DES FRANCS
On a beaucoup parlé des Francs : l'origine, le caractère, les mœurs de ces heureux conquérans ont fourni de graves sujets de discussion à tous les historiens. On a placé leur berceau tantôt ù Tune, tantôt à l'autre extrémité, mais toujours au Tond des bois séculaires de l'Allemagne. On les a faits guerriers et chasseurs ; on a vanté leur hospitalité généreuse ; on a dit qu'ils aimaient à la folie les femmes et les festins, qu'ils étaient passionnés pour la gloire et pour les combats; et, croyant achever le portrait des fondateurs de la monarchie française, on les a représentés doués d'une vivacité bruyante, qui explique assez leur esprit aventureux, mais que, sans l'exemple de presque toutes les nations sauvages, on aurait peine à concilier avec cette nonchalance, ce goût voluptueux du repos dont ils faisaient leur bonheur*
Hais, ni ce tableau de brillantes qualités, ni la peinture non moins fantastique des vices qu'on leurattribue, ne nous font connaître davantage le peuple qui a donné son nom à la France. Mous .» Ton. II.
n'avons là que les débris d'une statue colossale : ce qui manque nous empêchera toujours de déterminer sa taille et son mouvement. Il ne suffit pas cependant de classer les Francs parmi les races de la Germanie ; ils existaient avant qu'ils parussent mêlés aux habitans de ces contrées, et leur histoire devance de quelquessiècles l'histoire générale des irruptions des Barbares. Pourquoi ne seraient-ils pas les enfans primitifs de ces Daces qui passèrent en Europe par les terres les plus septentrionales, s'établirent de l'autre côté du Danube vers les vastes régions de la Transylvanie, du pays moldave et de la Yalachie, et finirent par s'emparer des provinces teutoniques? Pourquoi leur assignerait-on pour demeure Tin* térieur de la Germanie plutôt que les côtes de la mer Noire? C'est là qu'ils se présentent pour la première fois et qu'ils étonnent par leur audace les lâches successeurs des Romains ; c'est là qu'ils se prennent corpsà corpsavecle géant décrépit du vieux monde. Avant de lui déchirer son manteau impérial, et de se parer des lambeaux ensanglantés qu'ils partagèrent avec les autres Barbares» les Francs avaient bravé la colère des Césars presque aux portes de leur grande basilique : ils ne furent soldats dans les Gaules qu'après avoir été pirates dans le Bosphore; leurs victoires sur mer avaient précédé leurs conquêtes sur le continent; la marche triomphale qu'ils commencent aux bords
du Rhio, et qu'ils poursuivent jasqu au pied des Pyrénées, n'est que l'accomplissement d'une carrière annoncée, trois siècles auparavant» parleur navigation heureuse depuis le détroit d'Emiale jusqu'aux flots éloignés de l'Océan.
Sidesexpéditionsmoinsbardiesontlieudenous surprendre, lors même que nous les voyons entreprises par les Phéniciens et les Carthaginois, ces vieux navigateurs, héritiers de l'expérience nautique de plusieurs siècles et possesseurs de cartes et d'instrumens qui leur rendaient plus facile l'art compliqué du pilotage, une course de trois mille lieues, à travers le labyrinthe confus de l'Archipel, au milieu des courans de la Méditerranée, sur lesécueils de l'Atlantique, ne doitelle pas nous sembler incroyable, si l'on regarde les Francs comme étrangers à la navigation? Il ne faut pas cependant croire qu'ils formassent une nation maritime telle que de nos jours l'Angleterre ou les Etats-Unis, la Hollande après son émancipation, ou la Grèce môme lorsque les empereurs y transférèrent le siège de leur gouvernement. Pour se faire une idée plus exacte de la marine des Francs, on doit la comparer à celle des régences barbaresques du seizième siècle. Quelques aventuriers allaient chercher loin de leurs huttes la dlme que tous les peuples, sous le poids du besoin, ont prise toujours sur les nations plus riches, quand ils ont eu le courage de l'exiger. Les historiens nous font des récits effnjraBs de la cupidité de ces Barbares ; ils représentent Contes leurs actions comme des exploits d'un brigandage coupable, ils auraient voulu les exterminer comme des bêtes fauves dont l'instinct se réduisait au meurtre et à la dévastation. Cela prouve seulement que les Francs n'ont pas eu des écrivains, et que leur histoire a été faite pour plaire à leurs ennemis. 11 serait curieux de voir quelques annales de la société romaine, de cette société si polie, si belle et si vantée par nous, rédigées par un Franc ou par un Vandale. Nous apprendrions peut-être que ces barbares possédaient des vertus qui auraient honoré les grands hommes de h nation civilisatrice, et que leur conduite était plus que justifiée par le plus noir des crimes de la part de leurs adversaires, celui d'une invasion dont le but était l'esclavage du monde entier. Si quelques portions de leur territoire devenait la proie (Tune force supérieure, fallait-il abandonner le tombeau de ses pères? fallait-il se \ courber sous le joug des conquérons ! Le choix ' n'était pas douteux pour des hommes qui n'aimaient pas la vie sans la liberté. Ils formaient de , nouveaux établissemens ; partout oit la terre leur - offrait un passage, ils trouvaient le chemin de leur patrie ; mais le Iabarum les suivait aussi comme une étoile de malheur; à peine s'ils pouvaient se livrer au sommeil au milieu des marais, sur les rocs, dans les forêts, que l'aigle était là, comme au temps des Césars, pour les éveiller avec
son cri de mort. Le sort de ces peuples ne fut pas plus paciGque après que l'ambition des empereurs parut se contenter de l'héritage d'Auguste, et qu'on fixa définitivement les bornes de l'Empire : les Francs surtout ne manquèrent jamais de motifs de querelles et de ressentiment. Situés près desgarnisonsde8provinceslimitrophes,ilsétaient vexés continuellement par une troupe insolente et sans discipline ; des insultes répétées venaient sans cesse réveiller des haines mal assoupies dans un peuple qui n'était ni plus endurant ni moins vindicatif que le reste des Barbares. De cette manière la guerre était pour eux une condition de leur existence, et le besoin de vengeance qui présente ces races comme les plus sauvages de l'espèce humaine devait en être le résultat nécessaire.
Toutefois le continent ne suffisait pas à cette rage de combats et à cette avarice qui formaient les deux traits saillans du caractère des Francs. Repoussés parles vieilles légions qui défendaient les frontières, ils lançaient à la mer leurs frêles carabes et attaquaient les navires 1 ibouriens, chargés des trésors de l'industrie et du commerce des peuples civilisés. Leur courage n'était pas moins surprenant que leur adresse. La présence des bâtimens de guerre n'empêchait pas qu'ils fondissent sur leur proie comme le requin fond sur le matelot qui tombe dans la mer à la portée de ses dents. Leurs manœuvres étaient promptes; ils se servaient rarement de voiles ; les rames qu'ils employaient dans la mer étaient beaucoup plus longues que celles dont ils faisaient usage dans les fleuves et dans les lagunes; leurs carabes étaient construits d'osier et doublés à l'extérieur en cuir ; mais au lieu de ressembler par la forme aux barques rondes et grossières des autres Barbares, ils étaient longs et étroits comme les brigandins des Saxons, et pouvaient voguer à l'avant et à l'arrière, sans changer de bord, à peu près de la même manière que lespraos de l'archipel Indien. Quoique les Francs aimassent la gloire et qu'ils n'eussent jamais tourné le dos dans un duel, ils ne croyaient pas qu'il y eût de la honte à fuir dans une bataille devant un ennemi plus nombreux. Toujours à la poursuite des navires marchands, ils évitaient de rencontrer les vaisseaux de guerre; mais lorsqu'ils étaient chassés par la flotte impériale, ils voltigeaient autour de ses galères, et semblaient avoir du plaisir h provoquer une colère impuissante ; parfois ils enlevaient des prises sous l'éperon même du vaisseau qui les protégeait; enfin, pressés par une ligne plus étendue, ils regagnaient leurs côtes et disparaissaient dans les marais (1).
(t) Quelques siècle* plus tard, cette tactique, mi me par les habitua nou?eauxde ces contrées, a fait croire qu ils se cachaient sous les eaux avec leurs barques, et qu'ils J restaient tout le temps que l'ennemi se tenait à leur vue.
« S'il leur arrive, dit le sieur Des Hayes, d'être poursui- « vis par les galères du Grand-Seigneur, ils se sauvent
Le fretour des hmmei de la mer produisait une réYolution dans leurs peuplades. D'abord ils étaient considérés comme des héros par tous, et la plupart les écoutaient comme des dieux. Leurs récits, empreints du charme irrésistible que le merveilleux exercera toujours sur le cœur humain, éveillaient une foule de passions dans la jeunesse la plus turbulente et la plus avide de gloire et de butin. Chaque expédition nouvelle Ait plus nombreuse que celle qui l'avait
!)récédée ; la marine devint le goût dominant de a nation, et les carabes des Francs couvrirent bientôt les passages lés plus fréquentés du Bosphore, de la mer Noire et de la Méditerranée, Comme ils dédaignèrent plus tard la condition de laboureur, ils méprisaient alors la pèche et le trafic du cabotage. Jamais nn Franc ne comprit la patience du pécheur qui, s'emprisonnant lui-même dans sa nacelle, passait des jours en-* tiers à laisser tomber ses bras dans la faiblesse d'un enfant. Le commerce n'était pas plus noble à leurs yeux que l'occupation servile des pécheurs; dans l'opinion de ces guerriers, transporter des objets pour les offrir à l'étranger en échange d'un salaire, c'était accepter l'esclavage, en se vendant soi-même. Ils n'estimaient rien hors la guerre, et lorsqu'ils se firent marins, ce fut pour la porter sur les flots.
Une circonstance extraordinaire développa toute l'énergie dont les Francs étaient capables, et peut-être fixa la destinée de leur nation. L'Empire était encombré de prisonniers barbares ; il fallait transférer souvent leurs dépôts pour éviter l'insurrection, et quand le gouvernement, qui s'était fait aussi spéculateur, ne pouvait tirer parti de la vente de ses esclaves, il les envoyait a une de sea flottes pour le service des galères. Parmi ceux qui furent destinés à la station de Selence, il y avait un petit nombre de Francs. Leur sort était d'autant plus misérable que les Romains et les Grecs avaient pour eux la haine la plus féroce. D'injustes punitions, des affronts non mérités, nn double travail, une mauvaise nourriture, tout ce qui porte au désespoir, leur fit concevoir un projet que le succès pouvait seul
justifier. Leur plan résolu, ils attendent pour 'exécution que la flotte soit divisée en deux ou trois corps destinés aux croisières de la station. Le moment arrive en effet : deux divisions met* tentà la voile, Tune le long des côtes vers l'est, l'autre aussi rasant la côte vers le point opposé. La nuit était sombre ; les Francs se donnent le signal convenu, sautent sur les sentinelles qu'ils jettent dans la mer, passent au fil de l'épée les
« tcrs les Palus-Méotides. Quand ils ont gajçné ces tnaré* « cage», ils enfoncent leurs barques sous l'eau où ils de* « meurent long-temps cachés* Us font usage de certaines « cannes assez longues, dont ifs ont un bout dans leur bou* « che , et l'autre, pour respirer hors de l'eau. -
La candeur eu f ai Une du ttettr Du Jiayet n'a pu besoin ëe commentaire.
équipages et les soldats, coupent les câbles et voguent au large avec la célérité de la foudre. Le reste de la division ne tarda pas à s'apercevoir de l'absence de quatre vaisseaux * on voul donner la chasse aux fugitifs, mais le préfet de la flotte, dont il fallait l'ordre, ne joignit la division stationnaire que deux jours après l'évasion des prisonniers.
Tous les efforts de ce chef irrité pour les atteindre furent inutiles. 11 les croyait affalés sur les côtes voisines et ne s'en éloignait pas, dans l'espérance de les découvrir. Les Francs, dans la crainte d'être poursuivis ou de rencontrer quelque forte division de la marine impériale, avaient gagné le large & l'aventure, et s étaient approchés des côtes de la Cilicie. De là, ils passèrent en Grèce et y ravagèrent quelques petites lies; ils descendirent sur les côtes de l'Afrique, et, remontant vers la Sicile, s emparèrent de la capitale ; puis ils longèrent les côtes de la Provence, celles d'Espagne, franchirent le détroit d'Hercule et pénétrèrent dans l'Océan. L'auteur du panégyrique de Maximilien dit, en parlant de cette expédition hardie, qu'on se souvenait encore de l'audace incroyable de ce peu de captifs et de l'indigne succès qui l'avait couronnée, c Ils prouvèrent, ajoute-t-il, par leur heut reuse témérité, que rien n'est fermé au dést espoir des pirates; ils iront partout où leurs c navires pourront se glisser, s
L'empereur Probus, voulant réprimer les pirateries des Barbares et punir l'affront que les Francs avaient fait à sa marine, rassembla toutes les forces navales de l'Empire, et commença par poursuivre les écumeurs de la Méditerranée. Les braves navigateurs, qui n'avaient pu s'établir nulle part à cause de leur petit nombre, revenaient de l'Océan, et méditaient encore une descente.
La vue des deux flottes annonçait un combat à outrance, mais danslequel il ne restait pas aux Francs la moindre chance de victoire. Supérieurs en bravoure personnelle, ils étaient inférieurs en nombre aux mercenaires qui allaient leur disputer le passage. D'ailleurs ils ne pouvaient compter sur les ressources d'une retraite surles côtes : les rives voisines, comme la plupart des lies de la Méditerranée, étaient pour l'empereur; ils n'avaient plus pour eux ni la terre ni la mer. Connaissant la position désespérée des Francs, la flotte romaine, qui se trouvaitsous le vent à eux» 'fit une manœuvre assez prompte pour leur gagner le dessus et les envelopper de tous les côtés ; mais la petite escadre, qui s'étaittenue jusqu'alors dans une colonne très-serrée, s'ouvrit, sans se déconcerter, comme pour commencer la bataille. Les Romains divisèrent leur force, afin d'attaquer l'ennemi et de le terrasser d un seul coup. Les Francs profitèrent du temps que leur procura leur ruse, et amenant leurs voiles qui commençaient à
les embarrasser, ils devancèrent à coups de rames les galères qui leur donnaient la chasse.
Pendant plusieurs jours, la flotte impériale avait poursuivi les intrépides marins, sans pouvoir les aborder ; mais lorsqu'ils entrèrent dans le Bosphore, les vaisseaux qui croisaient près du détroit se présentèrent comme une chaîne de récifs devant eux, et les forcèrentà ralentir leur marche. Le combat devint inévitable : malgré le courage et le désespoir des Francs, ils y furent vaincus, écrasés par la multitude ; mais deux petits navires échappèrent au massacre général et parvinrent à regagner leurs marais.
Le cri de vengeance fut le signal d'une guerre à mort entre les Francs et les Romains. La mer Noire se couvrit de carabes, et la cruauté frappa d'horreur tous les sujets de l'Empire. Probus lui-même fut un moment effrayé, mais il rassembla les légions des vétérans, et alla luimême les attaquer dans leurs repaires. La campagne fut décisive : les Francs abandonnèrent la mer et s'éloignèrent des frontières. Ce fut alors que, refoulés vers le Pont-Euxin, ils se replièrent sur les autres Barbares et commencèrent leurs conquêtes.
Un siècle après, lesFrancs et leursalliés entreprirent le long voyage que leurs ancêtres avaient si malheureusement terminé. Ils sortirent d'Emiale, longèrent toutes les côtes méridionales d'Europe, et s'arrêtèrent aux lies de la mer du Nord. Dans celle seconde expédition, ils étaient animés par l'esprit d'émigration qui devait les attirer vers les régions de l'Occident. L'histoire ne dit pas quel fut le sort de cette flotte, mais les pirates francs étaient assez renommés pour mériter la haine de Constantinople.
Pendant la conquête des Gaules, ils ne firent pas de grands progrès dans la marine. On parle de navires goths, de flottes barbares, et on sait que sous ces dénominations on comprenait tous les peuples du Nord, comme on les comprenait sous celle de Germains du temps de la république. Cependant les Francs ne se signalèrent pas dans des exploits maritimes jusqu'au règne des enfans de Clovis.
Juan Floran.