‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 66 sur 123 · FRANGE GRANDES PECHES · texte numérisé non relu

FRANGE GRANDES PECHES

dépècement t>e la baleine.

Dans le premier volume de la France Maritime, nous avons jeté un coup-d'œil sur l'histoire et les progrès en France de la pêche de la baleine; puis, envisageant sous son point de vue zoologique cette importante branche de notre industrie maritime, nous avons terminé notre examen

1)ar des considérations sur les saisons et les lieux es plus favorables à la pratique de cette pêche, et enfin par dés vues économiques sur l'avenir et les ressources de ce moyen de prospérité pour le commerce et la marine française.

Les détails pratiques de cette pèche, qui offrent une foule de situations d'un grand intérêt, ont été écartés de nos premiers articles, dont la sévérité des titres s'alliait peu avec la futilité des descriptions; nous pensons faire plaisir à nos lecteurs en envisageant aujourd'hui sous un nouveau point de vue cette industrie nationale, qui reçoit chaque jour les développemens que détermine la réussite de nos expéditions.

Lorsque les vigies attentives au haut des mâts, dès que le bâtiment pêcheur est arrivé dans les parages peuplés de baleines, signalent la présence d'un de ces animaux dans le voisinage du navire, les pirogues, légères embarcations appropriées à ce genre de service, sont immédiatement mises à l'eau. Six hommes les montent : un officier, qui tient l'aviron qui remplace le gouvernail, et cinq rameurs parmi lesquels est le harponneur, placé sur le banc le plus en avant de la pirogue. Si le vent est favorable, on aide la rame avec une petite voile qu'un homme roule et déroule facilement avec son mât léger, et qui, lorsque son auxiliaire est devenu inutile, se place avec facilité dans l'embarcation. La baleine, reconnue de l'espèce de celles que convoitent les pêcheurs à cause de la qualité de leur huile, est éloignée d'une demi-lieue du navire, la vigie la montre sans cesse aux chefs des pirogues, dont la vue ne peut s'étendre aussi facilement au large, à cause de leur peu d'élévation de la surface de la mer. On reconnaît au loin la présence et l'espèce d'une baleine, par les longs jets d'eau qu'elle lance par ses évens, sans que souvent son corps paraisse hors de l'eau.

Plus on approche du monstre, plus redoublent les efforts des rameurs. Le chef de la pirogue, qui finit par reconnaître la position de la baleine, excite et encourage sans cesse les marins, auxquels l'espoir d'atteindre bientôt leur proie donne des forces nouvelles. La baleine nage doucement; elle ne voit point l'embarcation qui la poursuit» et reste à la surface en jetant en

l'air l'eau comprimée par ses valves. Parfois elle plonge à quelques brasses du niveau de la mer9 et balance un instant dans l'air sa vaste queue en accolade; mais sa tète gigantesque se m mire bientôt, et l'eau, qui se brise sur sa masse noire comme sur un rocher à fleur d'eau, scintille aui rayons du soleil qui brillante les jeu de ses évens comme des colonnes de cristal. La pirogue approche toujours, quelques pieds la séparent seulement encore du cétacé presque immobile ; l'officier commande à son harponneur-de quitter l'aviron pour saisir ses harpons qui, au signal du chef, sont lancés avec force sur la baleine et disparaissent dans la couche de graisse qui IV nveloppe. Nous ne nous étendrons pas davantage sur les détails de la prise et de la mort du cétacé, et nous renverrons nos lecteurs à ce que nous avons dit de la poursuite, de la capture des baleines dans le premier volume de cet ouvrage.

La baleine morte est remorquée jusqu'au bâtiment par les pirogues. Solidement attachée par la queue, au moyen d'une chaîne, lorsque la mer est grosse, avec un simple câble, quand rien dans le temps ne menace, l'animal prête côté au flanc droit du navire, et sa longueur générale excède la moitié de celle d'un bâtiment d'un tonnage ordinaire. La gravure ci-jointe peut donner une idée de la manière dont sont joints le navire et la baleine, et de la disposition des appareils de cordages qui servent à la dépecer*

Quand la baleine est solidement attachée an navire, on enlève un bout du plat-bord, espèce de parapet qui encadre le navire, et dont un petit espace, compris entre le grand-mât et le mât de misaine, peut être facilement démonté pour ces sortes de travaux. De cette manière, les marins se trouvent en quelque sorte plus près de la baleine.

La voilure est diminuée d'une partie de l'étendue néeessaire lorsque le bâtiment croise sur les lieux de pêche. On conserve seulement les huniers ; encore le plus souvent celui de l'avant est-il amené, de sorte que sa toile amassée et reployée sur ellemême ne livre plus qu'une surface très-amoindrie à l'action du vent. La brigantine, dont l'effet est de maintenir l'avant du bâtiment très-près du lit du vent, est aussi bordée, c'est-à-dire étendue sur sa vergue ; un foc, voile triangulaire que le navire porte sur son beaupré , est en permanence; on le hisse pour le tendre au vent, ou on le laisse pendant et plissé sur le mât transversal qui le porte, suivant qu'on a besoin de neutraliser on de favoriser l'effet de la brigantine. Placées chacune aux extrémités du bâtiment, on conçoit que ces voiles ne peuvent avoir qu'une action alternative.

A la tète du grand bas-mât, sous la hune, restent fixés pendant toute la durée de la pêche deux larges plis d'une forte corde, auxquels

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s'adaptent, lorsqu'on a une baleine à dépecer, les appareils ou palans nécessaires pour soulever les pièces de lard qu'on détachera, et pour les faire entrer dans le navire sur le pont d'abord, pour en faire ce que nous dirons plus tard.

Au dehors du navire on place deux petits établis qui dominent la baleine, c'est le poste qu'occuperont les officiers ou les principaux harponnent pendant toute la durée de l'opération. Le guindeau, long cylindre que mettent en mouvement des leviers appelés barres ou anspects, s'enveloppe de l'extrémité du cordage qui, passant par les poulies de l'appareil fixé au grand-mât, va transmettre sa puissance mise en action par les barres des marins, contre la résistance qu'offre la masse de la baleine.

Tous les instrumens tranchans indispensables au dépècement sont distribués aux marins suivant les fonctions qui leur sont dévolues dans le travail. Ces instrumens consistent principalement en pelles coupant par une des faces, et qu'emmanchent de longues gaules qui facilitent leur usage à une certaine distance de la baleine. Nous avons dit dans un de nos précédens articles que le cétacé était enveloppé dans toute sa masse par une couche d'une graisse ferme, épaisse de huit à quinze pouces suivant sa qualité. L'opération du dépècement consiste à détacher cette couche de lard qui revêt l'animal, de la monter à bord du navire ou elle prend place dans l'entrepont, d'où, coupée par petits morceaux, elle est enlevée pour être ensuite jetée dans les chaudières qui la réduisent en huile.

Quand tous ces préparatifs sont terminés, un homme descend sur la baleine qui flotte le long du bord. Il entoure une des nageoires de l'animal avec une chaîne terminée à chaque extrémité par desanneaux de grandeur différente, l'un passé dans l'autre; serre fortement la nageoire à sa commissure; un des appareils s'attache à la chaîne. Les efforts du guindeau qui s'enveloppe de corde tendent à élever cette nageoire que les pelles tranchantes détachent de la masse à mesure que la force des palans l'en arrache. Cependant cette nageoire, cet aileron, comme disent les baleiniers, n'est pas complètement détaché dans son pourtour, il reste au sommet d'une bande de lard qui s'élève peu à peu, à mesure que les appareils agissent; lorsque la partie de cette planche qui tient aux cordages qui l'élèvent est parvenue à la pins grande hauteur qu'on peut lui donner, c'est-à-dire jusqu'aux poulies qui figurent sur le dessin qui accompagne cet article, on pratique un trou aussi près que possible du corps de la baleine, dans la couche de graisse qu'on est parvenue à enlever, et on y attache le second palan de l'appareil qui ne fonctionnait pas encore. Le guindeau vire de manière à ce que la force que fait le premier se réduise à soutenir la planche de lard qui, coupée à quelques pieds au-

dessus du point où s'y attache le deuxième palan, se trouve ainsi détachée de l'animal et reste suspendue par l'ouverture qui donne accès dans l'entre-pont où on la fait immédiatement descendre. Pendant ce temps, la seconde planche s'élève toujours, jusqu'à ce que, arrivée comme la première à une élévation proportionnée, elle soit à son tour détachée et amenée dans le navire, tandis qu'une troisième lui succède.

On conçoit que la baleine, ainsi pelée de la graisse qui la recouvre, tourne continuellement sous les efforts des appareils qui la dépouillent ainsi, à partir des ailerons jusqu'à la queue. Les câbles qui attachent le cétacé au navire ne le serrent pas tellement, au point de jonction de la queue et du corps, qu'ils ne le laissent facilement tourner sur lui-même; toute la partie maigre reste donc sur la carcasse. La deuxième nageoire s'est trouvée enlevée au passage d'une des couches de graisse, et son point d'attache osseux a été facilement déboité à l'aide des instrumens propres à cet usage. Comme on se le figurera peut-4tre, le dépècement d'une baleine n'est pas jusque là une opération bien difficile. Une fois la première nageoire enlevée, le reste viendrait tout d'une bande si la longueur des appareils et celle du mât le permettaient. Mais une opération qui exige une infinité de précautions et une grande habitude de la part de celui qui la dirige, c'est l'enlèvement de la tète qu'on disjoint du corps, et qui doit être montée tout en tière sur le pont du navire.

Dans le dessin de notre planche, la baleine es représentée sur le ventre, la queue est à plat sur l'eau, elle a une nageoire le long du navire, et l'autre en regard, à fleur d'eau. Le morceau qu'on enlève est le second qui en est détaché; la tête ,c'est toute la partie antérieure à la bande qu'on détache. Un os fort épais, qu'il faut couper ou rompre dans toute son épaisseur est l'obstacle qui complique cette opération, surtout lorsque la mer est grosse, et que les lames qui battent sans cesse sur le corps de la baleine, viennent avec le roulis du navire qui tend jusqu'à rompre les appareils, compliquer singulièrement le travail du matelot qui, une hache à la main, s'efforce de rompre cet os longitudinal.

Ainsi, ce qu'on appelle la tète de la baleine n'est autre que cet os, qui forme la mâchoire supérieure, auquel sont attachés les fanon*; nous avons décrit ailleurs la disposition de ces fanons dans la bouche du cétacé.

L'arc que décrit cette partie de la tète qui s'élève de chaque côté de la tête forme les lippes ou lèvres de la baleine. Elles garantissent de toute action extérieure les fanons qu'elles recouvrent. Ces deux lippes sont enlevées une à une, mais à part de la tête proprement dite, avant qu'on procède au dépouillement du corps. Une autre partie de la tète, comprise entre ces deux lippes

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en dessous du eétaoé dans la position que lui donne notre planche, se détache aussi isolément; on la nomme la gorge; la langue en est dépendante. Excepté la tôle qui tient au corps par son os longitudinal, et les nageoires que retient l'emboîtement de leur commissure, toutes les parties qu'on enlève de la carcasse se détachent facilement en découpant la graisse dé leur pourtour.

Ainsi, voilà comment on procède au dépècement de la baleine (4) : on enlève d'abord un aileron et la planche de lard qui s'y attache; souvent avec cette première planche on enlève aussi, suivant celle des deux nageoires qu'on a crochée, l'orifice des deux évens par lesquels l'animal lance dans l'air de l'eau que compriment ses valves. Après avoir détaché un aileron, si la baleine se trouve sur le ventre, on s'occupe immédiatement d'enlever la gorge et les lippes; ensuite l'os de la tète, qui a été découvert par la séparation de la première planche, est immédiatement attaqué. Une fois rompue, la téte est mise à bord. Quand le dépècement total de la baleine est terminé, on en détache les fanons et les morceaux de graisse qui revêtent l'os, qu'on lance ensuite à la mer*

Dépouillée de tout le lard qui la revêtait, la carcasse est abandonnée à la mer qui la ballotte, et aux oiseaux marins qui s'y posent comme sur une lie flottante. Les requins et les albatros en arrachent les lambeaux ; la mer, teinte de sang, l'emporte dans ses courans; le vent la poussera peut-être sur quelque plage prochaine ; à la côte d'Afrique, les Hottentots s'en partageront les côtes pour se bâtir des cahuttes.

Le lard, étendu par couches dans l'entrepont, est bientôt tranché en morceaux, qui seront jetés dans les chaudières d'un fourneau construit en planches et en maçonnerie au pied du mit de misaine. Dans la planche ci-jointe, le fourneau consume encore le gras d'une précédente baleine/ et la fumée qui s'élève des bouches de maçonnerie est renvoyée sous le vent par la misaine qu'on a amurée à cet effet. Les marins sont groupés au guindeau et aux chaudières; les officiers, les harponneurs sont répandus vers le milieu du navire, où ils découpent la baleine et surveillent les travaux compliqués de l'équipage; le capitaine, assis dans une des pirogues suspendue sur ses palans, donne des ordres dont souvent il ne confie l'exécution qu'à sa propre expérience. A bord d'un baleinier, tout le monde travaille; c'est la navigation la plus laborieuse que nous connaissions.

Nous avons dit ailleurs que l'huile produite par l'ébullition du gras de baleine était transvasée dans des barriques, où elle refroidissait sur le

(1) U est bien entendu que c'est de la baleine franche

Sue nous ayons toujours parlé dans le cours de ces notes, ette espèce est d'ailleurs, avec le cachalot, la seule que poursuivent nos navigateurs.

pont jusqu'à ce que de longues mendies en cdr la fissent couler dans les pièces arrimées dans la cale; ces pièces, qui au port d'armement étaient remplies d'eau pour lester le navire, sont vidées au moyen de pompes; l'huile de baleine remplace l'eau douce, dont jusqu'à ce moment les marins avaient fait un libre usage. La ration succédera à cette abondance ; mais le matelot joyeux retourne vers le port, et les privations lui sont légères.

Pour remplir d'huile la cale d'un bâtiment d'une capacité ordinaire, 400 tonneaux par exemple, il faut prendre environ trente baleines. Un baleinier est monté par trente ou trente-cinq hommes, dont cinq ou six officiers ou chefs de pirogue. Les postes de harponneurs doivent être remplis par des hommes habitués à ce rude et dangereux exercice ; mais il n'est pas nécessaire que tout l'équipage soit déjà aguerri : comme l'emploi des matelots consiste principalement à ramer dans les pirogues, et que les détails spéciaux du bord sont en partie liés aux connaissances vulgaires de la navigation, les matelots baleiniers se forment vite La pèche de la baleine, dont les développement ont été fort rapides au Havre et à Nantes particulièrement, en est arrivée chez nous à un état de prospérité qui nous affranchit de l'espèce de tutelle dont le gouvernement français avait jugé devoir entourer sa nationalisation en France. Naguères encore, tributaires de l'étranger pour une partie de nos besoins en huile et en blanc de baleine, comme nous l'avions été pour la formation de quelques-uns de nos praticiens, nous sommes heureusement aujourd'hui en état de nous suffire à nous-mêmes. Les travaux d'économie sur cette question, publiés dans le Moniteur du Commerce, ont prouvé que l'application des produits de nos arméniens était chose facile. En enrichissant notre commerce, la pèche de la baleine fournira à la marine française une jeunesse forte et courageuse, que l'aspect constant des dangers qui entourent son apprentissage rendrait plus habile au besoin pour la défendre.

Ulf OFFICIKE BALBUUBB»

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