‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 123 sur 123 · TOME IL · texte numérisé non relu

TOME IL

bord opposé à celui que franchissaient les matelots français.

Le capitaine Mordeille, sentant que le succès de leur évasion dépendait de la rapidité de leur fuite, fit couper le câble et appareiller tout de suite. La certitude qu'on ne manquerait point de le chercher le long des côtes de la Catalogne, dans la pensée qu'il se serait efforcé de gagner le point du littoral français le plus voisin, ne le laissa point balancer à mettre son cap en mer.

Deux jours après cette tentative périlleuse» exécutée avec tant de bonheur, cette prise, portant en tête de bois les couleurs françaises audessus du pavillon espagnol renversé, entrait dans le port de Toulon, où le capitaine Mordeille et ses intrépides compagnons reçurent les félicitations du corps entier de la marine.

Auprès de cet acte d'adresse et de courage, nous citerons une affaire d'une plus sanglante intrépidité.

La Citoyenne Française était à cette époque un des plus beaux corsaires qui fussent sortis des chantiers de la Gironde. Vingt-six pièces de 8 et de 13 lui formaient une batterie complète, 6 obusiers armaient ses gaillards.

Équipé et espalmé avec un luxe qui eût fait envie à un bâtiment de l'Etat, ce navire surpassait encore sa beauté extérieure par ses qualités nautiques.

Il croisait, le 13 mai, par le 24° 22* de latitude nord, et le 15° de longitude, méridien de Paris. La journée avait été très-fatigante pour son équipage ; un brig anglais et une galiote hambourgeoise avaient été déjà amarinés et expédiés par lui vers les côtes de France, lorsque, sur les quatre heures du soir, une nouvelle voile fut signalée par ses gabiers de vigie.

Ordre fut aussitôt donné de gouverner dessus. Le capitaine, jugeant, au caractère nautique de ce navire, que c& devait être un vaisseau de la compagnie des Indes, continua de marcher sans nul égard pour sa grosseur.

Ce ne fut que lorsque, arrivé dans le rayon du boulet, le bâtiment anglais, présentant lentement le travers, lui montra sa longue et noire batterie, que le corsaire français reconnut une de ces fortet frégates que l'amirauté britannique avait fait construire durant la guerre de l'indépendance américaine.

Bien que l'excellence de la marche de son navire donnât au capitaine Dubedat la certitude d'échapper à cet ennemi, s'il eût voùbi prendre chasse, il jugea qu'il s'était trop avancé pour pouvoir adopter honorablement ce parti. Il ne songea qu'à combattre.

L'affaire s'engagea aussitôt.

La pensée de l'officier français fut d'en brusquer le dénouement par un abordage ; mais le feu de mousqueterie, qui embrasa le pont et les hunes de ''ennemi, lui ayant révélé que cette

frégate avait une nombreuse garnison de sol* dais, il renonça à cette tentative. Laissant donc arriver, il vint se poster vergue à vergue de l'ennemi, et commença un feu que cette courte distance rendit terrible. Plein d'ardeur au milieu de l'ouragan de plomb et de fer qui enveloppait les deux navires, il se multipliait pour recommander partout l'activité et le sang-froid, lors* qu'un boulet le frappa dans la poitrine.

L'équipage français ne s'aperçut point de la perte de son chef; le citoyen Régal, premier lieutenant, prit aussitôt le commandement à sa place, et le combat, loin de se ralentir, ne fit que redoubler de fureur.

Depuis deux heures et demie régnait cet en* gngement acharné ; les ponts des deux navires étaient jonchés de morts, leurs murailles étaient criblées. L'anglais avait perdu tour à tour son beaupré et son mât de misaine, lorsque, redoutant l'issue d'un engagement si meurtrier, il parvint à saisir le vent et à prendre la fuite/

Le bâtiment français s'attacha à son sillage en poussant des cris de victoire; mais, forcé de jumeler sa mûture, entamée par les boulets, il lui fallut reponcer à l'espoir de compléter son triomphe par une action nouvelle.

Plusieurs affaires dont les eaux de la Manche furent le théâtre, la prise d'un cutter jersiais par le lougre le Républicain, ou l'enlèvement d'un fort navire de commerce par une barque de pécheurs boulonnais, pourraient figurer dignement auprès de ce combat glorieux, si nous ne préférions clore cet aperçu de l'intrépidité de nos croi$eur$ par un exploit du capitaine Gharabot, qui rappelle ce qu'offre de plus merveilleux l'histoire presque incroyable des flibustiers.

Le Mouraille, brig de 12 canons, commandé par ce brave officier, regagnait, après une course productive, mais fatigante et périlleuse, le port de Marseille, qu'il avait quitté depuis plusieurs mois, lorsqu'il fut assailli dans le golfe de Lyon par un ouragan terrible.

Durant trente-six heures, complètement à sec de voiles, il fuit à travers une mer d'écume devant cette bourrasque impétueuse. Lorsqu'après avoir soufflé une nuit et deux jours entiers, ce coup de vent tomba subitement, le Mouraille recevait par ses nombreuses voies d'eau la mer avec tant d'abondance, que le capitaine Gharabot, qui avait été déjà contraint, pour ne pas voir sombrer son navire, de se priver de son artillerie, fut encore forcé de faire abattre sa mâture : cette détermination ne sauva point le bâtiment. Les secousses que lui causaient encore les lames roulant en barres immenses, ne laissaient point atelots, quelque ardeur qu'Us apportassent

au travail, l'espoir de franchir les pompes.

Le citoyen Gharabot, s'apercevant que le bâtiment ne pouvait tarder de disparaître sous ses pieds, ordonna de mettre les embarcations à la mer. Elles consistaient eu une chaloupe, un canot et une yole. On y déposa à la bâte des provisions et une boussole. Chacune reçut un nombre d'hommes proportionnel à sa grandeur, et on abandonna le navire, sur lequel passèrent aussitôt les vagues.

Malgré les efforts qu'elles firent pour nager de conserve, ces embarcations ne tardèrent point à être séparées par la force des lames. Depuis plusieurs neures déjà, les hommes qui montaient la chaloupe avaient perdu le canot de vue, lorsque l'un d'eux, dont les regards n'avaient cessé de le chercher à leur horizon très-borné, s'écria avec force : Navire t Tous les yeux se fixèrent sur lui d'abord , puis vers la direction dans la* quelle ses yeux et sa main étaient tendus.

On ne vit rien au premier moment, mais lorsque vint l'accalmie, on put distinguer en effet un bâtiment, dont l'élévation de la houle ne permettait d'apercevoir que les hauts-mâts. Ce fut alors un sentiment de joie inexprimable pour ces hommes entassés sur un frêle bateau que chaque vague pouvait engloutir.

On fit route aussitôt vers ce bâtiment, qui luimême semblait venir dans la direction de la chaloupe. Cette marche durait depuis quelques instans, lorsque Charabot, dont les yeux étaient attachés au navire en vue, se retourna vers ses compagnons.

t Vous voyez bien, garçons, ce brig qui court sur nous, c'est quelque recruteur des pontons anglais; nous laisserons-nous tranquillement amariner par cette espèce de patache?

— Il faut l'enlever, dirent plusieurs voix.

— Il faut l'enlever, répétèrent tous les matelots; et chacun consulta l'arme dont il pouvait jouer dans ce coup de main : l'un, son couteau ; l'autre, des pistolets, dont il renouvela les amorces; celui-ci, une hache; celui-là enfin, faute d'un autre instrument, se promit bien de ne pas dédaigner son aviron.

La force de la houle permit à la chaloupe de s'approcher très -près du bâtiment, sans être aperçue. Il ne lui fallut que quelques instans pour l'accoster, une fois qu'elle eût été découverte par l'équipage ; mais tous ceux qui la montaient s'étant élancés d'un bond sur le tillac ennemi, ils en furent maîtres avant que les Anglais, alors dans l'entre-pont, eussent pu accourir aux cris des hommes de bordée. Le combat ne fut donc ni long ni sanglant ; l'opinion publique ne l'en regarda pas comme moins glorieux.

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