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LE FOYER... TRISTE DE L'AMBIGU... PEU COMIQUE

Est-ce bien un foyer que cette pièce terne, froide, mal éclairée, aux murailles de laquelle sont pour ainsi dire, cloués deux bancs noirs usés, vermoulus, sur lesquels on ne peut s'asseoir qu'avec la plus grande circonspection, pour peu que 1 on tienne à conserver ses vêtements intacts des graisses d'huile ou de suie.

Presque jamais on n'a connu le véritable directeur de ce théâtre, et le plus souvent on en comptait quatre ou cinq à la fois qui faisaient mouvoir la machine. Celui-ci était administrateur, c'était un lion ; celui-là jugeait les ouvrages, c'était un bailleur de fonds; un autre dirigeait la scène, montait les pièces, c'était un homme du monde qui^ pour la première fois, visitait les coulisses

d'un théâtre. Le moyen après cela de s'entendre? Aussi, que devait-il arriver? Ce qui est arrivé en effet, une culbute.

La faute, certes, n'en est ni aux artistes de talent qui glissent dans ce triste foyer, ni à ce peuple de dramaturges fraternellement mêlé à ses interprètes.

Là, Bouchardy dédaigne de marcher comme tout le monde sur les grandes routes, et ne se plaît que dans les dédales d'une intrigue dont le fil d'Ariane peut à peine vous montrer les mille détours ; Bouchardy dont le génie inventif ne veut pas Sue vous le compreniez tout d'abord et qui onne des coups de pied à la raison, à là logique, pour trouver une folie, une absurdité qu'il torture, qu'il pétrit à son gré, et qui parvient, par des moyens à lui seul connus, à vous intéresser, à vous émouvoir, à vous arracher des larmes.

Quel crâne que le crâne de ce Bouchardy, s'est un jour écrié Jules Janin. En effet, ce Bouchardy aurait débrouillé le chaos, si Dieu n'avait pas été là pour lui en épargner la besogne.

Avec une intelligence moins vaste et moins tracassière; mais avec des moyens ingénieux qui ne manquent jamais leur effet, là se promène aussi Charles Desnoyers, dont les succès eussent enrichi tant de scènes, fécond parmi les plus féconds, et dont la verve loin de s'attiédir semble puiser tou-

jours de nouvelles forces dans les bravos de la foule.

Si j'inscris le nom de Frédéric Soulié audessous de ceux de Desnoyers et de Bouchardv, ce n'est pas au moins pour le classer. Vous savez tous le poste qu'il devrait occuper, vous qui avez assisté à ses triomphes sur toutes les grandes scènes de la capitale ; vous qui avez lu ; vous qui avez dévoré tant et de si belles pages dans cinquante volumes jetés à la curiosité publique.

Laboullée est là aussi, sachante merveille qu'il y sera bien reçu; et si vous n'y rencontrez pas plus souvent Montigny à côté de ses collaborateurs, c'est que la Gaîté le réclame et que l'avare Achéron ne lâche point sa proie. Charles Lafont y a droit à un fauteuil privilégié; aussi l'y trouvé-t-on quelquefois assis sur la modeste banquette dont je vous ai parlé. Charles Lafont et Mallenlle sont plus que des espérances. Les coups de maître ont déjà porté.

Le foyer de l'Ambigu se pare de ces gloires littéraires, et vous comprendrez que les artistes de ce théâtre acceptent avec bonheur les rôles qui leur sont confiés.

Vous y voyez bras dessus, bras dessous, Mélingue et Théodorine, sa femme dont vous connaissez la puissance.

Là encore, mademoiselle Martin, belle femme complète, brune, ardente, aux regards espagnols et se plaisant pour ainsi

dire à gâter ses heureuses qualités par une recherche, une afféterie qu elle prend pour de la grâce et qui n'en est que la parodie.

Mademoiselle Martin que je ne veux pas séparer de madame Darcet, dans la crainte de les affliger toutes deux, véritable saulepleureur se balançant à toute brise, refusant de marcher comme on marche, de parler comme on parle, de tousser comme on tousse, visant à l'originalité et touchant au ridicule, actrice pleine d'âme et de force, mais se jetant à côté du vrai pour être spéciale, se déhanchant pour montrer son élasticité de bambou et décolorant à plaisir les heureux dons qu'elle a reçus du ciel. En vérité on serait tenté de battre, de pincer et de mordre une femme qui, par une aberration fatale a compromis son présent et tué son avenir.

Madame Darcet et ses lunettes bleues arrivent de Saint-Pétersbourg. Cette actrice est élégante et bonne diseuse ; mais les glaces de la Neva ont jeté du froid sur ses manières et il paraît que l'influence de mademoiselle Martin ne se fait pas sentir chez son inséparable.

A force d'études et de patience, mademoiselle Fierville qui a débuté à Chantereine, a perdu ses premiers défauts, elle a acquis de précieuses qualités, et la voilà bien vue, bien fêtée du public et de ses camarades au foyer ; car elle est bonne ac-

trice devant la rampe et excellente fille dans le monde.

Albert et Saint-Ernest n'attendent pas longtemps les bons rôles des* ouvrages; les rôles viennent à eux sans que ces deux artistes fassent un pas pour les accaparer, et quand ils les tiennent ils les gardent bien.

Ce sont deux comédiens de bon goût qui seraient dans le monde ce qu'ils sont au foyer.

Leur serre-file sont MM. Saint-Firmin, Salvador, Cueillier et Chilly ; ces derniers savent parfois victorieusement se placer au premier rang.

Cette description de V ancien foyer qui nous reporte à vingt-neuf années en arrière, est due à la plume de Af. Etienne Arago, jadis auteur dramatique célèbre aujourd'hui ambassadeur de France à Genève. (!)

Le foyer, local ierne, froid, mal éclairé, est un lieu d'adulations perpétuelles; c'est à qui se fera des compliments ; on y vit dans une atmosphère de félicitations. De temps à autre, un homme passe avec un manuscrit sous le bras : alors les artistes sortent de leurs loges et restent sur le seuil de la porte, absolument comme les habitants du village où l'on signale un rare étranger.

Fort camarades, d'ailleurs, ils se tutoient, s'appellent par leurs petits noms et font joujou comme des enfants. L'été, c'est le cerceau, le bouchon dans la cour du théâtre; l'hiver on s'offre des petits bouquets, on danse à la corde en disant : « Gastellano pas sage, lui n'aura pas de confitures. »

Bref, une crèche de famille où l'on s'incline respectueusement devant l'idole en vedette sur l'affiche du jour.

Il doit y avoir un magasin d'accessoires, une armoire pleine de raquettes, volants, balles et toupies, à l'usage des deux sexes, et je ne serais pas étonné qu'on leur distribuât des bonbons à la fin de la-semaine.

Celui qui s'est le mieux conduit reçoit un encouragement à la visite que fait parfois l'ancien directeur, M. de Chilly qui est resté le général en chef de son ancienne troupe.

Rien de changé. Moins d'artistes, de visiteurs et de gaîté que jamais, mais mieux balayé, mieux épousseté et mieux éclairé, ce qui ferait croire (mais ce qui n'est pas) que plus une scène est en baisse, plus son foyer d'acteurs est en hausse.

Foyer toujours aussi nul, mais repeint à neuf; carreaux des croisées bien clairs, bien nets, ce qui permet le soir, aux artistes, de voir brûler ^ous leur nez, les becs de gaz du transparent vitré sur lequel se dessinent en lettres assez ternes et de couleur, les titres des pièces en cours de représentations.

Ce système économique a soufflé du coup les feux étincelants des rampes, motifs et lettres au gaz qui étaient d'un effet bien plus réjouissant aux regards.

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