GUYANE FRANÇAISE
Article général.
Les colonies se rattachent à leurs métropoles par des liens si nombreux, — économie sociale, puissance politique et civilisalion, — que l'on ne peut traiter avec trop de gravité chacune des questions qu'elles soulèvent. C'est ainsi que, pour les Etats européens dont la mer baigne les
côtes, sans ces établissemens il n'y a point de possibilité de protéger efficacement leurs intérêts commerciaux, ni de donner à leur influence» par l'existence de forces navales imposantes» l'importance dont elle doit jouir dans l'équilibre diplomatique ; c'est ainsi également que, sans colonies, un pays se trouve tributaire de toutes les nations qui sont à même de lui procurer les produits et les denrées que lui refuse son soi, et qu'il voit son industrie frappée de marasme par la superfétation où la plonge l'absence de débouchés qui puissent ouvrir des écoulemens à ses produits; et si nous voulons embrasser la question d'un coup d'œil plus large et avec un sentiment plus généreux, nous ajouterons que, sans l'influence coloniale, ces plages éloignées où l'humanité semble encore dans son enfance se voient long-temps parquée a dans la barbarie faute de rapports avec des pays plus avancés, dont les relations ne tarderaient point & les civiliser et à les éclairer.
Ces considérations résumées serviront de justification au développement que la France maritime consacrera à cette partie importante du territoire des puissances maritimes de notre continent.
La Guyane, dans le sens le plus extensif de cette dénomination, embrasse tous les terrains qui s'étendent entre les rives de VOrénogue et de X Amazone, jusqu'au Mo-Negro; mais ce vaste pays appartenant à divers peuples indigènes ou métropolitains, nous ne consacrerons cet article qu'à la contrée sise entre le fleuve Maroni, qui la sépare des possessions hollandaises, et la rivière des Amazones, sa limite orientale.
La partie territoriale de cette colonie placée entre l'Amazone et l'Oyapock est cependant l'objet d'une contestation entre le Brésil et la France.
Séduit sans doute autant par les avantages qu'offre un littoral de cent vingt milles d'étendue, que par les richesses que présentent à l'exploitation les admirables forêts vierges des rives du Cachipour, oula récolte desbelles plantations de cacaotiers dont la reproduction naturelle couvre presque toute cette côte, le gouvernement mexicain a prétendu que la rivière d'Oyapock n'était autre que la rivière d'Yapock, à laquelle le traité d'Utrecht fixe les bornes de la Guyane française, et a refusé de faire évacuer celte région par ses troupes.
Si l'on jette un coup d'œil géologique sur cette contrée, on ne peut douter que la grande étendue de plaines marécageuses savanes mouillées, qui borde presque tout le littoral, ne soit le produit de lentes alluvions faites par la mer.
Ces terrains, souvent noyés par des eaux stagnantes, sont généralement couverts de la rouge végétation des paltuviers, au milieu desquels de ! nombreux caïmans trouvent asile*
FRANGE MARITIME
L'observation des petites montagnes qui, s'élevant à quelques lieues de la côte, suivent presque sur tous les points la direction de la plage, concourent puissamment à faire regarder ces plaines humides comme des produits de la mer. En effet, lorsqu'on compare la nature et le site de cette chaîne de collines rampantes avec le système de montagnes qui ne s'offrent que par pics isolés dans l'intérieur du pays, on ne peut la regarder que comme l'ancien littoral reculé par des assolemens.
Bien que le littoral de ce pays soit tel que les caps et les promontoires eux-mêmes ne se laissent apercevoir qu'à une très-petite distance par les navigateurs, la côte en est cependant généralement excellente. La sonde régulière qu'offrent d'ailleurs ces parages les rend absolument sans danger.
Il n'est peut-être aucun pays sur lesquels l'opinion publique ait été aussi complètement trompée que sur la Guyane française. L'aspect florissant des parties de cette région, colonisées par les autres nations d'Europe, n'a pu triompher en France des préventions qui ont fait naître les déclamations dont nos possessions dans cette contrée ont été l'objet. Insalubrité, stérilité, tous les reproches ont été accumulés contre elle. Avouons , pour ne pas être injustes avec une opinion aussi générale, que ces fausses préventions ont trouvé une base assez spécieuse dans la fatalité contre laquelle ont échoué les deux tentatives de colonisation dont ce pays a été l'objet, et dans la nostalgie à travers laquelle de malheureux proscrits ont dû contempler cette terre d'exil.
Pour en finir avec ces accusations que les faits semblent porter contre la Guyane, examinons la cause des résultats déplorables qu'eurent ces expéditions, et combattons les impressions qu'elles ont pu faire naître par les opinions d'observateurs graves et instruits, pour qu'après avoir opposé ces antécédens pleins de poids à ceux dont nous aurons démontré la faiblesse, nous puissions, saus préoccupation aucune, étudier les ressources qu'offre cette importante colonie.
Le traité conclu à Versailles le 10 février 1763 venait de céder le Canada à l'Angleterre. Choiseul voulut contrebalancer les pertes que la diplomatie faisait éprouver à la France, en colonisant nos possessions en Guyane, qui reçurent le beau nom de France équinoxiale.
Tous les moyens possibles furent employés pour exciter l'enthousiasme des populations de notre continent, et les pousser vers ces terres nouvelles.
Des récits mensongers, des estampes et des cartes plus fantastiques encore furent répandus avec profusion dans toutes les parties de la France. Cette nouvelle contrée était représentée comme une région de délices, ou le sol n'avait besoin
que d'être fécondé par l'embrasement de ses forêts pour produire de lui-même toutes les denrées tropicales, lorsque encore ces forêts n'offraient pas naturellement les récoltes les plus précieuses» Séduits par ce faux appât, une foule de malheureux se présentèrent pour faire partie d'une expédition où , selon les promesses des programmes -, tous devaient trouver une rapide fortune.
Cette entreprise fut confiée à la direction de l'intendant Chanvalon et du chevalier Turgot.
Ces deux hommes, dont l'incapacité personnelle devait compromettre le succès de la tentative, rendirent le désastre de cette migration certain par leur rivalité et leur insouciance.
Les deux convois qui quittèrent les côtes de France pour chercher la terre promise furent favorisés par le plus beau ciel et la plus belle mer»
Portés par ces brises alisées que l'été souffle dans cette direction sur l'océan Atlantique, ils abordèrent, à peu de temps l'un de l'autre, sur ce rivage, où rien n'avait été préparé pour recevoir des familles qu'avaient dû épuiser de fatigue les inconvénients de la navigation, quelque favorable que le temps eût pu la rendre.
C'est ainsi que 14,000 colons furent déposés sur cette côte, sans autres aliments que du biscuit et des viandes salées, sans autres habitations que les asiles que l'on put se construire à la hâte avec des feuillages ou des tentes.
La première cause de destruction qui se fit sentir sur ces malheureux fut les miasmes délétères qui s'élevaient de ces côtes, où tant de végétaux croupissaient en décomposition dans des eaux stagnantes, miasmes auxquels ces émigrans eussent dû se soustraire en s'avançant dans le pays.
La seconde fut le dénûment complet où les plongea l'abandon de leurs chefs.
c Tandis que ces malheureux étaient exposés à l'humidité, à la fraîcheur des nuits, aux piqûres cruelles des maringouins et des moustiques; tandis qu'ils étaient nourris de viandes salées et de farines corrompues, qu'ils manquaient de toutes les choses nécessaires à leur existence et à leur santé, que pour se faire du bouillon ils achetaient des rats jusqu'à trois livres la pièce, l'intendant Chanvalon donnait à Kouroux, où il avait établi le siège de son administration, des fêles, des bals et des festins*
» D'un autre côté, le chevalier Turgot s'occupait à Cayenne à faire pendre et fusiller, et préparait un jardin auquel les colons ont donné le nom de Jardin Turgot. »
Ceux qui échappèrent à la mort que la conduite atroce de ces deux fonctionnaires appela sur cette émigration, ne revinrent en France que pour maudire cette contrée où étaient allés s'ensevelir et leurs compagnons et leurs espérances.
g FRANCE
Une nouvelle tentative d'établissement eut lieu en 1782.
Le succès dont les travaux de dessèchement, exécutés par les Hollandais, avaient été couronnés, les développements que prenaient chaque jour leurs rapports commerciaux avec leur possession en Guyane, déterminèrent le gouvernement français à suivre ces errements.
De nouvelles concessions de terrain furent faites ; mais comme l'issue déplorable de l'expédition précédente avait glacé le zèle des caractères les plus aventureux, le gouvernement s'empressa d'offrir un modèle en fondant un établissement qui servit de centre à la colonie naissante.
Le faux système de siccation adopté par les ingénieurs qui furent expédiés eût fait suspendre au moins l'expédition projetée, s'ils n'eussent eu intérêt à présenter sous un faux aspect le résultat de leurs travaux.
Induit en erreur par des rapports qui flattaient ses espérances, le ministre de la marine s'empressa de promettre un abandon de terresnivelées a tous ceux qui voudraient les cultiver.
La circulaire officielle qu'il adressa aux commissaires des ports offrait des avantages si grands et si positifs, que plusieurs spéculateurs se déterminèrent à profiter de ces promesses. Dans ce mot nivellement, ceux qui s'embarquèrent virent le dessèchement et le dessouchement du sol qui leur était promis . quelle fut donc leur désillusion lorsque, arrivés dans les eaux de VApraûague, les deux rives de ce fleuve s'étendirent à leurs yeux couvertes de bambous, de péricans et de cambrouzes, quiattendaientencore la hache et la bouette du défricheur !
Tels furent les faits d'après lesquels l'opinion publique se formula sur la nature et le climat de ces possessions, qu'elle avait saluées du nom de France équxnoxialel La réaction fut d'autant plus vive, que les illusions à travers lesquelles des récits exagérés avaient fait apparaître la richesse de ces régions, furent plus complètement détruites parla malversation des hommes mis à la tète des expéditions.
Le simple récit de ces entreprises a fait connaître quelles causes ont amené leur insuccès ; nous nous contenterons donc» pour détruire l'impression produite par les accusations injustes qu'elles ont fait lancer contre la Guyane française, de leur opposer l'opinion de savants et de voyageurs dont le nom fait autorité dans la science. Après avoir détruit ces antécédens, dont nous avons démontré la faiblesse, par des antécédens dont.la gravité ne sera point contestée, nous pourrons exposer plus librement notre opinion sur l'importance que peut avoir cette colonie.
Or, voici ce que Mongrollc, secrétaire du conseil d'administration de l'hôpital militaire de la Franciade, écrivait dans le Moniteur au mois de juillet 1801 ;
c Depuis près de deux siècles la Guyane est
fréquentée par les Français, et on n'a pu encore y fonder une colonie capable de pourvoir à ses propres dépenses ! Cependant elle possède des avantages bien constatés que ne présente pas l'archipel américain. M'y aurait-il que l'habitation nationale de la Gabriel!*, qui» en 1703, produisit près de 28,000 pesant de girofle, trouvé égal en qualité à celui d'Amboine; la culture du cannellier, du muscadier, du poivrier noir et blanc, de l'arbre à pain, du litchi, du mangoustan, du noyer de Bancoul et d'autres arbres précieux et végétaux utiles importés à différentes fois dans la colonie de Cayenne par les soins de l'immortel Poivre, intendant des lies de France et de Bourbon, il faudrait convenir que la Guyane, sous ce rapport, mérite autant l'attention particulière du gouvernement que celle des capitalistes, puisque la culture des arbres à épiceries qui y sont en vigueur peut offrir une branche de commerce précieuse à la France, et rendre cette colonie aussi intéressante que les Moluques. s
Pour appuyer celte opinion ancienne par celle d'un savant, dont l'ouvrage récent a réuni tous les éloges, nous citerons ce qu'Adrien Balbi dit de ce pays ( p. 1165) :
« La Guyane, qui n'a été jusqu'à présent qu'à charge à la France, pourrait lui être d'une grande utilité si l'on mettait son sol fertile en culture, si l'on défrichait ses forêts vierges peuplées de colosses végétaux, qui étonnent et frappent d'admiration l'œil de l'Européen qui y pénètre pour la première fois; mais il faudrait toute la persévérance hollandaise pour surmonter les obstacles opposés par la nature. Ces magnifiques forêts sont partout embarrassées par des lianes, des arbustes, des troncs déracinés, ce qui les rend d'un accès difficile, et l'on ne peut y pénétrer que la hache ou la serpe à la main. De plus, le lit des fleuves qui traversent ces solitudes est barré par des sauts qui s'opposent presque toujours à la navigation.
c La prospérité de quelques-unes des colonies anglaises de l'Amérique du nord, provenant en grande partie de l'exploitation de leurs forêts, et la prospérité des Guyanes hollandaise et anglaise, due à l'immense quantité de café, sucre, et autres denrées coloniales exportées annuellement des terrains autrefois noyés de cette contrée, montrent aux capitalistes français les grands bénéfices que leur présente la mise en valeur de ce sol vierge, doué d'une grande fertilité et propre à la culture des productions les plus variées et les plus précieuses, qui n'attendent que des bras et des capitaux pour récompenser largement les hommes entreprenons qui voudraient les défricher, t
c Le climat, considéré sous le rapport de la salubrité, a été trop calomnié; il a le même caractère de chaleur humide que celui des Antilles*
FRANGE MARITIME
Les maladies qui y attacraent les Européens non- Tellement arrivés sont des fièvres continues. Un changement trop subit de régime, les excès, les imprudences y contribuent plus que le climat. >
c Dans cette région, quoique voisine de l'équateur, le climat est supportable. Dans aucun temps l'on n'éprouve à la Guyane ces chaleurs étouffantes si communes dans les autres parties de l'Amérique.
« L'on cultive dans la Guyane française toutes les différentes productions coloniales, telles que la canne à suere, le café» le cacao et l'indigo*
« Ces productions passent pour être d'une excellente qualité. Les trois objets dont la supériorité est reconnue sont 2 le café , l'indigo et le coton.
Nous pensons ne pouvoir mieux terminer cette partie de notre travail que par la citation de ce fragment d'un écrit officiel (Moniteur de Tan ix, 3 fructidor) :
€ J'ai dit et je soutiens que les denrées de la Guyane, en quelque sorte abandonnée, sont d'un degré supérieur à celles de la Martinique et de la Guadeloupe ; la preuve certaine de mon assertion, c'est l'empressement de nos négocians pour se procurer du café, du coton et de l'indigo de Cayenne. Le sucre, le tabac, la vanille, qui y croît naturellement ; les bois de couleur, le baume de copabu et du Pérou, la casse, le simarouba, le quinquina, l'ipécacuana, la salsepareille sont encore des objets qu'ils recherchent.
t Point de doute que cette colonie ne devienne importante, si le gouvernement la tire de l'état de langueur dans lequel elle est tombée, t Le vice-amiral Walaumee.