HISTOIRE MODERNE
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Un événement historique ne peut presque jamais être apprécié indépendamment des faits qui le précèdent, et qui, comme se» conséquences, m rattachent à lui. Bien que le combat d'Ouessant eût été, dans tontes circonstances, une des
(f) M. le comte Caffarelli „ retiré des affaires oubU<f««s <te puis 1814, vit maintenant dans ses terres de la Gironde, où il s'oceupe d'agriculture, au souvenir de sa belle et laborieuse carrière administrative.
affaires glorieuses de notre marine et par fbatlleté et la hardiesse que le général déploya dans tous ses mouvemens stratégiques, et par fa précision et rintrépfdilé que nos marins apportèrent à leur exécution, ce ne sont pas ces Considérations qui jetèrent (e plus d'intérêt et le plus d'éclat sur la victoire oui, dans cetté rencontre, couronua nos armes. son importance ressort surtout et de son opportunité, et de Ffatmensê fafluence qu'elle exerça sur la guerre qu'elfe ouvrit pâr un triomphé.
Wotre marine, en 1778, commençait k renaître* des désastres où, sous le régne de Louis XV, s'était engloutie notre puissance navafe ; des escadres nombreuses s'étaient formées dans nos ports de l'Ouest et du Midi. Une flotte dé douze vaisséant de ligne et de cinq frégates venait de quitter Toulon, sous fes ordres de M. le comte <TÉstaing, et cinglait vers les côtes septentrionales dé l'Amérique, tandis que le chevalier de Pabry précipitait, dans le même port, une autre division forte de quatorze voiles, vaisseaux, frégates et corvettes; une escadre était en construction dans le port de Rochefort (S). Enfin, une armée navale était prête à franchir le goulet du port de Brest pour vider dans l'Atlantique; mais tous ces arméniens ne constituaient que le matériel, matériel formidable, il est vrai, de la puissance maritime qu'il fallait reconquérir. Ce qui pouvait manquer â ces élémens de force, c'était ce qui les vivifie : une ânie, un chef habile.
L'affaire glorieuse de la Belle-Poule avait bien exalté le courage de nos marins et l'espoir de la France; mais cet engagement ne prouvait qu'une chose, c'est que la France comptait comme toujours, et des capitaines de vaisseaux pleins de bravoure et d'expérience, et des équipages intrépides. Or, là n'était pas le point qui devait inspirer les inquiétudes les plus vives; ce que Ton devait redouter, c'était de ne pouvoir opposer aux amiraux anglais que l'on aurait à combattre, un chef qui réunit les talens et les qualités, si nombreux et si rares, dont fe concours peut seul former le général habile.
La prudence et la bravoure que le comte (f Orvilliers déploya dans toutes fes évolutions par lesquelles il ne cessa de disputer et d'enlever à l'ennemi les avantages du vent et de fa mer, fe sang-froid et le génie militaire dont Jf donna des preuves éclatantes dans Faction, prouvèrent au pays qu'il avait un chef maritime qu'il pouvait opposer aux amiraux aragla» les ph* dffttiBgttés, et influencèrent puissamment, soit par te consternation qu'ils répandirent dans le peuple anglais, soit par l'enthousiasme et la confiance qu'ils communiquèrent à tous nos marins, les mémorables événemens q»i devaient restituer à 1» France la sowv#-
(2) On comptait trois vaisseaux de 74 pàrmi les navfréa en construction dans et fort; c'étaient: tBereufe, U M* pion et le Platon,
FRANCfc MARltlME.
raineté dont la dernière guerre maritime l'avait dépouillée.
Le mois de juin 1778 venait de finir au milieu d'une activité telle, que durant nos dernières guerres navales nos ports, et celui de Brest surtout, n'avaient jamais présenté plus de mouvement et de vie.
Le comte d'Orvilliers ayant reçu ses dernières instructions dans les premiers jours de juillet, tous les équipages furent consignés sur leurs vaisseaux, et l'on n'attendît plus qu'un vent favorable pour mettre à la voile. Cet appareillage, que nos marins (4), dont l'émulation avait été vivement stimulée par l'engagement de la Belle-Poule, appelaient de tous leurs vœux, eut enfin lieu dans la nuit du 8 juillet.
Le général français ayant fait éclairer l'ouvert de la Hanche, pour s'assurer qu'aucune flotte anglaise ne pouvait attaquer et écraser une partie de la sienne pendant que l'autre serait encore engagée dans le débouquement, profita d'un joli frais qui s'éleva de terre pour donner le signal du départ.
Il était trois heures du matin quand les vaisseaux de l'avant -garde commencèrent à lever l'ancre. Bien que les premières lueurs de l'aube ne dégradassent point encore l'obscurité de l'horison à l'orient, les étoiles avaient tant de clarté, qu'elles rendaient l'ombre presque transparente. Le mouvement, secondé par le vent et la marée, s'effectua avec le plus grand ordre. A trois heures de l'après-midi, l'armée navale déployait en ordre, de bataille ses trente-deux vaisseaux de ligne et ses quinze frégates, et voguait grand-largue vers le nord.
Le lendemain, M. le comte d'Orvilliers ayant mandé tous les commandans à son bord, leur fit part des ordres que le ministre de la marine lui avait transmis, au nom du roi. L'agression
3ue les flottes anglaises avaient commise contre es bàtimens français; la capture de plusieurs navires militaires ou marchands, que n'avait pu protéger le pavillon national, avaient commencé assez outrageusement les hostilités pour que Ton dût en tirer immédiatement vengeance. Ordre était donc donné de courir sur tous les bàtimens anglais, qu'ils appartinssent à l'Etat ou au commerce. Cette nouvelle, transmise aussitôt sur les vaisseaux, fut accueillie par tous les équipages au milieu des acclamations et des vivats.
(î) M. le comte d'Orvilliers vient de recevoir ses derniers ordres pour faire mettre A la voile l'escadre de 32 vaisseaux de ligne ; personne ne peut plus aller en terre, et Ton se dispose sérieusement à quitter la rade dès que les vents le permettront. Nous ignorons ce que nous allons faire; mais Il y a quelque apparence de descente. Nous savons certainement qu'il y a des navires marchands retenus pour le compte du roi* On ne parle plus de Keppel, qui continue A garder la Licorne, mais en cas que nous le rencontrions, et que nous ayons non Tordre, mais la permission de nous battre, l'ardeur est telle parmi nous , que nous ne ferons aucune attèntion si nous sommes les plus forts ou les plus faibles. {Lettre de Brest du 3 juillet.)
Ces cris de joie retentissaient encore lorsque l'occasion vint s'offrir de réaliser les injonctions royales. La corvette la Curieuse, détachée en mouche, ayant aperçu une voile, mit aussitôt le cap dessus et lui donna la chasse. Ce petit bâtiment, armé de 10 canons de 4, ne tarda point à gagner les eaux de son ennemi. Arrivé à portée de la voix, sans se laisser intimider par les 22 pièces de 9 que lui montraient les sabords ouverts de la frégate anglaise, il lui intima l'ordre d'amener son pavillon et de mettre en panne; mais l'ennemi continua sa route, son yack frappé à la corne d'artimon, jusqu'à ce que l'arrivée de la frégate l'Iphigénie, dont la batterie portait 36 canons de 12 livres de balles, le contraignit à se rendre.
Cette capture fut le premier fait militaire qui caractérisât, de la part de la France, la rupture de la paix ; la cour de Versailles n'avait, jusqu'à cette démonstration, révélé ses projets hostiles que par des actes de législation et de police (2). Les seuls documens que l'on pût regarder comme une franche déclaration de guerre étaient la lettre du roi à l'amiral et celle de M. de Sartines (3) aux officiers de l'amirauté. On connaîtra le caractère de la première par le fragment suivant :
c Mon cousin, l'insulte faite à mon pavillon s par une frégate d'Angleterre envers ma fré- * gâte la Belle-Poule; la saisie faite par une es- » cadre anglaise, au mépris du droit des gens, » de mes frégates la Licorne et la Pallas, et de » mon lougre le Coureur; la saisie en mer et la » confiscation des navires appartenant à mes » sujets (4), faite contre la foi des traités; les
(2) L'ordonnance du roi concernant les prises faites par les vaisseaux, frégates et autres bàtimens de Sa Majesté, en cas de guerre. Elle est datée du 28 mars 1778. Elle contient dix-sept articles. — Le mandat A M. le comte d'Orvilliers est du 4 mai.
L'arrêt du conseil concernant les bàtimens anglais retenus dans les ports du royaume , en vertu des ordres du roi du 18 mars 1778, et les navires français pris par les corsaires des lies de Jersey et de Guernesey. Sa date est du 28 juin 1778.
La déclaration du roi concernant la course sur les ennemis de l'Eut, signée A Versailles le 24 juin, et enregistré* au parlement, grand'chambre et touraille assemblées, le 14 juillet.
L'arrêt du conseil, pour faire délivrer des commission* en course, en date du 10 juillet.
(3) Extrait de la lettre de M. de Sartines aux officiers de l'armée . a Le roi, Messieurs, a écrit A l'amiral que son in-
# » tention est que les capitaines de vaisseaux et autres bâ- ' » timens aient A courir sus A ceux du roi d'Angleterre et » de ses sujets, et de les amener dans les ports du royaume. » Je vous envole une ordonnance de Sa Majesté relative aux » prises qu'ils feront. Les marques qu'elle y donne de sa » munificence sont bien capables d'exciter la bravoure et » la reconnaissance de tous les corps de ses marins. ».
(4) Mous craignons fort la guerre ici, et A une déclaration près, tout ce qui se passe est fait pour entretenir et augmenter nos frayeurs. Nous ne parlons pas du combat de la Belle-Poule, et de la prise de la licorne, même de la Pallas : la politique peut excuser ces hostilités et les faire passer pour des actes de prudence. Mais nous apprenons d'hier que le navire de cette ville, nommé V Aimable-Victor y capitaine Vincent , revenant de la Martinique, a été capturé et conduit A Plymouth, ainsi qu'un bâtiment dm Rouen, misant le cabotage et portant des farines à Brest. Ge ne sont point les insectes de Jersey ou de Guernesey
t troubles continuels et les dommages que cette t puissance apporte au commerce maritime de
> mon royaume et de mes colonies d'Amérique,
> soit par ses bâtimens de guerre, soit par les
> corsaires dont elle autorise et encourage les
> déprédations, tous ces procédés injurieux, et » principalement l'insulte faite à mon pavillon,
> m'ont forcé de mettre un terme à la modéra-
> tion que je m'étais imposée, et ne me per- » mettent pas de suspendre plus long-temps » l'effet de mon ressentiment. La dignité de ma » couronne et la protection que je dois à mes
* sujets exigent que j'use de représailles, et que » j'agisse hostilement contre l'Angleterre.
i Du reste, je suis assuré de trouver dans la i justice de ma" cause, dans la valeur de mes offi- 9 ciers et des équipages de mes vaisseaux, dans
* l'amour de mes sujets, les ressources que j'ai
* toujours éprouvées de leur part, et je compte i principalement sur la protection du Dieu des
> armées. »
Les premiers jours de cette campagne se passèrent en évolutions, où nos marins se formèrent aux manœuvres d'escadre ; tantôt favorisés par une brise légère, tantôt battus par un vent violent, ils s'élevaient tour à tour dans la Manche ou se rabattaient sur les côtes de Bretagne sans rencontrer d'autres bâtimens que quelques navires isolés auxquels nos frégates donnaient la chasse et que l'on expédiait, après leur capture, sur un port de France.
L'amiral Keppel était en effet encore mouillé sur la rade de Plymouth, qu'il ne quitta que dans la matinée du '45, après avoir été rallié par trois vaisseaux. Sa flotte était si complètement armée, que lord Keeldam lui ayant envoyé deux tenders avec quatre-vingts soldats de marine et soixante matelots, l'amiral refusa de les recevoir.
Le 23, les deux armées se trouvèrent en présence. Le ciel, ce jour-là, fut bas et brumeux ; des grains du N. -0. se succédaient fréquens et accompagnés d'averses; la mer était si creuse et si dure, que la flotte française, qui ignorait la présence de l'ennemi dans ses eaux, avait été forcée dès le matin de mettre à la cape ; elle la tenait encore lorsque, vers les deux heures de l'aprèsmidi , une éclaircie qui se développa à l'horizon lui permit de distinguer les voiles anglaises. Elle se trouvait alors, d'après l'estime de son chef, à trente lieues dans le N.-O. d'Ouessant, à distance à peu près égale de cette île et des Sorlingues.
Les signaux du comte d'Orvilliers transmirent aussitôt à nos vaisseaux le commandement de faire le branle-bas de combat et de se rallier en ordre de bataille, tribord amures. Ces deux manœuvres s'exécutèrent simultanément avec enthousiasme. Tandis que l'activité la plus grande
qui se sont rendus coupables de cette piraterie, mais une frégate de Sa Majesté britannique. (Extrait d'une lettre du Havre du 12 juillet.)