COLONIES
Marie -f&zlmtte.
Marie-Grande est une des petites Antilles, située par les 16° 3' de latitude, prise du cap nord , et par les 63° 29* de longitude ouest de Paris, à six lieues de la Guadeloupe. Découverte le 3 novembre 1493 par Colomb, elle reçut le nom de son vaisseau. Sa forme, presque ronde, est traversée par une chaîne de petits mornes, qui ne donnent naissance à aucune rivière; on n'y trouve que des sources et des mares. Son étendue est de huit lieues carrées; le sol en est fertile; il produit du bois de campêche, du coton, du sucre, et surtout un excellent café, le plus estimé des Antilles. Ses pâturages sont couverts de troupeaux et nourrissent de petits chevaux pleins de feu et de vigueur. L'île est divisée en quatre paroisses, et le chef-lieu, siège d'un tribunal de première instance, est le Marigot ou grand bourg. La population est d'environ 12,000 âmes.
Successivement cette petite lie fut prise par les Caraïbes, les Français et les Anglais. La première compagnie de négocians s'y établit le 31 mars 1645, et après diverses vicissitudes elle fut achetée, avec la Guadeloupe, pour la somme de 73,000 livres, par M. de Boisseret. On y comptait, en 1822, cinquante-trois sucreries et deux cent quarante-huit habitations de café et de coton.
Modeste entre toutes ses sœurs de l'Archipel, Marie-Galande rattache cependant son histoire si simple à un événement à jamais mémorable dans les fastes de la marine française, qui a semé les mers des trophées de son héroïsme, et qui a donné la célébrité de ses malheurs à bien des points solitaires du globe. Ce fut dans le canal de Marie-Galande que se livra la grande bataille entre de Grasse et Rodney, entre la France et l'Angleterre. 11 est impossible de ne pas raconter ici ce qu'il y eut de chevaleresque et de merveilleux dans cet important événement, sans avoir la prétention d'entrer dans tous les détails techniques de l'action.
La France, combattant pour l'émancipation américaine, semblait avoir retrouvé dans la sain-
FRANGE MARITIME
teté de cette cause la science et la fortune de Jean-Bart et de Duguay-Trouin. Lamotte-Piquet et Destaing recommençaient partout les victoires de ces grands hommes, et se plaçaient à leur rang. Le pavillon d'Angleterre subissait à son tour l'humiliation dont il avait souillé le nôtre depuis la désastreuse journée de La Hogue. En ce temps-là brillait à la cour de Marie-Antoinette le fameux comte de Grasse, riche, spirituel, héroïque et libéral, d une haute stature et d'une force herculéenne. Ce seigneur, déjà célèbre par plusieurs actions d'éclat, obtint le commandement de la grande flotte française qui dominait sur les mers des Antilles. Heureux et habile, le comte y maintint notre supériorité navale.
Un autre homme, non moins illustre et d'une originalité excentrique, comme disent les Anglais, se trouvait alors retenu à Paris pour dettes : c'était Rodney. Quelles devaient être les angoisses de son âme ambitieuse et de son patriotisme jaloux, quand Rodney captif entendait crier dans les rues les bulletins de nos victoires ! Mais son humour le dédommageait de toutes ces blessantes épreuves. A chaque défaite des flottes anglaises, Rodney remportait une victoire, il se proclamait vainqueur; il démontrait ses succès par l'impéritie de l'amirauté, et à ce sujet il étalait tout une nouvelle tactique navale, ce qui amusait beaucoup les marquis et les abbés de l'époque. Un jour qu'au milieu d'une brillante réunion on examinait la carte du théâtre des événemens de mer: « C'est ici, s'écria le maréchal de Biron, qu'ont triomphé de Grasse et Bouillé.
— Et que moi j'aurais vaincu, dit Rodney, avec jette assurance de fatuité que la fortune seule peut absoudre.
— Eh bien ! partez donc, milord, répliqua le maréchal.
— Mais, vous le savez, je suis prisonnier sur parole, répondit froidement l'Anglais.
— Vous êtes libre, continua le maréchal; je réponds pour vous; partez, milord, partez. Nous connaissons votre valeur, elle ne pourra qu'ajouter à Téplat de nos succès. »
Rodney saisit au mot son généreux libérateur, part pour Londres, et obtient bientôt le commandement qu'il ambitionnait.
Le 12 avril 1782, au lever de l'aurore, les flottes de France et d'Angleterre se déployèrent dans le canal de Marie-Galande; Rodney et de Grasse étaient en présence. Pendant plusieurs heures on manœuvra pour gagner le dessus du vent; enfin les habiles évolutions de l'amiral anglais lui donnèrent cet immense avantage. En même temps, par une fatalité inouïe, une des divisions de la flotte française , commandée par Vandreuil, s'étant laissé acculer par les courans jusqu'à l'entrée de la mer des Caraïbes, ne put rejoindre le corps de bataille. Vandreuil se retira à Saint-Domingue, en laissant planer sur sa con- |
Suite l'odieux soupçon d'avoir sacrifié son devoir
à des rivalités personnelles.
Vers le milieu du jour les deux armées se rapprochèrent, et Rodney, ayant l'avantage du vent et du nombre, perça la ligne française. Alors le spec« tacle était plein d'une grandeur effrayante. Les rivages de Marie-Galande, les caps et les monta** gnes de la Guadeloupe et de la Dominique for* maient les gradins de l'amphithéâtre couverts des populations haletantes d'anxiété, les oreilles assourdies, les yeux éblouis par cette masse d'éclairs, sans cesse renouvelés, qui rougissaient les flots et faisaient pâlir le soleil. Cet astre était couché, que les deux volcans mal éteints lançaient encore leurs feux et leurs tonnerres. Enfin, l'Anglais tout mutilé assiégea l'amiral de France, toujours debout et épuisant jusqu'à son dernier boulet, quand on vint annoncer à de Grasse que les munitions manquaient. Aussitôt il commande de porter sur le pont sa vaisselle d'argent, estimée la plus riche de la cour. La hache la brisa, les canons en furent bourrés, et l'ennemi reçut cette singulière bordée, la seule de son genre depuis l'invention de la poudre.
Mais il fallut se courber sous la fortune, et de Grasse prisonnier fut conduit à Londres, qu'il eut pour prison, comme Paris avait été celle de Rodney. C'est durant sa captivité qu'il lui arriva une de ces aventures qui rappellent les peuples antiques ou demi-barbares, et dont les mœurs anglaises offrent seules des exemples modernes.
Qui ne connaît la passion de la nation entière, grands et peuple, pour les combats, les luttes et tous les exercices où se déploient la force et l'adresse? Le comte de Grasse avait la réputation d'un redoutable athlète, mérite extraordinaire chez un Français dans l'opinion des Anglais, qui se figuraient posséder sur leurs rivaux la supériorité des muscles comme toutes les autres supériorités. Quelques seigneurs nobles, amateurs du pugilat, lancèrent donc sur l'amiral deux vigoureux boxeurs. On se promettait un beau corn • bat; les paris étaient déjà ouverts; et puis quel plaisir que de rosser un Français !
Un jour, de Grasse se promenait dans une des rues populeuses de la Cité, deux bravi l'abordent, le heurtent, lui cherchent querelle. Aussitôt la foule s'amasse, le cercle se forme. Mais l'amiral, saisissant un des champions, lui brise les os con* tre une muraille; l'autre fuit. Le mob (I) enthousiasmé bat des mains, pousse trois hourras (2) pour le vainqueur, et finit par le porter en triomphe.
Le coroner survint, qui constata gravement le manslanghter (3), et il n'en fut plus question.
(\) La populace.
h) Cri de joie des Anglais.
(3) Homicide sans préméditation.
ttaufntjje
DU SAINT- GEBAN A L'ILE-DE-FRANCE en 1744(1).
II y a près d'an siècle qu'un vaisseau de la compagnie des Indes se perdit sur les atlérages de nie-de-France. Du nombreux équipage qui le montait, neuf hommes seulement parvinrent à échapper à la mort, et firent séparément au tribunal de la colonie le récit de leur naufrage, et on a depuis découvert cette curieuse procédure dans la poussière d'un greffe. On s'étonnerait sans doute qu'après tant d'années, l'attention publique fût appelée sur un événement malheureusement trop commun ; mais ce bâtiment était le Saint-Géran, vaisseau sur lequel Bernardin de Saint-Pierre a placé la mort sublime et touchante de Virginie.
Le but de nos recherches n'a point été d'établir un parallèle entre la vérité de l'événement et la fiction du poète que tout le monde connaît. Mais les détails de la catastrophe qui inspira Bernardin de Saint-Pierre sont presque inconnus, et nous leur devions une place dans notre recueil.
Le Saint-Géran, beau navire de 7 à 800 tonneaux, partit de Lorient le 24 mars 1744, monté par un nombreux équipage. Vingt-deux jours après son départ de France, il arriva à Gorée, et y embarqua vingt nègres et dix négresses yolofs et bambaras. Un jeune homme nommé Bel le val, se disant chirurgien, abandonna la colonie pour s'introduire furtivement sur le Saint-Géran, au moment de son appareillage de Gorée.
La navigation fut lente et peu intéressante. Dix marins étaient morts, et un plus grand nombre gisaient sur les cadres, incapables de tout service, lorsque le 17 août le bâtiment se trouva à six lieues de l'Ile-de-France. On reconnut les petites lies qui en défendent l'approche ; le ciel était serein, la brise molle, la mer nonchalante ; le soir tombait, et les officiers délibérèrent sur la route que devait tenir le bâtiment pendant la nuit. Le capitaine fut d'avis de profiter de la beauté probable de la nuit pour dépasser les lies, et mouiller à la Grande-Terre au point appelé le Tombeau; mais le premier lieutenant combattit cet avis, en alléguant que si on mouillait au lieu indiqué, il ne resterait pas assez de monde dans le navire pour lever les ancres,
(I) Cet article peut être regardé comme un essai de critique sur l'emploi des faits en littérature. On sait que ce fut le naufrage du Saint-Géran qui servit aux scènes les plus dramatiques du charmant roman de Bernardin de Saint -Pierre : Paul et Firginie.
Tous IL
attendu le grand nombre de malades. Un maître d'équipage, interpellé par le capitaine, et qu'un séjour prolongé dans l'île avait familiarisé avec ses abords, combattit à son tour, par des faits positifs, les inconvéniens que l'on appréhendait dans le mouillage à la baie du Tombeau. Mais le premier lieutenant soutint son opinion, et, aidé par l'assentiment des autres officiers, il parvint à influencer le capitaine, en faisant céder son avis au sien propre. Il fut arrêté qu'on passerait la nuit en tenant la cape sous les voiles majeures.* Les pièces authentiques retrouvées, comme nous l'avons dit plus haut, à l'Ile-de-France, fournissent les rapports des marins sauvés de l'horrible catastrophe qui suivit l'adoption de l'idée du lieutenant du Saint-Géran; nous laisserons parler un de ces rapports, où les faits sont décrits avec la vérité locale à laquelle ne sauraient suppléer les investigations les plus scrupuleuses. On trouvera ici le langage fidèle de l'homme de mer, dont les paroles n'ont point été pour ainsi dire tamisées par les habilleurs littéraires. Ici, comme dans coûtes les descriptions de convention, les orages, la mer, tous les élémens enfin n'ont pas leur rôle uniforme et tracé à l'avance ; c'est, ou jamais, de la couleur locale, comme on dit, quand on veut dire. qu'une chose est vraie.
•L'an 1744, le 25 août, sont comparus au greffe les nommés Edme Caret, patron de chaloupe, Jacques Leguain, matelot charpentier, et Jean Lepage, matelot; tous trois réchappés du naufrage du vaisseau le Saint-Géran, lesquels ont déclaré ce qui suit :
» Qu'il y avait sur ce vaisseau un jeune homme âgé de vingt-quatre à vingt-cinq ans, lequel s'était embarqué furtivement sur le navire à Gorée, d'où il avait déserté ; qu'il était chirurgien de profession, et se faisait nommer Belle val, et se disait parent de l'ingénieur du même nom qui passait sur le vaisseau. M. de Belleval ne le reconnaissait pas pour son parent ; ce jeune homme a péri avec les autres dans le naufrage. Le lundi, 17 août, à quatre heures du soir, on eut connaissance de terre ; on cargua et l'on serra les huniers; on cargua les deux points de misaine, et l'on mit à la cape sous la grand' voile, l'amure à bâbord. Aussitôt qu'on avait vu la terre, M. Delamare avait fait sonner une cloche, et monter tout le monde sur le pont pour faire ses manœuvres, parce qu'il y avait peu de gens de l'équipage en santé, et qu'il y en avait plus de cent sur les cadres.
> M. de Montendre prit le quart à six heures jusqu'à minuit; les officiers qui n'étaient pas de quart allèrent se coucher sur les sept heures et demie. A onze heures on cargua les deux points de la grand' voile, on laissa tomber le fond de misaine, on brassa tribord derrière et bâbord devant, afin de tenir le vaisseau en panne, et de ne point faire de chemin jusqu'au point du jour, que
FRANCE MAMT1ME.
Ira comptait douer dans le* lies et tenir an port. A minuit le sieur Lair prit le quart, et continua U même manoeuvre sans y rien changer. Sur les deux heures et demie après minuit, M. Malles vint sur le pont et dit : « Voilà beau temps, Dieu merci; il n'y a qu'à avertir H. Delàmare. » Un matelot alla atertir M. Delamare, qui vint sur le pont, et, s'adressaat à H. Malles, lui dit : c Mon ami, n'avons-uous pas beav temps ? > M. Malles répondit ooi, et ensuite, s'adressent au sieur Végnard, second pilote, il M demanda : c Qne dites-vous de la route? » Le pilote lui répondit : c La route est bonne ; nous avons encore loin à courir comme cela. » Sur les trois heures, M. Delamare dit : # Nous pouvons arriver; > et aussitôt le timonier changea la barre, et on allait laisser tomber le point de la gr**d\eile sous le vent, lorsqu'on entendit use vota du gaillard d'avant qui criait par exclamation, pur plusieurs fois, terre / et en même temps le navire se coucha sur les roches. M. Delamare fit sonner la cloche. Les officiers, les gens de l'équipage, vinrent sur le pont et sur les gaillards. M. Delamare fit parer les eatiornes et candelettes pour mettre les bateaux dehors ; mais comme il y avait peu de monde en état de monter aux hunes, cette manœuvre se faisait très-mal et lentement. Le navire commença à donner la bande sur tribord ; ensuite le capitaine s'écrie : ifa* alhm chavirer ! et en même temps B fit appeler le charpentier, et lui dit de se mettre au pied du grand* mât pour le couper quand on ^avertirait. Il dît à maître Ledaim : c Notre homme, vite un homme à Tétai, prit à le couper au premier signal, t II fil aussitôt couper les haubans du grandmât au vent, et en même temps ordonna que Ton coupât le grand-mât k Fêtai. On coupa le grandmât, qui, tombant à tribord, entraîna avec lai le mât (f artimon , qui se cassa à il ou 16 pieds au-dessus du gaillard derrière. Aussitôt M. Dekmare dît : c Tâchons de mettre la yole dehors, à bran, * Toutes les saisines des bateaux étaient coupées d'avance ; on fit qaefcpies efforts pour mettre la yole dehors; mais comme on était trop peu de monde pour cette manoeuvre, on laissa tomber fer yole sur le pont. Le navire donna encore phs de la bande* et M. MaHes s'écria: It faudrait couper k mât de misaine. M. Delamare y acquiesça , et Ton dit au maître de donner un coup de sifflet pour faire alfer les charpentiers en avant ; ils frappèrent ensuite sur les mâts et sur les haubans du vent, et le mât tomba à tribord. M. Delamare rappela aussitôt les charpentiers sur le gaillard d'arriéré, et leur dit d'apporter des planches pour faire un ras. On prit les mâts de la chaloupe, et un espart qui se trouvait dans les porte-haubans à bâbord ; on les mit sur le gaillard d'arrière pour les assembler : mais tout fe monde était si troublé, que Fon ne pouvait venir à bout <te faire travailler per-
sonne. D'ailleurs te vaisseau domtit il fort la bande,qu'il était impossible de se tenir debout, et tout le monde était au vent dans les porte-haubans. M. Malles s'écria : c Mes enfans, tâchons de cha-
> virer le canot sur le jpont, afin de parer la cba-
> loupe pour qu'elle vienne â flot lorsque le vais- » seau s'ouvrira, pour que l'on puisse du moins » sauver quelques personnes. » Tous ceux de l'équipage en état d'agir descendirent sur le pont pour aider cette manœuvre : on chavira le canot hors de dedans la chaloupe ; mais en tombant il creva le côté de tribord de la chaloupe, et se brisa lui-même. Tout le monde s'écria : miséricorde î en voyant tous les bateaux défoncés et brisés. On se rangea au vent du navire pour attendre le jour : au point du jour, on chanta YÂve marie Stella, et le Salve Résina M. Halles appela ensuite l'aumônier, et lui dît qu'il fallait faire des vœux à sainte Anne d'Auray : les vœux étant faits, il dit à l'aumônier de donner la bénédiction générale. L'aumônier se mit à genoux, et tout 1 équipage aussi, et donna la bénédiction générale, en disant : c Que Dieu vous pardonne vos péchés ! > M. Malles, adressant la parole à tout le monde, dit que s'il avait offensé quelqu'un, il lui en demandait pardon.
» Chacun alors commença à faire tous ses efforts pour se sauver ; le boulanger se jeta le premier avec un paquet sur le dos, et se noya tout de suite. Tassel se jeta ensuite ; tout le monde était attentif ù ce qu'il deviendrait, pour imiter sa manœuvre. U fut bientôt paré des lames et hors des brisans ; et l'équipage étant encouragé à son exemple, on vit en même temps plus de soixante hommes se jeter a la mer. M. Delamare, s'adresrsant à Edme Caret, son patron de chaloupe, qui était assis, et examinait avec attention tout ce qui se passait, lui dit: c Que vas-tu faire? > A quoi il répondit : c Je m'en vais chercher une planche ou quelques morceaux de bois pour me sauver. » II alla chercher la planche de la chaloupe. M. Delamare lui dit de mettre deux estropes aux deux extrémités de la planche, ce qu'il fît. H. Delamare descendit à l'escalier pour se tenir prêt lorsque Caret mettrait la planche à flot. H. Delamare remonta Fescalîcr, et parla quelque temps à 81. Halles. Caret lui dit : c Monsieur, quittez votre veste et votre culotte, vous vous sauverez plus aisément. > M. Delamare ne voulut jamais y consentir, disant qu'il ne conviendrait pas à la décence de son état d'arriver â terre tout nu, et qu'il avait des papiers dans sa poche qu'U ne devait pas quitter. Le patron Caret lui demanda ensuite : c Jetterai-je la planche?» II lui dît de la jeter, et se mit à cheval dessus. Caret attrapa une des estropes de la planche, et la traînait après lut en nageant, son capitaine dessus. Une lame qui survint poussa la planche dans l'estomac de Caret, et le jeu à plus de 15 pieds; il se leva, revint à la nage, et continua de ta haler aorès hnf
il passa les ternes et les brianns heureusement, et se trouva avec son capitaine «or un fond où ils avaient pied, et où l'eau ne leur venait que jusqu'à la ceinture. Ce fut en cet endroit qu'ils rencontrèrent Hector, noir libre, domestique de M. Delamare ; ce noir était sur un ras fait d'une vergue et d'un espart saisis ensemble. M. Lair, officier, et sept ou huit autres personnes que le patron ne reconnut point, étaient sur le ras. Hector, voyant son maître, lui dit : f Venez avec nous; vous serez mieux que sur la planche où vous êtes. » M. Delamare fit ce que son noir lui dit; et maître Caret suivit son capitaine, quitta sa planche et se rendit au ras : mais Caret, s'étant aperçu qu'il était trop chargé et qu'il calait, regagna sa planche. 11 vit H. Delamare sur le ras gagner beau* coup de l'avant vers la terre ; mais un moment après, il aperçut le ras revenir vers lui entraîné par un très-grand courant ; il se sentit lui-même ramené, malgré tous ses efforts» dans des lames par un semblable courant, et perdit même sa planche. La mer déployait horriblement dans cet endroit ; il fut obligé plusieurs fois de plonger et de s'attacher aux rochers qui étaient dans le fond, pour n'être pas accablé par le poids énorme de la lame qui lui serait tombé sur le corps, et n'être point brisé par la barre d'arcasse et plusieurs autres pièces de bois que la lame roulait avec beaucoup de violence sur sa surface. Il y avait autour de lui, lorsqu'il rentra dans les lataes, plus de vingt personnes, et il aperçut M. Delamare sur un ras ; mais lorsqu'il plongea la première fois pour éviter les pièces de bois qui l'auraient accablé, en se relevant du fond et revenu sur l'eau après que la lame fut passée, il n'aperçut plus personne autour de lui, et il présume que c'est dans ce moment que M. Delamare périt avec ceux qui l'environnaient. Enfin, après bien des efforts, Edme Caret se vit hors des lames, et trouva heureusement une iumelle sur laquelle il se mit, étant épuisé de fatigue. Après plusieurs autres accidens, où il crut plusieurs fois périr, il gagna un endroit où il avait pied, s'y reposa et prolongea peu à peu les récifs en poussant sa jumelle devant lui, afin de ne se plus engager dans les courans et les lits de marée qui avaient pensé le faire périr. Jacques Leguain, qui ne se jeta à la mer que plus d'un quart-d'heure après Edme Caret, vit tous ces divers incidens lorsqu'il se jeta à la mer. Presque tous les officiers et passagers étaient dans le vaisseau, indécis sur le parti qu'ils devaient prendre. Ledit Leguain dit avoir eu les mêmes accidens qu Edme Caret en nageant, qu'il n'a jamais cru pouvoir échapper à la violence de la lame, et qu'il attribue tout cela à une protection de Dieu.
> Fait en la chambre du greffe, au Port-Louis, Ile-de-France, les jour et an que dessus, et ledit Caret a signé ; et lesdits Jacques Leguain et Jean Lepage ont déclaré ne savoir ni écrire ni signer.
! Rédigé et dicté par nous, commissaire susdit. Signé, Edme Carj;t, Herbault, Molère. »
ïien qu'aucune des pièces relatives au ffage du SairO-Géran ne parle du nombre d'hommes qui formaient son équipage, il est à penser qu'il était considérable, si l'on en juge seulement par la quantité de malades, qui s'élevait à plus de cent. Aussitôt que le premier choc eut ébranlé le navire, le capitaine fit sonner la cloche ; et à l'exception des mourans, enchaînés sur leurs cadres par la douleur, le pont se couvrit d'une foule effrayée : officiers et matelots, hommes et femmes, nègres et passagers, tous égaux par la communauté du péril. Sur l'ordre qu'en donna le capitaine, le timonnier chanta l'Ave Stella et le Salv$ Regina. Le premier lieutenant lui demanda de faire des vœux à sainte Anne d'Auray, et les vœux furent prononcés avec toute la solennité possible en pareil cas ; puis la bénédiction fut donnée à tout l'équipage, dont chaque matelot embrassa son ami le plus proche en s agenouillant. On a vu dans le rapport ci-dessus comment la presque totalité de ce malheureux équipage périt dans les tourmens du naufrage.
II y a dans ce sinistre, vu dans son ensemble, le tableau vulgaire, mais touchant, d'une grande infortune. Mais, disons-le, jamais la nature ne fut plus innocente d'un naufrage, et pour perdre le Saint-Géran dans de semblables circonstances, il fallait opposer au calme du vent et à la sérénité du ciel et de la mer, l'inhabileté du capitaine, l'entêtement du lieutenant et la faiblesse et l'inexpérience des autres officiers. Si l'on cherche les causes d'un accord si funeste par les conséquences qu'il a entraînées, onles trouvera peut-être dans le régime d'une compagnie de marchands et de gens d'affaires, choisissant les marins loin des ports de mer, et siégeant dans ces capitales somptueuses, où la sollicitation érigée en métier offre mille fois par jour aux chances de la fortune l'intrigue, l'ignorance et la présomption.
Ainsi qu'il en avait le droit, Bernardin de Saint- Pierre usa librementdu naufrage du Saint Gérany et en contredit même les faits principaux. Bien que ce bâtiment ait péri sans témoins derrière un récif, et que la colonie n'en ait été informée que trois jours après, l'auteur de Paul et Virginie n'entoure pas moins cet événement des regards, des cris et des vains secours des habitans de l'Ilede-France, parce qu'il fallait des spectateurs passionnés aux scènes dramatiques que son art avait conçues. Bien que le naufrage eût été accompli pendant un temps serein, le poète le transporta sous les coups d'une horrible tempête, parce qu'un ouragan lui était nécessaire pour compléter dans son roman le tableau de la nature tropicale. On sait que les descriptions eurent une grande part dans le succès du délicieux roman de Paul et Virginie.
Maintenant, le temps qui s'écoula entre cette