pourquoi le tolérait-on? parce que, comme je viens de le dire, l'ouvrage n'avait pas forme de comédie, et que la dignité de MM. les comédiens du roi n'était pas compromise.
Audinot était comédien passable et auteur médiocre ; il n'a laissé qu'un petit opéra, le Tonnelier sur la réputation duquel il a vécu soixante ans, encore cette pièce n'avait-elle pas réussi dans l'origine ; car Quêtant, auteur du Maréchal, et de beaucoup d'ouvrages joués aux foires Saint- Germain et Saint- Laurent , la retoucha et la fît rejouer à la Comédie-Italienne en 1765. Eilç resta longtemps au répertoire. La Dame blanche porta malheur au Tonnelier; à la deuxième représentation de cet opéra, le Tonnelier fut sifflé si horriblement, qu'il n'a oncques depuis reparu sur l'affiche.
Audinot tenait au théâtre les rôles dits à tablier, emploi que Chenard a illustré depuis à l'Opéra-Comique. Il paraît qu'Audinot avait des manières très robustes en scène, car on dit de lui : Audinot a rendu au -naturel la grossièreté des mœurs du peuple.
Son théâtre fut, comme tous les petits
spectacles en butte à la haine et à la jalousie des grands; mais une circonstance, heureuse pour lui, consolida son succès.
En 1772 J , madame Dubarry qui cherchait « tous les moyens de distraire le roi, que » l'ennui gagnait aisément, avait imaginé » de faire venir Audinot jouer à Choisy, » avec ses petits enfants 2 . C'était la pre- » mière fois que ce directeur forain part raissait devant S. M. On a donné d'a- » bord : Il n'y a plus d'enfants, petite co- » médie en prose d'un sieur de Nougaret » où il y a de la naïveté, mais des scènes » d'une morale peu épurée. La Guinguette, » ambigu-comique deM. Plainchesne. C'est » une image riante et spirituelle de ce qui » se passe dans les tavernes, un joli Té- » niers. On a fini par ie Chat botté, ballet- » pantomime du sieur Arnould, on n'a pas » même oublié la Fricassée, contredanse » très polissonne. Madame Dubarry s'a- » musait infiniment, et riait à gorge dé- » ployée; le roi souriait quelquefois. En » général ce divertissement n'a pas paru » l'affecter beaucoup. »
Peu à peu Audinot devint plus scrupuleux sur le choix des ouvrages qu'il faisait représenter par ses petits comédiens.
L'abbé Delille a peint l'empressement du