IS
catastrophe et l'époque où Bernardin de Saint- Pierre put en recueillir les détails, ne suffit-il pas à nos yeux pour en changer probablement les incidens, pour en dénaturer les faits principaux? Qui aurait conservé à l'Ile-de-France l'impression fidèle d'un événement peu important pour le legs qu'il faisait au passé dans le dramatique de ses péripéties? Les colonies vieillissent vite et sans annales, presque sans souvenirs. Les familles s'y renouvellent fréquemment, surtout dans ces parages, et les hommes se regardent eux-mêmes comme entreposés (1).
Aux faits qu'on vient de lire, dont M. Lemontey, dans son étude littéraire sur la partie historique du roman de Bernardin de Saint-Pierre, a développé les incidens avec une simplicité et une précision remarquables, nous ajouterons une anecdote extraite de la correspondance d'un habitant de l'Ile-de-France, dont nous pouvons garantir l'authenticité.
Un des sites les plus pittoresques de l'île est le quartier des Pamplemousses, qu'ont rendu célèbre les tombeaux de Paul et Virginie. Chaque année, dit l'auteur de la lettre où nous puisons, ces tombeaux sont encore visités par une foule d'étrangers et surtout de jeunes Anglais, dont les grimaces sentimentales ne laissent pas que d'être fort burlesques. Le fait est que ces tombeaux ne peuvent nullement conserver les cendres de Paul et de Virginie, et qu'ils ont été construits par le propriétaire actuel du terrain, pour attirer les voyageurs anglais, qui aiment beaucoup à coucher sans discernement sur leurs albums la description des déchirantes émotions qu'ils éprouvent à la vue des restes de ces amans infortunés. D'abord il n'avait fait construire qu'une seule tombe , celle de Virginie ; mais comme tous les lamentables visiteurs demandaient les larmes aux yeux où reposait Paul, le propriétaire s'est vu obligé d'en construire une seconde pour compléter cette délicieuse illusion : la pierre a été creusée sous le nom romanesque. Ces tombes sont en outre couvertes de symboles, d'adages, de vers, de pensées échappées à la verve romantique des sensibles voyageurs ; chacun d'eux s'est fait un pieux devoir d'acquitter ainsi sa dette d'admiration à la mémoire des incomparables amans de l'Ile-de-France, mémoire que la plume élégante de Bernardin de Saint-Pierre a transmise à la postérité.
(1) On doit du reste peu regretter que Bernardin de Saint-Pierre n'ait pas écrit plus près de l'événement, car en général les souvenirs de cet auteur valent mieux que ses premières impressions. Les sites enchanteurs qu'il décrit avec tant d'éclat, dans Paul et Virginie, sont représentés comme une terre de Cyclope noircie par le feu dans le Voyage à /* Ile-de-France, qu'il avait antérieurement publié. Un esprit chagrin et une humeur difficile lui montraient les objets présens sous un jour défavorable.
pi^tatofli* morale