Tome IL
animait les ponts et les batteries, tous les navires gouvernaient pour prendre leur poste de
combat.
L'escadre blanche et bleue, composée de huit vaisseaux : le Dauphin-Royal, de 70 canons, le marquis de Neuil, capitaine; le Duc de Bourgogne de 80, le vicomte de Rochechouart, capitaine; l'Alexandre, de 64, M. Trémignon, capitaine; le Bien-Aimé, de 74, monté par M. Daubenton; la Couronne, de 80, sous le commandement du lieutenant-général DuChaffault; le Palmier, de 74, capitaine de Réals; l'Indien, de 64, aux ordres de H. de La Grandière; le Glorieux, de 64, à ceux de H. le comte d'Amblemont, se forma en avant-garde sous le pavillon de H. le comte Du Ghaffault. L'escadre blanche, forte de neuf vaisseaux : le Réfléchi, armé de 64 pièces, commandé par le chevalier de Sellans; la Ville de Paris, de 90 canons, sous le comte de Guichen, chef d'escadre; l'Actif, de 74, capitaine Dornès; le Magnifique, de 74, aux ordres du marquis de Vaudreuil ; la Bretagne, percée de 100 sabords, portant le pavillon du comte d'Orvilliers ; le Fendant, de 74, sous le chevalier de Brache ; l'Actionnaire, de 64, capitaine de Proissy ; l'Orient, de 74, capitaine Hector; l'Artésien, de 64, capitaine Destouches, se déploya en ligne sous le commandement spécial dû général en chef. Le duc de Chartres avait sous ses ordres l'escadre bleue, dont les neuf vaisseaux : le Sphinx, de 64, commandé par le comte de Soulanges ; le Robuste, plus fort de 10, monté par le comte de Grasse ; le Roland, de 64, capitaine de L'Archantel; le Zodiaque, de 74, capitaine La Porte- Vézains ; le Saint-Esprit, portant 80 bouches à feu et monté par le duc de Chartres ; l'Intrépide, le Conquérant et le Diadème, de 74 chacun, commandés par HH. Beaussier, Montiel et La Cardonnie; enfin le Solitaire, de 64, sous les ordres du comte de Brique ville, formèrent l'arrière-garde de l'armée.
Le vent ayant halé vers le S.-O., prit une nouvelle force vers quatre heures de la relevée. Sa violence détermina le général à commander à la flotte de revirer par la contre-marche. L'ennemi, à qui les manœuvres de notre flotte avaient révélé sa présence, ralliait en ce moment ses b£k timens. Cette mesure exécutée, l'amiral Keppel voulut profiter de la faveur que lui présentait le frais, passé enfin au plein sud, pour gagner le vent de nos vaisseaux.
Le comte d'Orvilliers ayant deviné son intention, au mouvement qui se fit dans sa flotte, transmit aussitôt les ordres que lui prescrivait la conservation de son avantage : toute l'armée revira, et courut, en échiquier, sous les quatre voiles majeures. Sur le soir, des ris furent pris dans les huniers.
Cette voilure fut conservée pendant toute la nuit; vers les cinq heures du matin pourtant le vent ayant.acquis la force d'une tempête, le gé-
néral fat CMtrawt d* mettre la flatte sous ses basse» voiles.
Au lever du jour les deux armées se retrou vèrent encore eu présence ; le comte d'Orvilliers t'aperçut arec douleur que la bourrasque avait séparé de son armée deux de ses vaisseaux , le Duc de Bourgogne et ¥ Alexandre (1); il n'eu laissa pas moins porter sur la flotte anglaise. Ce mouvement» il est vrai, eut peut-être moins pour objet de s'en rapprocher que de rallier l'armée française, an milieu de laquelle cette nuit ora geuse avait jeté du désordre.
La journée se passa, comme la précédente, en évolutions, où les deux amiraux déployèrent la même habileté et la même prudence, pour s'enlever on pour conserver les avantages de lenr position.
Aux premières clartés dn 26, la flotte enne« mie se trouvait & deux lieues à pen près au nordest de r&rmée française. Les nuages dont le ciel avait été chargé la veille avaient disparu durant la nuit ; le veut était tombé; une brise, qui soufflait du sud-est, balayait dans le ciel, d'un bleu vif, quelques nuées légères dans les vapeurs desquelles se réfractaient, en teintes variées, les premiers rayon» du soleil,
Persane ne put douter, an peu de toile dé* ptoyée par la flotte française, que le oomte d'Orvilliers n'eût l'intention d'engager ses vaisseaux avec ceux de l'ennemi. En effet, sui les huit heures, aes signaux enjoignirent à l'armée de se préparer au combat. L'ordre fut donné à dix heures de revirer, en mettant tontes les voiles dehors. Mais l'horizon s'étant presque aussitôt chargé de brume, et le vent, devenu plus frais et sauté au sud-ouest, ayant accusé tous les symptômes d'une nouvelle tourmente, l'armée française perdit l'espoir de voir se livrer le combat.
Le lendemain, la journée s'annonça dès son lever avec la même sérénité que la veille. Les deux flottes avaient conservé leurs positions respectives sur une mer houleuse, mais contre le ressac de laquelle les soutenait un joli frais tombant de l'ouest. Le comte d'Orvilliers reforma aussitôt son armée, les amures à bâbord, comme les tenait elle-même l'armée anglaise.
On resta quelque temps des deux côtés à observer les dispositions mutuelles; vers huit heures pourtant l'amiral Keppel ayant couvert ses vaisseaux de voiles, la flotte française revira lof pour lof, et prit aussitôt la contre-marche. L'intention du comte d'Orvilliers dans ce mouvement était de se rapprocher de l'ennemi pour s'assurer si son intention n'était pas de se porter sur notre arrière-garde, de la couper et de l'envelopper.
(1) Ce» deux vaisseaux i»jajfniPMitlà flotte sur la rade de Bresl.trois jours après m rentrée. 11 fut long-temps question de faire passer leurs commandant par des conseils de
Le comte d'Orvilliers ne put douter longtemps que telle ne fût l'espérance de l'amiral anglais. Ce mouvement était sérieux, et pouvait entraîner des résultats immenses. Son succèi eût, en effet, évidemment compromis le salut de notre armée qu'il eût privée de Tune de ses divisions; aussi le général français le préviutil avec autant de génie que de courage. Ses signaux eurent en un instant complètement changé les dispositions de notre flotte; l'armée, par une évolution rapide, se présenta à l'ennemi en ordre de bataille renversé. Par cette manœuvre, l'escadre blanche, restant toujours corps de bataille, eut l'escadre bleue oour avant-carde, et pour arrière-garde l'escadre blanche et bleue.
Par cette évolution» que nos marins exécutèrent avec une admirable promptitude, la flotte française conquit sur l'ennemi un avantage égal à celui qu'il avait voulu prendre sur elle. Les mesures prescrites par le comte d'Orvilliers avaient d'ailleurs prévu et déjoué tous les dangers. La flotte anglaise, tombant perpendiculairement sur notre armée navale, eût pu, par un choc violent, en rompre la ligne : le général français avait fait à ses vaisseaux le signal de se rapprocher autant que le leur permettraient et la mer et les nécessités du combat. Le front formé par nos vaisseaux offrant alors trop de force pour que lord Keppel pût espérer le rompre, il fut contraint de faire prolonger par sa flotte la colonne formée par notre escadre, et de la combattre à bord opposé.
Le feu fut donc ouvert par l'escadre bleue, dont le changement imprévu dans l'ordre de bataille fit la première division de l'armée française. Bien que plusieurs vaisseaux de cette avantgarde ne purent, par leur position, prendre part à l'engagement (2) , ses bordées se succédèrent avec justesse et vivacité. Le feu eut dans un instant embrassé toute la ligue ; dans cette action, où les deux flottes se rangèrent de si près, que la mousqueterie put seconder les volées des canons, h Ville de Parie, V Actif, h Magnifique, la Bretagne, le Fendant et la Couronne couvrirent leurs pavillons de gloire, et, entre ces intrépides navires, la Ville de Parie sut encore conquérir la palme. Ce vaisseau d'un gabari aplati des fonds, ayant légèrement dérivé de la ligne, le Foudroyant le coupa au vent, et tînt le canoniser d'un bord, tandis que de l'autre la Victoire, dont les trois batteries portaient cent canons, ouvrait sur lui ses écrasantes bordées; dans cette position terrible, la Ville de Ptorie, loin de cesser son feu sous cette grêle de boulets, de balles et de mitrailles dont l'ouragan se croisait et tourbillonnait sur elle, répondit des deux bords avec tant d'énergie à cette double attaque, que
(2) Le Solttmre, le Conquérant et le Dioxine* Trois Taisseaux du corps de réserve : le Saint-Michel, le Triton et le Fier ne purent également prendre part an combat»
les dent assafllân*, presque désemparés, après une demi- heure (faction, furent forcés de renoncer au combat.
L'armée anglaise avait cependant emprunté à ta force de la houle un avantage immense ; placée àous le vent, cette position dans cette circonstance, favorable au pointage de ses canons, était encore plus précieuse pour le service de ses batteries basses que ne pouvaient ouvrir nos vaisseaux.
Une savante manœuvre signalée à l'escadre bleue par le général français eût non-seulement enlevé à l'ennemi cet avantage, mais eût encore présumablement coupé son arrière-garde; mais, soit que dans le tumulte du combat, au milieu de la confusion et du désordre causés peut-être par la blessure ou la mort du chef chargé des signaux, ceux-ci aient été mal faits, soit que la fumée, chassée par le vent du côté de l'escadre bleue, Tait empêchée de bien les comprendre, il fallut perdre un temps précieux, à aller demander des explications au vaisseau amiral, et le moment précis d'une manœuvre favorable vivement exécutée une fois manqué, il ne fut plus possible de laisser arriver sur le front l'ennemi.
Enfin , le retard que causa ce malentendu fit échouer la plus belle partie du succès ; quelque ardeur que les autres vaisseaux apportèrent à l'exécution de ce commandement que leur transmirent de nouveaux signaux de l'amiral, il ne fut pas possible de suivre le serre-file, et de prolonger de queue en tète la flotte ennemie.
Cette évolution arrêta pourtant la contremarche que l'armée anglaise tenta de prendre en virant vent devant, pour se porter de nouveau sur notre arrière-garde. L'amiral Keppel, alors forcé à un mouvement rétrograde, se bâta de ral lier en ordre de bataille sur tribord ses vaisseaux, dont un grand nombre étaient presque désemparés par nos boulets (I).
(') L'amiral Keppel dit dans son rapport : • tl parait que l'objet des Français a été de désemparer tes Yalsseaux du roi do leurs attâts et de leurs toiles, projet dans lequel Us réussirent asaes bien pour mettre plusieurs Taisseaai de ma flotte hors d'état de me suirre. » Lors de son Jugement à la Chambre des communes, où, du reste, il fut aoquttté, il ajouta encore que la Journée d'Ouessant lui avait appris quelque chose de nouveau. On parla beaucoup à la cour et à la fille de ce combat, 4 l'époque où il fut livré. Les écrivains contemporains ont écrit diversement sur ce sujet. Le comte d'OrviUiers et M. de La Motte Piquet racontaient, disait-on, mille détails qui servaient de texte aux anecdotes apocryphes des oisifs. La France maritime a cru devoir éviter d'ouvrir ses colonnes 4 des détails qui ne sont pas suffisamment Justifiés.
Cette manœuvré sépara les dent flottes. Lfar-
mée française, reformée aussitôt enba taille, poursuivit l'ennemi jusqu'au soir, et l'eût sans doute forcé à un nouveau combat si la nuit ne fût venue à son secours. Notre armée se hSta d'arborer Mi fanaux pour que sa position fût clairement connue des Anglais; mais ceux-ci, prévoyant aux nombreuses avaries que leur avaient causées nos vaisseaux, qu'un nouvel engagement serait pour eux une défaite, cachèrent soigneusement leurs feux, et par cette ruse parvinrent à masquer leur fuite.
Telle fut l'issue de cette affaire dont les résultats moraux furent immenses, si Ton calcule l'influence qu'elle exerça sur les événemens glorieux de cette guerre maritime qu'elle ouvrit par une victoire. Le tableau comparatif de la force des deux armées fera ressortir encore l'éclat dont nos armes brillèrent en ce combat» par la supériorité matérielle dont eurent à triompher nos vaisseaux.