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L'AMBIGU REDORÉ SUR TRANCHE

C'est l'Ambigu, puisque l'affiche nous l'affirme, mais ce n'est plus l'Ambigu ! Figurezvous un théâtre doré sur tranche, comme les livres que l'on nous donnait en prix, propre, coquet, pimpant, entièrement remis à neuf, depuis le cuir des fauteuils jus-

qu'au velours des tentures, éclairé comme si M. Chabrié n'avait point offert son système dans le but d'économiser les frais de gaz et de toucher quelques louis de plus par soirée.

M. Billion, lui-même, s'il est entré hier soir dans la salle, a dû ressortir brusquement en disant au contrôle :

— Pardon, messieurs, je me suis trompé de théâtre !

Ce qui faisait l'Ambigu, en effet, c'était la légende de Billion et des misérables; des directeurs, amis du progrès, viennent de passer l'éponge sur cette fameuse légende, en nettoyant les moindres peintures de la salle.

On a fait disparaître jusqu'à cette fameuse inscription, gravée au couteau par un des musicieqs de l'orchestre sur la planche de la rampe, et qui faisait le bonheur de notre ami Gaston Jollivet.

Depuis plus de vingt ans, chaque fois que Jollivet allait s'asseoir dans sa stalle des premières, il retrouvait le nom d'un des musiciens de jadis, péniblement incrusté dans la fameuse planche :

Labalte, 1850.

Si notre collaborateur paraissait si navré hier soir, c'est que le nom de Labalte avait disparu sous une double couche de mastic et de peinture.

Nous possédons, à dater d'aujourd'hui, un nouveau théâtre de drame qui rappelle l'ancienne Porte-Saint-Martin, mais plus d'Ambigu.

On a eu beau crier, réclamer auprès de MM. Fischer et Beaugé. Coeurs secs, ils sont restés inflexibles !

Il est venu dans leur cabinet une députation de rats qui ont dit :

— Vous nous laisserez bien un petit coin pour vivre, ne fût-ce que dans un magasin de décors!

Ils ont tout balayé.

Infortuné Billion, que va-t-il devenir? La situation de ce malheureux est horrible, quand on songe à ce qu'il fut, à ce qu'il devint et à ce qu'il est aujourd'hui.

Il y avait, il y a de longues années, sur le boulevard du Crime, à côté de la loge de madame Saqui, une baraque de Funambules, fort courue par le peuple, adorée destitis.

Trois personnages faisaient la parade :

un pierrot, un pauvre diable qui se logeait chaque soir dans une peau d'ours, et la victime de toute la maison, le gras d'huile de céans, qui, les lampes faites, la rampe allumée, recevait les coups de pied et les renfoncements.

Le pierrot, dont le nom m'échappe, mourut avant d'être célèbre. L'ours, c'était Frédérick-Lemaître. Le gras d'huile, la victime, M. Billion.

On sait le chemin immense qu'a fait Frédérick-Lemaître dans l'art dramatique.

Quant à M. Billion, il avait renoncé tout d'abord à ces succès qui se traduisaient pour lui en bourrades sans fin. Quittant la baraque, il achetait, sur ses économies, une fabrique d'argenterie plaquée et commençait le commerce, où il réussissait.

En 1848, il fut repris d'idées artistiques et sollicita le privilège du Théâtre -Historique, qu'il obtint, non sans de lourdes charges. L'arriéré restant à payer représentait une somme importante; mais le nouveau directeur était économe, je ne veux pas dire plus. 11 fît si bien qu'il arriva.

On sait l'existence du malheureux directeur. Les journaux finirent par la lui rendre impossible. Grâce à eux, Pavarice de M. Billion est devenue légendaire; en outre, il ne s'est jamais dit une naïveté, une calinotade dans un théâtre, sans qu'on la lui fît endosser.

Le pauvre Billion continuait à jouer le rôle qu'il avait autrefois aux Funambules.

On ferait un volume des mots attribués à l'ancien directeur de l'Ambigu, et je n'ai pas à les rappeler ici.

Quant à son avarice, elle est et restera typique.

C'est lui qui reprochait à un musicien de ne pas faire sa partie dans l'orchestre.

3i FOYERS ET COULISSES

— Mais je compte des pauses, fît le musicien.

— Je ne vous ai pas engagé pour compter des pauses, exclama furieusement le directeur, mais m'en pour jouer de votre instrument.

C'est M. Billion encore qui avait imaginé d'économiser un coup sur les trois pour annoncer le lever du rideau.

Le régisseur avait ordre de ne frapper que deux coups au lieu de trois, pour éviter en partie l'usure du bâton et du plancher de la scène.

Hélas! M. Billion, si habile, si économe, finit par croire à l'existence de mines de charbon dans la plaine Saint-Denis, il se laissa entraîner dans de fausses spéculations, et toute sa fortune, amassée sou à sou, disparut dans la catastrophe.

L'Ambigu, aujourd'hui,. a fait peau neuve.

C'est, à cette heure, une des jolies salles de Paris. Chose inouïe ! on y marche sur des tapis moelleux. Les stalles étroites ont été transformées en fauteuils aussi larges que commodes. On peut s'asseoir!... Quant au luxe de la mise en scène, il ne m'appartient pas de vous le décrire; mais laissezmoi vous dire qu'une partie de ces décors, de ces riches costumes, proviennent des dépouilles opimes du malheureux Billion.

La nouvelle direction a retrouvé, dans les magasins, des trésors dont M. Billon ne

se servait pas, toujours par économie ; et, au milieu de ces richesses, il montait des drames avec des toiles de fond dont M.

Fouché lui-même, — la myopie faite homme, — voyait les trous aux jours de première représentation. MM. Fischer et Beaugé comptaient rendre à l'Ambigu son ancienne splendeur.

Un journal puissant disait dans sa soirée théâtrale :

On a fait à YOfficier de fortune une salle toute neuve, étincelante, éblouissante. Il n'y reste plus rien de l'ancien Ambigu. Billion s'écrierait s'il entrait là- dedans, en voyant de vrai cuir sur de vrais fauteuils, de vrais tapis dans des couloirs vraiment éclairés, de vraies moulures sur un vrai plafond, et des fleurs et des dorures partout :

— Ah ! mon Dieu ! comme on m'a détérioré mon pauvre théâtre !

Plaisanterie à part, l'Ambigu est maintenant un théâtre splendide. On y a dépensé des sommes folles. On voit bien que' les directeurs, s'ils ne sont pas des officiers, sont du moins des hommes de fortune. Tout a changé de physionomie. Tout a été réparé :

foyer, couloirs, loges. On a supprimé à l'orchestre et au balcon un rang de fau-

teuils. On peut maintenant y passer et s'y asseoir sans en sortir réduit à l'état de hareng-saur.

Les bureaux de l'administration eux-mêmes ont été remis à neuf. Ce ne sont plus lès bureaux poussiéreux, à sièges vermoulus, à canapés é ventres, à rideaux fanés qui faisaient tant de peine à ce pauvre M. Moreau-Sainti, l'associé de Billion.

Dans les premiers jours de son installation, l'ancien directeur des Folies-Dramatiques vit entrer un jour dans son cabinet trois personnes à la fois qui venaient pour une affaire très importante.

L'infortuné jeta autour de lui un regard de détresse.

— Messieurs, dit-il ensuite en rougissant, je vous demande bien pardon ; mais nous ne sommes pas encore complètement installés ; je n'ai qu'une chaise à vous offrir, et je ne la crois pas très solide.

— Cela ne fait rien, répondit en riant un des visiteurs qui connaissait l'avarice proverbiale de Billion, nous nous asseoirons l'un après l'autre. Le moins lourd d'entre nous va commencer pour l'essayer.

Sous le second, la chaise cassa au moment où Billion entrait.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria l'infortuné directeur, encore une recette perdue !

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